P 16 : Texte de la réponse (5)

 

Réponse à la seizième Lettre des Jansénistes.

Adressée à Messieurs du Port-Royal.

Messieurs,

Il y a trop longtemps, que je soutiens l’innocence d’une Compagnie célèbre dans l’Église de Dieu contre un Inconnu, dont les Impostures sont aussi évidentes que sa personne est invisible. J’ai sujet d’en faire à présent le mépris qu’il mérite ; puisque je le vois réduit à ne répondre qu’en passant, ou plutôt en fuyant et donnant le change : et vous avez intérêt à lui imposer silence, puisque ses faibles raisonnements, et ses invectives violentes tournent visiblement à l’honneur de vos adversaires, et à l’opprobre de votre secte.

En effet quelque chaleur qu’il témoigne en prenant votre défense, il ne la prend portant qu’en raillant, comme s’il n’avait pas envie d’être cru : et pour donner à connaitre à tout le monde, qu’il ne demande qu’à rire, il fait dès sa première Lettre le plaisant à vos dépens. Que Monsieur Arnaud soit téméraire ou non, il déclare qu’il ne s’en met pas en peine, parce que sa conscience, dit-il, n’y est pas intéressée : et feignant la vois des Prophètes éclairés de ces lumières extraordinaires, qui nous découvrent les choses à venir avec une assurance infaillible, il proteste dans son désespoir, que ce Docteur quoi qu’il fasse s’il ne cesse d’être ne sera jamais bon Catholique. Comme je dois mieux espérer de sa conversion, je veux croire que cette prédiction n’est qu’une raillerie, je serais bien fâché qu’elle se trouvât véritable, et qu’on ne put montrer que par des preuves si funestes, qu’il y a des Prophéties à Port-Royal. Mais vous m’avouerez, Messieurs, qu’un homme sage ne peut avoir de l’estime pour un railleur, qui se moque également de ses amis et de ses ennemis, de ceux qu’il attaque et de ceux qu’il défend, et que jamais on ne doit se fier à sa parole ; puisqu’on ne peut jamais savoir au vrai quand il est sérieux.

Au reste s’il est badin dans sa belle humeur, il n’est pas moins incivil, et farouche dans sa colère. Car depuis qu’on l’a averti de ses défauts, et qu’on lui a fait connaitre son faible, il extravague de telle sorte, qu’il n’est pas raisonnable. Il déclame contre les médisants, et ses écrits sont remplis de médisances : il se fâche qu’on l’appelle hérétique, lors même qu’il prend la défense de vos erreurs : ses réponses sont les injures, sa justification la calomnies, le démenti son compliment, ses caresses les menaces, et toutes ses Lettres un égarement perpétuel.

Ces considérations m’ont obligé à vous adresser la réfutation de la seizième, pour vous dire, Messieurs, que si j’en néglige désormais l’Auteur, c’est que cet Écrivain injurieux s’étant oublié de toutes les lois de l’honneur, et de la vertu, il est plus digne de châtiment que de réponse : et si je satisfais à ses plaintes, c’est qu’elles regardent tout le parti, et que je suis bien aise de vous apprendre, quelles raisons ont eu plusieurs savants Théologiens de croire que le Port-Royal (c’est-à-dire la secte des Jansénistes, et non pas ces pauvres filles, qui se trouvent malheureusement engagées dans leur conduite) est d’intelligence avec Genève, non seulement contre les Jésuites, mais encore contre l’Église, et même contre le très saint Sacrement, qui est le plus adorable de nos mystères.

Que le Port-Royal soit d’intelligence avec Genève contre les Jésuites, je crois, Messieurs, que vous ne voulez pas contester. Vous n’avez garde de tenir cette conspiration secrète : vous faites gloire de porter les mêmes livrées, de marcher sous mêmes drapeaux, et d’entrer au combat tous couverts des armes de Monsieur du Moulin, dont vous vous servez presque aussi bien que ce Ministre : votre Théologie, n’est qu’un abrégé de ses Traditions Romaines ; vos Lettre Provinciales des Commentaires sur cet ouvrage : vous avez composé votre Morale de ses Impostures, et vos Lettres de ses Satyres outrageuses et impies : vous raillez comme lui, vous imposez comme lui, vous citez faux comme lui, vous dogmatisez comme lui : mêmes sophismes, mêmes déguisements, mêmes illusions, même artifice. De là vient que l’Église Réformée, qui s’intéresse en tout ce qui vous regarde, fait des prières publiques pour le succès de vos entreprises, qu’elle croit siennes. Elle s’afflige de vos pertes, elle se réjouit de vos avantages, elle s’enfle de vos triomphes imaginaires, elle compte la Guerre de Port-Royal entre celles de Charenton, qui sont les plus mémorables.

Cette jonction n’était pas fort difficile à faire, puisqu’elle était très avantageuse à vos alliés, et qu’elle vous paraissait d’ailleurs absolument nécessaire : car à moins que d’être unis avec des Hérétiques, de qui pouviez-vous espérer du secours contre un Ordre Religieux, qui fait profession de porter la Foi par tout où le Soleil porte sa lumière ? Il est vrai que les Jésuites ne sont jamais sans contradictions en quelque lieu qu’ils se trouvent, et quoi qu’ils fassent état de servir tout le monde, ils ne laissent pas de trouver des persécuteurs en toutes les parties du monde. Leur Compagnie a cela de propre, que les souffrances la font croître, et la patience la couronne. Mais enfin qui sont ceux qui la persécutent ? Sont-ce les Vicaires de Jésus-Christ ? L’attachement que ces Pères ont au saint Siège, est l’objet de votre haine, et les grâces, qu’ils en reçoivent, celui de votre jalousie et de vos plaintes. Vous murmurez dans vos lettres, du crédit, qu’ils ont dans l’Église de Dieu, ainsi que les hérétiques se scandalisent de l’obéissance qu’ils rendent au Chef qui la gouverne. Les Luthériens les appellent les Esclaves du Pape, et les Calvinistes disent que les Jésuites, le Concile de Trente, et le Pape ne sont qu’un corps, et une âme, quand il est question de vous nuire : Dissentiunt nè Jesuita à Concilio Tridentino ? Discordant nè à Papa, Nonn2 unum torpus sunt, una anima ? Sont-ce les Rois et les Princes Catholiques ? N’allons point à la Cour des Rois d’Espagne, de Portugal, et de Pologne, pour voir s’ils y sont bien venus, il ne se peut rein ajouté aux faveurs qu’ils reçoivent en celle de nos Rois. Ils sont héritiers de leur cœur par Testament, dépositaires du secret de leur conscience par une élection honorable, logés dans leur Maison, et nourris de leur Patrimoine par une magnificence Royale, soutenus et appuyés de leur Protection par un bonheur extrême, qui leur fait trouver un Asile inviolable jusques dans leur Cabinet, contre tous les orages qui les menacent. Sont-ce les Prélats et les Évêques ? Ils ont approuvé cet Ordre dans un Concile Général, ils l’ont établi dans le cœur du Royaume, ils l’ont étendu du centre de la Monarchie jusques aux extrémités, et lorsqu’il a été question de procurer son rétablissement aux derniers États Généraux, ils l’ont fait avec des termes qui marquent l’estime qu’ils faisaient de la vie et de la doctrine de ses enfants. Les grands fruits, disent-ils, et les notables services, que ceux de la Société et Compagnie des Jésuites ont faits et font journellement en l’Église Catholique, et particulièrement en votre Royaume, nous obligent de prier très humblement. Votre Majesté, qu’en considération des bonnes lettres, et de la piété, dont ils font profession, il lui plaise leur vouloir permettre d’enseigner et faire leurs autres fonctions dans leur Collège de Clermont de cette Ville de Paris, comme ils faisaient autrefois. Plaira aussi à Votre Majesté en les conservant ès lieux de votre Royaume, où ils sont maintenant, leur accorder encore à ceux, qui les demanderont à l’avenir, et prendre toute la Compagnie en sa Protection, comme il avait plu au feu Roi de faire. Enfin sont-ce les gens de bien qui conservent encore dans les désordres du siècle les sentiments de l’ancienne piété, et de la foi de leurs Pères ? Il se peut faire que quelques-uns ne les connaissent pas pour n’avoir point contracté avec eux d’habitude ni de commerce : mais ils ne peuvent les haïr sans erreur, ni les condamner que par surprise, ni les avoir suspects que par des faux rapports, ni en former une mauvaise idée, que sur les portraits monstrueux, qu’ils trouvent dans vos libelles infâmes.

