P 14 : Texte de la réponse (5)

 

NOUET Jacques, Réponse à la quatorzième Lettre des jansénistes

NOUËT Jacques, Réponse à la quatorzième Lettre des jansénistes, 1656, 8 p. in-4°.

Texte in Réponses, p. 351 sq. Voir GEF VI, p. 168. Sur cette réponse, voir OC I, p. 493, Journal de Deslyons du 15 décembre 1656; GEF VI, p. 310.

NOUËT, Réponse à la XIVe lettre des jansénistes, 8 p. in 4° ; texte in Réponses, p. 351 sq. Voir GEF VI, p. 168.

WENDROCK, Provinciales, tr. Joncoux, II. Notes sur la XIVe lettre, ou Discours théologique sur l’homicide. Voir WENDROCK, Litterae Provinciales, p. 374 sq.

Nouët remarque que Pascal a changé de ton, et que de la raillerie, il est passé à faire le docteur. “Monsieur, J’aperçois du changement dans votre manière d’écrire. Mais je n’y vois point d’amendement. Vous allez toujours aux extrémités ; et après avoir fait si longtemps le railleur, tout à coup vous voulez faire le docteur. Vous auriez raison de renoncer à cette qualité, elle ne vous convient pas fort bien ; et vous continuez d’un air si pitoyable, bien loin d’être reçu dans la Sorbonne, je ne sais si l’on pourra vous souffrir dans les ruelles. On voit bien que vous n’êtes pas dans votre élément quand vous êtes sur le sérieux ; vous paraissez trop chagrin et rêveur ; tous vos songes sont fâcheux, comme ceux d’un malade, et vos rêveries ne sont que de meurtres, que d’homicides et de sang” ; p. 1. Voir le texte dans Réponses, p. 351 sq.

JOUSLIN Olivier, « Rien ne nous plaît que le combat ». La campagne des Provinciales de Pascal. Étude d’un dialogue polémique, I, Clermont-Ferrand, Presses Universitaires Blaise Pascal, 2007, p. 496 sq. Contre la théorie pascalienne de la légitime défense. La fuite considérée comme une forme de défense ; p. 686 sq.

WENDROCK, Provinciales, tr. Joncoux, II. Notes sur la XIVe lettre, ou Discours théologique sur l'homicide.

WENDROCK, Litterae Provinciales, p. 374 sq.

 

Réponse à la quatorzième Lettre des Jansénistes.

Monsieur,

J’aperçois du changement dans votre manière d’écrire : mais je n’y vois point d’amendement. Vous allez toujours aux extrémités ; et après avoir fait si longtemps le railleur, tout à coup vous voulez faire le Docteur.

Vous aviez raison de renoncer à cette qualité, elle ne vous convient pas fort bien : et si vous continuez d’un air si pitoyable, bien loin d’être reçu dans la Sorbonne, je ne sais si l’on pourra vous souffrir dans les ruelles.

On voit bien que vous n’êtes pas dans votre élément quand vous êtes sur le sérieux : vous paraissez trop chagrin et rêveur : tous vos songes sont fâcheux, comme ceux d’un malade, et vos rêveries ne sont que de meurtres, que d’homicides, et de sang.

Je dis ceci, mon cher frère, pour vous tirer un peu de votre humeur mélancolique, que je lis en vos Lettres, et laquelle je crois que vous devez combattre avec un soin très particulier ; afin que vous la puissiez vaincre, avant qu’elle ait jeté de plus profondes racines.

Si l’Abbé de S. Cyran eut suivi ce sage Conseil, qu’un grand Prélat crut être obligé de lui donner, lorsqu’il commençait à former votre secte, il ne vous eut jamais inspiré de si funestes sentiments contre les Casuistes : et si vous voulez le suivre vous-même, vous effacerez au plutôt de votre esprit ces sinistres impressions que vous en avez reçues.

Celles qui vous travaillent sur le sujet de l’homicide sont étranges : les convulsions qu’elles vous causent, montrent que votre mal est dangereux, et qu’il a besoin d’un prompt secours. Il semble que vous soyez assiégé de mille spectres, et que vous preniez tous les Théologiens pour des furies : Leurs maximes, dites-vous, sont si horrible qu’il serait à désirer qu’elles ne fussent jamais sorties de l’enfer et que le diable, qui en est le premier auteur, n’eut jamais trouvé des hommes assez dévoués à ses ordres, pour les publier parmi les Chrétiens.

Voilà de mauvaises gens : apprenez-nous qu’elles sont leurs criminelles maximes, qui vous mettent en si mauvaise humeur : vous avez tant de fois déguisé, soyez une fois sincère : et peut-être qu’après avoir reconnu le sujet de votre trouble, il sera plus aisé, que vous ne croyez, de dissiper ces fantômes qui vous effrayent.

