P 11 : Desmares, Lettre Lingendes (5)

 

Toussaint DESMARES

LETTRE D’UN ECCLESIASTIQUE

AU

R. P. DE LINGENDES

PROVINCIAL DES PP. JESUITES

de la Province de Paris, touchant le Livre du P. Moine Jesuite,

de La Dévotion aisée.

(P. 1)

Mon Révérend Père,

Ayant appris votre retour du voyage que vous avez fait à Rome pour l’élection d’un General, je croirais manquer au devoir de l’affection que je vous ay voué en reconnaissance de celle que vous m’avez toujours témoignée, si je ne vous donnais avis du scandale public au grand préjudice de votre honneur en particulier & de votre Société en général, que le P. le Moine a causé par un Livre qu’il a fait imprimer avec votre permission sous le titre de La Dévotion aisée. Ce livre, mon Père, au jugement de tous les Sages, n’est pas seulement la folie d’un Poète extravagant, tel qu’est le P. le Moine, mais un ouvrage de ténèbres & qui ne peut avoir été suggéré que par un Ange de perdition. C’est une pièce qui combat la Dévotion au lieu de l’enseigner ; qui la détruit sous prétexte de la rendre aisée ; qui enseigne le libertinage au lieu de le combattre ; qui approuve & fomente le luxe au lieu de l’improuver ; qui ôte du nombre des vertus Theologales & surnaturelles, celle qui en est la maistresse & la vie de toutes les autres ; qui ne veut point de principe de sainteté qu’un sentiment naturel & dont l’exercice ne dépend que du seul instinct : enfin c’est un livre où l’Autheur fait tout ce qu’il peut pour ruiner l’Evangile & en estouffer tous les sentimens ; qui donne à la nature tout ce qu’il lui peut donner sans rougir ; qui ne parle qu’en Payen & à la manière des plus libertins de tous les Païens. Et je ne crois pas que les plus engagez dans le luxe de quelque sexe qu’ils soient, se pussent former eux mêmes, quand ils en auroient la liberté, une conduite plus large & plus esloignée des maximes du Christianisme que celle qu’il leur prescrit dans ce miserable Livre, si vous en ôtez les vices honteux, (p. 2) & pour user de ses termes, Qui fuient le jour & les témoins, qui n’osent dire leur nom & qui craignent de se montrer en public, N’est-ce pas là une manière d’enseigner la Dévotion bien étrange, & peut-on fournir matière de plus grand scandale parmi des Chrétiens ? Après les blasphèmes & les hérésies du P. Adam sous prétexte de combattre les Hérésies ; Après les fureurs & les inhumanités du P. Brisacier sous couleur d’exercer la charité ; Il ne restait plus que le P. le Moine qui sous le manteau de la Piété couvrit & débitât mille impiétés en y ajoutant les blasphèmes & les hérésies, & qui pour flatter la concupiscence & rendre la Dévotion aisée à ce qu’il prétend, fît de la dévotion ce que font les Chimistes du Mercure, qui le mettant sur le feu le font évaporer en fumée. A-t-on donc, mon Père, entrepris chez vous de ruiner l’Évangile & toute la Religion Chrétienne ? Ne cessera-t-on point parmi les vôtres de faire la guerre à Jésus-Christ en combattant sous ses enseignes ? La morale vraiment Chrétienne n’est-elle pas assez seconde & assez agréable à une âme qui a tant soit peu de soin de son salut, & de celui de son prochain, pour exercer cette grande démangeaison d’écrire qui règne dans votre Société, sans l’employer à enseigner le libertinage & une conduite pire que celle des Juifs & des Païens ?

