P 15 : Notes Wendrock (2)

 

Les Provinciales ou Lettres écrites par Louis de Montalte à un provincial de ses amis [...], avec les notes de Guillaume Wendrock, II, Nouvelle édition, 1700, 2 vol, p. 358-386.

Ludovici MONTALTII Litterae provinciales de morali et politica jesuitarum disciplina, a Willelmo Wendrockio [...], e gallica in latinam linguam translatae, Coloniae, N. Schouten, 1658, p. 408-419.

 

Note première sur la quinzième Lettre.

Que la doctrine des Jésuites sur la calomnie est fausse, erronée, et hérétique.

 

§ I

Réfutation de cette doctrine par les principes établis ci-dessus.

La quinzième lettre est comme divisée en deux parties : la première explique la doctrine des Jésuites sur la calomnie, et la seconde fait voir qu’ils la mettent sans scrupule en pratique. De ces deux parties leur apologiste passe presque entièrement sous silence la première où Montalte prouve que les Jésuites ont ôté la calomnie du nombre des crimes. L’appréhension qu’il a eue de s’attirer en la défendant la juste indignation qu’elle mérite, l’a obligé d’en user ainsi. Mais s’il n’a pas osé la défendre avec cette hardiesse qui fait le caractère de sa Société, il a aussi évité de la condamner, et il a passé avec adresse sur cet article comme sur un pas glissant et difficile.

Mais le nouvel apologiste des casuistes devenu plus hardi et croyant que tout est maintenant permis aux Jésuites, soutient ouvertement que la doctrine de Dicastillus dans la spéculation, c’est-à-dire comme il l’explique prise en elle-même, est probable. Il l’approuve même dans la pratique quand on s’en sert devant les juges. Il a seulement de la peine à l’approuver généralement et dans toute occasion, à cause des inconvénients qui en peuvent naître.

Avant que d’entrer dans l’examen de la réponse de l’apologiste des Jésuites, je commence par réfuter celui des casuistes, comme celui qui enseigne plus manifestement l’erreur. Or cela est d’autant plus facile qu’il n’y a qu’à appliquer à la matière dont il s’agit ici les principes que j’ai établis plus haut : Car les Jésuites suivent toujours leurs mêmes maximes : ce qui leur a fait ruiner, comme on a fait voir dans la lettre précédente, le commandement de Dieu qui défend l’homicide, leur fait ruiner ici celui qui défend la calomnie. Les moyens dont je me suis servi pour combattre la première erreur, combattent donc également la seconde.

L’autorité de l’Écriture ne la condamne pas moins clairement. Rien n’est plus évident que ce commandement du Décalogue : Vous ne porterez point de faux témoignage. Rien n’est plus formel que cet oracle de S. Paul : Les médisants n’entreront point dans le royaume de Dieu. Les Pères prennent simplement et généralement ces lois de Dieu qui sont simples et générales. Ils imposent pour toutes sortes de calomnies sans distinction les peines les plus grièves, et qu’ils n’ont coutume d’imposer que pour les plus grands péchés. Nous ordonnons dit le I Concile d’Arles, « que ceux qui accusent faussement leurs frères soient privés de la communion jusqu’à la fin de leur vie ».

Le IV de Carthage veut « que l’évêque excommunie ceux qui accusent leurs frères, et que s’ils se corrigent il leur accorde la communion, mais qu’il ne les admettre point dans le Clergé ».

Le II Concile d’Arles renouvelle le Canon du premier : « Que ceux, dit-il, qui seront convaincus d’avoir imposé faussement des crimes à leurs frères, soient privés de la communion jusqu’à la mort comme le grand Synode l’a déjà ordonné. »

Le Concile d’Épône dit « que l’on doit juger un clerc coupable d’un crime capital lorsqu’il a été convaincu d’avoir porté un faux témoignage ».

Le I Concile de Mâcon ne s’exprime pas moins fortement : « À l’égard, dit-il, de ceux qui seront convaincus d’avoir accusé faussement des personnes innocentes, soit devant le Prince, soit devant les Juges, si c’est un Ecclésiastique élevé dans quelque dignité, qu’il soit déposé ; si c’est un laïque, qu’il soit privé de la communion jusqu’à ce qu’il ait réparé le mal qu’il a fait par une pénitence publique et une satisfaction proportionnée à son crime. Or il est évident qu’on doit entendre par ces personnes innocentes ceux qui ne sont point coupables des crimes qu’on leur impose ».

Le Pape Adrien ordonne, « que celui qui aura répandu des libelles ou publié des choses injurieuses contre la réputation d’un autre, soit fouetté au cas qu’on le découvre et qu’il ne puisse prouver ce qu’il a avancé, et que le premier entre les mains de qui ces libelles tomberont, soit obligé de les déchirer, s’il ne veut encourir la même peine que s’il en était l’auteur. Si quelqu’un, dit encore le même pape, impose de faux crimes à un évêque, à un prêtre, ou à un diacre, et qu’il ne puisse les prouver, qu’on lui refuse la communion, même à la mort. Si on trouve quelqu’un, dit-il encore, qui lise des libelles diffamatoires, ou qui chante des chansons contre la réputation d’autrui, qu’il soit excommunié ».

Enfin le II concile de Douzy tenu en 874 condamne de même les calomniateurs sans aucune distinction. Les lois impériales, dit-il, que « l’Église emploie conjointement avec ses canons pour gouverner les fidèles, ordonnent que les calomniateurs, c’est-à-dire ceux qui par de faux rapports contre des personnes innocentes, ont la hardiesse de prévenir les princes contre elles, soient envoyés en exil comme des gens qui par-là se sont rendus infâmes. Il n’y a point de raison, disent-elles encore, de différer le châtiment d’un calomniateur reconnu pour tel. Car nous ne pouvons souffrir qu’on examine de nouveau des accusations qui n’ont pu se soutenir dans un premier examen, ni qu’on donne ainsi l’alarme à l’innocence par des calomnies qui n’ont aucun fondement. Et ailleurs : Que celui qui produira devant le juge une pièce, soit obligé à en prouver la vérité. Car c’est une règle établie dans toutes sortes de causes que celui qui se sert d’une pièce la garantisse ; que s’il n’en peut prouver la vérité qu’il soit arrêté comme coupable d’une fausseté ».

