P 12 : Texte de la réponse (5)

 

Réponse à la douzième Lettre des Jansénistes.

Septembre 1656. NOUËT, Réponse à la douzième lettre des jansénistes, 8 p. in 4°.

NOUËT Jacques, Réponse à la douzième Lettre des jansénistes, (septembre) 1656, 8 p. in-4°.

NOUËT, Réponse à la douzième lettre des jansénistes, 8 p. in 4° (Recueil PR 382). Voir le texte dans les Réponses des jésuites, éd. 1658, p. 291 sq. Extrait du texte sur le "je suis seul" dans GEF VI, p. 4.

Voir le texte original de cette Réponse dans l’impression originale sur le présent site.

Voir WENDROCK, Provinciales tr. Joncoux, II, p. 213-230. Nicole répondit au P. Nouët par une Réfutation de la Réponse à la douzième lettre, 8 p. in 4°, qui parut peu après la XIIIe Provinciale, et fut ensuite insérée dans Wendrock sous la forme de la Note I à la XIIe Provinciale, comme texte d'un "auteur inconnu". Voir aussi SAINT-GILLES, Journal, éd. Jovy, p. 187. Le P. Nouët attribue la Théologie morale, sinon à Pascal, du moins aux Jansénistes. Il attaque Pascal sur le je suis seul: en fait, il reste janséniste et il a tout le parti derrière lui; ce n'est qu'une formule tactique. Analyse des faussetés particulières de la lettre: il cite Vasquez contre Pascal. Voir p. 4: "ce qui vous trompe, Monsieur, ou plutôt ce qui vous sert à tromper les autres, c'est la subtilité de cet auteur, qu distingue le nécessaire et le superflu en plusieurs manières, selon lesquelles il règle l'obligation des riches". Pascal ignore la théologie, et il la renverse. Voir dans GEF VI, p. 4, un extrait de ce texte, sur le je suis seul de la Provinciale XII. Voir aussi WENDROCK, Provinciales, tr. Joncoux, II, p. 213-230.

JOUSLIN Olivier, Pascal et le dialogue polémique, p. 608 sq. Parution probable dans le courant du mois de septembre. Tentative de répondre dans le même style que Pascal, par exemple dans l'incipit, qui cherche à user du style coupé: p. 608-609. Reprise des griefs des Impostures : le P. Nouët isole trois thèmes de réflexion sur l'aumône, la simonie et la banqueroute: p. 610. Grief de calomnie et de falsification: p. 611. Nouët recentre la polémique sur la question de fait en ouvrant une stratégie de comparaison scrupuleuse entre le texte cité issu de leurs rangs et celui qui est produit par les adversaires: p. 615. Retour malgré tout à un style de discussion érudite inauguré dans les Impostures, mais dont les Réponses ont tenté de sortir : p. 615.

Voir aussi WENDROCK, Provinciales, tr. Joncoux, II, p. 213-230. Nicole répondit au P. Nouët par une Réfutation de la réponse à la douzième lettre, 8 p. in 4°, qui parut un peu après le XIIIe Provinciale. Elle fut insérée dans Wendrock sous la forme de la Note I à la XIIe lettre, comme texte d'un "auteur inconnu".

Monsieur,

Vous ne m’avez pas tenu parole. Vous m’aviez fait espérer une exacte réponse, et vous ne m’avez donné qu’une défaite : Vous m’aviez promis de vous défendre, et vous voulez aujourd’hui que je sois témoin de votre suite, et de vos plaintes.

Je pouvais, Monsieur, vous laissez fuir avec confusion, et en désordre, sans me donner la peine de courir après vous : Mais comme vous témoignez par vos cris, que vous êtes blessé, et que vous avez de la douleur, je suis bien aise d’en apprendre le sujet, et d’essayer, si je puis, de vous consoler.

Vous vous plaignez d’abord, qu’on vous dit des injures depuis longtemps, et il semble que vous êtes en peine de faire entendre au monde, pourquoi on vous traite de la sorte. Vous ferez mieux, Monsieur, de vous détromper vous-même, et de vous souvenir, que vous souffrez peu au regard de ce que vous avez mérité, puisqu’ayant depuis si longtemps exercé la patience d’autrui, il est bien juste que vous la pratiquiez à votre tour, en souffrant la honte, qu’on ne vous saurait épargner, sans trahir la Religion, et abandonner l’innocence de ceux que vous avez calomniés. C’est à tort, Monsieur, que vous prenez pour outrage une action de justice : Ce ne sont pas des injures, mais des vérités qu’on vous a dites pour repousser vos calomnies : et vous savez, qu’il n’y a point de meilleures armes pour combattre le mensonge, et l’erreur dont vous faites gloire d’être le Secrétaire, que celles de la vérité, que vous avez témérairement prise à parti.

Si l’on vous appelle Hérétique, ce n’est qu’après toute l’Église, qui ne peut faillir ; et il est de la Foi, que les opinions de Jansénius touchant la Grâce, étant, comme tout le monde sait, condamnées et frappées des foudres de l’Église, tous les Jansénistes, qui opiniâtrent encore sa défense, comme vous, sont Hérétiques.