Je sais bien, mon Père, que vous n’approuvez pas toutes ces choses, je sais que vous en avez de l’aversion & que vous les blâmez, & je sais de certaine science que vous avez dit à des personnes de grande qualité que vous aviez en horreur les œuvres du P. Adam & du P. Brisacier, que même partant de Paris pour aller à Rome, vous aviez défendu que l’on n’imprimât point le Livre de ce second, sachant bien que Monseigneur l’Archevêque de Paris ne manquerait pas de le condamner comme il a fait. Je sais bien encore que vous direz que vous ne les aviez pas vus avant que d’en permettre l’impression, & encore moins celui du P. le Moine, à qui vous envoyâtes votre permission de Moulins lors que vous étiez en voyage. Mais, mon Père, si vous les improuvez de parole & avec raison, pourquoi les approuvez-vous par écrit ? Si vous les avez en horreur & avec justice, pourquoi donnez-vous permission de les imprimer ? Et après avoir été si souvent trompé sous la mauvaise foi de tant de surprises, comment n’êtes-vous pas devenu sage à vos dépens en ne donnant plus de permission sans vous être par vous-même bien instruit auparavant s’il n’y a rien à redire dans ces livres, & si la gloire de Dieu & le salut du prochain n’y sont point intéress ? N’étiez-vous pas suffisamment informé par les autres ouvrages du P. le Moine des extravagances de son esprit, sans vous laisser encore surprendre en une matière de si grande importance qu’elle comprend toute la Religion ? Peut-être que vous direz que vous n’avez pas pu refuser votre permission ; Mais quoi y a-t-il puissance sur la terre qui vous puisse forcer de souscrire à une (P. 3) hérésie si vous ne le voulez pas ? Le désordre serait-il si grand dans votre Société, que pour faire signer une permission d’imprimer, l’on usât envers la personne d’un Provincial de cette violence qui peut engendrer la crainte dans une âme constante & généreuse ? Mais quand cela serait, la mort même n’était-elle pas préférable à cette faute qui semble aller du pair avec celle de ces premiers Chrétiens qui donnaient des billets au lieu de sacrifier aux Idoles ? Mon Père, tous ceux qui verront ces mauvais Livres imprimez sous votre aveu, ne sauront pas si vous y avez procédé franchement ou avec contrainte : A moins que d’être semblable à Dieu pour lire dans le fonds de votre cœur, ils ne sauraient se persuader que vous en improuviez les maximes pendant qu’ils verront votre nom en teste qui leur permet de se produire, & la créance qu’on a de votre doctrine & de votre piété par tant de doctes & pieuses Prédications que vous avez faites, & qui vous font estimer de tous les Sages comme un des plus grand hommes de votre Société, fera avaler le poison avec douceur & sans y penser à une infinité de personnes, qui y auraient pris garde & en seraient entrées en soupçon, si la main seule de leur Auteur le leur avait présenté sans la vôtre. Il n’y a rien de si dangereux qu’un hypocrite qui couvre le vice sous le manteau de la vertu : Un ennemi caché est bien plus à craindre que celui qui fait la guerre à découvert, les baisers de Joab & de Judas sont l’abomination de la nature : Le Livre d’un hérétique qui publiera manifestement ses erreurs ne fera pas tant de mal comme celui d’un mauvais Catholique qui les enseignera à couvert en faisant semblant de les combattre. Il s’est bien fait de mauvais Livres jusques à présent, il ne s’en fait que trop tous les jours : mais je ne pense pas qu’il s’en soit jamais fait, ni qu’il s’en puisse faire aucun qui soit si pernicieux à la vraye Devotion que celuy du P. le Moine où il pretend de l’enseigner, & si sa vie & ses mœurs sont conformes à sa doctrine, je ne feray point de jugement temeraire quand je diray que sous l’habit & la profession d’un Religieux, il a une ame toute libertine. Vous le connoistrez mieux que je ne vous le saurais dire si vous prenez la peine de le lire. Cependant en voicy quelques eschantillons par lesquels il vous sera facile de juger de toute la piece.

Je commenceray par ces belles paroles qui sont dans la page 33. La devotion (dit-il) n’exige rien de penible, & n’impose rien de pesant, & toutes ses charges estant proportionnées comme elles sont à l’estat & à la condition de chacun ; estant tirées des devoirs communs & des obligations naturelles, il ne se peut qu’elles ne se trouvent aisées & legeres. Si bien qu’à ce conte les Chrestiens ne sont pas plus obligez que les Payens, puis que les uns & les autres entrent egalement dans les obligations naturelles : ainsi la loy ny la grace n’adjoustent rien à la nature, & ne demandent rien au delà de la nature. O Dieu ! quelle Theologie & quel sentiment pour un Jesuite de ce que nous sommes & de ce que (P. 4) nous devons à Jesus-Christ ? Aussi en la page 241 il passe dans cette erreur & dans cette impieté de dire, Que dieu n’a pas voulu que le bien vivre nous coustat plus que le vivre, & que la grace nous fust moins indulgente que la nature. Et en la page 244. qu’il est plus facile de faire un Saint que de satisfaire un pauvre, d’obeyr à Dieu que d’obeyr à un Medecin, de remplir les devoirs du Christianisme que les devoirs de la nature. A t’on jamais entendu de pareilles impietés, de semblables blasphemes & des heresies plus injurieuses aux souffrances de Jesus-Christ ? Car pour satisfaire un pauvre, obeïr à un Medecin, remplir les devoirs de la nature, la grace medecinale de Jesus-Christ n’est pas necessaire : Il faut donc qu’il croye aussi qu’elle n’est pas necessaire pour vivre Chrestiennement.