Ne sait-on pas la réponse, que fit Henry quatrième, à leurs ennemis, qui voyaient avec un sensible déplaisir que sa Protection mettait l’innocence de ces Religieux à couvert de leurs calomnies. J’ai été autrefois trompé comme vous, leur fit cet incomparable Monarque, mais j’ai depuis reconnu, que cette Compagnie est utile à la Religion et à l’État.

Considérez, Messieurs, le jugement du plus sage Prince du monde, et vous condamnerez bientôt le vôtre. Il n’est pas des Jésuites, comme de leur Calomniateurs, qui ne cèlent leur nom, que pour publier leurs impostures avec plus d’impunité. Le crime des Jésuites est, qu’on ne connait par leur innocence ; et l’innocence de leurs ennemis est, qu’on ne connait pas leurs crimes. O s’ils étaient découverts ! O si Dieu révélait le mystère d’iniquité aux yeux de tout le monde ! Nous sommes perdus, si nous sommes connus, disaient ces criminels si fameux dans l’histoire, se voyant surpris d’une troupe de passants : et moi, leur répartit un des Sages de la Grèce, Si je ne suis connu, je suis perdu. Voilà ce que peuvent dire ces Pères que vous attaquez avec tant de passion et de fureur. Ils seraient perdus, s’ils n’étaient connus, si les Papes, les Rois, les Magistrats, les gens de bien n’étaient mieux informés de leur conduite, que par la bouche de la calomnie : et leurs calomniateurs au contraires seraient perdus s’ils étaient connus. Ce pourquoi ils font tout ce qu’ils peuvent pour se cacher : ils ne vont jamais sans masque, ils ne marchent que par ressorts, ils ne subsistent que par hypocrisie, ils ne s’expliquent que pour n’être pas entendus, ils ne désavouent leurs erreurs que pour maintenir leur secte, ils ne paraissent enfin rien moins que ce qu’ils sont, et ils ne sont rien moins que ce qu’ils veulent paraitre.

Il n’est donc pas étrange, Messieurs, que vous ayez eu recours aux armes de Genève, c’est-à-dire aux calomnies et aux injures pour décrier la Morale des Jésuites : vous ne pouviez combattre la vérité que par le mensonge, l’innocence que par les impostures, ni les enfants de l’Église que par les traits des hérétiques. Aussi voit-on bien où vous visez, et ces recherches si curieuses que vous faites partout, pour trouver quelque tâche dans ce grand corps, sont des marques visibles d’une entreprise qui va plus loin que ce que vous nous voulez faire croire : Que sert de le dissimuler ? Ce n’est point le relâchement des mœurs qui vous déplait en eux : Les meilleurs sont les pires pour vous. Vous les faites idolâtres jusque dans le Japon et dans la Chine, où les tyrans les font martyres : vous trouvez des peaux de Castors, pour les habiller en marchands, jusques dans ces vastes forêts où les Iroquos les jettent tous nus dans les flammes : et l’Angleterre, qui n’a pour eux que des prisons et des gibets, a de faux mémoires pour vous, qui les font paraitre rebelles et ennemis de la Hiérarchie. Ce procédé si violent, et si injuste découvre vos artifices, et fait juger aux plus clairvoyant, qu’en feignant de ne respirer que la réforme, vous cherchez ce que vous n’avez pas envie de trouver, et que toutes vos médisances n’ont à vrai dire que la Religion pour objecte : mais que ne l’osant pas attaquer ouvertement, vous êtes contraints de supposer des prétextes trompeurs de cette haine envenimée, que vous avez conçue contre ceux, que vous croyez capables de s’opposer à vos desseins. Ne nous amusez donc plus par ces vaines clameurs contre leur Théologie Morale, ce n’est pas ce qui vous blesse : ils ne vous sont odieux, que parce que vous n’aimez pas trop le saint Siège qui les approuve, ni l’Église qui les emploie, ni la Foi qu’ils enseignent, et pour le dire nettement ils ne sont mal avec vous, que parce que vous êtes trop bien avec l’Église de Genève contre celle de Rome, qui n’a que des censures et des anathèmes pour vous.

Ce reproche est grand, et s’il était mal fondé je vous pardonnerais toutes ces invectives sanglantes, et ces injures atroces, que la passion arrache de votre bouche, et qu’elle jette comme l’écume contre vos accusateurs. Car si c’est un crime d’État d’avoir intelligence avec les ennemis de son Prince, que sera-ce d’avoir intelligence avec les ennemis de Dieu ? Mais, Messieurs, si ce crime est véritable, mais s’il est public, mais si vous en êtes convaincus, mais si l’on vous a fait votre procès à la vue de toute l’Europe, si le Pape après l’avoir examiné, et donné une si longue audience aux Députés du Port-Royal, vous a jugés, condamnés, déclarés coupables de cette félonie, pourquoi vous en prenez-vous aux Jésuites ? Sont-ils calomniateurs parce qu’ils vous pressent de vous soumettre aux décisions des Conciles et des Papes ? Sont-ce de lâches et de cruels impostures, parce qu’ils s’affligent de vous voir opiniâtres, et rebelles à la lumière ? Sont-ce des médisants et de très impudents menteurs, parce qu’ils vous exhortent à reconnaitre avec sincérité, que les cinq Propositions condamnées par le Pape Innocent X sont hérétiques, ce que vous êtes aujourd’hui contraints d’avouer, et qu’elles sont dans le livre de Jansénius, ce que vous avez soutenu avec tant de hardiesse avant qu’elles fussent censurées ?