Si l’on dit que vous êtes un Calviniste déguisé, et un Disciple de du Moulin : c’est après vous avoir convaincu par la conformité de vos maximes, et de vos impostures, avec celles de ce Ministre, à quoi n’ayant rien répondu, vous ne pouvez éviter le blâme de l’avoir volé, ou de l’avoir imité ; d’être son Disciple, ou de passer pour Plagiaire.

Si l’on vous reproche, que vous êtes un railleur, véritablement cette qualité est honteuse pour un Censeur de la Morale : mais vous l’avez attirée sur vous par ces satyres outrageuses, que vous avez apprises dans l’école de Calvin, et que vous voulez sanctifier par l’exemple des Saints, et de Dieu même.

Et enfin si l’on vous accuse de fourberie, et d’imposture, ce n’est qu’après un Arrêt de Parlement, qui pour avoir flétri et déchiré votre libelle de la Théologie Morale, comme un libelle infâme et scandaleux, ne vous a pu empêcher de remplir vos Lettres de ces vieilles calomnies, et d’y en ajouter même de nouvelles.

Vous voyez par-là, Monsieur, que les reproches qu’on vous a faits étant si justes, vos plaintes ne peuvent être raisonnable, et qu’étant condamné comme calomniateur par la voix des Juges, c’est en vain que vous voulez être traité comme innocent par le jugement de vos parties.

Néanmoins quelque injuste que soit cette prétention, dont votre imagination se flatte, je puis dire que les preuves soit générales ou particulières, sur lesquelles vous pensez appuyer votre justification, ont encore plus de faiblesse, et si vous ne nous aviez avertis, que vous voulez faire une Apologie, je serais persuadé par vos raisons, que vous avez voulu faire une confession publique de toutes vos impostures.

La principale raison, par laquelle vous prétendez faire voir, que vous n’êtes pas un imposteur, et que vous ne pouvez être suspect d’avoir trompé le public en falsifiant les passages des Auteurs que vous alléguez, est, que vous êtes seul, sans force, sans aucun appui humain contre un grand corps. J’avoue qu’il faut avoir une Logique nouvelle qu’Aristote n’a point connue, pour conclure de là, que vous n’êtes pas un trompeur : Mais pour insérer tout le contraire, et vous prouvez par une conséquence invincible, que vous êtes en effet, ce que vous ne voulez pas paraître, je dis qu’il suffit d’avoir des yeux pour lire vos Lettres, et un peu de sens commun pour en juger.

Vous êtes seul, Monsieur ! Par quelle disgrâce ce bon ami, ce fidèle compagnon de vos travaux, ce Janséniste qui ne ment jamais, s’est-il éloigné de vous ? Vous êtes seul ! Est-il possible, que vous ne soyez plus Janséniste, ou qu’il n’y ait plus au monde de Jansénistes que vous ? Cet heureux changement est à souhaiter, mais je doute s’il est sitôt à espérer. Vous êtes seul ! Je crois fermement, que vous voulez faire pitié aux gens, et pour moi j’ai de la compassion de voir trente ou quarante solitaires fort empêchés, l’un à chercher des passages, l’autre à les couper ou allonger, l’autre à revoir vos Lettres, l’autre à corriger des épreuves, l’autre à débiter des feuilles, l’autre à les lire à la ruelle des lits, et les faire valoir, pendant que vous criez en vous cachant, Je suis seul, sans force, et sans aucun appui humain, donc je suis pas un imposteur. Ce raisonnement est persuasif et fort puissant.

Vous ajoutez en second lieu, qu’il n’est pas vraisemblable, que vous vous soyez exposé à tout perdre, en vous exposant à être convaincu d’imposture, et vous faites grande force suer cette preuve. Mais, Monsieur, après vous êtes jeté aveuglément dans le parti des Hérétiques, après avoir perdu la foi par la défense du Jansénisme, la charité, par une haine implacable centre ceux qui le décrient, la Religion et l’honneur par vos railleries profanes contre la Grâce : Ne trouvez pas mauvais si je vous dis, que vous n’aviez plus rien à perdre, lorsque vous vous êtes exposé à être convaincu d’imposture en attaquant les Jésuites, et que cette entreprise est l’effet du dernier désespoir, qui vous a mis la calomnie en la bouche, après avoir étouffé l’amour de la vérité dans votre cœur. Et puis vous êtes assuré, quand même il vous serait resté quelque chose de ce funeste naufrage, que tant que vous réussirez dans le dessein de n’être point connu, toute l’infamie, que vous méritez, rejaillira sur votre secte, et quoique le nom des Jansénistes en demeure tâché d’un éternel opprobre, vous voyez bien que le vôtre sera toujours à couvert, si vous ne sortez jamais de vos ténèbres.

Enfin, la dernière raison que vous apportez pour lever le soupçon de vos impostures, est qu’encore qu’il soit difficile de vous connaitre, il n’est pas malaisé de découvrir les faussetés que vous avez commises, puisque les plus simples en sont capables, et que ceux qui n’ont pas assez d’étude pour pénétrer dans les questions de Droit, ont assez de lumière naturelle pour juger des questions de fait.

C’est cela même, Monsieur, qui console tous les gens de bien, et qui leur donne autant de joie, que les Jansénistes en reçoivent de honte et d’ignominie. Car ils ont reconnu si clairement votre mauvaise foi par les impostures qu’on a découvertes jusqu’ici, et les falsifications étranges, qu’on vous a marquées dans vos Lettres, sont si visibles à tout le monde, que toutes les finesses du Jansénisme, et toutes les fausses couleurs dont vous les déguisez par votre dernière feuille, au lieu de les couvrir, ne servent qu’à les rehausser, et leur donne un plus grand jour.