En la page 113. où il parle du jeu, il ne defend que celuy où l’on hazarde des sommes immenses. Ainsi une Dame qui n’a accoustumé de jouër que 10 ou 12. pistolles en une après disnée (à quoy il y a peu de joüeuses qui se reduisent) pendant mêmes les necessités publiques, & dans ces temps où les Canons ordonnent de vendre les Croix & les Calices pour assister les Pauvres, ne laissera pas d’estre devote & dans un estat de perfection Chrestienne, selon l’esprit non pas de Jesus, mais d’un Pere de la Compagnie de Jesus.

En la page 119. parlant des divertissemens il n’en improuve que l’usage ordinaire & de tous les jours. Parce (dit-il) que leur pointe s’esmousse & leur douceur se corrompt, ils perdent ce qui pique & ce qui chatoüille. Ainsi il ne demande du relasche qu’afin que la concupiscence soit plus satisfaite : Est-ce parler en libertin ou en Chrestien, & ces termes de piquer & de chatoüiller, ressentent-ils le Cloistre ?

En la page 124. Il y a des temps, dit-il, où le serieux seroit l’impertinent. Et apres, Il n’est pas toûjours bon de s’inscrire en faux contre les modes, on peut quelques fois suivre la foule, quand elle ne se destourne qu’un peu, & qu’il est aisé de revenir du destour où elle s’est portée : C’est à dire qu’il n’est pas toûjours bon de demeurer dans le droit chemin, mais qu’il est meilleur de s’en détourner un peu en suivant la foule. Et remarquez qu’il ne peut entendre cela, que de choses ou mauvaises ou tres-dangereuses, puis qu’il n’est pas assez scrupuleux pour croire que ce fust se détourner, que de suivre la foule en des choses indifferentes, & que presque toutes ces sortes de choses luy passent pour indifferentes.

Car en la page 139. parlant des habits & des parures. Toutes ces choses, dit-il, sont sans forme & sans couleur de leur nature, sont indifferentes au bien & au mal : la bonne & la mauvaise teinture leur vient du cœur & de la fin où le cœur les tourne. De maniere que quelque luxe qui paroisse, si l’on n’a pas mauvaise intention, comme personne ne dira l’avoir, cela ne choquera point la devotion ; au contraire le plus grand luxe des habits & des parures sera un instrument de merite & de salut, parce que suivant cette belle teinture qui luy vient au cœur on dira (P. 5) qu’on s’en sert à cette fin, & qu’on le tourne à l’amour & à la gloire de Dieu sans aucune consideration des creatures ; Ne sont-ce pas là de beaux tours, & de belles idées d’une devotion Evangelique ?

En la page 161. il n’y a point de luxe qu’il ne permette excepté aux vieilles & aux vieillards. Voicy ses belles & theatrales paroles. La joye, dit-il, & la propreté peuvent estre de tous les âges : l’enjoüement & les atours n’en peuvent estre : & ce qui seroit reforme & severité à vingt ans, seroit extravagance & coqueterie à soixante : De tout temps la jeunesse a crû avoir droit de separer, & ce droit semble luy avoir été conferé par la nature. Et puis en la page 163. Mais il en faut demeurer là. Il ne faut plus parler de bouquets quand les feuilles tombent : & le contretemps seroit estrange de chercher des roses sur la neige. Il seroit encore plus estrange d’ajuster une teste chauve & de parfumer des cheveux gris : Mais ce ne seroit plus un contretemps, ce seroit un prodige de peindre & d’ajuster un squelette ; de se parer & de se farder sur le bord de la fosse ; de se couvrir de mouches & de pourpre quand on commence à sentir les vers de la pourriture. O les ravissantes paroles ! Ô la belle & chrestienne moralle ! A ce conte toutes ces choses seront permises aux jeunes gens sans prejudice, mais avec avantage de la Devotion. Il sera permis de se peindre, de se farder, de se poudrer, de se couvrir de mouches, pourveu qu’on n’ait pas encore les cheveux gris, & que la caducité n’ait point reduit un corps en squelette & qui ressente la pourriture. Et comme le Pere le Moine n’a peut-estre pas encore la barbe blanche, il fera bien d’user d’une douzaine de pomades & de coucher la nuit avec des gans pour conserver ses belles mains.