Contre toutes ces autorités, des Jésuites s’élèvent dans le seizième siècle qui sans aucun témoignage et sans aucune preuve de la tradition entreprennent de restreindre l’étendue de ce précepte par une exception nouvelle et inconnue jusqu’à eux. Ils osent enseigner que ce n’est qu’un péché véniel de repousser la calomnie par la calomnie : si on leur demande où ils ont pris cette exception, qui est le Père qui l’a avancé le premier, ou qui l’a autorisée ? Ils n’en citent aucun. Ils n’apportent pour appuyer cette opinion qu’une seule raison ; nous en ferons bientôt voir la fausseté. Mais sans l’entendre et sans l’examiner qui peut hésiter à les condamner par avance de témérité, d’erreur, et même d’hérésie. Car la discipline de l’Église et toute la religion chrétienne est entièrement détruite, s’il est permis d’inventer après seize siècles des exceptions inconnues à toute l’antiquité contre des lois générales et des commandements de Dieu les plus exprès. Ceux donc qui sont assez hardis pour le faire ne méritent pas même qu’on les écoute. Leur entreprise porte d’elle-même un caractère évident de fausseté. Ainsi si dans la suite j’examine cette misérable raison, sur laquelle j’ai dit que les Jésuites établissent leur opinion, ce n’est pas qu’ils aient aucun droit de l’exiger, mais c’est qu’il est utile aux lecteurs d’être instruits de la faiblesse et de l’indignité des chicanes dont ces casuistes se servent pour éluder et rendre inutile en partie un commandement de Dieu.

 

§ II

On réfute la raison par laquelle les Jésuites prétendent prouver

que la calomnie n’est pas un crime.

L’apologiste des casuistes touche cette raison, lorsqu’il dit à Montalte : Vous deviez, M. le secrétaire, démontrer qu’un calomniateur a droit et est maître de sa réputation, quoiqu’il ruine celle d’autrui. Les autres étendent davantage ce moyen. Mais tout ce qu’ils disent revient à la même chose, et se peut réduire à ce raisonnement. Il n’y a point d’injustice à calomnier celui qui n’a point de droit sur sa réputation. Or un calomniateur n’a plus de droit sur sa réputation. Donc on ne commet point d’injustice en le calomniant. Et par conséquent cette calomnie n’est qu’un péché véniel. Car si elle n’est pas injuste, elle n’est mauvaise que parce qu’elle est fausse. Or le mensonge qui ne renferme point d’injustice n’est qu’un péché véniel. Donc la calomnie dans ce cas n’est qu’un péché véniel.

Avant que d’aller plus loin et que je découvre les autres illusions de ce raisonnement, je dis d’abord que la seconde proposition qui en fait tout le fondement est manifestement fausse ; il est faux, dis-je, qu’un calomniateur ou un homme qui est coupable de quelque autre crime, n’ait pas droit de ne point passer pour un adultère, si véritablement il n’est pas adultère. Il est faux qu’on puisse lui ôter la réputation d’être chaste, s’il est chaste, quelque crime qu’il ait commis d’ailleurs. La raison en est claire. Car n’étant point coupable d’adultère devant Dieu, et la vérité même lui rendant ce témoignage, on ne peut sans injustice lui faire perdre devant les hommes ce qu’il n’a point perdu devant Dieu. Il mérite donc de passer pour un calomniateur, parce qu’il l’est effectivement : mais il ne mérite point de passer pour un adultère, puisqu’il ne l’est pas. Car tout jugement que la vérité condamne est injuste, la justice et la vérité n’étant qu’une même chose : c’est pourquoi celui qui repousse une calomnie par une autre calomnie, se venge d’un crime par un autre crime, et il n’est pas moins coupable que celui qui se vengerait d’un adultère en commettant lui-même un adultère. Il est vrai que le crime de celui qui calomnie le premier un homme de bien peut être plus grand à cause des circonstances. Mais celui qui calomnie ce calomniateur, n’en est pas moins calomniateur lui-même. En un mot tous ceux qui imposent à un autre un crime dont il est innocent, se rendent proprement coupables du crime de calomnie.

Ce qui fait voir avec combien de raison et de justice la Faculté de Théologie de Louvain a condamné cette proposition des Jésuites [Note : Censure de 1657.]. Il est probable que celui qui accuse faussement une personne de quelque crime pour défendre son innocence et son honneur, ne pèche point mortellement. Et si cela n’est pas probable à peine trouvera-t-on une opinion probable dans toute la théologie. Censure : Cette proposition n’a pas seulement la moindre ombre de probabilité. Mais elle est plutôt le comble de la témérité, donnant une ample licence aux calomniateurs.

Dire que cette opinion n’a pas la moindre ombre de probabilité, comme le dit cette censure, c’est dire qu’elle est une erreur très considérable et très pernicieuse. Elle aurait pu même la qualifier d’hérésie, puisqu’elle est évidemment contraire à l’Écriture Sainte et à la Tradition dans un point très important. Il est vrai que ce point appartient plutôt aux mœurs qu’à la foi. Mais nous ne sommes pas moins obligés de croire de foi divine les préceptes qui regardent les mœurs et qui ont été révélés de Dieu, que nous sommes obligés de croire les dogmes spéculatifs de la religion. « Deux choses, dit excellemment Pierre le Chantre, sont nécessaire pour le salut ; la voie de la foi, et la lumière des mœurs. Si donc nous appelons hérétique celui qui s’écarte un peu de la foi, si nous le reprenons durement en lui disant qu’il n’est pas dans la voie, mais hors la voie, pourquoi ne reprendrons-nous pas de même celui qui s’éloigne un peu de la lumière des préceptes qui sont la règle de nos mœurs ? Pourquoi ne lui reprocherons-nous pas qu’il n’est plus dans la lumière, mais dans les ténèbres ? Pourquoi ne dirons-nous pas à celui qui passe les bornes de la sobriété qu’il n’est plus sobre, mais intempérant ? La foi étant fondée sur des mystères, et l’Écriture nous les proposant sous des paroles obscures, tout le monde convient qu’il serait facile de s’égarer en développant ces obscurités, si on se donnait la liberté de les expliquer autrement que les Saints les ont expliqués, en ajoutant, en diminuant, en adoucissant ce qui paraîtrait trop dur à la raison. Mais pourquoi ne garderons-nous pas la même conduite à l’égard de la lumière et de la règle de nos mœurs, puisqu’elle est également nécessaire pour le salut, et que de plus elle nous a été donnée sous des paroles claires et évidentes ? Pourquoi pourrons-nous sans tomber dans une erreur considérable, l’expliquer selon nos propres pensées, l’adoucir, l’obscurcir, ou l’altérer de quelque autre manière que ce soit.