Il n’est rien plus facile que d’en faire la preuve, il ne faut que vous montrez tout simplement, que dans la défense de celles que cous tâchez de pallier, vous fuyez sans cesse à la question de droit, en quoi vous manquez à votre promesses ; et vous ne répondez point à la question de fait, en quoi vous péchez contre votre devoir. Souvenez-vous, Monsieur, de ces deux conditions, que vous avez acceptées, et voyons si vous aurez autant de fidélité à les garder, que la hardiesse à les recevoir.

La première de vos Impostures, vous le savez, Monsieur, et vous le confessez vous-même, est sur l’opinion de Vasquez touchant l’aumône. Je soutiens que vous l’avez falsifiée : et vous prétendez au contraire que vous l’avez bien rapportée : Je n’ai donc qu’à vous montrer, pour mettre en évidence la faiblesse de votre réponse, que vous n’avez pas seulement touché la question de fait, et que votre défense n’est qu’un embarras continuel sur la question de droit.

N’est-il pas vrai, Monsieur, que dans votre sixième Lettre vous accusez les Casuistes d’avoir trouvé le moyen de décharger les personnes les plus riches de l’obligation de donner l’aumône, en interprétant le mot de superflu, en sorte qu’il n’arrive presque jamais que personne en ait ? Et ne dites-vous pas ensuite, que c’est ce qu’a fait le docte Vasquez dans son traité de l’Aumône c. 4. Ce que les personnes du monde gardent pour relever leur condition et celle de leurs parents n’est pas appelé superflu. Et c’est pourquoi à peine trouvera-t-on qu’il y ait jamais de superflu dans les gens du monde, et non pas même dans les Rois ?

N’est-il pas vrai que vous concluez de là par une conséquence aussi injurieuse à cet Auteur, qu’elle est contraire à sa pensée, qu’afin de faire son salut, il serait aussi sûr selon Vasquez d’avoir assez d’ambition pour n’avoir point de superflu, qu’il est sûr selon l’Évangile de n’avoir point d’ambition pour donner l’aumône de son superflu ?

N’est-il pas vrai, que c’est au sujet de cette conséquence, qu’on vous a convaincu de deux insignes faussetés ? La première, d’avoir omis ce que dit Vasquez, en interprétant le mot de superflu, que dans le sentiment même de Cajetan les personnes du monde peuvent se servir de leurs biens pour relever leur condition par des voies légitimes, statum quem licitè possunt acquiere, et pour acquérir des charges pourvu qu’ils en soient dignes, statum quem dignè possunt acquiere, par conséquent qu’on appelle point superflu ce qui leur est nécessaire pour y parvenir. La seconde, de les avoir omises par un dessein outrageux, pour corrompre la pensée de ce Père, et en tirer cette conclusion scandaleuse, qu’il ne faut selon Vasquez qu’avoir beaucoup d’ambition pour n’avoir point de superflu. Conclusion pleine d’imposture que vous n’eussiez jamais osé lui attribuer, si vous eussiez fidèlement rapporté ces paroles, qui justifient la pureté de sa doctrine, et qui découvrent votre malice, statum quem licitè possunt acquiere.

Car vous n’ignoriez pas que c’eut été vous exposer au mépris des sages, et à la risée du peuple, que de soutenir contre Vasquez et Cajetan, que c’est un péché d’ambition de relever sa condition et celle de ses parents, par des voies légitimes. Il fallait donc pour donner couleur à la calomnie, supprimer ce texte qui vous incommodait, et vous rendre également criminel en dissimulant la véritable doctrine qu’il établit, et lui attribuant une fausse conséquence, qui est infiniment éloignée de sa pensée.

Je vous demande, Monsieur, de quelles paroles de Vasquez vous pouvez insérer, que selon sa doctrine il ne faut qu’être ambitieux pour n’avoir point de superflu : Je vous demande si c’est bien raisonner que de dire, Vasquez assure avec Cajetan, qu’on appelle point superflu ce que les riches gardent pour relever leur état par des voies légitimes : donc il est aussi sûr selon Vasquez d’avoir assez d’ambition pour n’avoir point de superflu, qu’il est sûr selon l’Évangile de n’avoir point d’ambition pour donner l’aumône de son superflu ? Où est-ce que Vasquez dit qu’il est sûr d’avoir assez d’ambition pour n’avoir point de superflu ? Où est-ce que vous trouverez, que c’est être ambitieux que de relever sa condition par des voies justes et légitimes ?

Or s’il est vrai que c’est en cela que consiste la question de fait, s’il est clair que ce sont ces deux faussetés que l’on vous a reprochées, s’il est manifeste, qu’au cas que vous en soyez coupable, comme vous l’êtes sans contredit, vous avez imposé à Vasquez, et enfin s’il est indubitable, que pour vous décharger de ce crime, vous deviez ou l’excuser ou le nier ; N’est-il pas aussi véritable que vous n’avez fait ni l’un ni l’autre ? Et comment l’eussiez-vous fait, à moins que de rendre l’impossible possible ? Pouvez-vous dire que ces paroles statum quem licitè possunt acquirere ne soient pas au lieu que je vous cite ? Pouvez-vous dire que vous les avez rapportées dans la sixième Lettre ? Pouvez-vous au moins assurer que vous en parlez en la douzième ?