S’il avoit autant leu l’Escriture sainte & les SS. Peres de l’Eglise comme il a fait les Poëtes profanes, il auroit horreur de ces folies, & s’il estoit bien chrestien il pleureroit le reste de ses jours de les avoir escrites. Car il ssaisauroit que le fard est de l’invention des Demons, & que les larmes de la penitence sont le vray fard des ames Chrestiennes. Mais ce n’est pas en ce seul endroit qu’il parle avec tant d’injure contre la modestie Chrestienne en faveur du luxe des Payens. Voyez la page 167 où il dit, Qu’il y a des temps, où la vertu même seroit suspecte & donneroit du scandale si elle n’estoit parée, ou pour user de ses termes, si elle paroissoit en habit de deüil à un Sacre ou à un Couronnement ; comme si une Dame qui porteroit le deüil de son mary estoit obligée de se farder, de se couvrir de mouches & prendre une Juppe de Brocatelle & une robbe de Nopces pour assister à ces actions, à moins de faire tort à sa vertu, & passer pour scandaleuse. Aussi dans les pages 176. 177. & 178. il permet indifferemment toutes ces vanités & les sanctifie, pourveu que l’esprit fasse quelques reflexions, sans que pour cela on se propose de les quitter, ny qu’on les quitte en effect. C’est ce qu’il appelle dégager l’esprit de l’embarras que luy font des mouchoirs & des colets ; des robbes & des jupes, & tout le reste de cet attirail qui suffiroit à charger quatre mulets.

(P. 6)

Il parle dans le même esprit des Compagnies & du Bal, que des parures & des vanités. Sa severité ne va qu’à ne pas accorder indiscretement aux laides, & aux vieilles ce qu’il croit estre le privilege des belles & des jeunes : De sorte que s’il ne permet pas à des Chrestiennes d’y passer toute leur vie, c’est qu’elles n’ont pas comme les estoiles le don d’une perpetuelle jeunesse. Voicy ces Evangeliques & edifiantes paroles en la page 127. On n’a jamais veu en un même jour des fleurs & de la neige sur la terre. Les roses qui sont si belles, & qui sentent si bon encor apres leur mort, baissent la teste, & semblent se vouloir cacher dés qu’elles vieillissent : & ce n’est qu’aux estoilles qu’il appartient d’estre tousjours en compagnie & tousjours au bal, parce qu’il n’y a que les estoilles qui ont le don de jeunesse perpetuelle. Le meilleur donc en ce point seroit de prendre conseil de la raison & d’un bon miroir ; de se rendre à la bien-seance & à la necessité ; & se retirer quand on est adverty que la nuit s’approche. Il y a certes peu de plaisir, & il y a encore moins d’honneur à vouloir encore estre du monde quand on n’a plus que des ruines à monstrer au monde : à courir toutes les ruelles, & tous les cercles, quand on ne devroit plus penser qu’au cimetiere & au cercueil ; & une teste doit estre bien verte, qui n’est pas encore meure à un âge qui auroit pourry des chesnes & cassé des marbres. Ainsi mon R. Pere, les devotes de vostre Pere le Moine ont un nouveau Directeur à qui les Maistres ordinaires de la devotion ne s’estoient point encore avisez d’addresser les femmes Chrestiennes qui est leur miroir. C’est de luy qu’elles doivent prendre conseil pour ssaisavoir si elles feront bien de courir toutes les ruelles & tous les cercles, & elles pourront juger qu’il y aura encore pour elles du plaisir & de l’honneur à le faire si ce fidelle conseiller leur apprend qu’elles ont autre chose que des ruines à monstrer au monde : c’est à dire qu’elles ne sont pas si défigurées qu’elles ne soient encore propres à empoisonner ceux qui les voyent. Le Courtisan le plus corrompu pourroit-il donner d’autres lesaisons, & bannir plus galamment de ces assemblées de plaisir & de divertissement tout ce qui ne pourroit qu’y apporter du chagrin & du dégoust ?

Apres cela il ne faut pas s’estonner de cet admirable Chapitre de la Galanterie, où faisant la devotion toute galante il ne paroist pas galant, mais profane & seculier au dernier point, puis qu’il ne se contente pas de permettre les jeux, les plaisirs, les delices ; mais veut même que l’esprit s’employe à chercher des nouveautés & des inventions pour rendre tous ces ouvrages de concupiscence plus charmants & plus agreables, asseurant en suitte en la page 194. qu’il n’y a point de doute que cette sorte de Galanterie ne puisse s’accorder avec la devotion. Que pouvons-nous dire apres cela, sinon que le Pere le Moine est un galant Poëte, & dans lequel regne parfaitement non pas l’esprit de l’Université & du College (qu’il abhorre comme un monstre) mais l’esprit de la Cour & du grand Monde, qui est son veritable esprit particulier, afin de n’offenser pas la Societé ?

