P 11 : 1654. Arnauld, Réponse à la lettre (5)

 

20 mars 1654. ARNAULD Antoine, Réponse à la Lettre d’une Personne de Condition touchant les règles de la conduite des Saints Pères dans la composition de leurs ouvrages, pour la défense des vérités combattues ou de l’innocence calomniée

ARNAULD Antoine, Réponse à la Lettre d’une Personne de Condition touchant les règles de la conduite des Saints Pères dans la composition de leurs ouvrages, pour la défense des vérités combattues ou de l’innocence calomniée, 20 mars 1654, 104 p. in-8°. Texte souvent relié à la suite des Enluminures de Sacy ; voir Provinciales, éd. Cognet, p. 196. Voir la notice de Œuvres, XXVII, p. XVIII sq. Les Enluminures en sont l'occasion ; parues en janvier 1654, elles ont eu une seconde édition en février. Hermant, Histoire manuscrite du XVIIe siècle, ch. XXIII, dit que des personnes amies de Port-Royal « trouvèrent mauvais qu'on eût employé la raillerie pour réfuter l'Almanach jésuitique » : p. XVIII. Arnauld compose cette réponse pour apaiser leurs scrupules; mais on ne sait qui est la personne à laquelle il s'adresse. L'ouvrage est attribué à Arnauld par le Catalogue des Écrits dressé par le P. Desmares, et par l'abbé Goujet dans les nouvelles éditions du Moreri : p. XIX. Le rapport avec la XIe Provinciale est indiqué p. XIX.

Ce texte est disponible sur le site Overnia de la Bibliothèque du Patrimoine de Clermont-Auvergne Métropole.

DUCHÊNE Roger, "Rire avec Pascal", in Méthodes chez Pascal, Paris, Presses Universitaires de France, p. 253-265, donne le résumé des arguments d'Arnauld.

DELASSAULT Geneviève, Lemaistre de Saci et son temps, p. 66.

Les Provinciales, éd. Cognet, p. 196.

SAINTE-BEUVE, Port-Royal, II, XVII, t. 2, éd. Leroy, Pléiade, p. 772 sq.

REGUIG-NAYA Delphine, Le corps des idées: pensées et poétiques du langage dans l'augustinisme du second Port-Royal, p. 446 sq.

JOUSLIN Olivier, « Rien ne nous plaît que le combat ». La campagne des Provinciales de Pascal. Étude d’un dialogue polémique, I, Clermont-Ferrand, Presses Universitaires Blaise Pascal, 2007, 2 vol.

 

REPONSE A LA

LETTRE

D’UNE

Personne de condition :

 

Touchant les règles de la conduite des Saints Pères dans la composition de leurs ouvrages, pour la défense des Veritez combattuës, ou de l’Innocence calomniée.

 

§. I. DU RESPECT,

Qu’on doit avoir pour la conduite des Pères dans la composition de leurs ouvrages.

Monsieur,

Encore que je n’eusse pas besoin de la Lettre, que vous m’avez fait l’honneur de m’écrire, pour apprendre le respect et la vénération que Dieu vous a donnée pour tout ce qui le regarde ; puis que les paroles sont inutiles lorsque les actions parlent, comme a dit un Saint, je vous avoue néanmoins, que j’y ay remarqué avec une satisfaction particulière cette alliance vraiment chrétienne, du zèle sincère de votre cœur avec la parfaite modération de votre esprit. Car comme j’y vois d’une part cette ardeur de Foi et de piété, avec laquelle vous aimez toutes les vérités de l’Église, qui autrefois étaient chères, comme la prunelle de l’œil, non seulement à ses Ministres et aux Dispensateurs de ses mystères, mais encore aux moindres de ses enfants, qui prenaient part à tous les intérêts de cette divine mère : je vois de l’autre la grande circonspection et l’extrême retenue, avec laquelle vous souhaiteriez que l’on pût soutenir contre la fausseté et la calomnie les choses les plus saintes, et les personnes les plus innocentes.