Disent-ils qu’il est permis de tuer pour des simples médisances ? Ce n’est pas une simples médisances de l’avoir écrit au Provincial, comme vous l’avez fait : mais c’est une grande de confusion d’en avoir été souvent repris, et de n’avoir point trouvé d’autre voile pour couvrir cette faute, que la dissimulation et le silence.

Enseignent-ils qu’on peut tuer, comme cous l’assurez, en défendant ce faux honneur que le diable a transmis de son esprit superbe dans l’esprit de ses superbes enfants ? Il n’est pas bienséant à un homme d’honneur de parler ainsi : vous avez trop souvent le diable en la bouche : le nom de ce Père de mensonge vous est trop familier et il est à craindre que l’ayant sans cesse sur la langue, il ne répande son venin dans votre cœur. Et quoi ? N’avez-vous point d’honneur à garder, que celui qui vous vient d’une si mauvaise main ? Ne connaissez-vous point ce vrai honneur, que le grand Apôtre recommande, que le Sage préfère aux Diadèmes des Rois, dont la conversation est une vertu Chrétienne, et la perte une morte civile plus sensible aux bons courages, que celle qui met les corps dans le tombeau ?

Peut-être qu’ils permettent expressément de tuer un voleur qui ne se défend pas. Ce mot est ambigu, c’est un piège tendu aux ignorants pour les surprendre. Car encore qu’un voleur ne se défende pas avec des armes, il se peut défendre par la suite, et s’il emporte en fuyant une chose très importante et nécessaire soit pour sa valeur ou pour le besoin qu’on en a, magni momenti, alors ne la pouvant ravoir autrement qu’en le tuant, quelques-unes l’estiment permis en sureté de conscience : mais qu’ils permettent de le tuer s’il ne se défend pas, et que se voyant pressé, il quitte par la crainte ce qu’il avait pris par injustice : il n’est rien de plus faux, et quand vous l’avez voulu faire croire, avec toute cette hardiesse dont vous appuyez vos impostures, vous ne l’avez osé dire qu’à demi : tant le mensonge est lâche et timide lors même qu’il a passé toutes les bornes de la pudeur.

Enfin disent-ils qu’il est permis de tuer pour un écu, voir pour une pomme ? Cal est net à votre avis, Lessius l’a ainsi décidé. Que vous êtes artificieux et malin ! Vous vous servez d’une pomme, comme le serpent, pour tromper les femmes : mais les savants se moquent de ces petites finesses : Ne faites point l’enfant devant les hommes sages : ne perdez point l’honneur pour une pomme. Dites rondement que Lessius enseigne au lieu que vous citez, qu’il n’est point permis de tuer pour conserver son bien, si la perte n’en est considérable ; Nisi illa facultates sint magni momenti : Dites qu’il est très injuste, selon ce Père, d’ôter le vie à un homme pour une pomme, ou pour un écu ; Est enim valde iniquum ut pro pomo velu no aureo servando alicui vita auferatur. Dites qu’un Gentilhomme peut sur l’heure tirer l’épée pour ravoir ce qu’un insolent lui a ôté pour lui faire insulte, quand ce ne serait qu’une pomme : parce que ce n’est pas le bien qu’il défend, mais l’honneur ; Tunc enim non tam rei quàm honnoris est defensio. Dites si vous voulez qu’en ce cas il peut tuer s’il est nécessaire pour défendre sa vie qu’il hasarde en disputant son honneur et non pas son écu, ou une pomme ; et si opus est occidere : Mais ajoutez ces paroles que vous avez supprimées juxta Sotum : reconnaissez que c’est l’opinion de Soto dont le nom est illustre dans l’École de saint Thomas : ne jetez pas la pomme à Lessius qui ne fait que rapporter l’opinion de cet excellent Théologien, qui a paru avec honneur dans le Concile de Trente, et gouverné la conscience de l’Empereur Charles Quint, et après que vous lui aurez rendu ce qui lui appartient il ne vous restera rien que le honte d’avoir voulu être méchant, et de ne l’avoir pu, quoi qu’il n’y ait rien plus facile.

Venez donc au point de notre différend, et dites-vous enfin ce que vous trouvez d’horrible dans la Doctrine des Casuistes : mais dites le nettement : Car je me défie toujours de cette arrière main, qui d’un revers vous absout sans scrupule de votre imposture de Compiègne, et vous met, comme vous croyez, en sureté de conscience.