(P. 7)

En effect si on l’en veut croire, au lieu que la devotion de l’Evangile enseigne la mortification, celle qu’il enseigne & qui est bien plus parfaite apprend les plaisirs & les delices ; & au lieu que l’autre oblige à dompter les passions, la sienne met toute son estude à les contenter avec methode. Car, dit-il, en la page 202. nous connoissons assez de personnes qui semblent avoir été envoyées au monde pour instruire & pour corriger le luxe, pour rendre l’honneur à la volupté & la mettre dans la discipline. Ces anciens Philosophes qui mettoient le souverain bien dans la volupté, parloient-ils d’une autre maniere ? Instruire le luxe au lieu de l’exterminer : rendre la volupté honorable afin de la faire aimer, au lieu de la couvrir d’infamie pour la faire fuïr : Discipliner la volupté, c’est à dire apprendre aux hommes à estre voluptueux avec art, & avec estude, afin qu’elle ne perde jamais pour me servir de ses termes, ce qui pique & ce qui chatoüille, ce qui est la plus grande volupté, & la volupté des voluptés. Vous voyez bien, mon Pere, que si ce langage est Chrestien la Philosophie d’Epicure doit estre canonisée & estre prise aujourd’huy pour la Philosophie Chrestienne. Car vous ssaisavez que ce Philosophe n’a jamais parlé autrement de la volupté : Qu’il a reconnu qu’elle ne pouvoit rendre les hommes heureux si elle n’estoit disciplinée, c’est à dire prise avec art, & reglée selon la prudence & la sagesse. De sorte qu’il ne faut estre qu’un veritable Epicurien pour estre devot à la mode de vostre Confrere.

Et c’est aussi le plus grand eloge qu’il a crû pouvoir donner à une Dame de ses amies, que de nous la representer comme une des devotes de ce bel air qui n’effarouchent point le monde. C’est dans la lettre qui sert de Preface à son livre, où il reconnoist que cette Dame avoit disputé contre luy, ne trouvant pas la devotion si aisée qu’il la faisoit. Mais il tasche de la détromper par ces charmantes paroles. Vostre contestation, luy dit-il, me parut un peu estrange : & une autrefois, Madame, si l’envie vous revient encor de parler pour les difficultez de la Devotion, je suis d’avis que vous prestiez vos paroles, à quelqu’une de ces vertueuses aigres, de ces devotes piquantes, qui sont toutes de fiel & d’épines. Vous estes vertueuse d’un trop bel air, & d’une maniere trop agreable : Vous prattiquez une Devotion trop civile & trop complaisante : à tout propos vous seriez alleguée contre vous-même, vostre vie refuteroit vos raisons, vostre conduite en seroit plustost cruë que vos paroles.

