Rhétorique des Provinciales (5)

 

Le style coupé et discontinu

OC I, p. 892, extrait du Recueil de choses diverses, f° 110 r°-v° : « Le style des Provinciales est coupé, mais il y a deux lettres où il ne l’est pas. Il y a des sujets qui demandent le style coupé ; d’autres le style plus étendu ». Voir LESAULNIER Jean, Port-Royal insolite, p. 328.

Le style coupé, la forme fragmentaire, l’inachèvement, la discontinuité de l’expression et de la pensée sont pour beaucoup dans le succès des Pensées : ils placent Pascal dans une tradition qui passe par La Rochefoucauld et La Bruyère, jusqu’à Nietzsche et René Char. Par goût pour les formes brèves, Pascal compose souvent des dialogues, des lettres, des courts traités.

Les formes littéraires longues conviennent aux pensées achevées qui se prêtent à un exposé synthétique : c’est celles des sommes scolastiques. Une pensée qui se cherche recourt de préférence à des formes brèves, plus propres à l’exploration. Pascal pense d’ailleurs que les lourds traités, avec leurs divisions, attristent et ennuient. Il préfère donc les textes nerveux, clairs et libres, par exemple à la manière de Montaigne. Il n’est pas le seul : le Discours de la méthode et les Essais qui l’acconpagnent sont aussi des modèles de brièveté ; en politique, la Fronde a suscité les mazarinades, petits écrits polémiques volants, qui touchaient un important public, dont s’est à coup sûr inspiré l’auteur des Provinciales. La lettre, ouverte ou confidentielle, connaît un succès croissant : celles de Guez, de Balzac ont été considérées comme le modèle d’une prose capable de traiter sérieusement des sujets élevés de philosophie et de politique, en demeurant accessible au public mondain.

Toute l’œuvre de Pascal est marquée par la brièveté : les Provinciales, brochures d’une dizaine de pages, les Ecrits pour les curés de Paris, les Expériences nouvelles touchant le vide, le Récit de la grande expérience, autant d’opuscules incisifs, dont certains ont échappé à la destruction par pur miracle. Les Lettres de A. Dettonville et le Triangle arithmétique sont constitués de plusieurs traités tous réduits à l’essentiel d’un problème. La forme épistolaire revient aussi partout, dans les sciences comme dans la polémique religieuse. Ce goût pour la brièveté, cette « recherche du discontinu et de la cassure » (P. Sellier) a des raisons profondes : pour les augustiniens, le cœur de l’homme corrompu est marqué par l’inconstance et la vanité ; il supporte mal l’uniformité, il a besoin de variété rhétorique. Seule la brevitas le touche.

Cette brièveté répond aussi chez Pascal à une manière naturelle de penser et de composer. Pascal cherche toujours l’ordre et la synthèse, mais au lieu de recourir à des modèles préétablis, il procède par mises au point de noyaux fragmentaires et discontinus. C’est le cas des Pensées, où apparaissent différents degrés d’élaboration : d’abord Pascal note un mot, une formule, une image ; ce germe est ensuite développé, étoffé, intégré à un ensemble plus vaste jusqu’à constituer les grands développements que nous connaissons sur l’imagination, le divertissement ou les deux infinis par exemple. A plus grande échelle, les chapitres des Pensées sont autant de noyaux travaillés chacun à part et destinés à marquer les différentes étapes de l’argumentation apologétique. La même technique de mise au point de mouvements séparés a été mise en lumière par Jean Mesnard pour les Ecrits sur la grâce et les Lettres de A. Dettonville. Naturellement, l’œuvre achevée porte dans son plan la trace de cette méthode : la Ve Provinciale par exemple, comporte visiblement trois éléments distincts. Le premier présente la politique des Jésuites, le second les fondements de la casuistique, le troisième les casuistes eux-mêmes.