Vous le savez, Messieurs, et vous ne le pouvez nier, vous l’avez soutenu par un écrit public, qui porte pour titre Propositiones gratia, dans lequel vous avez marqué exactement les endroits du livre de Monsieur d’Ipre, d’où elles ont été tirées. N’abusez point, je vous prie, de la faiblesse des simples : c’est en vain que vous faites les aveugles, et que vous protestez depuis la Censure que vous ne les y avez pas lues. Vous nous avez appris vous-mêmes qu’elles y étaient, lorsque vous n’y étiez pas obligés, et maintenant que les Papes et les Évêques vous en assurent, vous faites semblant de ne voir goutte : auparavant elles y étaient, parce qu’il n’y avait point encore de honte à le dire, et elles n’y sont plus aujourd’hui, parce qu’elles ont été condamnées. Cet artifice ne sert qu’à faire voir que vous étiez également fourbes, et téméraires ; téméraires de nier ce qui a été décidé par une autorité souveraine ; fourbes de dissimuler ce que vous avez si solennellement publié dans vos ouvrages. Mais quand vous ne l’auriez pas découvert vous-mêmes. Il ne faut qu’ouvrir vos livres pour y trouver les articles de cette ligue criminelle, que vous avez faite avec Genève, signée de part et d’autre, et montrer par-là l’injustice de vos plaintes, et la charité de ceux qui vous avertissent de votre chute, pour vous retirer du précipice, ou du moins empêcher les autres de vous suivre dans vos égarements.

Le Port-Royal enseigne qu’il n’est rien plus certain ni mieux fondé dans la doctrine de Saint Augustin que cette proposition. Qu’il y a quelques préceptes qui sont impossibles non seulement aux infidèles, et à ceux qui sont aveuglés et endurcis : mais encore aux fidèles et aux justes lors même qu’ils veulent et qu’ils essaient selon les forces présentes qu’ils ont, et que la grâce leur manque par laquelle ils soient rendus possibles, ce sont les propres paroles de Jansénius qui ont été condamnées par le Pape, comme hérétiques pleines de blasphèmes, et d’impiété.

Et Genève convenant de cet artifice assure que ce que les Papistes ont coutume d’objecter que Dieu ne commande point des choses impossibles, n’a nulle force, parce qu’encore que ses commandements soient impossibles à l’homme corrompu par le péché d’Adam, ils ne l’étaient pas à l’homme dans l’état d’innocence avant qu’il fut criminel.

Le Port-Royal tient que l’ancienne Loi rendait la justice plus difficile et impossible, comme si elle eut mis une muraille entredeux : Les justitiam reddit difficiliorem, et quasi muro interposito impossiblem ; qu’avant l’avènement du Fils de Dieu la grâce d’accomplir ce qui était commandé n’était donnée à personne, excepté un petit nombre, et beaucoup moins la grâce suffisante au salut : mais au contraire que cette sorte de grâce répugnait absolument à l’institution de la Loi et au dessein de Dieu : Talis gratia lationi Legis, ac scopo Dei capitaliter repugnabat ; enfin que ceux qui vivaient sous le joug de l’ancienne Loi n’avaient point de grâce suffisante pour l’accomplir : mais plutôt une grâce empêchant : Status veteris Testementi non afferebat Judais gratiam sufficientem sed potiùs impedientem.

Et Genève animée d’un même esprit croit que les Juifs n’ont jamais eu de grâce suffisante pour leur conversion, qu’il n’était pas en leur pouvoir de croire à la parole de Dieu, qu’il ne leur parlait que pour les rendre plus sourds, qu’il ne les éclairait que pour les aveugler, qu’il ne les instruisait que pour les rendre plus hébétés, et qu’il ne leur présentait les remèdes qu’afin qu’ils ne pussent jamais guérir.

Le Port-Royal se moque du secours prochain, et de la grâce suffisante, comme d’une grâce monstrueuse, monstruosa gratia, comme d’une grâce qui suffit, et ne suffit pas, comme d’une grâce, que les démons donneraient volontiers s’ils en avaient des semblables, dit l’Apologiste de Jansénius en sa première Apologie.

Et Genève en parle comme d’un songe, qui n’a rien de solide, comme d’un piège trompeur, qui nous fait tomber dans le Pélagianisme, callidum Pelagianismi operculum, comme d’une illusion qui nous déçoit, qui promet ce qu’elle ne donne point, et qui n’a jamais sauvé personne.

Le Port-Royal assure que Dieu ne veut sauver que ses élus, parce s’il voulait sauver tous les hommes en particulier, puisqu’il fait tout ce qu’il veut au Ciel et en la terre, ils les sauveraient tous.

Et Genève dit que c’est son opinion simple et fidèle, et la créance commune de toutes les Églises de France, qui lui sont unies. Hac est simplex et fidelis sententia nostra, fides Ecclesia nostra, fides omnium Ecclesiarul Gallicarum, qua confessioni Gallica adharent.

Le Port-Royal soutient, Que ceux qui meurent dans leur infidélité, ont raison de dire que Jésus-Christ n’est point leur Rédempteur ce sont les termes de la 1 Apologie pour Jansénius pag. 217. Que Dieu par ses conseils très secrètement justes, et très justement secrets, a prédestiné de donné la Foi, la Charité et la persévérance dans cette même Charité jusqu’à la fin à quelques-uns, que nous appelons prédestinés, à d’autres la Foi sans la Charité. Quant aux premiers, qu’il s’est donné et livré lui-même pour eux, comme pour ses véritables ouailles, et son véritable peuple, que c’est pour effacer entièrement leurs péchés et les ensevelir dans un éternel oubli, qu’il est propitiation, que c’est pour les vivifier éternellement qu’il est mort, que c’est pour les délivrer de tout mal qu’il a prié son Père, et non pas pour les autres qui perdants la Foi et la Charité meurent dans leur iniquité.

Et Genève prétend que c’est un Article de Foi que Jésus-Christ n’est pas mort pour ceux qui se damnent : Les Calvinistes ont imprimé plus de soixante volumes pour adoucir l’horreur que tous les Chrétiens conçoivent à la première ouverture d’une doctrine si outrageuse à la bonté de Dieu, et après l’avoir couverte du nom et de l’autorité de Saint Augustin, ils en ont fait une des maximes indubitables de leurs Synodes de Charenton, d’Alets, de Dordrecht pour l’opposer au Concile de Trente, qui assure qu’encore que Jésus-Christ soit mort pour tous les hommes, néanmoins ils ne reçoivent pas tous le bénéfice de sa mort.