Mais tout cela n’est encor rien, ce ne sont que des fleurs à comparaison de ce qu’il dit dans les pages 245. 246. Car apres avoir destruit la vraye Devotion en tout ce qu’elle a d’exterieur & qui regarde le corps, il l’aneantit d’un seul coup en tout ce qu’elle a d’interieur & qui regarde l’esprit : Pour cela il fait un Chapitre exprez & qui contient plusieurs pages, qui porte pour titre, Qu’en ce qui regarde le Culte & l’Amour de Dieu, les devoirs de la devotion sont aisez & naturels, & (P. 8) là sur un fondement solide & de foy il establit des heresies & des abominations estranges, On ne le croiroit pas si l’on ne lisoit ses mêmes paroles, & quand on les lira on aura de la peine à les croire, & moy même ne le croirois pas s’il n’en avoit fait le Chapitre tout entier, en montrant quel estoit son dessein par le titre qu’il luy donne. Voicy donc le fondement qu’il pose d’abord & qui est veritable & de foy parce que Jesus-Christ l’a dit ; Toutes les actions commandées (dit le Pere le Moine) regardent ou le culte & l’amour de Dieu, ou l’amour & le soulagement du prochain. La loy & les Prophetes, la Grace & les Evangiles sont en abbregé & par extrait en ces deux articles. Il n’est point necessaire (notez) d’aller chercher la saincteté dans les forests & dans les cavernes, à la pointe des rochers & dans le fonds des precipices, elle n’est que dans l’observation de ces deux articles, & pourveu qu’on y soit fidelle il n’importe que ce soit au desert ou dans le monde ; que ce soit sous un cilice ou dans la pourpre. Voila son fondement qui est veritable en foy : sur lequel pourtant quelque critique, penetrant dans son esprit, & jugeant de son cœur par ses discours pourroit dire : Adieu le Monachisme & l’estat de Penitence, puis qu’on peut estre aussi bien saint & autant saint dans les voluptés & les delices, que dans les deserts & sous les cilices, puis que selon le Pere le Moine on y peut aussi bien aimer Dieu & autant aimer Dieu ; Que saint Jean donc est peu loüable d’avoir tant frequenté les Deserts ; que les Chartreux & les Capucins sont imprudens, il n’y a parmy les Religieux que les Jesuites de sages qui sans mal traitter leurs corps par la mortification sont incessamment dans les Cours des Grands, dans le grand Monde & dans toute sorte de trafic & de commerce, jusqu’au Musc & l’Ambre gris, sans que pour cela ils soient divertis du chemin de la saincteté, pouvant eslever leur cœur & aimer Dieu par dessus toutes choses, pendant qu’ils s’employeront à donner des regles à une Dame sur l’ajustement de son fard & de ses mouches. Mais ce n’est pas là le poinct. Voicy les heresies & les blasphemes qu’il tire en deux lignes d’un si Saint principe. Car parlant de cét amour qui fait les Saints ; l’observation, dit-il, page 246. n’en peut estre difficile, parce qu’elle est naturele, & qu’il ne faut que de l’instinct. Quoy cét amour de Dieu qui fait la Sainteté est naturel ? Quoy cét amour de Dieu par dessus toutes choses, qui détache le cœur de la creature, & l’attache au Createur est naturel ? Quoy pour aymer Dieu de tout son cœur, de toute son ame, & de toutes ses forces, de cét amour qui fait Saint, il ne faudra que l’instinct parce qu’il est naturel ? Quoy pour laver son ame de toute sorte de crimes, & la rendre digne de Dieu, il ne faudra que l’instinct, parce que l’acte de contrition qui est acte d’amour de Dieu par dessus toutes choses, & qui en cela justifie, est naturel ? Que deviendra donc cette vertu Theologale que S. Paul dit demeurer même dans le Ciel, si cét amour qui porte si certainement & si infailliblement à la Saincteté, qu’il ne faut (P. 9) faut point l’aller chercher dans les deserts, ny sous les cilices, est naturel, & qu’il ne faille que l’instinct pour le pratiquer ? P. De Lingendes, c’est icy que j’atteste vostre conscience, puis que je lis vostre nom à la teste de ce malheureux & funeste Livre ; y a-t’il jamais de Pelagianisme pareil à celuy-cy ? Pelage n’estoit-il pas plus Catholique que le P. le Moine, puis qu’outre la nature & l’instinct, cét Heresiarque confessoit les graces de la Loy & de l’Evangile pour apprendre aux Chrestiens, & pour les porter à aymer Dieu de cét amour qui fait la Sainteté, au lieu que le P. le Moine également ennemy de l’Evangile & de la Loy ne veut que la nature & l’instinct, qui sont des choses en quoy le Chrestien n’est pas plus avantagé que le Payen ? Mais des oreilles Chrestiennes peuvent-elles entendre ce blaspheme sans horreur ? En vain donc Jesus-Christ est mort ; en vain il a souffert tant d’opprobres & tant de peines, nous ne luy avons donc point d’obligation, & sa Croix nous doit estre à scandale aussi bien qu’aux Juifs, & à folie comme aux Gentils, puisque pour estre Saint (suivant la Theologie du P. le Moine), il ne faut qu’aymer Dieu, & que cét amour est naturel, & n’a besoin que de l’instinct pour estre pratiqué. Prenez la peine de lire la suite de ses erreurs & de ses blasphemes dans la suitte du Chapitre, où pour montrer que cét amour & ce culte de Dieu qui fait la Sainteté est naturel, & qu’il ne faut que l’instinct pour le pratiquer, il se sert de la comparaison de l’honneur qu’on rend aux Princes, aux Magistrats, aux Ssaisavans & aux Artisans de reputation ; tirant de là cette abominable, heretique & blasphematoire consequence. Sera-t’il moins naturel, dit-il, & plus difficile de rendre du culte au Createur des Cieux & des Elemens, au Juge des Princes & des Magistrats, au principe des vertus & des sciences ? En la page 251. c. 7. il dit la même chose de l’amour du prochain, qui contribuë à la Sainteté, le mettant naturel & dans l’instinct aussi bien que l’amour de Dieu.