Mais je suis bien aise de voir en même temps, que vous défiant de votre propre esprit dans le discernement d’une chose, qui doit être réglée par l’Esprit de Dieu, et par les actions et les paroles de ces hommes divins, qui en ont été remplis, vous soyez touché du desir si loüable de sçavoir[1], quelle a été la conduite des Saints Pères dans la composition des ouvrages qu’ils ont faits pour la défense des vérités de l’Église. Car comme la science enfle sans la charité, selon S. Paul, aussi la charité même s’égare sans la science, selon S. Bernard. C’est pourquoi, afin de juger d’une chose si divine, non selon les apparences, mais selon la vérité et la justice, comme l’Évangile nous le commande : je tâcherai de vous représenter ici, puis que vous témoigner le désirer, le peu que j’ay pu remarquer de la conduite de ces grands Saints, qui ayant soutenu la cause de Dieu avec des armes de Dieu, comme parle S. Paul, ont été les disciples des Apôtres qui les avoient devancez, et seront jusques à la fin du monde les maitres de tous les vrais Ministres de Jésus-Christ qui les doivent suivre.

Mais avant qu’entrer en discours sur le sujet du petit écrit nouveau intitulé : Les Enluminures, etc. et de quelques autres livres, qu’on a composés et publiés sur la matière de la grâce, je me crois obligé de protester ici devant Dieu, et devant tous ceux qui daigneront lire cette Lettre, que je n’ai composé aucun de ces livres et de ces écrits (ce que vous savez comme moi, Monsieur, mais vos amis peuvent l’ignorer) et qu’ainsi ce que je dirai sur ce sujet ne doit pas être soupçonné d’amour propre, mais attribué au seul amour de la vérité, qui est Catholique et Universelle : qui n’est point à nous, mais à Dieu ; et qui ne dépend point de nos pensées, quand on la recherche dans la Tradition, qui en est le vrai trésor : mais de ce que les Saints Pères ont écrit et pratiqué : ce qui ne se tire que de leurs propres ouvrages ; et doit être considé ré comme venant seulement d’eux, et non de celui qui le rapporte. Car lorsqu’on voit couler ces eaux vives, on ne doit point considérer le canal, par où elles passent : mais la source, d’où elles viennent, selon l’expression de S. Hierôme.

§. II DES CONTENTIONS,

Qui naissent dans l’Église, et du bien que Dieu en tire.

Je reconnais avec vous, Monsieur, que la diversité des sentiments, qui partagent aujourd’hui les théologiens catholiques est un juste sujet de douleur pour toutes les personnes de piété. Les Pères de l’Église primitive[2] ont été autrefois affligés de voir, que peu de temps après les Apôtres la vérité de la Religion Chrétienne était obscurcie, et son unité déchirée par la diversité des Sectes et des Hérésies ; et que cette guerre formée dans le sein du Christianisme même portait les idolâtres à prendre cette Religion toute divine pour une Secte de Philosophie humaine, qui n’avait rien de fixe ni de solide, et pour une multiplicité d’opinions et d’erreurs, qui se combattaient et se ruinaient elles-mêmes. Mais si Dieu a tiré sa gloire d’un si grand scandale, et s’il a conservé entière et incorruptible la Foi de ses Apôtres et de ses Saints parmi toute la corruption des faux Chrétiens et des Hérétiques, qui déshonoraient la Foi Chrétienne, nous ne devons pas nous abattre, et demeurer sans consolation non plus que ces grands serviteurs de Dieu, lorsque nous voyons, quoiqu’avec un extrême déplaisir, que la vérité Catholique trouve dans le sein de l’Église même des adversaires qui la combattent.

Car nous apprenons de ces Pères[3], et entre autres de S. Augustin, que la providence éternelle tire un grand bien de ce mal, et que la sagesse divine a jugé devoir plutôt tirer du bien des maux, que d’empêcher tous les maux : parce que c’est l’opposition du mal au bien qui fait éclater le bien davantage : c’est l’opposition des ténèbres à la lumière, qui fait chérir et admirer davantage la lumière : c’est l’opposition des vices à la vertu, qui fait honorer et louer davantage la vertu : Et enfin c’est l’opposition de l’erreur à la Vérité, et des nouvelles opinions à la Tradition ancienne de l’Église, qui fait rechercher davantage la Vérité, et éclaircir la Tradition.