S. Thomas enseigne encore plus clairement que c’est être véritablement hérétique que de nier qu’une chose qui est contre un commandement de Dieu soit péché. Dire, ce sont ses termes, « que ceux qui se sont obligés par vœu ou par serment à entrer en religion, ne sont point obligés d’y entrer, c’est une hérésie manifeste. Car quiconque ose soutenir que ce qui est contre un commandement de Dieu n’est pas péché, doit être regardé comme hérétique. C’est pourquoi on regarderait comme hérétique quiconque nierait que la simple fornication fut un péché, parce qu’elle est suivant la doctrine des Saints, contre ce précepte : Vous ne commettrez point d’adultère : Ce qui confirme ce que nous avons établi ailleurs, que c’est une hérésie de s’éloigner du commun sentiment des Pères, dans l’explication d’un commandement de Dieu.

 

§ III

Examen des deux arguments de l’apologiste des casuistes.

Réfutation du premier, par lequel il tâche d’éloigner des Jésuites le soupçon

qu’ils mettent en pratique, leurs maximes sur la calomnie.

Cette doctrine des Jésuites sur la calomnie est établie par tant de preuves tirées de leurs principaux auteurs, que leur apologiste et celui des casuistes n’ont rien eu à opposer contre un fait si constant. Le dernier a seulement pensé à empêcher qu’elle ne fît tort aux Jésuites. Il a bien compris qu’il serait difficile qu’on ne soupçonnât des docteurs et des défenseurs si zélés de la calomnie, de s’en servir quelquefois, ou au moins de ne la pas éviter avec autant de soin que le reste des fidèles. Il a donc tâché d’éloigner d’eux ce soupçon. Et pour cela il fait deux raisonnements, dont l’un, selon lui, justifie invinciblement les Jésuites de ce crime, et l’autre prouve qu’on doit plutôt en accuser leurs adversaires.

Voici le premier : Tous les Théologiens de la Société enseignent « qu’il faudrait plutôt laisser périr tout le monde que de commettre un péché véniel. Or, selon eux, la calomnie est au moins un péché véniel. Donc les Jésuites ne croient pas qu’on peut s’en servir. Donc ils ne s’en servent pas, et n’inventent pas des médisances en tout ce qu’ils reprochent aux jansénistes ».

Je crains fort que ceux qui connaissent les Jésuites ne fassent pas grand fond sur ce syllogisme ; mais avouons lui, que les Jésuites travaillent à éviter même les péchés véniels. Au moins est-il certain qu’ils ne les évitent pas avec le même soin que les péchés mortels. Il n’y a pas d’apparence qu’ils évitent, par exemple, une parole inutile, un ris immodéré, comme ils font un adultère ou un parjure. Car qui est-ce qui n’éprouve pas combien la pensée que nous avons qu’une faute n’est que vénielle, diminue l’attention que l’esprit devrait avoir à l’éviter. Lors donc qu’on voit les Jésuites mettre la calomnie et la médisance au rang des paroles inutiles, ce n’est point faire un jugement téméraire que de les soupçonner de ne pas faire plus de scrupule de calomnier, qu’on a coutume d’en faire de dire des paroles inutiles.

Mais la conjecture et le soupçon n’ont point de lieu en cette occasion. Leurs calomnies et leurs médisances sont évidentes. Elles sautent aux yeux et sont sensibles à tout le monde. Il s’agit seulement de savoir quelle en est la cause ; s’ils calomnient contre leur conscience ou non. Montalte a cru que c’était le dernier. Voyant que leurs auteurs ôtaient la calomnie du nombre des crimes ; il a regardé celles qu’ils publient contre leurs adversaires, comme une suite de cette maxime ; et il a mieux aimé dire qu’ils calomnient, parce qu’ils croient faussement pouvoir le faire, que non pas qu’ils le fassent contre leur conscience. On voit assez qu’il ne pouvait juger d’eux plus favorablement, puisqu’il est constant que le péché est plus grand, quand on agit contre sa conscience, que quand on agit sur un faux principe dont on est prévenu.

Mais d’ailleurs il était difficile qu’il en jugeât autrement. La facilité avec laquelle on voit que les Jésuites répandent les calomnies, marque assez qu’ils agissent par persuasion et non pas contre leur conscience. On ne fait point si souvent, ni si facilement ce que l’on fait contre sa conscience. Il faut donc que les Jésuites croient pouvoir calomnier en sûreté.

En effet si la crainte de commettre un péché véniel pouvait arrêter quelques consciences timorées, ils ne manquent pas de moyens pour lever ce scrupule et pour exempter la calomnie de péché même véniel. Rien de plus facile selon leurs principes. Car on ne pèche point selon eux, contre la justice en repoussant la calomnie par la calomnie, on pèche seulement contre la vérité, ce qui n’est qu’un péché véniel. Si donc on peut faire en sorte qu’on ne pèche pas même contre la vérité, on pourra calomnier sans aucune crainte d’offenser Dieu. Or rien, comme je le viens de dire n’est plus facile dans leur morale. Il ne faut pour cela qu’avoir recours à leur doctrine des restrictions mentales. Ils enseignent qu’on peut s’en servir dans toutes les rencontres, où la justice n’est point intéressée. Elle n’est point intéressé ici : il est donc permis de s’en servir.