Le Port-Royal se plaint du Pape Urbain VIII qui condamna les erreurs de Jansénius par une Bulle expresse, et ses disciples protestent dans les observations qu’ils firent sur cette Bulle, qu’elle n’est propre que pour scandaliser le monde, parce qu’elle condamne la doctrine de Saint Augustin, comme les plus aveugles, disent-ils, sont contraints de l’avouer.

Et Genève n’en dit pas moins contre le Concile de Trente protestant avec Calvin que tous les anathèmes de ce Concile tombent sur S. Augustin, et que ceux qui en sont les auteurs, ne savent pas la doctrine de ce grand homme. Melancthon s’en prend à la Sorbonne, et après avoir dit que ces Docteurs condamnent Saint Augustin sous le nom de Luther, il s’écrie avec étonnement. Cela n’est-il pas étrange que dans toute la Sorbonne il n’y ait personne qui sache l’opinion de S. Augustin.

Enfin le Port-Royal dressant un trophée à la mémoire de Jansène comme du plus savant homme de ce temps, dont l’esprit n’était rempli que de la science de l’Écriture et de la Tradition, l’appelle l’Hercule de notre siècle, qui a abattu le monstre de la grâce suffisante, qui a fait descendre Saint Augustin du Ciel, qui a rétabli sa doctrine, et qui la éclaircie douze cents ans après cet excellent Père, en un temps auquel elle était méprisée, et obscurcie.

Et Genève donne le même éloge à Calvin et Melancthon à Luther assurant presque en mêmes termes, qu’il a fait comme renaître S. Augustin en ces derniers siècles, et qu’il a rétabli et merveilleusement éclairci sa doctrine, qui était depuis si longtemps obscurcie.

Qui eut cru, Messieurs, que l’Écho du Port-Royal eut été si fidèle, que de redire mot pour mot ce qu’il avait appris de Genève, publier les mêmes maximes, les défendre par les mêmes raisons, les expliquer avec les mêmes expressions, les appuyer sur les mêmes passages jusqu’à citer, comme Jansénius l’a fait, cent-soixante et dix fois un seul texte de S. Augustin, que Calvin n’avait allégué que vingt fois ? Qui se fut imaginé que l’hérésie Jansénienne, qui parait si jeune sous les ornements et le fard d’un nouveau langage, eut été vieille d’un siècle, que les plus remarquables traits de sa beauté, ne fussent que des rides d’un visage brûlé et noirci de la foudre du Vatican qu’on a vu tomber plus de dix fois sur sa tête ? Qui se fut persuadé, que Genève eut pu s’approcher si près de Paris, et faire une partie de ses faubourgs ? Ou que le Port-Royal eut d’eu se rendre en si peu de temps jusqu’à Genève, et que ces pieux solitaires, qui se rendent invisibles dans l’Église Romaine, fussent si connus dans toutes les Églises Luthériennes et Calvinistes, qui sont répandues dans l’Europe ?

Passez la mer quand il vous plaira, Messieurs, et allez visiter vos amis dans l’Angleterre, vous y trouverez de grands et de puissants Protecteurs, et quand vous n’auriez point d’autres lettres de créance que la Gazette de Londres du 3 de Janvier 1656 elle vous a partout rendu ce témoignage, que votre doctrine en beaucoup de choses est la même que celle des Églises réformées.

Descendez dans les Pays-Bas, toutes les Écoles d’Hollande vous seront ouvertes, tous les disciples de Calvin vous écouteront comme des oracles, tous les Ministres souscriront à votre Catéchisme de la Grâce condamné par le Pape, tous les Orateurs travailleront à votre Panégyrique, et vous feront entendre ce doux concert de vos louanges, que Monsieur Marez Professeur de Groningue a déjà fait retentir par toute la terre, Macte illâ vestrâ virtute viri docti, quod audeatis in os resistere impio illi Pontifici, qui in suorum Jesuitarum gratiam damnatâ orthodoxissimâ sententia, puri puti Pelagianismi putidam et impiam protectionem susceperat. Courage généreux et savants hommes, qui avez osé vous opposer ouvertement à ce Pontife impie, qui avait pris, pour gratifier les Jésuites, la défense du pur Pélagianisme en condamnant une opinion très Orthodoxe.

Entrez dans le pays des Suisses, ses Cantons Protestants vous y feront grand chère, vos députés y furent régalés en retournant de Rome, vous le serez encore mieux, et faisant triompher la grâce victorieuse malgré le Pape et les Jésuites, comme dit un de leurs célèbres Ministres, dans les Académies de Zurich, de Basle, et de Berne, vous serez ravis de vous voir tous couverts de lauriers dans le camp des Zuingliens pour avoir soutenu généreusement les maximes fondamentales de leur doctrine.

Que si vous êtes de si bonne intelligence avec ces étrangers, que ne pouvez-vous espérer des Hérétiques de ce Royaume, parmi lesquels vous avez deux insignes disciples l’Abadie et le Masson, qui s’étant rendus Calvinistes sans cesser d’être Jansénistes débitent publiquement dans le prêche de Montauban, ce qu’ils ont ouï dans vos assemblées, témoignant par un sentiment de reconnaissance digne ce ces Ministres, qu’ils ont appris le Calvinisme dans les livres de Jansénius, et le Jansénisme dans les livres de Calvin. Écoutez, Messieurs, ce que dit le dernier, qui violant l’honneur de son caractère, et la dignité de Pasteur, qu’il portait il y a peu de temps, en ayant exercé les fonctions dans une paroisse de Normandie, ne trouve point de meilleure défense pour justifier sa perfidie, que de dire qu’étant disciple de Jansène, il n’a point changé de Parti en prenant celui de Calvin, qu’il n’a fait que déclarer extérieurement, ce qu’il était déjà dans l’intérieur de son âme, et manifester aux yeux des hommes, ce qui n’avait encore paru qu’aux yeux de Dieu.