Voilà, Monsieur, les deux biens, qui naissent de ce mal, selon les Pères. Les Hérésies mêmes, dit S. Augustin[4], servent beaucoup à l’Église, parce qu’elles donnent sujet aux Catholiques charnels de rechercher la vérité, et aux spirituels de la découvrir. Ainsi ces contestations excitent la curiosité de ceux, qui ont d’eux-mêmes assez de froideur pour les choses saintes[5] ; et l’engagement de ces disputes oblige les serviteurs de Dieu à parler de ces mystères. Les uns demeureraient sourds à la voix des saints Docteurs s’ils n’étaient excités par le bruit de ces contestations à prester l’oreille à ce qu’ils entendent. Et les autres demeureraient muets, s’ils n’étaient animés par l’opposition de l’erreur à élever leur voix pour la défense de la vérité.

Car c’est une maxime constante, et une pratique universelle de tous les Saints Pères, qu’ils n’ont jamais cru devoir écrire d’eux-mêmes sur les matières de la Foi et de la science ecclésiastique, sans y être engagés par quelque événement de la providence, et quelque devoir de la charité. Et si les Théologiens veulent suivre leur esprit et leur conduite, qui est notre Loi et notre modèle, ils doivent révérer et adorer les vérités divines, comme Dieu même, dans un silence respectueux, jusqu’à ce qu’il les oblige à le rompre, par les rencontres qu’il leur en fait naitre, soit par les prières que leur en font ses serviteurs, qui désirent d’être instruits et éclaircis de leurs doutes, soit par les contestations et les combats, qui s’élèvent contre la pureté de la Doctrine des Pères touchant la Foi, ou la sainteté de leur conduite touchant les mœurs et la discipline.

§. III. DE QUELLE SORTE

On peut écrire des Vérités Ecclésiastiques, lorsqu’elles sont contestées.

Quant à ce que vous dites, Monsieur, qu’il est bien fâcheux de voir, que des mystères aussi importants, qu’est celui de la Grâce de Jésus-Christ, soient traités contentieusement, permettez-moi de vous dire, qu’il est bien fâcheux, que ces contentions s’émeuvent : mais quand elles sont émues, et qu’on publie des écrits, qui déshonorent les vérités chrétiennes et la Tradition ecclésiastique, il n’est point fâcheux, ce me semble, qu’en répondant à ces écrits, on traite de ces mystères d’un style contentieux, puis qu’on s’y trouve engagé par une nécessité inévitable ; et que c’est la conduite de tous les SS. Pères, qui ont traité de la même sorte les plus grands mystères de notre Religion : qui ont enrichi les Archives de l’Église de ces sortes d’ouvrages polémiques et contentieux, qu’elle a reçus avec grand respect et qui sont presque tous les plus nobles efforts de ces grands esprits, et les chefs-d’œuvre de leur zèle et de leur science.

Ces Pères, Monsieur, dont vous recherchez les sentiments, ont été ennemis de toutes querelles et de toutes guerres : mais ils n’ont pas laissé de les soutenir avec courage pour la défense de la vérité contre ceux qui l’ont blessée, soit Hérétiques, soit Catholiques. Ils ont fait la guerre avec un esprit de paix[6] : mais ils ont préféré une guerre Sainte, où la vérité est défendue, à une paix humaine et civile, où elle demeure opprimée. Et nous devons demander à Dieu, qu’il donne cet esprit de paix et de magnanimité qu’ont eu les Pères, à ceux qu’il a suscitez pour soutenir la pureté de sa Grace. On ne doit jamais aimer les contentions dit S. Augustin[7] ; mais elles ne laissent pas pourtant quelquefois, ou de naitre de la charité, ou d’éprouver la charité. Car est-il facile de trouver quelqu’un, qui veuille bien être repris ; et où est le sage dont il est dit que lorsque vous le reprenez il vous aime ? Cependant cette considération nous doit-elle empêcher de reprendre notre frère, lorsqu’il s’engage dans quelque égarement périlleux ?

Après avoir vu, Monsieur, que ces Saint Docteurs ont traité contentieusement les points de la Foi, ce que personne ne peut révoquer en doute : voyons, suivant votre lettre, quelle a été leur manière d’écrire dans ces ouvrages de contention.