Ils disent ce que la nature nous apprend, et ce que toutes les Lois Divines et Humaines confirment, qu’il n’est jamais loisible à un particulier d’ôter la vie à son prochain, sinon dans les termes d’une juste et nécessaire défense, et vous en convenez avec eux. Ils étendent cette juste défense aux occasions où l’on peut autrement éviter la perte de la vie et de la pudicité, et vous tombez encore dans le même sentiment. Mais ils y enferment aussi la perte des biens et de l’honneur, que S. Thomas appelle les deux premiers organes de la vie, sans lesquels il est impossible qu’elle subsiste. Voilà ce qui échauffe votre zèle, et le porte jusque-là, que de traiter les Auteurs de cette doctrine comme des suppôts du diable, qui sont sortis de l’Enfer pour la publier sur la terre. Sans mentir, Monsieur, vous damnez trop facilement les hommes : et cet excès de chaleur a je ne sais quoi de semblable aux emportements de ces esprits fantasques, qui donnent tout le monde au diable, quand ils se sont abandonnez eux-mêmes au démon de la colère qui les domine.

Quand vous seriez d’intelligence avec ce Prince des ténèbres, vous ne pourriez élever sa tyrannie sur des plus nobles sujets : vous lui rendez toutes les Universités tributaires : et vous obligez les plus savantes Écoles, de lui laisser en proie la fleur de leurs Docteurs comme des hommes dévoués à ses ordres, ministres de sa fureur, émissaires de ses erreurs, et complices de ses crimes.

Il faut que la Sorbonne, pour vous satisfaire, lui sacrifie Monsieur du Val, parce qu’il enseigne que les Lois d’une juste défense se peuvent quelquefois étendre jusques aux biens et à l’honneur.

Il faut que l’École des Theomistes lui livre le Cardinal Cajetan qui a soutenu cette opinion avant que les Jésuites fussent au monde.

Il faut que celle des Clercs Réguliers lui abandonne son Général, qui l’a nouvellement publiée jusques dans la Cour de Rome, et dédiée au Cardinal Carasse, dont il porte le nom.

Il faut que cette Cour arrache de son sein le savant Cardinal de Lugo, et qu’elle condamne le jugement du Pape qui a couvert cette doctrine meurtrière, comme vous l’appelez, de l’éclat de sa pourpre.

Vous n’épargnez pas même les Saints, et quelque Empire que leur vertu et leur sagesse leur ait acquis dans le Ciel, vous en faites des esclaves de l’Enfer. L’ordre de S. Dominique avait présenté au Pape Clément VIII l’ouvrage du B. Remond avec la glose où cette maxime est contenue, l’Église avait donné jusqu’ici à Saint Antonin un rang considérable parmi les Bienheureux, quoi qu’il enseigne aussi la même chose : l’un et l’autre s’est trompé à votre avis, et si vous en êtes cru, il faut ouvrir le Paradis pour en faire sortir avec ignominie des hommes assez dévoués aux ordres du diable, pour publier parmi les Chrétiens des maximes, qui ne devaient jamais sortir de l’abîme.

Qui vous a donné les chefs du Ciel pour en disposer de la sorte ? Qui a mis en vos mains les foudres de la justice de Dieu pour en frappez ses amis, vous qui êtes encore tout brisé des foudres et des anathèmes du Vatican ? Si vous aviez l’orgueil des géants, sans en avoir éprouvé le supplice, je ne m’étonnerais pas d’une entreprise si insolente : Mais après avoir été tant de fois battu, tant de fois abattu, et humilié par une puissance souveraine, et inévitable, comment avez-vous la hardiesse de lever la tête, et d’ouvrir la bouche contre les enfants de l’Église après avoir été déclaré infâme par le jugement de leur Mère ? Appartient-il aux criminels de prononcer des Arrêts ? Aux hérétiques de juger de la Doctrine ? Aux meurtriers des âmes de pourvoir à la sureté des corps ? Aux corrupteurs de la Foi de se faire les arbitres des mœurs, et les interprètes des Lois ? Ceux qui enseignent, qu’il est permis de se tuer soi-même, et qu’on y est souvent obligé, ont-ils droit de définir quand il est licité de tuer le prochain ? Et ceux qui tiennent, qu’il faut suivre le mouvement intérieur, qui nous pousse à l’homicide lors même que la loi extérieure le défend, ont-ils bonne grâce de vouloir déterminer, en quel temps cette loi extérieure le tolère, et nous en laisse le pouvoir ?