Ainsi si les Jésuites croient par exemple qu’une femme nuit à leur Société, et qu’il leur est utile que sa réputation soit flétrie, ils peuvent sans aucun scrupule publier qu’elle est une adultère. Cette calomnie ne blesse ni la vérité ni la justice. Elle ne blesse point la justice, parce qu’ils repoussent la calomnie par la calomnie. Elle ne blesse point non plus la vérité, parce que par une restriction mentale, ils entendront, non pas qu’elle est proprement coupable du crime d’adultère, mais seulement qu’elle en est coupable improprement, soit parce qu’elle porte en elle la concupiscence qui est la source de l’adulltère, soit dans le sens que l’apôtre S. Jacques dit, que celui qui aime le monde, est un adultère. Voilà comme une probabilité vient au secours d’une autre, et lui donne sa dernière perfection.

 

§ IV

Réfutation du second Argument, où l’on fait voir

que les Jésuites ne se donnent pas seulement la liberté de calomnier ceux qui imputent à leur Société des crimes dont elle n’est point coupable,

mais qu’ils calomnient ceux mêmes qui lui en reprochent de véritables.

Le second argument de l’apologiste est tel : « les Jésuites exemptent la calomnie de péché mortel, mais seulement quand on en use contre un calomniateur. Or est-il, que de l’aveu même de leurs adversaires, les Jésuites ne regardent les calomnies qu’ils répandent contre les jansénistes que comme des péchés véniels. Donc ou les Jésuites ne calomnient point, ou s’ils calomnient, il faut que les jansénistes avouent qu’ils sont eux-mêmes des calomniateurs ».

L’apologiste n’aurait pas dû dissimuler que Montalte avait prévenu et ruiné par avance cette objection par cette remarque. « L’amour propre, dit-il, nous persuade toujours assez que c’est avec injustice qu’on nous attaque, et à vous principalement, mes Pères, que la vanité aveugle de telle sorte que vous voulez faire croire en tous vos écrits que c’est blesser l’honneur de l’Église, que de blesser celui de votre Société ».

Afin donc que les Jésuites croient avoir droit de calomnier leurs adversaires en sûreté de conscience, il n’est pas nécessaire que ces adversaires soient en effet des calomniateurs. Il suffit que les Jésuites s’imaginent qu’ils le sont, ou simplement qu’ils sont injustes de publier des choses qui sont désavantageuses à la Société, quand même ils ne diraient rien que de véritable. Or qui peut douter que l’amour aveugle dont ils sont pleins pour eux-mêmes, ne leur persuade très aisément l’une ou l’autre de ces deux choses.

Si l’on dit qu’ils ne connaissent point la vraie théologie, quelque véritable que cela soit, ne s’imaginent-ils pas aussitôt qu’on les calomnie parce qu’ils croient qu’on n’a pas une idée assez avantageuse de leur habileté ? Si l’on dit qu’ils corrompent les mœurs des chrétiens, ne se plaignent-ils pas de même qu’on les calomnie, parce qu’ils regardent les opinions les plus absurdes comme de saintes maximes ? Enfin à l’égard même des reproches qu’ils reconnaissent être bien fondés, ne les croient-ils pas sinon faux, au moins injustes, parce qu’ils prétendent qu’on a tort de répandre dans le public des choses qui peuvent tenir la gloire de leur Société, ce qui suffit pour leur donner droit de les nier sans péché, et d’accuser de mensonge ceux qui les publient ? Aussi ils ne dissimulent point qu’ils ont ce droit, et ils veulent bien que tout le monde le sache. Plusieurs théologiens et canonistes, dit ingénuement l’Apologiste des casuistes, enseignent « qu’un homme à qui on reproche une chose injustement, peut soutenir à celui qui fait ce reproche qu’il en a menti, et qu’il est un impudent calomniateur, quoique le crime ait été commis ».

C’est pourquoi on ne doit plus s’étonner que l’apologiste des Jésuites accuse Montalte dans toutes les pages de son écrit de calomnie, de mauvaise foi, de mensonge. Il n’est pas si dépourvu de bon sens, qu’il n’ait bien vu que Montalte rapporte la doctrine des casuistes avec une entière exactitude ; aussi l’apologiste des casuistes qui a écrit depuis a pris le parti d’avouer simplement presque partout que les casuistes enseignent effectivement ce que Montalte leur attribue. Mais ces injures, cette fréquente répétition d’imposture n’était pas inutile pour étourdir les ignorants. C’en était assez pour obliger à se contrefaire pour un temps, à crier contre Montalte, et à l’accuser mille fois d’imposture malgré son innocence. C’en était, dis-je, assez pour qu’il eût droit de faire tout cela sans scrupule et sans aucun remords de conscience suivant la maxime des Jésuites, que je viens de rapporter. On peut, disent-ils, soutenir à celui qui nous fait un reproche véritable mais injuste, qu’il en a menti et qu’il est un impudent calomniateur.

C’est ainsi que la calomnie et le mensonge leur fournissent des armes pour se défendre, et pour se venger tout à la fois de leurs ennemis : c’est-à-dire qu’ils nient hardiment les crimes les mieux prouvés et dont ils reconnaissent eux-mêmes la vérité, qu’ils en prennent sujet d’accuser de calomnie ceux qui osent les leur reprocher ; qu’ils leur imposent d’autres crimes inventés à plaisir, et répandent contre eux une infinité de calomnies.