La brièveté implique la densité. Une Provinciale traite en dix pages un point précis et typique, sur lequel les positions des adversaires sont clairement tranchées. Le Récit de la grande expérience n’a que vingt pages, où deux lettres suffisent à poser et à résoudre le problème de l’horreur du vide. Cette densité a des vertus dramatiques : le « suspens » de l’expérience du Puy de Dôme, l’enquête à moitié sérieuse et pleine de rebondissements sur le complot ourdi contre Arnauld en Sorbonne dans la Ire Provinciale.

La brièveté implique aussi l’emploi de techniques de rupture et de discontinuité : éviter l’ampleur inutile, les périodes éloquentes pour recourir aux ellipses, aux raccourcis, aux formules qui frappent et éveillent l’esprit. Cette rhétorique se moque de celle des écoles : elle n’hésite pas devant les répétitions nécessaires pour ramener sans cesse le lecteur à l’idée directrice, les hyperboles, les anacoluthes, qui entrechoquent les pensées, l’emploi d’exemples vivants, qui évitent de longs développements abstraits. Pascal n’hésite pas non plus dans le fragment sur l’imagination par exemple, à pasticher la fantaisie de Montaigne qui passe sans cesse d’un sujet à l’autre.

La rhétorique du discontinu n’est pas une technique qui disperse la pensée. Elle conserve l’animation de la vie, avec sa variété et ses surprises, mais toujours dans la recherche d’un ordre solide tiré de la matière même. Il ne faut pas s’étonner de voir que les fragments, parfois très elliptiques, des Pensées puissent aboutir à des œuvres aussi fortement charpentées que les Provinciales.

SELLIER Philippe, “Vers l'invention d'une rhétorique”, in SELLIER Philippe, Port-Royal et la littérature, I, Pascal, Champion, Paris, 1999, p. 171 sq. L’une des règles de rhétorique que Pascal s’est formée est la recherche du discontinu et de la cassure, dans le double champ de la dispositio et de l’elocutio. Technique consistant à polir des formes brèves, discontinues, tout en marquant fortement que cette fragmentation en lettres séparées va de pair avec l’unité d’un dessein d’ensemble : p. 171. La technique de la lettre permet la fragmentation des questions : p. 172. La technique de Pascal consiste à construire des formes brèves, tout en soulignant que la fragmentation va de pair avec l'unité d'un dessein d'ensemble : p. 172. Voir le début de la Provinciale IV, p. 176.

SELLIER Philippe, “Des Confessions aux Pensées”, in Port-Royal et la littérature, I, Pascal, Champion, Paris, 1999, p. 211 sq. L'exemple de Montaigne sautant de sujet en sujet ; mais Pascal critique la confusion des Essais.

SELLIER Philippe, “Imaginaire et rhétorique”, in Essais sur l'imaginaire classique. Pascal, Racine, Précieuses et moralistes, Fénelon, Paris, Champion, 2003, p. 141-156. Voir p. 146, sur la recherche du style discontinu et de la cassure rhétorique.

CARRIER Hubert, “La victoire de Pallas et le triomphe des Muses ? Esquisse d'un bilan de la Fronde dans le domaine littéraire”, XVIIe siècle, 145, p. 372 sq. Effet de la production polémique de la Fronde sur la phrase française. Le Manifeste que Retz écrit en l'attribuant à Beaufort : p. 373. La rhétorique du fascicule polémique n'est pas celle du traité ni de la dissertation ; il faut faire bref et frappant : p. 372. Plus d'érudition, tout pour l'efficacité : p ; 373. La mode est désormais aux exposés concis, aux narrations vives, à la violence oratoire, aux formules cinglantes, à l'ironie, voire au pastiche : p. 373. Pascal en a tiré la leçon dans les Provinciales : p. 373.