On m’a écrit de Paris, dit ce misérable transfuge, que quelques-uns de mes amis attribuaient ce changement, qui m’est arrivé, à un effet du Jansénisme, et à un juste jugement de Dieu, qui m’aurait abandonné dans l’erreur en punition de ma curiosité et pour être un peu trop examinant, et que je devais me tenir humblement en la communion de l’Église, avoir meilleure opinion de l’Église Romaine, et croire qu’elle est infaillible dans les décisions de la Foi. Pour ce qui est du Jansénisme je réponds, qu’avant que Jansénius fût connu en France, j’étais déjà Janséniste, s’il faut parler de la sorte, c’est-à-dire, que j’avais les mêmes sentiments il y a vingt ans touchant les matières de la Grâce, du Franc arbitre, et de la Prédestination, que j’ai aujourd’hui. Et si l’on pouvait reconnaitre autre Maîtres des Mystères Célestes, que Jésus-Christ, je pourrais ajouter que le livre de l’ Institution de Calvin m’aurait rendu Janséniste avant le livre de Jansénius, pour la grande conformité qu’il y a entre ces deux Auteurs ès matières de la Grâce, quelques efforts pour prouver le contraire qu’aient fait les plus beaux esprits d’entre ceux, que l’on appelle Jansénistes, qui ont eu grand tort à la vérité pour se mettre à couvert de la persécution des Jésuites, de qualifier hérétiques les sentiments de Calvin sur cette matière, qui après tout ne sont autres que les leurs propres. Cela soit dit en passant pour rendre témoignage à la vérité.

Voyez-vous, Messieurs de Port-Royal, l’étroite alliance, qui vous unit avec Genève, et le grand avantage que vous donne votre doctrine ; puisque vous êtes assurés d’être associez au petit troupeau, quand il vous plaira, sans faire abjuration de Foi, ni changer un seul article de votre créance sur le sujet de la grâce : Et ce qui n’est pas moins véritable, qu’il vous plairait horrible, sans altérer aucune des propositions du livre de la fréquente Communion, que l’Église Romaine rejette, et que Genève reçoit et approuve.

Ne vous fâchez point, je vous prie, modérez votre colère, et formez à la douceur les mouvements de votre esprit, tandis que je vous en ferai la preuve, qui est la dernière chose, qui me reste pour achever de vous satisfaire. Je ne vous jugerai pas, puisque vous ne le trouverez pas bon, sur la déposition de Monsieur Filleau, dont le nom et le mérite est néanmoins trop connu pour souffrir le moindre reproche si ce n’est de la bouche des criminels. Je ne vous condamnerai pas même sur le refus que vous faites au P. Meynier de vous servir de ces termes de présence locale pour justifier votre créance sur le sujet de l’Eucharistie. Je ne vous dirai pas que le Concile de Trente enseigne, ce que vous feignez d’ignorer, qu’il ne répugne pas que notre Sauveur étant toujours assis à la droite de son Père selon la manière d’être, qui lui est naturelle, soit néanmoins présent sacramentalement par sa propre substance en plusieurs autres lieux, multis aliis in locis, qui est la seule chose que ce Père vous presse de reconnaitre, et que vous ne pouvez refuser sans vous rendre coupable d’erreur. Je ne vous reprocherai pas aussi, que vous abusez de l’autorité de Saint Thomas pour éluder celle du Concile : et que si cet Angélique Docteur dit que le corps du Fils de Dieu n’est pas localement dans le Saint Sacrement, Alexandre d’Ales vous devait avoir donné l’intelligence de ces paroles lorsqu’il assure en sa quatrième partie, que le corps de Jésus-Christ est en deux manières contenu dans l’adorable Sacrement de l’Autel ; la première sous les espèces du Sacrement, sub signo ; la seconde dans le lieu où sont les espèces, in loco, qu’il est vrai quant à la première, que le corps de Jésus-Christ n’est pas localement sous les espèces, mais qu’il y est ainsi que la substance est sous ses accidents quoique d’une manière plus divine et miraculeuse : et c’est le sens de Saint Thomas au lieu que vous citez dans votre lettre : quant à la seconde qu’on peut dire que c’est une espèce de présence locale, illa continentia habet modum continentia localis et qu’elle est semblable à celle des corps qui ne sont pas dans la quantité comme dans leur lieu, mais qui sont dans le lieu par la quantité : avec cette différence que les corps sont dans le lieu par leurs propres dimensions mediantibus propriis dimensionibus, comme dit S. Thomas, et le Corps du Fils de Dieu n’y est que par des dimensions étrangères, mediantibus dimensionibus alienis et c’est le sens du P. Meynier qui est conforme au langage des Pères et des Conciles lorsqu’ils enseignent que le Corps de Jésus-Christ est à la même temps en plusieurs lieux muliis in locis, par la présence ineffable qu’il a dans ce auguste Mystère, qui leur a donné sujet de dire que l’Autel est le siège du Corps et du Sang de Jésus-Christ : Quid est Altare nisi sedes Corporis et Sanguinis Christi ?

Je n’ai pas besoin de ces subtilités de l’École pour juger de la pureté de votre foi, mon but n’est pas de vous convaincre d’intelligence avec Genève, par ce que vous avez omis dans vos écrits, mais par ce que vous avez osé dire. Je laisse vos péchés d’omission, et je vous juge par vos œuvres. Je vous marque dans le seul Livre de la fréquente Communion, qui est le principal sujet de cette dispute, cinq maximes contraires à l’honneur et à la révérence du saint Sacrement, au moins pour la plus grande partie, que l’Église Romaine rejette, et que celle de Genève approuve. Voyez si mon procédé n’est pas sincère ?

Vous avez osé dire en la page 25 de la Préface, Que saint Pierre et saint Paul sont les deux chefs de l’Église, qui n’en font qu’un. N’est-ce pas là une maxime que l’Église Catholique a condamnée et que celle de Genève reçoit ? Qu’avez-vous à répartir ? Comment vous pouvez-vous justifier d’une conspiration si criminelle et si publique ?

Vous avez osé dire en la page 628 de ce livre, que la pratique de l’Église la plus commune dans l’administration des Sacrements favorise l’impénitence générale de tout le monde. Portez cette proposition à Rome, elle y sera reprouvée : portez la à Genève elle y sera bien reçue. Comment pouvez-vous vous défendre contre une si juste accusation ?

Vous avez osé dire, qu’il y a des âmes qui seraient ravies de témoigner à Dieu le regret, qui leur reste de l’avoir offensé en différant leur Communion jusques à la fin de leur vie. Il est sans doute que l’Église Romaine déteste cette maxime, et que si Genève ne l’approuve pas, ce n’est point parce qu’elle est orthodoxe, mais parce qu’elle est trop impie.

Vous avez osé dire, que comme l’Eucharistie est la même viande qui se mange dans le Ciel, il faut nécessairement, que la pureté du cœur des Fidèles, qui la mangent ici-bas, ait de la convenance et de la proportion avec celle des bienheureux, et qu’il n’y ait autre différence qu’autant qu’il y en a entre la Foi et la claire vision de Dieu de laquelle seule (marqués ce mot) dépend la différence manière dont on le mange dans la terre et dans le Ciel. Vous avez beau vous excuser, ce n’est pas de cette sorte que dans Genève.