Quelle est l’innocence qui ne sera pas opprimée par les calomnies de tant de bouches médisantes ? ou qui intimidée par le danger de l’être n’aimera pas mieux laisser les Jésuites en repos, que d’attaquer inutilement des ennemis qu’elle ne peut espérer de vaincre ? C’est ce qui fait que quoi qu’il y ait beaucoup de gens qui connaissent et qui détestent en secret les dérèglements de la Société, il y en a très peu néanmoins qui osent élever leur voix et se commettre avec un corps si puissant. Et je regarde comme une providence particulière de Dieu, que cette Société devenue en ce siècle plus insolente par son grand crédit, ait attaqué injustement, comme elle a fait, des gens uniquement attachés à la vérité, et qui ne craignant et n’espérant rien des hommes, ont exposé ses relâchements aux yeux de toute la terre. La postérité plus équitable que notre siècle, reconnaîtra peut-être un jour combien on leur est redevable.

 

Note II

Mauvaise foi de l’apologiste sur les exemples

que Montalte rapporte des calomnies des Jésuites.

Il ne sera pas inutile d’examiner ici ce que l’apologiste répond à un de ces exemples. C’est celui du P. Pinthereau et du P. Caussin, qui nient l’un et l’autre qu’on trouve dans Bauny ce qui y est néanmoins, de l’aveu même de l’apologiste. Car rien ne fait mieux connaitre le génie de la Société que cette réponse.

On a pu voir par les paroles du p. Caussin et du p. Pinthereau que Montalte a rapportées, avec quelle hardiesse ils assurent qu’on ne trouve pas dans Bauny le moindre vestige de cette opinion : Qu’il est permis de rechercher directement, primo et per se, une occasion prochaine de pécher pour le bien spirituel ou temporel de nous, ou de notre prochain. Cependant il est certain qu’on trouve dans Bauny cette opinion en propres termes dans l’endroit cité par Montalte. Il est vrai qu’elle est tirée de Basile Ponce. Mais Bauny l’a approuvée en ces termes : Je souscris, dit-il, volontiers à l’opinion de Basile Ponce. Aussi l’apologiste tombe-t-il d’accord que Bauny est du même sentiment que Basile Ponce. Comment s’y prendra-t-il donc pour justifier le P. Caussin et le P. Pinthereau d’un mensonge manifeste et d’une horrible calomnie ? Que peut-il dire à ces expressions emportées du p. Pinthereau [En note : Rép. du P. Pinther. I. part. p. 24.]. « Il faudrait, dit-il, être bien perdu de conscience pour enseigner une si détestable doctrine, mais il faut être pire qu’un démon pour l’imposer, comme fait Arnauld, à la personne du père Bauny. Lecteur, voyez s’il vous plaît, l’endroit, non seulement où vous adresse la marge qu’il vous cite, mais encore tout le livre du père, vous n’y trouverez ni marque ni vestige de cette calomnie, et vous découvrirez le contraire en plus de cent endroits. Arnauld, Dieu n’a pas encore abandonné son Église jusqu’à ce point, que de lui donner pour docteurs des maîtres d’une si mauvaise doctrine, non plus que pour évangéliste le plus infâme sycophante de la terre ».

Comment justifier un homme qui parle si impudemment contre la vérité ? Ce pas est difficile, il faut pour s’en tirer toute l’adresse d’un Jésuite. Écoutons donc l’apologiste Cette accusation, dit-il, est une fausseté palpable. Ces paroles primo et per se ne sont point du Père Bauny. C’est déjà là une pure chicane. Car elles sont de Basile dont vous avouez que Bauny approuve le sentiment. Voyons la suite. « Cette décision, ajoute-t-il, peut souffrir deux sens bien contraires, le premier que l’on peut s’exposer à une occasion de pécher pour des raisons importantes à la conversion des pécheurs, pourvu qu’on espère avec le secours du ciel de surmonter le péril, et qu’on y soit bien résolu ; et c’est le sentiment du p. Bauny… Le second qu’on peut s’exposer témérairement à ces occasions, et même les rechercher formellement pour de légères considérations, et de ce sens il n’y en a aucun vestige dans le libre du p. Bauny, et il ne lui peut être imputé que par l’organe du démon, comme dit le p. Caussin ».

Mais c’est être le plus ridicule de tous les hommes que de parler de la sorte. Il ne s’agit pas ici de savoir en quel sens Bauny a pris ces paroles, mais seulement si elles se trouvent dans Bauny, et s’il les approuve. L’auteur de la morale des Jésuites avait dit simplement que selon la doctrine de Bauny il est permis de rechercher directement primo et per se les occasions prochaines de pécher etc. Il n’avait donné aucun sens à ces paroles que celui qu’elles présentent d’elles-mêmes à l’esprit. Que disent là-dessus le p. Pinthereau et le p. Caussin ? Avouent-ils que cette opinion est de Bauny dans un sens, et qu’elle n’en est pas dans un autre ? Nullement. Ils assurent tous deux absolument et sans distinction qu’on ne trouve dans Bauny aucun vestige de ce sentiment. Vous venez douze ans après ; vous dites, pour couvrir leur mensonge qu’ils ont nié que cette opinion fût dans Bauny, parce que ce casuiste ne la soutient que dans un bon sens. Ne voyez-vous pas que l’équivoque dont vous supposez qu’ils se sont servis, est encore plus honteuse que leur mensonge même ?

Voilà donc qu’elle est la sincérité des Jésuites. Quand on leur reproche quelques passages évidemment mauvais de leurs auteurs, s’ils peuvent inventer un sens qu’ils s’imaginent que ces auteurs n’ont point eu, ils font abstraction de leurs paroles et de tout autre sens et avec cette restriction mentale, ils crient à l’imposture ; ils jurent hardiment et avec imprécation qu’on ne trouve dans tous leurs écrits aucune marque ni aucun vestige des passages qu’on leur reproche. Ils accusent ceux qui prétendent les y avoir trouvés, d’être les plus infâmes sycophantes de la terre, les organes du démon, et pires que le démon même.