Avez-vous déjà perdu le souvenir de ces pernicieuses erreurs qui ont causé tant de scandale parmi les Chrétiens, que Jésus-Christ n’est pas mort pour tous les hommes : qu’il n’est point le Rédempteur de ceux qui périssent : qu’ils ont raison de lui reprocher qu’il ne l’est pas : qu’il n’a point prié son Père pour leur salut éternel non plus que pour les diables : Que la Loi ancienne entrainait les Israélites au péché par elle-même : que la Grâce que Dieu leur donnait, était une Grâce empêchante, qui leur rendait la justice plus difficile, et impossible come si elle eut mis une muraille entre deux : Que la Grâce suffisante est un présent de démon, et que les diables en feraient volontiers de semblables, s’ils en avaient à donner : Qu’on peut renoncer à toutes les promesses de Dieu, et au pouvoir que les âmes ont de s’assujettir à lui : souhaiter que Dieu ne pense point à nous, qu’il n’ait égard à rien qui se passe hors de lui : que les âmes renoncent à la rencontre de Dieu, et qu’elles ne se présentent à lui que pour en être rebutées, aimant mieux être exposées à son oubli, qu’étant en son souvenir lui donner sujet de sortir de l’application de soi-même pour s’appliquer aux créatures.

Ce sont ces maximes horribles que vous devriez détester, si votre zèle était sincère et véritable, et avertir tout le monde qu’elles sont sorties de l’enfer, que le Diable en est le premier auteur, et qu’il serait à souhaiter qu’il n’eut point trouvé des hommes assez dévoués à ses ordres pour les publier parmi les Chrétiens. Vous ne diriez rien que ce que les Vicaires de Jésus-Christ ont prononcé du trône de S. Pierre : que ce que les Évêques de France ont déclaré dans leurs assemblées générales : que ce que tous les Docteurs Orthodoxes ont enseigné dans leurs Écoles : et ce que l’Église universelle tient pour indubitable sans que personne y ose contredire s’il n’est manifestement hérétiques.

Mais il est étrange qu’au lieu de déférer à la voix du souverain Pasteur, vous aimiez mieux être maître de l’erreur, que disciple de la vérité, qu’étant volontairement aveugle dans les voies de Dieu vous présumiez d’éclairer les enfants de lumière, et que péchant contre votre conscience vous vous ingériez de régler celle du prochain : doublement coupable de croire que tout le monde se trompe, et de ne voir pas combien vous êtes trompé vous-même.

Ouvrez les yeux, Monsieur, et reconnaissez au moins d’un nombre infini d’erreurs celles que vous avez commises dans votre dernière Lettre. Je ne vous dirai point que cette Lettre n’est qu’un lieu commun que vous teniez en réserve de longue main, pour favoriser votre retraite, ou plutôt un égarement perpétuel, qui fait voir aux habiles que vous fuyez, et que n’ayant rien à répondre aux véritables impostures dont je vous ai convaincu, la colère et le désespoir vous emportent si loin au-delà du jugement, que l’on ne se peut tenir de rire en vous voyant ainsi courir à perte d’haleine. Je ne vous dirai point que c’est à tort, que vous m’accusez de sortir hors de sujet ; puisque je ne le fais que pour vous y remettre, et qu’il faut bien que j’en sorte, si je veux vous rencontrer, parce que vous n’y entre jamais que par contrainte.

Je ne vous ferai point rougir de cette étrange hardiesse, avec laquelle vous me faites dire en la quatrième page que Layman Jésuite a suivi Navarre sur le sujet des duels, moi qui vous ai accusé sans la première partie de mes réponses, de lui avoir faussement attribué cette opinion en supprimant le nom de celui qui en est effectivement l’Auteur.

Je souffrirai qu’en la même page au lieu de vous justifier de la 14 imposture que je vous ai reprochée, et de nous apprendre pourquoi vous faites dire à Molina en votre septième Lettre page 7 qu’il n’oserait condamner d’aucun péché un homme qui tue celui qui lui veut ôter une chose de la valeur d’un écu, ou moins, supprimant cette clause eum moderamine inculpâta tutela qui est essentielle à la décision de ce Père, parce qu’elle présuppose que celui qui est tué est l’agresseur, et agresseur injuste, et que celui qui le tue ne peut repousser autrement la violence qu’il souffre, ni le danger où il se trouve ; vu que celui qui défend son bien, défend à même temps sa propre personne qu’il expose ordinairement au péril, comme dit ce même Père : au lieu dis-je de rendre raison de cette falsification, vous soutenez par la plus insigne de toutes les faussetés, que quoique dise Molina, il entend en ce lieu là qu’il est permis de tuer un voleur qui nous veut ôter un écu, encore qu’on ne coure nulle risque de la vie : sans que vous en apportiez aucune preuve, sinon que dans une autre dispute bien éloignée de celle-ci, et en un cas tout différent, il assure qu’on peut demeurer dans la modération d’une juste défense, quoi qu’en prenne des armes contre ceux qui n’en ont point, ou qu’on en prenne de plus avantageuses qu’eux : comme si dans cette dernière proposition il s’agissait seulement de la perte d’un écu aussi bien que dans la première. Ce qui est faux et ridicule, puisqu’il est hors d’apparence qu’un voleur qui serait sans armes osât attaquer un homme qui est bien armé pour lui ôter une chose de si petite valeur, et risquer sa vie pour un écu. Cela est absurde : vous ne savez pas donner couleur à vos impostures.