Enfin pour ne vous pas accabler par le nombre prodigieux de vos erreurs, vous avez encore osé dire, que c’est un honneur infini que Dieu nous fait de nous admettre dans le temps à la participation de la même viande dont jouissent les élus dans l’éternité sans qu’il y ait autre différence, sinon qu’ici, il nous ôte la vue et le goût sensible nous réservant l’un et l’autre dans le Ciel. Si vous ne recevez point d’autre différence que celle-là, n’espérez point l’approbation de votre doctrine dans l’Église Romaine, il n’y a que celle de Genève qui l’approuve.

Au reste si ces maximes ne sont pas fidèlement extraites du livre de la fréquente Communion convainquez moi d’imposture : si la première n’est pas censurée, la seconde impie, la troisième libertine et profane, la quatrième et la cinquième suspectes d’hérésie, convainquez moi de fausseté et d’ignorance, si je vous les attribue mal à propos convainquez moi de médisance et de malice : Mais si vous en êtes les auteurs, si vous les avez produites, sous le nom de Monsieur Arnaud, si les unes ont été condamnées par le Pape, comme celle des deux chefs ; les autres reprouvées par toutes les personnes de piété, comme les deux suivantes ; les autres tenues suspectes contre le saint Sacrement par les plus savants Théologiens, pourquoi ne les avez-vous pas rétractées ? Pourquoi au lieu de les supprimer, accusez-vous de médisance, de mensonge, d’imposture, de cruauté ceux qui vous avertissent de vos obligations ?

Quand vous ne les auriez pas publiées comme vous avez fait, quand vous vous seriez contentés de les dire à l’oreille, et d’en faire un secret de cabale, ceux qui les auraient ouïes, ne seraient-ils pas tenus de se rendre délateurs à moins que d’entrer dans la complicité de votre crime ? Pourquoi voulez-vous que les Jésuites soient des calomniateurs en décelant des hérésies, qu’ils ne peuvent faire sans être prévaricateurs ? Feu Monseigneur l’Évêque de Langres est-il calomniateur pour avoir déclaré l’Abbé de saint Cyran portait les Religieuses du Monastère du Saint Sacrement à ne se Confesser que rarement, et se communier encore moins, jusque-là que la Mère Marie Angélique Arnaud quoique supérieure fut une fois cinq moins sans s’approcher de la sainte Communion, et passa une année le jour de Pâques sans communier pareillement ? Feu Monseigneur l’Archevêque de Sens est-il calomniateur parce qu’il envoya peu de jours avant sa mort un écrit à Monseigneur le Nonce contenant ses derniers sentiments touchant les disciples de l’Abbé de S. Cyran, afin d’en informer le Pape, et l’assurer, que la singularité affectée qu’il avait toujours remarquée en eux, l’orgueil, la présomption d’esprit, et le mépris des autres, le soin de se cacher de ceux, qui ne sont pas tout à fait à eux, l’avaient obligé de croire tout ce parti suspect à l’Église, pour avoir vu Que son commencement avait été dans l’illusion dont l’un des effets était une fausse dévotion appelée le Chapelet secret du saint Sacrement condamné comme tel par huit Docteurs de Sorbonne, pour avoir su par personnes dignes de foi que le Sieur de Saint Cyran parlait de l’Assemblée du Concile de Trente, comme d’une Assemblée Politique, et qu’il n’était nullement vrai Concile, et pour avoir aussi ouï parler plusieurs personnes très croyables, que le dit Sieur Abbé tendait à ôter la fréquente Communion mêmes aux meilleures âmes, sous prétexte d’une Communion spirituelle, qu’il faisait passer pour plus Sainte et pleine de grâce, que la Communion Sacramentelle.

Et donc quand nous n’aurions point d’autres preuves de votre mauvaise doctrine contre le Saint Sacrement, que le témoignage de ces deux Illustres Prélats, n’aurait-on pas sujet de tenir avec eux le Port-Royal suspect d’intelligence avec Genève ? Mais nous n’en sommes plus là. Vos maximes ne sont plus secrètes, ni vos erreurs connues à peu de personnes. Vous les avez publiées dans vos ouvrages, et lorsque vous en avez été repris vous les avez opiniâtrement soutenues. Faut-il que je sois contraint encore de nouveau de vous les mettre devant les yeux, et de vous montrer le tort que vous avez de déguiser avec artifice ce que vous devriez effacer avec des larmes ? Faut-il que je produise les erreurs, les blasphèmes, les impiétés, les extravagances que huit Docteurs de Sorbonne ont remarquées dans le Chapelet secret, dont on vient de parler, et que vos Apologistes ont fait passer pour les pieuses pensées d’une excellente Religieuse, et d’une très sage et très vertueuse Supérieure d’Ordre ? Faut-il que je vous somme après tant de célèbres Écrivains de me dire si les solitaires de Port-Royal font marqués dans cet écrit scandaleux, qui semble n’avoir autre fin que l’opprobre de Jésus-Christ, et le mépris du plus adorable de nos mystères ? S’ils peuvent souhaiter sans horreur, ce que je ne puis écrire ici sans tremblement ?

Que Jésus-Christ soit au saint Sacrement en sorte qu’il ne sorte point de soi-même, que la Société qu’il veut avoir avec les hommes soit d’une manière séparée d’eux, et résidente en lui-même, n’étant pas raisonnable, qu’il s’approche de nous, qui ne sommes que péché. Qu’il demeure en lui-même laissant la créature dans l’incapacité qu’elle a de l’approcher. Que tout ce qu’il est n’ait point de rapport à nous, que son inaccessibilité l’empêche de sortir de soi-même. Que les âmes renoncent à la rencontre de Dieu, et consentent qu’il demeure dans le lieu propre à la condition de son être, qui est un lieu inaccessible à la créature, dans lequel il reçoit la gloire de n’être accompagné que de son essence seule. Qu’il n’ait égard à rien qui se passe hors de lui, que les âmes ne se présentent pas à lui comme l’objet de son application, mais plutôt pour être rebutées par la préférence qu’il doit à lui-même. Qu’il ne se rabaisse point en des communications disproportionnées à son infinie capacité. Que les âmes demeurent dans l’indignité qu’elles portent d’une si divine communication : qu’elles s’estiment heureusement partagées de n’avoir aucune part aux dons de Dieu, par la joie qu’ils soient si grands, que nous n’en soyons pas capables.

En vérité peut-on lire de si abominables sentiments sans concevoir de l’indignation contre ceux qui les ont produits, ou qui les défendent ? Comparez le jugement qu’en ont fait feu Monseigneur l’Archevêque de Sens et les plus célèbres Docteurs de la Sorbonne Monsieur du Val, Monsieur le Clerc, Monsieur Chapelas, Monsieur Charton, Monsieur Hallier, Monsieur Bachelier, Monsieur Moret, Monsieur Cornet, avec l’approbation de Jansénius, et toutes vos Apologies.