Je sais cependant bon gré à l’apologiste de nous avoir découvert ce merveilleux usage des restrictions mentales. Il est aisé de comprendre maintenant dans quel sens il impute tant d’impostures à Montalte. Il n’a eu qu’à feindre sur chacun des passages qu’il examinait, un sens absurde, et le leur appliquer intérieurement pour avoir droit ensuite de se plaindre qu’on attribuait aux Jésuites des sentiments qu’ils n’avaient point. Mais si cela suffit pour assurer la conscience des Jésuites, cela ne suffit pas pour apaiser l’indignation du public. Et quelques raisonnements que fasse l’apologiste, le p. Caussin et le p. Pinthereau n’en passeront pas moins pour convaincus d’un mensonge manifeste, puisqu’ils ont soutenu l’un et l’autre qu’on ne trouve dans Bauny aucun vestige d’une opinion qui y est en termes formels.

L’apologiste justifie donc très mal ces deux pères du mensonge que Montalte leur reproche. Mais il justifie encore plus mal le père Bauny de l’erreur qu’on lui attribue. Il enseigne après Basile Ponce qu’il est permis de rechercher une occasion prochaine de pécher pour quelque bien spirituel ou temporel de nous ou de notre prochain. Or qu’est-ce, selon Bauny, qu’une occasion prochaine ? Il la définit ainsi lui-même. « C’est, dit-il, tout ce qui est tel de sa nature qu’il fait souvent tomber dans le péché mortel les personnes d’une pareille condition, et dont on est assuré par l’expérience qu’il produit ordinairement le même effet dans celles dont il est question ». Cela est net. Cependant pour ne pas laisser le moindre doute, Bauny et les casuistes, dont il suit le sentiment, mettent la chose dans un exemple qui la rend encore plus sensible. Ils demandent : « S’il est permis à chacun d’aller en des lieux publics pour convertir des femmes perdues, encore qu’il soit vraisemblable qu’on y péchera pour avoir déjà expérimenté souvent qu’on est accoutumé de se laisser aller au péché, par les caresses de ces femmes ».

Voilà, selon Bauny et selon Basile, ce que c’est qu’une occasion prochaine : c’est cette occasion qu’ils disent qu’on peut rechercher directement : c’est sur cela que l’apologiste a à les défendre : c’est dis-je cette opinion qu’il soutient n’être point rejetée dans l’École et sur laquelle Montalte n’a pu sans ignorance quereller le p. Bauny. Voyons donc quelles preuves il apporte pour l’excuser et pour en diminuer l’horreur.

« Cela, dit-il, a été pratiqué par plusieurs saints, comme par Judith qui s’exposa ainsi qu’on sait pour sauver les habitants de Bethulie ; par S. Ambroise qui allait dans les mauvais lieux pour en retirer les femmes débauchées… Et si ces exemples ne satisfont pas le janséniste, il peut consulter le sieur d’Andilly, et lui demander si dans la vie des SS. Pères des déserts, il n’a pas amplement décrit l’action d’un solitaire qui se jeta dans un lieu de débauche sous un habit déguisé pour en retirer sa nièce ».

A-t-on jamais vu une pareille impudence ? Quoi s. Ambroise a pratiqué ce que vos casuistes enseignent être permis ? C’est-à-dire qu’il n’a point fait de difficulté d’aller dans des lieux publics quoiqu’il eut souvent expérimenté qu’il était accoutumé de se laisser aller au péché par les caresses des femmes qu’il y trouvait. Car voilà de quoi il s’agit. Ne rougissez-vous point de parler d’une manière si indigne d’un si grand saint ? Rougissez au moins de votre ignorance qui vous empêche de voir que ces sortes d’occasions étaient des occasions très éloignées pour S. Ambroise, pour Judith, et pour ce solitaire, ou plutôt qu’elles n’étaient point proprement des occasions de pécher pour eux, parce que Dieu leur avait donné le don de la chasteté, et qu’ils étaient conduits en cela par un mouvement particulier de son esprit ; de sorte que ce n’était point témérairement qu’ils s’exposaient à ces sortes de dangers.

Mais vos casuistes permettent la même chose à ceux à qui ces occasions sont véritablement des occasions prochaines de pécher, pour avoir déjà expérimenté souvent qu’ils ont accoutumé de se laisser aller au péché par les caresses de ces femmes. Est-ce donc la justifier vos confrères des mensonges qu’on leur reproche, que d’en faire de nouveaux, et d’y ajouter la fourberie et l’impiété ? Le p. Caussin et le p. Pinthereau ont fait un mensonge quand ils ont dit que cette opinion n’est point dans le p. Bauny, et vous en disant qu’elle y est dans un bon sens, vous ajouter au mensonge la mauvaise foi et l’impiété.

 

Note troisième

De la délicatesse des Jésuites qui se plaignent qu’on las a traités trop durement,

parce que Montalte dit qu’ils mentent impudemment.

On peut appliquer ce que je viens de dire touchant le premier passage de Bauny au second passage de cet auteur sur lequel le p. Brisacier et le p. Pinthereau sont opposés l’un à l’autre, comme on le peut voir dans la lettre de Montalte. Car c’est précisément par la même équivoque que l’apologiste tâche, mais en vain, de les concilier.

Quant aux plaintes qu’il fait contre Montalte qu’il accuse de n’avoir pas traité les Jésuites avec la modération et l’honnêteté ordinaire à sa nation, et d’avoir fui jusqu’en Allemagne pour apprendre à leur dire des injures, parce qu’il leur dit avec le p. Valerien : Vous mentez impudemment : Mentiris impudentissime, que peut-on penser d’une délicatesse si déraisonnable, sinon que les Jésuites ont perdu toute honte. Quoi ! pendant qu’ils publient tout ce qu’il leur plaît contre des théologiens catholiques, qu’ils les chargent d’injures, les accusent d’hérésie, et même d’athéisme, qu’ils leur imposent sans fondement les erreurs les plus détestables, qu’ils inventent tous les jours de nouveaux crimes contre eux pour flétrir leur réputation, on sera obligé de réfuter exactement des calomnies si absurdes et si cruelles, ou de les souffrir sans oser rien dire. Les Jésuites mettront donc les gens de bien à toute heure dans la nécessité de confondre par des volumes entiers les calomnies horribles qu’ils publient contre eux, quelque éloignées qu’elles soient du bon sens ?