Bien loin de vous en purger, vous commettez de nouveau deux grandes faussetés qu’on ne vous peut pas pardonner. Vous assurez que Vasquez n’oblige point les riches à donner ce qui est nécessaire à leur condition. C’est la première. Et qu’il enseigne qu’ils ne sont point obligés ni par justice ni par charité de donner de leur superflu ; et encore moins du nécessaire dans tous les besoins ordinaires des pauvres, et qu’ils ne sont obligés de donner du nécessaire qu’en des rencontres si rares qu’elles n’arrivent presque jamais. C’est la seconde.

Pour dissiper ces nuages qui vous aveuglent, il ne faut simplement que vous mettre ses propres paroles devant les yeux. Il est certain, dit ce Père au chapitre premier, que ce n’est point seulement l’extrême nécessité, c’est-à-dire celle de la mort prochaine, qui nous oblige à donner l’aumône, mais encore plusieurs autres nécessités urgentes, multa alia urgentes necessitates, et qu’il ne faut pas seulement avoir égard au superflu, mais encore aux nécessités, qu’on doit soulager en la manière que nous avons expliquée. Donc, Monsieur, il est faux que les riches, selon Vasquez, ne soient point obligés de donner du nécessaire, qu’en des rencontres si rares qu’elles n’arrivent presque jamais.

Il dit au nombre 18 du même chapitre : On n’est pas seulement obligé de donner l’aumône quand la nécessité du pauvre est telle, qu’on est tenu de la soulager de ce qui est nécessaire à l’état et superflu à la vie. Car encore qu’on y soit obligé en cette rencontre, qui peut nier qu’on n’y soit encore tenu, quand quelqu’un est en danger de déchoir de sa fortune et de sa condition, et que vous avez du bien qui est superflu à votre état ? Car si la charité vous oblige de soutenir la réputation du prochain, quand vous le pouvez, sans préjudice de la vôtre, pourquoi ne vous obligera-t-elle pas à donner ce qui est superflu à votre condition, pour empêcher qu’un autre ne vienne à perdre la sienne ? Donc il est faux que Vasquez n’oblige jamais les riches de donner ce qui est nécessaire à leur condition, ni ce qui est superflu, qu’en des rencontres qui n’arrivent presque jamais.

Il dit au nombre 13 contre Gabriel, Major, et Gerson, qui enseignent que les riches ne sont obligés de donner l’aumône que dans les nécessités extrêmes, que cette opinion est à bon droit rejetée des autres Théologiens, parce que cette nécessité est fort rare, et qu’à peine arrive-t-il que quelqu’un se trouve dans cette extrême nécessité. Hac enim vix occurit : et qu’en vain les Pères avares, qui négligent de secourir les pauvres, et qu’ils ne les condamneraient pas si facilement aux flammes, s’ils n’étaient tenus de leur faire du bien que dans la dernière nécessité qui n’arrive presque jamais : Si tantùm tenerentur in extremâ necessitate, qua nunquam aut rarissimè occurrit. Donc il est faux que Vasquez enseigne que les riches ne sont obligés à donner l’aumône, qu’en des rencontres si rares qu’elles n’arrivent presque jamais.

Ce qui vous trompe, Monsieur, ou plutôt ce qui vous sert à tromper les autres, c’est la subtilité de cet Auteur, qui distingue le nécessaire et le superflu en plusieurs manières selon lesquelles il règle l’obligation des riches. Car il y a superflu et nécessaire au regard de la vie, et nécessaire à la vie, et nécessaire à l’honneur, superflu à l’honneur et nécessaire à la condition présente, superflu à la condition présente, et nécessaire à celle que l’on peut acquérir par des voies légitimes, et enfin il y a superflu, dont on n’a pas besoin même pour relever son état ni celui de ses parents. Or c’est de ce superflu qui n’est point nécessaire à l’état et à la condition, non seulement présente, mais que l’on peut encore légitimement acquérir (comme Vasquez le dit clairement, et vous le dissimulez avec malice en retranchant le mot d’état) qu’il faut entendre ce que vous avez cité, qu’à peine est-on obligé de donner l’aumône, quand on est obligé de la donner que de ce quoi est superflu à l’état selon l’opinion de Cajetan, et la sienne, parce que à peine arrive-t-il, qu’il y ait du superflu, quand on le prend de cette sorte, et non pas même dans les Rois.

En quoi vous deviez remarquer que l’opinion, qui lui est commune avec Cajetan ne consiste qu’en ce point que l’on n’appelle pas superflu à l’état, ce que les riches gardent pour relever leur condition, et celle de leurs parents, quoi qu’il ne soit pas nécessaire à leur condition présente. Ce qui n’empêche pas qu’il ne soit bien plus sévère que Cajetan, puisque celui-ci n’oblige les riches à faire l’aumône aux pauvres, hors de l’extrême nécessité, que du superflu, qui ne leur est point nécessaire, ni pour entretenir leur condition présente ou celle de leurs parents, ni pour la relever : et même dans son traité des indulgences, il dit, que cette obligation ne passe point le péché véniel, bien qu’au traité de l’aumône il l’étende jusqu’au mortel. Là où Vasquez a bien d’autres sentiments, puisqu’il les oblige en plusieurs occasions hors de l’extrême nécessité, à donner non seulement ce qui est superflu à leur état, mais encore ce qui est nécessaire pour l’entretenir, pourvu seulement qu’il ne soit pas nécessaire à leur vie, ou à leur renommée, et cela sous peine de péché mortel, comme il le prouve fortement, au lieu que j’ai cité, par la sentence que le Fils de Dieu portera contre eux au jour du Jugement, et par la doctrine des Pères.