Feu Monseigneur de Sens assure que le Chapelet secret du saint Sacrement, où ces maximes sont comprises, n’est qu’une fausse dévotion qui a pour principe l’illusion qui donna commencement à votre secte : Et l’Auteur des Lettres au Provincial soutient au contraire, Que c’est une insigne méchanceté de dire que ce Chapelet a été le premier fruit de cette conspiration contre Jésus-Christ.

Les Docteurs de Sorbonne disent, que cet écrit est rempli d’impertinences, d’extravagances, d’erreurs, d’impiétés, de blasphèmes, qui tendent à séparer les âmes de la pratique des vertus spécialement de la Foi, de l’Espérance, et de la Charité. Et Jansénius dans son Approbation dit au contraire, que c’est l’amour même qui l’a dicté, et qu’il ne contient aucune chose contre les règles de la Foi.

Ces mêmes Docteurs déclarent, que cet ouvrage tend à détruire la façon de prier instituée par Jésus-Christ : Et vos Apologistes disent, Qu’il est plein de pensées très Catholiques, très hautes, très élevées, semblables aux lumières des premiers Anges, que saint Denys dit être plus obscures, que celles des Anges inférieurs.

Les Docteurs de Sorbonne le jugent périlleux et de dangereuse conséquence, parce qu’il tend à introduire des opinions contraires aux effets d’amour, que Dieu a témoigné pour nous principalement au Sacrement adorable de la très sainte Eucharistie, et dans le mystère de l’Incarnation : Et vos Apologistes au contraire nous font accroire, que ces mouvements extravagants sont les désirs d’une âme enivrée de l’amour de Dieu, qui ne peuvent être bien compris que par celui, qui entend le langage de l’amour, et qui connait quelles pensées doit avoir celle, qui étant heureusement sortie d’elle-même nage dans l’abime de la divinité. O blasphème ! O impiété !

Qu’une âme enivrée de l’amour de Dieu soit capable de former ce désir cruel et furieux, Que tout ce que Jésus-Christ est n’ait point de rapport à nous ! Hélas il est la source du salut, et s’il n’a point de rapport à nous en cette qualité, nous sommes donc au rang des reprouvés : Il est notre souverain bien, notre espérance, notre appui, notre gloire, notre béatitude, notre tout ; et s’il n’a point de rapport à nous, nous sommes donc infiniment misérables.

Que les âmes renoncent à la rencontre de Dieu ? Où iront-elles donc si elles ne se portent vers lui ? Il est la Vie : voulez-vous qu’en le quittant elles courent aveuglément à la mort ? Il est la Voie : voulez-vous qu’elles s’égarent, et qu’elles périssent en s’éloignant de lui ? Il est la Vérité : voulez-vous qu’elles embrassent le mensonge, et qu’elles languissent dans les ténèbres ? Notre bonheur est de vivre de son Corps, notre sureté de marcher dans ses voies, notre félicité d’être éclairés de ses lumières : Voulez-vous qu’elles renoncent à leur bonheur, à leur sureté, à leur félicité pour s’abandonner aux mouvements d’un funeste désespoir ?

Que les âmes ne se présentent pas à Jésus-Christ pour l’objet de son application, qu’il n’ait égard à rien qui se passe hors de lui, qu’elles aiment mieux être exposées à son oubli, qu’étant en son souvenir, lui donner sujet de sortir de l’application de soi-même pour s’appliquer aux créatures ? Ne peut-il donc se souvenir de nous, sans s’oublier de lui-même, ni s’appliquer aux créatures, sans se priver de la contemplation de ses grandeurs ? Faut-il que pour être heureux par une délicieuse jouissance de son être, il quitte le gouvernement du monde, qu’il perde l’empire de lumières, qu’il laisse toutes les créatures à l’abandon, et qu’il permette tout au hasard et à la malice des hommes ?

Quoi ! Messieurs, vous approuvez ces sentiments ? Vous leur donnez cours par vos écrits, vous les autorisez par des approbations magnifiques ? Vous dites que ce sont des pensées très Catholiques, des pensées très conformes au langage divin des Écritures, des pensées hautes et relevées, semblables aux lumières des premiers Anges, des pensées que l’amour même a dictées, et enfin des pensées d’une très vertueuse Religieuse, qui étant sortie d’elle-même nage dans le sein de la Divinité ? Est-ce ainsi que vous pervertissez l’usage des paroles, aussi bien que des choses du monde les plus Saintes ? Est-ce ainsi que vous couvrez l’illusion et le blasphèmes des livrées de la piété ? Que vous donnez à l’erreur le nom de la Foi, et au mensonge celui de la vérité ? Va qui dicitis malum bonum ! Ridicule mais dangereuse présomption ! Qui croit avoir droit de défier toutes ses pensées, de sanctifier tous ses ouvrages, et de faire passer toutes ses erreurs pour des règles infaillibles de la Foi.

Car s’il est permis de souhaiter avec le Port-Royal, que la société que Jésus-Christ a avec les hommes dans le saint Sacrement, soit d’une manière séparée d’eux, n’est-il pas aussi permis de souhaiter avec Genève que Jésus-Christ n’ait point une véritable existence sous les espèces du pain, que son Corps ne soit point dans nos Église, qu’il n’entre point dans nos bouches, et qu’il ne descende point dans notre estomac, pour s’unir çà nos intimement ? Si l’on peut désirer avec les Jansénistes que Jésus-Christ selon ses grandeurs divines ne soit dans rien moindre que lui, ne peut-on pas désirer avec les Calvinistes, que Jésus-Christ ne soit point sous les espèces, ni dans ces éléments corruptibles, qui n’ont rien d’eux-mêmes qui soit égal à lui, et qui sont sujets à plusieurs changements dont la honte et l’opprobre semble rejaillir sur sa personne ? Si l’on peut consentir avec la Mère Agnès, que Jésus-Christ demeure dans le lieu propre à la condition de son être, qui est un lieu inaccessible à la créature ; ne peut-on pas consentir avec Calvin que Jésus-Christ ne soit pas dans le saint Sacrement, afin qu’il ne demeure pas dans un lieu disproportionné à sa grandeur ? Et ainsi passant des vœux de Port-Royal aux vœux de Genève, et des vœux de Genève à sa créance, n’est-il pas aisé d’en venir jusque-là, que de s’imaginer ce qu’on désire, à savoir que Jésus-Christ n’est point sous les espèces du Sacrement par une transsubstantions véritable et non figurée ; par conséquent que la Messe n’est qu’une illusion, la Communion Sacramentelle une superstition ?