Mais à quoi sert de leur répondre, puisqu’ils recommencent à la première occasion, et qu’ils répètent avec la même hardiesse les impostures qu’on a mille fois détruites. À quoi a servi d’avoir réfuté tant de fois par d’excellents ouvrages leurs calomnies sur l’ancienne loi, sur la grâce nécessitante, sur la décadence de l’Église, sur le concile de Trente, sur l’homicide de soi-même, sur l’obligation de suivre le mouvement de sa conscience ? L’apologiste ne les répète pas moins pour cela.

Ce n’est donc pas là comme il s’y faut prendre, pour faire taire des gens de ce caractère. Le meilleur moyen et le plus court est celui du P. Valerien qui répond à tout par ces deux mots : Vous mentez impudemment. C’est ainsi que je réfuterai toutes les calomnies que l’apologiste des casuistes répand si libéralement dans son Apologie. En effet elles sont si horribles, si impertinentes, et si absurdes qu’on ne les peut réfuter autrement. Je prie seulement le lecteur de jeter les yeux sur le Catalogue que j’en ai fait ; et il verra que jamais homme n’a écrit avec plus d’emportement et de mauvaise foi.

 

Catalogue des calomnies de l’apologiste des casuistes.

Il dit page 5 que « ses adversaires enseignent que pour mériter, il n’est pas nécessaire que l’homme soit libre et exempt de contrainte ».

Pag. 7. « Qu’une de leurs maximes est, que les justes doivent en toutes choses suivre les instincts et les mouvements de la grâce interne qui leur sert de loi, sans avoir égard aux lois extérieures, quoique ces mouvements les contrarient ».

Pag. 8. « Que selon eux les mouvements de la concupiscence nous sont imputés à péché, quoiqu’ils préviennent notre liberté ».

Pag. 13. « Que M. Arnauld a dessein d’abroger la confession auriculaire ».

Pag. 16. « Qu’il méprise les bulles des papes, et, et réclame honteusement un concile plus général que celui de Trente ».

Pag. 28. « Qu’une des industries de ses adversaires est d’ordonner aux pécheurs qui s’adressent à eux, de faire des aumônes, afin d’en faire un fond contre l’Église, et peut-être contre le repos public ».

Pag. 38. « Que leur secrétaire avoue qu’il est entièrement ignorant en théologie ».

Par. 39. « Qu’ils poursuivent à dire qu’on peut tenir les cinq propositions, quoique le pape les déclare hérétiques ».

Pag. 47. Que l’abbé de Saint-Cyran se propose comme ayant commission de Dieu pour redresser les fautes de toute l’Église ».

Pag. 48. « Que ses disciples empêchent leurs serviteurs de se confesser quand ils y sont obligés, et d’entendre la messe les jours de fêtes.

Pag. 57. « Que leur manière d’agir donne à plusieurs de violents soupçons que l’esprit de Judas ne possède leur cabale, et qu’ils ne prennent le prétexte des pauvres pour remplir la cassette du sieur N. »

Pag. 73. « Que plusieurs conjecturent avec de grandes probabilités, qu’ils prétendent exterminer le sacrement de l’autel et celui de la pénitence ».

Pag. 73. « Qu’il parait assez visiblement dans les livres de leurs principaux auteurs qu’ils se proposent pour but d’anéantir le sacrifice de la messe et de l’Eucharistie ».

Pag. 74. « Qu’il est à craindre que ces réformateurs n’aient dessein, comme autrefois Luther et Calvin, d’ôter le célibat des prêtres ».

Pag. 76. « Que leur adresse pour avoir de quoi fournir aux frais de la secte, est plus raffinée et plus connue que n’a été celle de Calvin. En mon particulier, ajoute-t-il, j’en ai appris des souplesses qui me surprennent… Je ne veux pas, poursuit-il, raconter en détail les bons tours que les jansénistes ont faits pour duper les personnes de qualité et pour disposer de leurs bourses : je dirai seulement qu’à entendre parler quelques-uns de ceux qui ont passé par les mains de leur grand directeur qui fait tant le désintéressé, il est merveilleusement habile en l’art d’amasser des aumônes. Et ceux-là mêmes croient que si l’argent et la bonne chère manquaient tant soit peu à ce prédicateur apostolique et directeur des âmes choisies, il donnerait bientôt un avertissement à son auditoire pareil à celui que donna le ministre de Montréal au sien. Cet homme voulant paraître désintéressé et contrefaire l’homme apostolique, fit mine quelque temps de ne pas prêcher pour la rétribution. Le peuple se contentant de louer sa vertu, ne se mit pas en peine de lui donner la récompense accoutumée : de quoi ce prédicateur se lassa bientôt, et dit publiquement en chaire : Messieurs, il y a assez longtemps que je souffre : si je ne suis payé de mes appointements, ne pensez pas que je retourne ici faire la bête. »

Pag. 80. « Nous savons, dit-il, que les jansénistes se rient des vœux de religion ».

Pag. 89. « Qu’ils sont bons amis de Théodore de Bèze ».

Pag. 123. « Qu’ils attaquent tous les jurisconsultes avec les canonistes, et méprisent l’École de s. Thomas et celle de Scot ».

Pag. 131. « Qu’ils laissent en apparence à Notre Dame le nom et la qualité de mère de Dieu, mais à cela après qu’ils la dépouillent de toutes les prérogatives que la sainte Trinité lui a données, d’avocate, d’asile, et de médiatrice des pécheurs ».