§. IV. QUESTION. I.

Touchant la raillerie. Qu’il y en a des exemples dans l’Écriture.

La dernière des questions, que vous y proposez sur ce sujet, savoir, si ces anciens Auteurs Ecclésiastiques en traitant des matières aussi importantes, que sont celles qui regardent les mystères de la Foi, ont employé pour sa défense quelques railleries, me semble devoir être traitée la première, parce que vous y marquez vous mêmes, que c’est ce nouvel écrit intitulé les Enluminures, qui a réveillé vos doutes, et vous a porté à proposer les autres questions.

Sur quoi je vous dirai, Monsieur, qu’il n’est nullement étrange, qu’un homme pieux comme vous, ait eu de la peine à croire, ainsi que vous le témoignez, que les anciens Pères aient usé de raillerie dans les défenses des vérités de la Foi. Car vous saviez, que c’ont été les hommes du monde les plus sérieux et les plus graves ; et qu’ils ont tâché de retracer dans leur vie celle de Jésus-Christ figurée dans l’Évangile, où l’on voit partout une gravité merveilleuse dans ses actions et dans ses paroles. Ces Pères mêmes[8], comme vous le rapportez, ont marqué de plus, qu’il est bien écrit qu’il a pleuré : mais qu’il n’est point écrit qu’il ait jamais ri. Ces raisons vous font conclure, qu’il est hors d’apparence de croire, que ces disciples de Jésus-Christ et ces Docteurs de l’Église n’aient pas été toujours sérieux dans leurs ouvrages.

Mais on peut considérer, Monsieur, que Jésus-Christ a plutôt fait dans l’Évangile, la fonction de Docteur et de Prédicateur de la Justice, que celle d’écrivain et de défenseur de la vérité contre ceux qui la combattent, puis que les anciens Pères ont marqué particulièrement, qu’il n’a jamais rien écrit. De sorte, que c’est dans la Tradition de son Église qu’on doit rechercher la conduite de son esprit en ce point de discipline comme en quelques autres, quoique Saint Basile et S. Augustin témoignent, comme on le verra ci-après, qu’il n’a pas été éloigné d’établir par son propre exemple la pratique qu’ont suivie les Pères de son Église.

Ainsi, Monsieur, il a condamné les fausses joies du corps et de la sensualité, et les ris de dissolution et de débauche, dans la vanité et l’impureté desquels il témoigne que les riches du monde se répandent par le dérèglement de leur cœur, et par l’intempérance de leurs mœurs. Mais il n’a pas condamné les joies de l’esprit, et les ris de jugement et de raison, lesquels au contraire le Saint Esprit semble approuver dans l’Écriture lors qu’il dit[9], qu’il y a un temps de pleurer, et un temps de rire, et lesquels nous voyons avoir été seulement modérés, mais non pas rejetés absolument par les Saints, comme on le pourrait vérifier par plusieurs exemples. Il a condamné les ris des fous et les bouffonneries déréglées dont parle Saint Paul[10], qui ne viennent que de légèreté, d’indiscrétion, et de vanité. Mais il n’a pas condamné les ris des Sages et des vertueux, qui viennent de la lumière de la prudence, et du discernement de l’esprit : qui se rit et se moque aussi légitimement des choses vaines et ridicules, comme il est touché d’indignation pour les méchantes et les criminelles Rideam vanitatem, an exprobrem cæcitatem ? dit Tertullien[11].

Le Prophète Jérémie écrit[12] : Ses œuvres sont vaines et dignes d’être raillées et moquées. Et dans cette fameuse épreuve de l’impuissance des faux Dieux adorez par Achab Roy d’Israël, et de la puissance du vrai Dieu adoré par le Roy de Juda, et soutenue par Elie contre tous les faux Prophètes : lorsque ce Saint Prophète vit, qu’ils avoient invoqué leur Baal depuis le matin jusques à midi, et que Baal n’était point venu, pour faire tomber le feu de Ciel sur le Sacrifice dressé sur l’autel, il commença, dit l’Écriture à les railler et à les jouer, en leur disant[13] : Criez plus haut. Car peut-être que ce Dieu ne vous entend pas à cause qu’il parle à d’autres, ou qu’il est dans une hostellerie, ou en chemin, ou qu’il dort et ne peut être réveillé que par un grand bruit. Illudebat illis Elias dicens : Clamate voce majore. Deus enim est et forsitan loquitur : aut est in diversorio, aut in itinere, aut certè dormit, ut excitetur. Le Prophète Daniel[14] se rit et se moque devant le Roy d’un artifice grossier, dont lui et ses peuples avoient été trompés jusques alors. Et risit Daniel, et tenuit Regem ne ingrederetur intro : au rapport de l’Écriture.