Et puis, Messieurs, vous vous plaignez qu’on vous soupçonne d’erreur, et qu’on fait tomber sur vous cet abominable reproche que le Port-Royal est d’intelligence avec Genève contre le Sacrement. S’il est abominable, pourquoi ne l’avez-vous pas évité ? Pourquoi avez-vous donné occasion de scandale par votre Chapelet ? Pourquoi avez-vous fait de si pompeuses Apologies pour soutenir des maximes aussi impies que celles que huit Docteurs de Sorbonne y ont trouvées ? Pourquoi dans ce grand volume de la fréquente Communion avez-vous fait couler les propositions soit hérétiques ou suspectes, condamnées ou digne de l’être, que j’ai rapportées ? Pourquoi ayant été avertis du soupçon qu’avaient causé les deux dernières n’avez-vous pas pris à tâche de les corriger, ou bien certes de les expliquer ?

Vous me direz, que vous aviez donné trop de marques de votre créance, pour qu’il fût nécessaire de vous engager à de nouveaux éclaircissements, sur une matière qui est si clairement déduite dans les écrits de Port-Royal. De quels écrits me parlez-vous, Messieurs ? Est-ce de ceux que votre Secrétaire à la hardiesse de citer avec des vains éloges en la seizième lettre, quoi qu’il n’y en ait pas un qui ne soit flétri de censure, ou souillé d’hérésie ? Est-ce de la seconde lettre de Monsieur Arnaud que la Sorbonne a jugée téméraire, scandaleuse, hérétique ? Est-ce de la Théologie familière de l’Abbé de Saint Cyran, qui a excité tant de troubles dans Paris avant même qu’elle eut attiré la censure de feu Monsieur l’Archevêque de Paris ? Est-ce des Heures de Port-Royal, qui ont été condamnées à Rome ? Est-ce de la défense du Chapelet secret qui entreprend de justifier les impiétés et les extravagances de ce libelle ? Est-ce de ceux qu’il estime si utiles au public, et qu’il recommande sans les nommer, de peur qu’on ne fasse voir au peuple, qu’il n’est presque sorti aucun ouvrage du Port-Royal qui ne soit au rang des livres défendus, et qui ne tienne une grande place dans l’Indice de Rome ? N’avez-vous point d’autres preuves pour justifier votre foi, que celles qui nous la doivent rende suspecte ? Ne pouviez-vous alléguer d’autres écrits pour prouver que vous avez des sentiments Catholiques, que ceux, que l’Église Romaine a défendus parce qu’ils sont pleins de maximes hérétiques ?

Je veux que tous les textes que vous en avez tirés, paraissent très Orthodoxes, il ne s’ensuit pas, que ceux que je vous ai marqués, ne vous rendent justement suspects d’intelligence avec Genève. Tout ce qu’on peut recueillir de cette diversité, est que vous êtes contraires à vous-même : c’est qu’il se trouve dans vos livres beaucoup de contradictions, mais qu’on n’y voit point pour cela votre justification : c’est que tout vos livres ont deux visages, que vous montrez et que vous cachez selon le temps, l’un de Catholique, l’autre de Calviniste. Si l’on crie à l’Hérétique, quand vous montrez un visage de Genève, vous le faites disparaitre, et tournant adroitement la médaille, vous montrez aussitôt un visage Catholique. Ainsi vous ne publiez jamais une hérésie, que vous n’avez votre Apologie toute prête : vous mettez en même lieu la vérité et l’erreur, le poison et le remède, et par un artifice commun à tous les ennemis de la Foi vous employez une partie de vos ouvrages à défendre l’autre, en excusant le crime à même temps que vous le faites. Je vois bien que cette adresse peut surprendre les ignorants, mais elle ne vous justifie pas devant les sages.

On vous reproche par exemple cette maxime d’Aurelius, Que tout péché, qui viole la chasteté, détruit le Sacerdoce, qui ne diffère en rien de l’hérésie des Hussites ; et vous répondez, qu’il dit au même livre, que l’Église ne peut pas ôter la puissance de l’Ordre, par ce que le caractère est ineffable : voilà une contradiction manifeste, mais ce n’est pas une justification.

On vous blâme d’avoir dit, que Jésus-Christ nous admet dans le temps à la participation de la même viande dont jouissent les Élus dans l’éternité, sans qu’il y ait autre différence, sinon qu’ici il nous en ôte la vue et le goût sensibles, qui est le langage des Calvinistes ; et vous nous répondez, que l’Auteur des Lettres au Provincial, dit qu’il y a beaucoup d’autres différences entre la manière dont il se communique aux Chrétiens, et aux Bienheureux. Je ne sais s’il est bien avoué, car il déclare qu’il n’a point d’établissement à Port-Royal, de peur que vous ne soyez obligés à garantir toutes ses Lettres : mais enfin quand il le serait, son témoignage ne serait au plus qu’une contradiction manifeste, et non pas une justification.

On vous accuse d’avoir dit, que la pratique de l’Église favorise l’impénitence générale de tous les hommes : et pour en détourner le blâme vous répondez dans votre Apologie que vous ne condamnez pas la pratique ordinaire de la Pénitence qui est maintenant dans l’Église. Il est clair que c’est là se couper et se contredire : mais ce n’est pas se purger ni se justifier.

On vous charge d’avoir écrit au livre de la fréquente Communion, que l’Église est corruptible dans sa discipline, et vous répondez, qu’on trouvera aussi le contraire dans votre Apologie, à savoir que l’Église est incorruptible, non seulement en sa Foi, mais encore dans sa discipline. Cela montre évidemment ce que je dis, que vous remplissez vos livres de contradictions : mais cela ne prouve pas ce que vous prétendez, qu’on les doive recevoir pour des justifications.

Il ne suffit pas de montrer pour votre défense que de deux propositions contraires, dont l’une est orthodoxe, l’autre hérétique, celle qui est orthodoxe se trouve en vos livres : il faut montrer que celle qui est hérétique, ne si trouve pas, et alors vous aurez droit d’éclater en reproches, et de dire à chacun de vos accusateurs, mentiris impudentissimè. Mais s’y elle y est effectivement si de toutes les hérésies que je vous ai objectées, il n’y en a pas une, qui ne soit fidèlement extraite de vos ouvrages, qui ne voit que toutes les injures que vous leur rendez pour les bons avis qu’ils vous donnent, retombent sur vous, et qu’au lieu de justifier votre divorce d’avec Genève, elles font voir que vous êtes coupables non seulement des erreurs, mais encore de l’insolence des hérétiques.

Pensez-y, Messieurs, je vous en conjure, et si vous voulez que nous ayons des sentiments plus favorables de votre foi, ne vous vantez plus comme fait Monsieur Arnaud que vous n’êtes jamais tombés dans l’erreur. Reconnaissez que vous êtes sujets à faillir : mais que si vous avez la faiblesse des hommes pour vous tromper, vous en avez aussi la docilité pour vous corriger, et recevoir de plus pures lumières. Rétractez vos erreurs, rentrez dans la Sorbonne par un généreux désaveu de vos mauvaises opinions, soumettez votre jugement à celui du Pape. À moins que cela, quoique vous fassiez, je puis dire sans raillerie, Que vous ne serez jamais bons Catholiques.