Enfin je ne vous presserai plus davantage de satisfaire à Lessius et Reginaldus que vous falsifiez de nouveau, parce que je vous regarde comme un homme qui a fait naufrage, et qui ne peut plus payer ses dettes.

Je prends seulement ce que vous me donnez : je m’attache à la seule question que vous traitez, quoi qu’elle soit hors de propos en un lieu où il ne s’agit que de justifier vos citations, ce que vous faites le moins : et pour vous montrer l’avantage que la vérité a sur le mensonge, je ne me veux servir que de vos propres armes pour vous combattre.

Vous avouez qu’on peut tuer pour éviter la perte de la vie et de la pudicité sans sortir de la modération d’une juste défense : mais qu’on n’y peut demeurer en tuant pour éviter celle des biens et de l’honneur.

Ne craignez pas que je vous accuse d’être trop sévère : s’il faut vous mesurer à vos premières maximes je vous trouve même trop lâche : vous n’êtes plus ce consciencieux Janséniste, qui nous disait autrefois avec tant de fermeté, je veux le sûre et non pas le probable, et je crois que le Port-Royal a sujet de vous en faire des plaintes. Qui ne voit, vous peut-il dire, qu’il est plus sûr à l’innocent de perdre la vie du corps, que d’ôter au méchant celle de l’âme ? La mort n’est point à craindre à l’homme juste : qu’un ennemi l’attaque, il ne lui peut faire aucun tort qui soit considérable : il ne craint rien sinon de perdre Dieu : et tant s’en faut que la mort le lui ravisse, qu’au contraire elle lui en donne la jouissance : mais s’il tue cet injuste agresseur, il lui fait un mal irréparable : il préfère une vie fragile qui n’est qu’un souffle de vent, au sang de Jésus-Christ, qui est d’un prix infini : et au lieu de mourir avec honneur pour sauver l’âme de son frère, il risque même la sienne en perdant celle d’autrui. Il est vrai qu’il lui est permis d’user d’une défense légitime : mais pour être légitime, ne doit-elle pas demeurer dans les bornes de l’Évangile, qui a assez de cœur pour donner du sang, mais qui n’a point de mains pour en tirer ? usque ad Evangelium, dit S. Ambroise, non autem postea. Il est vrai que les Lois civile lui en donnent quelquefois le pouvoir : mais comme je n’oserais blâmer les Lois qui le permettent : je ne vois pas aussi comment vous pouvez excuser ceux qui ont la hardiesse de s’en servir. Certes le célèbre Chancelier de l’Université de Paris dans son traité de l’Eucharistie : et Augustin d’Ancone en celui de la puissance de l’Église assurent qu’il n’est jamais licite d’ôter la vie à un homme d’autorité privée : et c’était la maxime des Anciens Théologiens conforme aux sentiments de Saint Cyprien, de Saint Cyrille d’Alexandrie, de Lactance et de Saint Augustin, que cette défense peut-être de conseil pour les imparfaits : mais qu’elle est de précepte pour les parfaits.

Comment donc avez-vous abandonné la doctrine des anciens Pères pour suivre dans les questions de la Morale celle des nouveaux Casuistes ? Comment êtes-vous tombé du rang des parfaits pour vous mettre parmi les imparfaits ? Et par quel inespéré changement avez-vous embrassé la doctrine des opinions probables, qui est la source et la base de tous les dérèglements, par préférence à l’Évangile qui est la règle immuable de tous les devoirs du Christianisme ? Que direz-vous à ceux de votre parti quand ils vous feront ce reproche ?

Vous répondrez que S. Thomas vous en a donné l’exemple, que la foule des Docteurs vous a frayé le chemin : que la raison même vous a servi de guide, et que vous n’avez pu fermer les yeux à ce clair rayon de la lumière naturelle qui vous montre qu’il ne faut pas désarmer l’innocence pour l’exposer à l’insolence des pécheurs : que c’est une douceur inhumaine de l’abandonner à leurs outrages, et d’ôter la force à ceux qui en peuvent faire un bon usage pour la laisser en des mains qui ne l’emploient qu’à la ruine des particuliers et au préjudice du repos public.