C’est la Sagesse de Dieu même qui est le premier modèle de ces ris des Prophètes et des Saints. Car nous voyons dans la Genèse que Dieu, voulant faire voir à Adam et à Ève, combien leur prétention d’être comme des Dieux, ou comme Dieu, avait été vaine, dit d’eux en les chassant du Paradis : Voilà l’homme qui est devenu comme l’un de nous. Ce qui était un reproche piquant, dit Saint Chrysostome[15], dont Dieu voulait percer profondément les violateurs de son ordonnance. C’est une ironie, dit le même Père[16], et après lui les Interprètes Hébreux[17]. C’est une ironie sanglante et sensible, écrit Rupert[18], telle que sont celles dont use Dieu dans les Écritures. Car en quel état était Adam ? Mort dans l’âme, sujet à mourir dans le corps ; et ayant besoin de vivres et de vêtement. Ce n’était donc pas selon la vérité, mais par ironie qu’on le disait semblable à Dieu. Et pourquoi devait-il être raillé par cette ironie ? Pour lui faire sentir, avec combien de folie et de vanité il avait ajouté foi aux trompeuses promesses du diable. Et on le lui faisait sentir plus vivement par cette expression ironique et affirmative, que l’on n’eût fait par une sérieuse et négative. Ce qui est confirmé par Hugues de S. Victor[19], qui dit : que cette ironie était due à sa sotte crédulité : et que cette espèce de raillerie est quelquefois une action de justice, comme ici, lorsque celui, envers lequel on en use, l’a méritée.

Cette même Sagesse divine déclare[20] : qu’elle usera de moquerie et d’insulte dans la perte des méchants. In interitu vestro ridebo et subsannabo. Elle inspire aux justes d’en user de même. Ils riront et se moqueront, super eum ridebunt : dit le Saint Esprit[21], en voyant la vengeance divine tomber sur le fou, qui n’a pas mis sa confiance au Seigneur. Saint Basile[22] remarque : que Jésus-Christ voulant représenter la folie du riche, qui ne pense qu’à amasser des richesses, et accroitre ses greniers, ne lui parle qu’en l’appelant fou : Et cette moquerie, dit ce Père, lui est plus sensible que le châtiment. Et Saint Augustin dit[23] : Que lorsque Saint Paul, ayant dit au grand Prêtre : Dieu vous frappera, muraille blanchie, répondit pour s’excuser, qu’il ne savait pas que celui qu’il avait traité si injurieusement fût le grand Prêtre, il n’employa cette excuse que pour se moquer et se rire d’eux : sachant fort bien, dit Saint Augustin, que ce Pontife tenait la place du grand Prêtre dans cette Assemblée : mais le regardant comme déchu de sa dignité, et éludant par cette moquerie le mépris qu’il faisait de sa puissance, et couvrant sa hardiesse à lui reprocher hautement son injustice.

§. V. QUE LES SS. PÈRES.

Se sont servis quelquefois de la raillerie.

Ce principe ; que vous voyez, Monsieur être établi sur les Écritures Saintes, a porté les Saints Pères à mêler avec adresse des rencontres agréables, et qui font rire, avec les raisons les plus fortes et les discours les plus ecclésiastiques. Ce qu’ils ont fait quelquefois dans leurs lettres, comme on en voit de très ingénieuses et de très plaisantes dans celles de Saint Paulin[24], lesquelles d’ailleurs sont des plus dévotes de l’Antiquité, et dont Saint Augustin dit[25], qu’elles sont toutes coulantes de lait et de miel, et toutes riches des liens de son âme, qui étaient des dons de Dieu les plus excellents.