Mais vous, Monsieur, qui craignez furieusement le distinguo, sans faire toutes ces observations si nécessaires ; vous confondez toutes choses par un renversement prodigieux de la Théologie. Et cependant vous faites le brave en feignant de soutenir la doctrine de Cajetan, et vous pensez échapper adroitement à sa faveur en lui servant de second, et portant ses intérêts contre Vasquez. Défendez-vous Monsieur. Cet excellent Auteur n’a pas besoin des armes d’un Hérétique pour démêler son différend avec un Docteur orthodoxe. Il n’est pas question de savoir, qui des deux est le mieux fondé en raison : Si l’obligation de donner l’aumône est établie sur la justice, ou sur la charité : Si les riches sont obligés de donner aux pauvres leur superflu, selon les règles de Cajetan ou de Vasquez : Si tout le superflu appartient aux pauvres en rigueur de Justice selon les Pères, ou seulement par miséricorde, et si les grands de Paris qui se pourraient passer de ces carrosses dorés, de ce grand nombre de laquais, et de ces superbes maisons qu’ils ont à la ville et aux champs, sont tenus en conscience de restituer aux pauvres tout ce qu’ils dissipent mal à propos en des dépenses superflues. Ce sont des questions de droit, qui se sont élevées dans l’École depuis plusieurs siècles, et que les Théologiens n’ont pas encore décidées. S’il en fallait attendre le bout, nous ne sortirions jamais d’affaire. Il s’agit de savoir si Vasquez n’a pas dit que l’on n’appelle point superflu ce que les gens du monde gardent pour relever leur condition par des voies légitimes, statum quem licitè possunt acquirere. Et si vous n’avez pas dissimulé ces dernières paroles pour en tirer une conséquence aussi odieuse contre cet Auteur, qu’elle est favorable à l’ambition déréglée des pécheurs. Car si cela est ainsi, qui ne voit que vous êtes coupable d’une noire imposture, et puisque vous ne vous en défendez point, qui ne voit que cette accusation est si certaine, que vous ne l’osez pas même contester. Passons donc à la seconde.

Et d’abord, Monsieur, souffrez que je vous fasse ressouvenir que dans cette dispute je ne suis obligé qu’à découvrir vos faussetés, et que nous ne sommes que sur des questions de fait, car vous vous en oubliez toujours. Quelle est donc la question de fait touchant votre seconde imposture, qui regarde la simonie ?

S’agit-il de justifier la doctrine de Valentia, qu’il vous plait de qualifier du nom de songe ? Ou celle de Sanchez, que vous prenez pour une révélation ? Non Monsieur, ce n’est pas ici le lieu de disputer du fond de la doctrine, ni de vous montrer les fautes que vous y faites par ignorance, mais seulement les faussetés, que vous avez commises par malice.

Suis-je tenu de vous répondre des thèses de Caen, et de l’opinion du Père Erade Bille ? C’est une chose faite, et il y a longtemps que l’on sait par la justification de ce Théologien, de quelle secte était son Accusateur, dont vous faites éloge, au lieu de songer à votre Apologie.

Quel est donc le point de notre différent ? Il s’agit seulement de savoir, s’il n’est pas vrai, que vous avez usé de supercherie en citant Tannerus sur le sujet de la simonie, et si vous n’êtes pas bien éloigné de vous en justifier dans la douzième Lettre, que je réfute ; puisque vous retombez dans votre première faute, et vous en commettez encore de plus grandes.

Prenez garde à vous, Monsieur, faites réflexion sur votre Lettre, voyez comme vous citez Tannerus, et comptez, s’il vous plait tous les faux pas que je vous marque. Voici sa doctrine, dites-vous, pareille à celle de Valentia. Il n’y a point proprement et véritablement de simonie, sinon à prendre un bien temporel, comme le prix d’un spirituel : Mais quand on le prend comme un motif qui porte à donner le spirituel, ou comme en reconnaissance de ce qu’on l’a donné, ce n’est point simonie, au moins en conscience. Et un peu plus bas.