Je n’ai garde de dire comme vous, que je ne puis faire cas de cette règle. Je la reçois, je l’approuve, et je vous loue de vous être enfin rendu à la raison. Mais je trouve étrange qu’après l’avoir suivie, en un moment vous lui tournez le dos, et qu’ayant refusé aux assassins et aux impudiques l’impunité de mal faire et d’attaquer les gens de biens en permettant de les tuer, s’il est nécessaire pour repousser leur violence : vous la laissez toute entière aux voleurs en défendant de toucher à leurs personnes, comme si elles étaient sacrées et inviolables. Par quel Privilège tirez-vous ceux-ci du péril plutôt que les autres ? Pourquoi leur donnez-vous plus de licence de pécher, puisqu’ils n’en ont pas plus de droit ? Car vous ne pouvez ignorer que c’est seulement contre ces pestes publiques que les Théologiens arment les gens d’honneur : qu’ils tiennent constamment que là où il n’y a point d’injuste agresseur, il n’y a point aussi de juste défense : et qu’il s’en faut tant que leurs décisions favorisent les vices, qu’au contraire elles en retranchent le cours en réprimant l’audace de ceux qui les voudraient commettre, s’ils avaient autant de pouvoir que de malice. Ce point est décisif, Monsieur, que je vous le fasse concevoir : c’est l’écueil où vous donnez souvent, et vous n’en voyez pas la conséquence.

Quand les Casuistes disent qu’il est permis de tuer pour défendre le bien et l’honneur, à qui donnent-ils ce droit ? Aux gens de bien, aux innocents, à ceux même à qui vous le donnez pour défendre leur vie et leur pudicité ? Il n’est donc pas à craindre qu’ils en abusent, ou s’il y a péril, il est égal de part et d’autre. Contre qui le donnent-ils ? Contre des hommes, qui ne vivent que de leurs propres crimes, et qui ne subsistent que par malheur d’autrui. Et toutefois ils ne le donnent que dans l’extrême nécessité : quand il n’y a plus d’autre ressource : quand il s’agit d’une perte notable : quand ils ne peuvent recourir à la justice des Lois : quand ils sont dans le péril, non probable seulement, mais certain, mais évident, mais indubitable de perdre ou leur fortune ou leur honneur : je ne dis pas ce faux honneur qui vous donnent dans les yeux : mais cette honneur que les plus sages et les plus vertueux estiment tel. Les règles de la Morale ne passent pas plus avant : si quelqu’un s’imagine le contraire il est trompé, et s’il l’ose dire c’est un trompeur. Considérez, Monsieur, l’équité de cette maxime, la sagesse avec laquelle elle a été établie ; l’avantage qu’elle donne aux gens de bien, et le plaisir que vous faites aux méchants en vous efforçant de la détruire.

Ôtez aux riches le droit de défendre leur bien, les voleurs qui seront hors de péril n’attendront plus les ténèbres de la nuit : ils ne feront plus de vœux à la Lune pour se la rendre propice : ils voleront en plein jour à la faveur de votre Morale, et ils seront quitte pour dire, qu’ils n’en veulent qu’à la bourse et non pas à la vie. Ôtez aux personnes de condition le pouvoir de défendre leur honneur, il faut qu’un Gentilhomme tende la joue et qu’il plie les épaules au premier qui lèvera le bâton pour lui faire outrage. Car de le vouloir repousser, c’est s’exposer à le tuer, et usurper le droit de vie et de mort sur la Justice en se rendant juge, partie, et exécuteur en sa propre cause.

Voilà ou tend tout votre raisonnement, et si l’on examine bien ce long discours que vous faites de la douceur de l’esprit du Christianisme que l’Église recommande à ses véritables enfants, et de la rigueur avec laquelle cette Colombe punissait autrefois les homicides, il se trouvera que tout le fruit de cette austère réforme, et de ces furieuses invectives que vous faites contre le relâchement de la Morale, est de faciliter le larcin et de promettre impunité aux brigands et aux voleurs. Vraiment, Monsieur, ils vous sont bien obligés, et s’ils ont quelque sentiment du bien que vous leur faites, ils vous choisiront pour leur directeur, et quand vous ne gagneriez autre chose sur les Jésuites, vous aurez au moins cet avantage d’être appelé le Casuiste des filous. Cette gloire vous est due sans aucun doute, vous l’avez bien mérité ; puisqu’ayant pris avec tous les Théologiens le parti des innocents contre les assassins. Vous les quittez tout hardiment pour plaider contre eux la cause du mauvais Larron, appuyer l’insolent contre les personnes d’honneur, le voleur contre les riches, et le brigand contre les marchands.

Je dis tous, Monsieur, parce qu’encore qu’ils ne conviennent pas entre eux de toutes les conclusions qu’ils prennent sur cette matière, ils s’unissent presque tous contre vous dans le principe, et je ne sais comment vous m’avez défié de vous montrer une Loi, un Canon, un Interprète du droit, qui vous soit contraire, si ce n’est peut-être pour vous faire voir quel prodigieux nombre d’ennemis vous avez attirés sur vous, et qu’elle est la témérité avec laquelle vous les avez attaqués sans sonder vos forces, et sans connaitre leur mérite.