Pag. 132. « Quel châtiment, dit-il, ne méritent point les jansénistes et leur secrétaire qui dans leur neuvième lettre ont composé un libelle diffamatoire contre la mère de Dieu ? Quelle peine peut expier le crime des librairies qui impriment des blasphèmes contre la Reine du ciel, et quelle excuse peuvent avoir ceux des habitants de Paris qui ont entendu publier par les rues ces impiétés, qui les ont lues dans leurs maisons, et qui ont pris plaisir à ces bouffonneries. Les historiens nous apprennent que Dieu a souvent vengé le déshonneur qu’on faisait à sa Mère par des châtiments extraordinaires : les lettres nous donnent sujet d’en appréhender de pareils… Paris ressent déjà de grandes maladies qui peut-être ne sont que des dispositions à de plus dangereuses. Le vrai moyen de les prévenir, c’est de demander pardon à la Vierge du déshonneur qu’elle a reçu de ces lettres, lui promettant de dissiper Port-Royal et d’exterminer le jansénisme ; et pour cet impie secrétaire, il devrait craindre ce qu’autrefois on pratiquait à Lyon envers ceux qui avaient composé de méchantes pièces, on les conduisait sur le pont, et on les précipitait dans le Rhône, Vae mundo à scandalis, melius est ut suspendateur mola asinaria collo ejus et demergatur in profundum maris ».

Pag. 138. « Je rapporterai ici, dit-il, des cas particuliers de leur hypocrisie, si tout le monde ne connaissait leur artifice à surprendre le peuple ».

Pag. 145. « Si nous n’avions pour vous plus de discrétion et de charité que vous n’en avez pour les casuistes, vous savez bien qu’il ne nous serait pas mal aisé de tirer un rideau qui découvrirait bien des choses (Il s’agit dans cet endroit de la chasteté) ».

Pag. 152. « Les jansénistes enseignent que c’est péché mortel d’entendre la messe en péché mortel ».

Pag. 171. « Le secrétaire a donné un juste sujet de croire qu’il n’est pas si chaste qu’était Joseph, et que s’il n’avait été dépouillé d’une autre façon que ce patriarche, peut-être qu’il n’aurait pas tant fait d’invectives contre les casuistes, de ce qu’ils n’obligent pas les femmes à restituer à ceux qu’elles ont dévalisé par leurs cajoleries ».

Pag. 179. « Lorsque la bulle d’Innocent X contre vos cinq propositions fut reçue en France par l’autorité du Roi : ce coup auquel vous n’aviez pu parer, humilia si fort votre fierté, que de peur de vous voir abandonné des personnes de condition qui n’avaient pas cru que votre doctrine fut hérétique, vous employâtes toutes les soumissions dont les personnes vaincues ont accoutumé de se servir. Vos confédérés qui ont débité vos lettres avec tant d’ardeur par la France, couraient pour lors par les maisons des Grands, et le ventre contre terre priaient qu’on eût égard à leur réputation. Ils ne demandaient qu’un peu de temps pour se défaire de cette pernicieuse doctrine, qui depuis tant d’années avait pris racine dans leurs esprits ».

Pag. 185. « Ce qui a donné en partie occasion à nos seigneurs les prélats d’exiger cette profession de foi et de s’assurer de la doctrine de ceux à qui on confie les monastères des filles ; c’est qu’ils prévoyaient que le diable ferait avec le temps plus de dégâts dans ces maisons par ces austérités affectées, que Luther n’en a fait par ses débauches scandaleuses. Quand cet apostat débaucha une religieuse, il fut longtemps sans l’oser épouser, parce que tout le monde et même le duc de Saxe son protecteur, improuvèrent cette action sacrilège. Mais le diable se prépare maintenant à faire un ravage bien plus horrible. Car si on le laissait faire ce qu’il prétend, il changerait en peu de temps un monastère de vierges chastes en un sérail de filles impures, sans que personne s’en aperçût et sans qu’on y put remédier ».

Voilà une petite partie des calomnies honteuses et indignes dont cette Apologie détestable est remplie. J’espère que les Jésuites en auront honte eux-mêmes, si jamais ils ont quelque intervalle de bon sens. Montalte m’apprend à imiter le p. Valerien, et à ne les point réfuter autrement qu’en déclarant à la face de toute la terre à cet auteur impertinent et à tous les Jésuites, qu’ils mentent impudemment. Ils ne peuvent s’échapper après cette déclaration : il faut qu’ils passent pour des calomniateurs, s’ils ne prouvent toutes ces calomnies, et s’ils ne tirent enfin ce rideau, qu’ils nous menacent tant de tirer.

Oui mes Pères, quittez cette modération affectée, dont vous couvrez votre faiblesse et vos médisances. Tous vos adversaires le veulent bien ; ils ne se plaindront point que vous publiez leurs dérèglements si vous en connaissez. Prêchez sur les toits ces mystères d’iniquité. Il n’y en a pas un, qui non seulement ne vous le permette, mais même qui ne vous le demande avec instance. Et je vous répète encore ici que Montalte vous dit en un endroit : « Il n’y a plus moyen de reculer, mes révérends pères : ne point répondre dans cette occasion, c’est avouer que vous êtes coupables, et passer pour de calomniateurs convaincus. Tous jusqu’aux plus grossiers reconnaîtront que si vous vous taisez, votre patience ne sera pas un effet de votre douceur, mais du trouble de votre conscience ».

Au reste, mes pères, ne croyez pas que ce soit le désir de défendre la réputation des personnes que vous avez décriées qui m’oblige à vous parler ainsi. J’ai un autre motif plus pressant. Je vois avec douleur le danger auquel vous exposez le salut d’une infinité de personnes simples qui vous croient trop légèrement, et qui se damnent malheureusement en répétant, sur votre parole, les calomnies que vous leur débitez. Or je crois que le meilleur moyen de les tirer de l’erreur où elles sont, est de faire connaitre par cette déclaration publique, que vous êtes manifestement convaincus de mensonge.

Enfin, mes pères, peut-être ne le croirez-vous pas ; c’est votre propre salut que j’ai principalement en vue. Vous ne pouvez rentrer dans la voie du salut, si vous ne vous rétractez publiquement. Et rien n’est plus capable de vous y engager, que de vous mettre, comme je fais, dans la nécessité d’avouer ce que tout le monde reconnaîtra malgré vous, quand même vous ne l’avoueriez pas.