S. Hierôme est celui de tous les Pères, qui en a le plus usé dans ses lettres, quoiqu’il fût si austère et si pénitent. Si vous lisez, Monsieur, sa lettre 99. vous verrez, comme il raille agréablement un Grammairien fort vain, et qui faisait l’agréable et l’Orateur, et qu’il lui conseille charitablement, de cacher la plus remarquable partie de son visage, et de demeurer dans le silence, s’il voulait passer pour beau et pour éloquent. Si vous lisez la 101. à S. Pammaque de la manière la plus excellente de traduire, vous verrez, comme il se joue de ceux qui se glorifiaient de leur insuffisance, comme si, dit-il, les diserts et les éloquents eussent été tous des voleurs, et des hommes coupables de divers crimes. Si vous lisez sa lettre 84. à Magne Orateur de Rome, qui poussé par Ruffin ennemi du Saint, l’avait repris de ce qu’il citait les auteurs païens dans ses livres, vous verrez, qu’après s’être justifié sur ce point, il le prie de conseiller à celui qui l’avait porté à lui écrire, c’est à dire à Ruffin, que le Saint savait être fort ignorant dans les belles lettres, et peu versé dans la lecture des auteurs profanes, que n’ayant point de dents, il ne portât point envie à ceux qui en avoient et qui mangeaient, et que n’ayant que les yeux d’une taupe, il ne méprisât pas les yeux des chèvres. Si vous lisez la 83. à Océan et plusieurs autres, vous en trouverez encore de très agréables.

Saint Augustin, dont la gravité et la charité toute apostolique ont éclaté avec éminence entre tous les Pères, n’a pu néanmoins instruire des Religieux de son temps, qui faisaient une particulière profession de vertu, sur ce qu’ils aimaient trop l’oisiveté, et haïssaient le travail des mains, et sur ce qu’ils affectaient d’avoir de fort longs cheveux, sans faire paraître la lumière de son merveilleux génie dans les railleries spirituelles et nobles, avec lesquelles il confond leur paresse déguisée sous le faux lustre d’une vaine contemplation, et d’une absolue remise à la providence de Dieu, qui nourrit les oiseaux de la campagne. Faut-il qu’ils soient dans un tel repos, dit-il[26], et dans une telle inaction, qu’ils ne veuillent pas même souffrir, que des barbiers agissent pour leur couper leurs cheveux ? Où est ce qu’imitant, comme ils le publient, les oiseaux de l’Évangile, qui ne travaillent point pour vivre, ils craignent d’être déplumez, et de perdre leurs cheveux comme des plumes qui aident à voler ? Ils disent[27] qu’ils suivent l’exemple de ces oiseaux, en se tenant dans leur solitude pour prier. Mais où ont-ils appris, que les hommes doivent ??? les oiseaux de la campagne, comme ils veulent que les hommes les servent en les nourrissant ? Ne voit-on pas au contraire que les oiseaux vont chercher de quoi vivre partout où ils peuvent ?

Nous voyons aussi, que S. Bernard, quoi que si religieux et si sérieux, ayant une beauté d’esprit admirable, non seulement use de quelque railleries, mais ce qui est bien plus extraordinaire, se sert même des termes de l’Écriture pour les exprimer : comme lorsque pour détourner le Pape Eugene de se rendre juge des procès qui étaient en grand nombre dans sa Cour, il ici dit[28] : Dies diei eructat lites, et nox nocti indicat malitiam. Et que parlant de l’élection du même Eugene son Religieux, à ceux qui l’avoient élevé au Souverain Pontificat, il dit élégamment[29] : Quasi descenderet de Jérusalem, et non magis ascenderet de Jericho, sic incidit in latrones. Ce qu’il ne disait pas sérieusement, honorant trop les Cardinaux de l’Église Romaine pour en parler de cette sorte, principalement dans cette action très-sainte qu’ils avoient faite : mais usant de cette élégante raillerie pour leur marquer, qu’ils lui avoient volé son repos, et dérobé la tranquillité de son âme, dont il jouissait dans son Monastère.