Désirez-vous savoir le sentiment des Théologiens ? Bannes célèbre disciple de S. Thomas dit qu’il n’y en a presque aucun qui ne permette à un particulier de défendre son bien et son honneur contre celui qui le lui veut ôter avec injustice, et le tuer à l’instant s’il ne peut autrement repousser l’outrage qu’il lui fait, pourvu qu’il garde la modération d’une légitime défense. Hac conclusio est consensus Philosophorum et fere omnium Theologorum. Cela est net.

Voulez-vous que je vous donne des Cardinaux pour garants de cette opinion ? Le Cardinal Cajetan, le Cardinal Tolet, le Cardinal de Richelieu, et le Cardinal de Lugo la prouvent par des puissantes raisons, et ce dernier assure que c’est la doctrine commune et véritable de l’École, Sententia communis et vera. C’est tout dire.

Vous plait-il que j’allègue les Saints ? Saint Antonin qui fut un des Oracles du Concile de Florence dit clairement, que lorsqu’on nous veut ravir le bien par violences, s’il y a lieu de repousser la force par la Justice, il n’est aucunement permis de tuer : mais si on ne le peut réparer par cette voie, il est permis de le défendre en quelle manière que ce soit, même en tuant la personne. Tunc licet qualiter cumque defendere etiam personam occidendo. Il n’y a rien de plus exprès, et toutefois c’est un Saint qui le décide, qui a la science des Théologiens, et la conscience des Justes.

Demandez-vous l’autorité des Lois Civiles ? Un particulier, dit Sylvestre, qui a cette gloire incomparable d’avoir écrit tout le premier contre Luther, peut tuer un homme selon les Lois Civiles sans encourir la peine dont l’homicide est puni en justice, premièrement en défendant sa personne : Secondement en défendant son honneur : Troisièmement en défendant son bien s’il ne le peut ravoir autrement, Secudùm multos legistas. Il ne pouvait se déclarer plus nettement.

Voulez-vous celle des Canons ? Navarre l’un des plus estimés Canonistes, qui a puisé la science du Droit dans l’Université de Paris, qui l’a enseignée dans les deux plus florissante Université d’Espagne et de Portugal, qui l’a sanctifiée par de rares vertus, partageant ordinairement le jour entre l’École, les hôpitaux, et les prisons, qui l’a rendue glorieuse par le crédit qu’il avait auprès des Papes Pie V Grégoire XIII et Sixte V qui faisaient une estime particulière de ses conseils, donne à cette doctrine toute l’étendue qu’elle peut avoir sans sortir des bornes d’une juste défense, et l’appuie contre votre sentiment sur les Lois et les Canons. Voyez-les au Chap. 15 de sa Somme, et vous serez surpris du nombre.

Covarruvias Évêque de Ségovie soutient qu’on peut arrêter un voleur qui s’enfuit après son larcin, et le tuer, s’il le défend, même en plein jour sans encourir l’irrégularité, et le prouve par les Canons, et par les Lois.

Sébastien Medices qui a fait une Somme de toutes les hérésies, où il ne manque que la vôtre, parce qu’elle est encore trop jeune, dit que l’on peut défendre son honneur aussi bien que sa vie, même en tuant son ennemi, et le prouve par la Loi justa ff. de man. vind. qui égale le péril de perdre l’honneur à celui de la vie, quia periculum fama aquiparatur periculo vita.

Bruneau savant Jurisconsulte d’Orléans assure que s’il est licite, comme il le prouve, de tuer un homme pour défendre sa vie et ses biens, il est permis à plus forte raison de le faire pour conserver son honneur, parce que l’honneur est préférable à l’intérêt selon la Loi. Causa honoris potior est quàm emolumenti L. Julianus.

Bartole demande si l’on est obligé de fuir l’agresseur, quand on le peut, de peur d’être obligé de le tuer pour se défendre : et il répond que non si la fuite est honteuse, et pleine d’opprobre. Dico quod si tu es Perusinus, qui times verecundiam, dico quod optimè potes usque ad actum occisionis.

Pierre de Navarre étend la même maxime non seulement à la vie, mais encore à l’honneur et au bien, et soutient que cela est clairement décidé dans le Droit et aperta est decisio c. olim de Restit. spol.I.

Et quant au texte que vous citez pour faire voir qu’il n’est pas permis de tuer pour défendre son bien, sinon aux occasions où on aurait à défendre aussi sa vie, se suaq liberando. Il est évident par l’intelligence qu’en donnent tous ces Auteurs, que vous l’entendez mal, et que s’il fallait joindre inséparablement l’intérêt du bien et de la vie selon la force de ces paroles pour demeurer dans la modération d’une juste défense, on ne pourrait non plus défendre la vie sans le bien, que le bien sans la vie.