Je vous rapporterois, Mon R. P. , plusieurs autres endroits si je ne me prometrois que vous prendrez la peine de vous en instruire par vos propres yeux. Comme en la page 263. où il dit, que les abstinences commandées ne vont pas même aux choses qui ne sont que commodes & qui ne servent qu’à la douceur & aux aises de la vie, contre les preceptes de l’Evangile qui commandent la mortification & la pratique de toute l’Eglise, qui entend que nous macerions nostre chair.

En la page 264. Il n’y a point (dit-il) de commandement qui defende les plaisirs où il n’entre point de soüilleure, les voluptez qui n’ont pas besoin de secret, qui ne font point rougir ceux qui les prennent. Ainsi tant de divertissemens dangereux, & tant de libertés prophanes que la coustume tolere, & que le P. le Moine sanctifie passent pour vertus dans sa nouvelle Theologie. Ainsi en la page 265. Il y a bien des voluptez (dit-il) dont il est necessaire de s’abstenir, mais ce sont les voluptez qui fuyent le jour & les tesmoins, qui n’osent dire leur nom, (P. 10) qui craignent de se montrer en public : De maniere que toutes les voluptés de la bouche, tous ces excez de Festins, de Bals & de Comedie, qui au lieu de se cacher, font gloire de paroistre & de se montrer, sont des vertus Chrestiennes, & des exercices edifians de la Devotion aisée du P. le Moine. En effet il a raison de la nommer aisée, car il n’y a rien de plus aisé que de suivre l’inclination d’une nature corrompuë, & donner à la concupiscence des sens, & de la chair, ce qu’elle desire. Tout cela paroist encore manifestement en la même page, où il tolere toute sorte d’excez dans les bastimens, les meubles & les festins, pourveu que cela ne soit point de rapine. Voicy ses magnifiques paroles. Qui croira qu’il n’y a de belles maisons que celles que la tyrannie & la violence ont basties de la solitude & des ruines des Provinces ? Qui croira qu’il n’y ait de beaux meubles que ceux qui sont humides des larmes de la veuve, qui sont teints du sang de l’orphelin ? Qu’il n’y ait d’agreables festins que ceux qui se font de la moüelle & de la substance du peuple ? Qui croira qu’il ne se puisse faire un bon conte si la mesdisance & l’impieté n’y sont meslées ? Que la volupté ne puisse plaire si elle ne noircit ? Qu’elle ne puisse estre divertissante si elle n’est honteuse ? Les Saintes & Chrestiennes maximes ! Ainsi un Marchand par exemple qui n’aura point ruiné les Provinces, qui n’aura jamais eu de part dans les Partis qui succent le sang des Orphelins, & font pleurer les Veuves, mais qui se sera enrichy, ou par le change, ou par un trafic même legitime, pourra sans scrupule de conscience bastir des Palais de Prince faire profusion de vanité en meubles, & de gourmandise en festins ; Voila certes une fort belle & fort agreable Theologie. Je n’en diray pas davantage, j’avois crû jusqu’à cette heure apres S. Leon, Que la source de toutes nos actions estoient, ou la charité, ou la cupidité ; Que dans la Charité qui est l’amour de Dieu tout y estoit bon, & que dans la concupiscence qui est l’amour de la creature tout y estoit mauvais : mais je voy bien maintenant que ce grand Saint & ce grand Pape n’y entendoit rien. Le P. le Moine a bien une autre Theologie : car il ne veut point qu’il y ait de Charité surnaturelle & de vertu Theologale. C’est la concupiscence qui Santifie, & il n’y a point de volupté qui ne soit à embrasser, & qui ne puisse plaire, pourveu qu’elle ne noircisse pas, & qu’elle ne soit point honteuse.

Je finis par ce qu’il dit en la page 282. où il forme un Chapitre entier, qui porte pour titre, Que l’austerité n’est point necessaire : & suivant ce beau & Evangelique dessein, il dit en la page 283. Qu’il n’est point necessaire d’estre le Persecuteur & le Tyran de sa chair, d’estre le Comite & le Bourreau de ses sens. Ainsi S. Paul avoit grand tort de chastier son corps ; Ainsi Job n’estoit pas sage de faire un accord avec ses yeux, afin de ne voir pas les beautés qu’il ne pouvoit pas legitimement souhaitter. Ainsi S. Jean sortant du desert estoit un extravagant, & S. Pierre apres luy de commencer leurs Predications par la Penitence.