Arrêtez, Monsieur, vous oubliez le principal. C’est ainsi, ajoute Tannerus, que Valentia enseigne après Sylvestre, Cajetan, et Navarre, selon la pensée de saint Thomas, et la raison se prend de la notion et de la malice de la simonie que nous avons expliquée. Ce qui n’empêche pas néanmoins, que dans les cas exprimés par le droit, on ne commette une simonie, soit celle que nous avons appelée de droit positif, ou celle qui est présumée telle au tribunal extérieur. Cet entre-deux que vous avez coupé est décisif : il ne fallait pas l’omettre, puisque vous ne le pouviez faire sans vous condamner vous-même. On vous en avait reproché la suppression dans la seconde Imposture, et maintenant qu’il s’agit de voir si ce reproche est véritable, et si vous avez en effet supprimé ces paroles en citant Tannerus en la sixième Lettre, vous êtes si accoutumé à ces fourberies, que vous les supprimez derechef. Voilà ce que c’est que d’acquérir de mauvaises habitudes. Ce n’est pas tout. Comme il arrive d’ordinaire qu’un péché est la suite de l’autre, vous étant engagé à couper le texte précédent, vous coupez encore celui qui suit, et ainsi vous achevez vous-même la preuve de votre mauvaise foi, que j’étais obligé de faire, si vous ne m’eussiez prévenu. Car vous faites parler Tannerus en cette sorte.

Il faut dire la même chose, encore qu’on regarde le temporel comme la fin principale, et qu’on le préfère même au spirituel, quoique saint Thomas et d’autres semblent dire le contraire, en ce qu’ils assurent que c’est absolument simonie de donner un bien spirituel pour un temporel, lorsque le temporel en est la fin.

Il est vrai que cette proposition est de Tannerus : Mais il est vrai aussi qu’elle n’est pas entière, par conséquent votre mauvaise foi est visible, puisque vous retranchez cette partie, qui est essentielle à sa décision. Esto quidem tali commutatione grave peccatum committatur, ac simul in casibus jure expressis simonia saltem juris positivi incarratur. Encore qu’en cet échange on commette un grand péché, et tout ensemble une simonie qui est tout au moins de droit positif, dans les cas qui sont exprimés dans le droit.

D’où vient, Monsieur, qu’étant accusé d’avoir supprimé deux parties si notables d’un seul endroit de Tannerus, vous ne vous justifiez point ? D’où vient que vous les supprimez derechef, comme si vous n’en étiez pas accusé ? D’où vient que par une défaite ridicule vous vous plaignez qu’on vous accuse d’avoir oublié ces deux paroles de droit devin, qui ne sont pas seulement dans ce passage ? Est-ce la confusion que vous cause cette imposture découverte, qui vous trouble la mémoire, et qui vous fait prendre le droit divin pour le positif, et deux petits mots pour tant de lignes ? Ne vous est-il point arrivé le même, qu’à ceux qui sont blessés, qui se plaignent du contrecoup, et qui ne montrent pas l’endroit où ils ont reçu la plaie. On vous a convaincu d’avoir coupé tout d’un coup deux propositions de Tannerus par la moitié, d’avoir laissé une partie du texte, pour conclure de l’autre qui demeurait imparfaite, que selon cet Auteur il n’y a point de simonie ni de péché de donner un bien spirituel, pour un bien temporel, si on ne le donne pas comme prix, mais seulement comme motif. Et toutefois dans la partie du même texte, que vous avez malicieusement retranchée, il assure tout au contraire, que ce qu’il a dit dans la première que vous avez citée, suivant la pensée de saint Thomas, marquez Monsieur, ex mente D. Thoma, et selon le sentiment de Cajetan, et de Sylvestre, post Sylvestrum et Cajetanum, n’empêche pas que dans les cas exprimés par le droit on ne commette une simonie soit celle qu’on appelle de droit positif, soit celle qu’on présume telle au for extérieur. Voilà l’imposture manifeste que vous avez commise. Le pouvez-vous nier ? Voilà l’atteinte véritable, et le coup auquel vous n’avez pu parer : et vous le dissimulez ? Et vous dites qu’on vous accuse d’avoir oublié deux mots qui ne sont pas seulement dans ce passage ? Vraiment cela est fort plaisant.

Mais vous ne vous contentez pas d’user d’un artifice si bas, pour amuser le monde, vous voulez encore faire paraitre la bonté de votre jugement, lorsque vous dites que Tannerus ne déclare pas en cet endroit que c’est une simonie de droit positif, parce qu’il ne le dit pas généralement, mais en des cas particuliers, exprimés par le droit in casibus jure expressis. Je crois que vous avez résolu de vous immoler à la risée des savants. Si Tannerus l’avait dit généralement comme vous soutenez qu’il le devait dire, il serait ce que vous êtes, c’est-à-dire fort peu éclairé sur le sujet de la simonie. Il s’ensuivrait de là qu’il y a des simonies de droit positif, qui ne sont point exprimées dans le droit positif. Accordez cette contradiction. Il s’ensuivrait contre l’opinion de saint Thomas, et de tous les Théologiens, que ce serait simonie de droit positif de donner de l’argent pour faire dire une Messe, encore qu’on ne le donne pas comme le prix du Sacrifice, mais seulement comme en reconnaissance, ou comme rétribution in stipendium, nécessaire à l’aliment et à l’entretien du Prêtre qui le présente. Accordez cela avec la pratique de toutes les Paroisses de Paris. Il s’ensuivrait beaucoup d’autres absurdités, dans lesquelles vous vous engagez honteusement en reprenant cet Auteur, et que je laisse à part pour vous dire qu’il est hors de propos de disputer si Tannerus a dit en général, ou seulement en des cas particuliers, que c’est une simonie de droit positif : il suffit de montrer qu’il l’a dit, comme il le devait dire, généralement en tous les cas exprimés par le droit, et que vous l’avez omis même en la manière qu’il l’a dit, et par conséquent que vous avez falsifié son texte par une manifeste imposture qui subsiste toujours, puisque vous ne la pouvez nier devant tous les hommes du monde.