Après donc tant de témoignages si clairs, faut-il encore que je vous ouvre toutes les Bibliothèques, et que je vous mène par toutes les Universités de l’Europe pour vous trouver des Interprètes qui vous expliquent les Canons ? Faut-il que Major parle tout moi dans l’Université de Paris : Sylvius dans celle de Douay, Sancius dans l’Espagne, Bonacina dans l’Italie, Sotus, Bannes, Victoria, dans l’École des Thomistes : Carasse et Diana dans celle des Clercs Réguliers ?

N’êtes-vous point honteux de voir tous ces grands hommes si bien unis avec les Jésuites dans les sentiments que vous reprochez à ceux-ci, comme s’ils en étaient seuls les Auteurs ? N’avez-vous point de regret de les avoir traités avec si peu de respect comme des hommes assez dévoués aux ordres du diable pour publier parmi les Chrétiens une Doctrine sortie de l’Enfer ?

Si vous les mettez en ce rang, dites-moi qui sont ceux que vous reconnaissez pour les disciples de Jésus-Christ, qui tiennent le langage de la Ville de paix, qui s’appelle la Hierusalem mystique, sinon peut-être Calvin, Luther, Melancthon et du Moulin : Comparez un peu votre Morale avec celle des Jésuites, et de cette foule de Docteurs Catholiques qui embrassent leurs opinions, donnez m’en un seul qui favorise le Jansénisme ? Donnez m’en un qui enseigne avec Monsieur de S. Cyran que l’Église est corrompue dans sa Doctrine, qu’elle est à présent dans sa décadence, et que c’est Dieu même qui la détruit ? Donnez m’en un qui enseigne avec Jansénius, qu’il y a des commandements qui sont impossibles aux hommes justes ? Donnez m’en un qui enseigne comme vous dans votre seconde Lettre au Provincial en la seconde page, que la grâce suffisante est suffisante sans l’être ; et en la dernière page de cette même Lettre, qu’on peut sans péril douter du pouvoir prochain et de cette grâce suffisante pourvu qu’on ne soit pas Jacobin.

Et puis vous avez encore le courage de nous mener à la Tournelle pour y apprendre les formalités que l’on observe dans cet Auguste Temple de la Justice vindicative de nos Rois, et de Dieu même : comme si l’on pouvait garder ces longues procédures au coin d’un bois quand un voleur vous surprend et vous demande la bourse, comme s’il fallait alors pour assurer sa conscience faire ouïr des témoins pour savoir s’il n’en veut pas à la vie, chercher un Avocat pour soutenir la sincérité de ses intentions, et recueillir les avis des sept Juges pour décider s’il est tuable en cette rencontre ?

N’êtes-vous pas un agréable réformateur de la Morale, et n’avez-vous pas raison de nous dire que vous voulez nous remettre dans les principes les plus simples de la Religion et du sens commun ? Vous auriez grand besoin, Monsieur, qu’on vous y ramenât : car vous ne pouviez pas vous en éloigner d’avantage : et quand je n’aurais point d’autres preuve de ce grand Jugement que vous faites paraitre dans toutes vos Lettres, celle-ci me suffirait pour vous dire, que le silence dont vous me menacez à la fin de la 14 me fera plaisir, et ne vous sera pas inutile. Vous apprendrez à parler plus modestement des plus saints et des plus célèbres Docteurs : et vous m’épargnerez la peine de vous reprocher votre insolence.

Tenez-moi parole, Monsieur, vous surpasserez en cela mes espérances : mais si vous voulez satisfaire pleinement à mes désirs, employez mieux désormais l’esprit que Dieu vous a donnés : ne tournez plus la pointe du couteau contre les Autels : ne consacrez plus votre cœur à la vengeance, votre entendement à l’erreur, et votre plume à la calomnie.

Il y a déjà plus d’un siècle qu’elle a entrepris les Jésuites, elle s’est attachée à leur Compagnie dès son berceau, elle l’a suivie partout où ils ont eu l’honneur de publier l’Évangile, et encore aujourd’hui elle a des hommes par toute la terre assez dévoués à ses ordres pour leur faire souffrir une cruelle persécution : Vous n’êtes pas le premier qui l’a attaquée : vous ne serez pas le dernier qui aura la honte et le repentir de l’avoir fait.

Quittez, Monsieur, quittez ce triste emploi, qui ne vous peut apporter que de l’opprobre devant les hommes, et un grand compte à rendre devant Dieu : on ne se moque point de sa justice : on ne surprend point sa sagesse : on n’impose point à la première vérité qui ne peut souffrir le mensonge sans le détruire : c’est en vain que vous le déguisez, vous ne pouvez le lui rendre probable, et à moins que de le désavouer sincèrement vous ne serez jamais en sureté de conscience.