Par opposition au style coupé, on trouve parfois des exemples de style périodique qui touchent à la caricature : voir la lettre de Saint-Cyran à Arnauld d'Andilly du 25 septembre 1620, SAINT-CYRAN, Lettres, éd. Donetzkoff, I, p. 9-10 : “La science qu'on a des choses de Dieu naît seulement de son amour, et que tous les esprits de la terre, pour aigus et savants qu'ils soient, n'entendent rien en notre cabale s'ils ne sont initiés à ces mystères, qui rendent, comme en de saintes orgies, les esprits plus transportés les uns envers les autres, que ne sont ceux qui tombent en manie, en ivresse, et en passion d'amour impudique, qui sont trois défauts par lesquels notre Maître explique en ses livres l'indicible perfection de ceux qui s'unissent, ou se rendent uns avec lui par une amoureuse dévotion, qui a ses mouvements divers, qui s'expliquent dignement par ceux du soleil, qui sont uniformes en leur difformité, qui a des taches en apparence qui s'expliquent bien par celles qu'on remarque au corps de la lune, qui n'ôtent rien de sa beauté et de sa lueur, qui a des dérèglements, qui sont comme ceux des quatre saisons, qui sont les mêmes en leur variété, et dont les plus violents, qui sont ceux de l'hiver, ramènent toujours la beauté du printemps, qui est une saillie de plus que vous devez avoir pour agréable, quoiqu'elle ne convienne guères bien à une lettre, puisqu'il a fallu que pour prouver qu'il y avait un honnête dérèglement en cet excellent amour que je m'approprie, je me sois moi-même déréglé”. On comprend que Pascal cherche à éviter ce style...

DAINVILLE François de, L'éducation des Jésuites (XVIe-XVIIIe siècles), p. 200-201. Éloge du style coupé par le jésuite Porée, contre le style cicéronien, qui ne se ferait pas écouter. Rapport avec la crise de la rhétorique traditionnelle. Eloge du style à la Sénèque, « plus propre à aiguiser l'esprit des jeunes gens, et à exercer leur imagination. Il leur apprend à construire leurs pensées avec art et à symétriser leurs expressions » : : p. 201.

DUCHÊNE Roger, L'imposture littéraire..., p. 76 sq.

SUSINI Laurent, L’écriture de Pascal. La lumière et le feu. La « vraie éloquence » à l’œuvre dans les Pensées, Paris, Champion, 2008, p. 631 sq. Style coupé et eshétique de la rupture.

Les répétitions et les refrains dans les Provinciales

Le Nous étions bien abusés est repris en I, 13, Mais nous étions bien trompés.

Laf. 515. « Miscell. Quand dans un discours se trouvent des mots répétés et qu'essayant de les corriger on les trouve si propres qu'on gâterait le discours il les faut laisser, c'en est la marque. Et c'est là la part de l'envie qui est aveugle et qui ne sait pas que cette répétition n'est pas faute en cet endroit, car il n'y a point de règle générale. »

SELLIER Philippe, Port-Royal et la littérature, I, p. 176 sq. Esthétique de la répétition chez Pascal. Contrairement au vœu du grammairien Vaugelas, qui n’approuve que du bout des lèvres les répétitions stylistiques. Polyptotes : p. 177. Martèlements lexicaux qui sont parfois renforcés par la dureté des antithèses : p. 177. Martèlement qui prennent la forme de la réversion, souvent considérée comme un paroxysme del’antithèse : p. 177.

Pensées, éd. Havet, I, Delagrave, 1866, p. 102. Pascal donne l'illustration de sa règle dans le fragment Laf. 515 par la répétition du verbe trouver.

VINET, Etudes sur Pascal, p. 115.

LE GUERN Michel, “La répétition chez les théoriciens de la seconde moitié du XVIIe siècle”, XVVIIe siècle, 152, Juillet-septembre 1986, p. 269-278.

DANIEL, Entretiens de Cléandre et d'Eudoxe, p. 202 sq. Etude grammaticale et stylistique du passage. Répétitions qui sont contre la beauté et la justesse du discours. Les répétitions sont mal venues dans un état de question, et si l'on répète, il faut varier les tours.

DUCHÊNE Roger, L'imposture littéraire dans les Provinciales..., p. 19.