Après cela vous avez encore le courage de proposer des cas de Conscience, et de demander avec votre hardiesse ordinaire, si un Bénéficier sera simoniaque en donnant un Bénéfice de quatre mille livres de rente, et recevant dix mille francs argent comptant, non pas comme prix du Bénéfice, mais comme un motif qui le porte à le donner, et vous voulez qu’on vous réponde nettement sans parler de droit positif, ni de présomption de tribunal extérieur. Allez à l’école, Monsieur, et tous les Maîtres de la Théologie vous enseigneront, qu’en ôtant le droit positif, votre demande est ridicule, et que c’est même que si vous demandiez, si en ôtant le précepte de l’Église, c’est péché de n’entendre pas la Messe un jour de Fête. Au reste vous avez tort de croire que je sois obligé de vous faire des leçons de Théologie, je perdrais trop légèrement une chose aussi précieuse que le temps. J’ai fait ce que je devais en vous montrant clairement, que votre seconde imposture demeure toujours aussi bien que la première, et qu’il faut nécessairement que vous soyez réduit à de grandes extrémités, puisque vous êtes contraint de faire des demandes extravagantes, ne pouvant donner de solides réponses.

C’est pourquoi je viens à votre troisième Imposture, sur le sujet des banqueroutes, dont l’éclaircissement n’a pas besoin d’un long discours, puisque c’est la plus visible et la plus grossière de toutes, pour me servir de vos termes.

En effet qu’y a-t-il de plus grossier, que de faire dire à Lessius, que celui qui fait banqueroute peut en sureté de conscience retenir de ses biens autant qu’il est nécessaire pour faire subsister sa famille avec honneur, ne indecorè vivat, encore qu’il les eut gagnés par des injustices, et des crimes connus de tout le monde ? Puisque l’on vous a montré dans la réponse à cette calomnie, qu’il est si éloigné de ce sentiment, qu’il dit au contraire, que dans le désordre du temps, où l’on en voit plusieurs qui tout à coup deviennent riches, et qui font des fortunes prodigieuses, qui ne sont bâties que de crimes, de fraudes, et d’injustice, il ne faut pas que ces gens-là s’imaginent qu’ils en soient quittes pour restituer à l’heure de la mort, et qu’ils sont obligés en conscience de satisfaire au plutôt, et de se réduire au premier état ou ils étaient avant que de faire leur maison, et de montrer aux grandes charges par de si énormes crimes.

Vous ne pouvez pas nier, Monsieur, que cette décision ne soit entièrement contraire à celle que vous lui avez attribuée. Il fallait donc, pour vous justifier, faire voir nettement, que celle que vous lui imputez en votre huitième Lettre se trouve dans ses écrits, et que celle-ci ne s’y trouve nullement : Et ne le pouvant faire, comme il est impossible que vous le fassiez jamais, il est tout évident que vous l’avez cité à faux, et que vous ne pouvez vous exempter de reproche.

Car il ne sert de rien pour votre justification de nous objecter cet autre texte que vous citez en Latin contre votre coutume. Idem colligitur apertè ex jurib citatis maximè quoad ea bona qua post cessionem acquirit, de quibis is qui debitor est etiam ex delicto potest retimere, quantum necessarium est, ut pro sua conditione non incecorè vivat. Peetes an leges id permittant de bonis qua tempore instantis cessionis habetat ? Ita videtur colligi ex Doctoribus, etc. Cette seule citation suffit pour faire votre procès, et vous montre que votre et catera est de la nature de ceux que le Cardinal du Perron reprocha à ce fameux Hérétique du Plessis-Mornay qui corrompait le texte des Pères, comme vous faites ceux des Théologiens.

Voici la véritable doctrine de Lessius au lieu que vous alléguez, qui fera voir votre mauvaise foi.

Il demande en cet endroit se celui qui fait banqueroute s’exempte par la cession de ses biens de l’obligation de restituer, et il répond premièrement, qu’en conscience elle ne l’excuse pas davantage, que la seule nécessité sans cession, parce qu’encore qu’il fasse cession, on ne lui accorde que ses aliments, et cela par quelque miséricorde, encore ne lui sont-ils pas toujours accordés, mais seulement quand le cas semble le mériter ; comme il est porté par la loi, qui bonis de cessione bonorum. Or il les peut retenir ainsi par la seule loi de nature, et par le droit des gens.

Secondement, il répond qu’au tribunal extérieur la cession fait deux choses ; la première, qu’on ne peut mettre le débiteur en prison, ce qu’il prouve par la l. 1 c. qui bonis cedere possunt : la seconde, qu’on ne lui peut ôter ce qu’il peut acquérir après la cession, s’il lui est nécessaire pour s’entretenir avec les siens, ce qu’il montre par le Droit, l. is qui bonis 4 et ult. Instit. de actionibus.

En troisième lieu, il tire cette conséquence, dont vous avez malicieusement coupé le commencement et la fin, parce que l’un et m’autre découvre votre imposture.