(P. 11)

Y a-t’il des maximes qui enseignent le libertinage si celles-là ne l’enseignent ? Et que disoient autre chose les Impies & les Athées dans le Chapitre 2. de la Sagesse. Venez donc & jouyssons des biens qui se presentent, & usons des plaisirs de la creature pendant nostre jeunesse : Remplissons-nous de vin & nous chargeons de parfums, & gardons nous bien de laisser escouler le temps, sans cueillir toutes les fleurs de ses plaisirs : Couronnons-nous de roses avant qu’elles viennent à se flestrir ; qu’il n’y ait point de prairie qui ne porte des marques de nostre volupté ; Que personne de nous ne se dispense de prendre sa part dans ces delices, & que par tout nous laissions des marques de nostre joye. Ne semble t’il pas que c’est de là que le Pere le Moine a tiré cette belle & chaste maxime qu’il a abregée sous ces excellentes paroles, qu’il n’est point necessaire d’estre le Persecuteur & le Tyran de sa chair, d’estre le Comite & le Bourreau de ses sens, tout ce qu’il a oublié, a été d’adjouter ces termes qui suivent dans l’Escriture, mais qu’il a voulu laisser au Lecteur à inferer, quoniam hæc est pars nostra & hæc est sors : afin qu’on ne luy reprochast pas qu’il enseignoit ouvertement l’impieté, & parloit en Athée, pendant qu’il faisoit semblant d’enseigner la Devotion, & d’en oster toutes les espines en ne luy laissant que les roses.

Voila, Mon R. P. quelque eschantillon des excez où cét Auteur, que je puis nommer indevot sans l’offencer & sans faire un jugement temeraire, s’est emporté en voulant flatter les personnes vaines & mondaines, & leur faire une devotion toute confite dans les voluptés, dans les delices & dans les plaisirs ; Voila quelque eschantillon des injures qu’il a faites à Jesus-Christ, en aneantissant le fruict de sa Croix ; Voila à quelle extremité l’a porté son aveuglement, de former une Religion d’Epicure, afin de plaire aux Epicuriens & aux Epicuriennes, en leur persuadant ce qui est tres-aisé, que le luxe, le fard, les mouches, le bal, les festins, les voluptés, & la devotion sainte & Chrestienne, s’accordent fort bien ensemble. Mais c’est à vous, Mon Pere à faire reparer cette injure faite à Jesus-Christ, & dont l’affront retombe sur vostre Compagnie, & luy met une telle tache sur le front, que je ne ssaisay pas si elle la pourra jamais bien laver. C’est à vous à pourvoir à l’edification du public, & à faire lever le scandale que ce Livre a causé & cause encore tous les jours, où vous entrez de part avec le P. le Moine, parce qu’il est imprimé avec vostre permission. Et c’est à quoy je vous conjure par l’amour Souverain que vous devez au Dieu qui vous a creé ; par l’obligation que vous avez à Jesus-Christ qui vous a racheté ; par les fruits de son Sang & de ses merites dans lesquels vous esperez ; par l’interest que vous devez prendre à la gloire de Dieu dans le salut du prochain ; par la part avantageuse que vous avez dans la gloire de vostre Societé, & l’honneur particulier de vostre personne. Apres tout si vous ne le faites, ne doutez pas que celuy qui des pierres peut susciter (P. 12) des enfans à Abraham, & qui dans cette occasion est si sensiblement outragé par ceux qui sont plus obligez de le reconnoistre ; n’arme des mains & des langues pour sa deffense : Que le Sang de Jesus-Christ si outrageusement mesprisé n’eschaufe des cœurs & des plumes pour vanger une si grande injure faite à l’Eglise Catholique, & que je ssaisay avoir déja servy de sujet aux railleries de ses ennemis. Ne doutez point qu’il ne se trouve des personnes assez zelées pour la gloire de Dieu & le salut du prochain, pour faire à vostre Confusion, & à la honte de toute vostre Compagnie, ce que vous aurez negligé. Mais j’ay trop bonne opinion de vostre pieté envers Dieu, & de vostre détachement envers les creatures, pour revoquer en doute que vous ne mettiez la main comme il faut à une action si sainte & si necessaire ; & que prenant l’advis que je vous en donne pour un tesmoignage certain de mon affection en vostre endroit, vous ne me donniez la part que je vous demande en vos saintes prieres, & ne me croyiez plus que jamais,

 

Mon R. Pere,

 

Vostre tres-humble & tres-obéissant serviteur

In illo qui est omnium salus, I. D.

Ce 28 Oct. 1652.