Il s’ensuit que celui, qui sans sa faute est contraint de faire cession de ses biens, si les créanciers les font saisir, peut retenir ce qui lui est nécessaire pour vivre fort simplement selon son état, ut tenuiter vivat secundùm statum comme l’enseigne Pierre de Navarre, et d’autres qui assurent qu’il en peut retenir autant qu’il faut pour n’être point dans l’indigence, c’est-à-dire, comme l’explique Sylvestre, pour ne vivre point dans le déshonneur, ne indecenter vivat. On infère clairement la même chose des Lois que j’ai citées, pour ce qui regarde les biens qu’il acquiert après la cession, dont celui même qui s’est rendu débiteur par quelque crime peut retenir autant qu’il est nécessaire, afin qu’il ne vive pas dans le déshonneur, car les Lois parlent généralement. Vous demanderez si les Lois permettent la même chose, au regard des biens qu’il avait lorsqu’il était sur le point de faire banqueroute. Il semble qu’on le peut inférer de la loi, qui bonis 6 de cess. bonorum. Où il est dit que celui qui a fait cession ne doit pas être privé de ses aliments, non esse fraudandum quotidianis alimentis, ce qui est raisonnable (Voici votre et catera Monsieur) ce qui est raisonnable, dit ce Père, au regard du débiteur qui est insolvable, sans aucune faute qu’il ait commise. Quod aquitati consentaneum in debitore qui absque cumpâ suâ non est solvendo.

Voyez-vous, Monsieur, le tort que vous avez d’avoir omis ces paroles ? Voyez-vous la grande différence qu’il met entre ceux qui font banqueroute par un malheur qui ne les rend pas criminels, mais misérables, et ceux qui s’étant engagés dans les restitutions par leurs crimes et leurs injustices, deviennent misérables après s’être rendus criminels ? Le débiteur innocent peut retenir de ses biens, même de ceux qu’il avait avant sa banqueroute, pour vivre fort simplement selon son état, ut tenuiter vivat secundùm statum, pour vivre sans déshonneur ne indécorè vivat, (c’est ainsi que vous deviez traduire ces paroles : mais il faut sans cesse vous relever.) Le criminel au contraire peut retenir des biens qu’il acquiert légitimement après qu’il a fait cession, et c’est ce que porte le texte que vous alléguez, mais non pas de ceux qu’il avait acquis avant sa cession, par des voleries et des concussions publiques, et c’est ce que vous lui avez imputé faussement en votre huitième Lettre, et que vous lui imputez encore dans la douzième ; quoi qu’il dise tout le contraire dans le lieu que je vous cite, assurant qu’il est obligé de restituer sans délai, et de se réduire au premier état où il était avant qu’il eut fait sa fortune, et qu’il eut relevé sa condition par des crimes publics et scandaleux.

Voilà, Monsieur, de quelle sorte vous déguisez et falsifiez les Auteurs, voilà comme vous enveloppez vos impostures par de fausses apparences, et puis après vous en rejetez la faute sur le P. d’Escobar, qui ne peut pas dans un abrégé développer nettement la pensée de ceux qu’il allègue. Mais puisque vous dites que vous lui avez écrit à Vailladolid je n’ai pas besoin de répondre pour lui. Portez le feu et la guerre dans l’Espagne, puisqu’elle vous réussit si mal dans la France. Fuyez dans un pays étranger, puisque vous ne pouvez plus subsister ici avec honneur : changez votre Marc François en un Marc Espagnol : Vantez-vous que vous faites la guerre chez les Jésuites : personne ne le trouvera étrange, puisque vous la faites bien jusques dans le cœur de l’Église : mais personne aussi ne vous enviera cette gloire, s’il se souvient des cinq Propositions de Jansénius, et des anathèmes de Rome. Ce n’est pas une action digne d’honneur que de combattre la Religion : c’est une impiété punissable par toutes les lois divines et humaines : et s’en glorifier, c’est faire un trophée de ses crimes, et un triomphe de son ignominie. Autant qu’il est honorable à leur compagnie de servir de Bouclier contre les Hérétiques, autant il vous est honteux de lancer contre elle les traits d’une médisance envenimée. Elle subsistera après avoir souffert vos insolences insultes, parce qu’elle est fondée sur le nom de Jésus-Christ, qui est la pierre fondamentale de ce saint édifice ; et votre secte périra, après avoir mis le désordre dans l’Église, et s’étant rendue coupable d’une infinité de maux, elle ne trouvera dans ses ruines qu’une éternité de repentir.

Cette lettre suscite une réponse sans doute due à la plume de Nicole, peut-être avec l’aide d’Arnauld, la Réfutation de la réponse à la douzième lettre, 8 p. Voir WENDROCK, Provinciales tr. Joncoux, II, p. 213-230. Elle parut peu après la XIIIe Provinciale. Elle est insérée dans la plupart des collections originales, les éditions de 1657 et de 1659, et presque toutes les éditions anciennes. Nicole la traduit en latin pour en faire Note Ire à la XIIe Provinciale, comme texte d'un "auteur inconnu". On reconnaît le style de Nicole dans l’Avertissement qui avoue que cette Réfutation « est fort éloignée de la beauté des autres, parce qu’elle traite une matière tout à fait difficile ». Sur les réfutations de la Réponse à la douzième lettre des jansénistes, voir l'édition des Provinciales, Didot, 1823, I, p. 295 sq. Voir aussi SAINT-GILLES, Journal, éd. Jovy, p. 187.