Les Pères n’en ont pas seulement usé dans leurs lettres particulières et autres écrits semblables : mais dans des ouvrages publics, où ils défendaient les vérités de l’Église. Ces grands hommes, qui ont éclaté entre les plus sublimes Orateurs du monde, et que Dieu tirait presque tous de la profession des belles lettres et des exercices de l’Éloquence, pour les opposer aux Philosophes et aux Orateurs païens, qui publiaient, que la Religion Chrétienne n’était que pour les idiots et pour les stupides, avoient appris des maitres de l’art de parler, et des plus sages Romains, que les plus grands excès sont quelquefois mieux détruits par des paroles agréables, et qui font rire les plus sérieux et les plus graves, que par les plus fortes exagérations.

Ridiculum acri[30]

Fortius et melius magnas plerumq ; secat res.

Ce que Saint Basile a remarqué très élégamment, lors qu’il a défendu la divinité du Saint Esprit contre ceux qui l’attaquaient[31]. Les choses qu’ils allèguent, dit-il, sont si absurdes et si ridicules, que nous manquons de paroles pour les réfuter. De sorte qu’il me semble qu’ils tirent de l’avantage de l’excès de leurs folies. Car comme l’on ne saurait frapper fortement les corps qui sont mous, et qui cèdent, parce qu’ils ne peuvent résister aux coups qu’on leur donne : ainsi l’on ne saurait repousser avec de fortes et mâles répréhensions ceux qui sont ouvertement fous et qui ne publient que des sottises. C’est pourquoi encore que ce grand Saint soit représenté par Saint Grégoire de Nysse son frère, et par Saint Grégoire de Nazianze son ami intime, comme l’un des plus graves Prélats de son temps, néanmoins il a été réduit à se moquer et à se jouer de ces impertinents Écrivains, et des nouveaux termes qu’ils inventaient pour appuyer leurs égarements.

Comme donc ces Pères savaient, au rapport de Saint Augustin[32], que la science de la parole, qui a sa source dans la Souveraine raison de Dieu, doit être consacrée à la défense de la Vérité, ils ont pratiqué cette même règle dans leurs écrits ; et n’ont point cru blesser, ni la gravité ecclésiastique, ni la charité chrétienne, mais garder l’une et l’autre lors qu’ils ont employé des jeux et des rencontres d’esprit agréables, ou pour humilier la vanité, ou pour décrier l’erreur, ou pour détruire des choses basses et extravagantes, ou pour repousser les impostures les plus outrageuses.

C’est ainsi que S. Irénée l’un des ornements de notre France raille les Gnostiques en quelques endroits, et que S. Hierôme raille Vigilance, Jovinien et les Pélagiens en plusieurs. Il serait aisé, Monsieur, d’en rapporter les passages, qui suffiraient seuls pour la justification de ce fait. Mais pour ôter tout sujet de croire, que cette conduite ait été particulière à ces deux Saints, il faut que je vous rapporte ici un excellent passage de Tertullien, qui est d’autant moins suspect et d’autant plus estimable en cette matière, que ça été l’un des plus graves et des plus sérieux esprits de l’Antiquité, et même rude et sévère jusques à l’excès. Vous verrez, Monsieur, avec quelle sublimité de raisonnement il justifie cette conduite, qu’il avait suivie dans son livre pour la Foi Catholique contre les Valentiniens, et l’établit comme une règle générale des docteurs et des écrivains ecclésiastiques : qui n’est point attachée à la qualité des personnes, contre lesquels on écrit, soit païens, soit hérétiques, soit Catholiques : mais à la qualité des choses et des matières qu’on traite, et aux égarements de ceux, dont on est obligé par l’amour de la Vérité et de la Justice de repousser les actions déréglées, ou les paroles fausses et injurieuses.

§. VI. EXCELLENT

Passage de Tertullien sur ce sujet.

Ce que je m’en vas faire, dit-il[33], n’est qu’un jeu et une escarmouche avant un juste combat. Je me contenterai de les effleurer, et de leur montrer plutôt les blessures qu’on leur peut faire, que je ne leur en ferai de véritables. Que s’il se trouve des endroits, où le lecteur soit porté à rire, il jugera aisément, que c’était les sujets mêmes, qui demandaient d’être traitez de la sorte. Il y a plusieurs choses, qu’on est obligé de réfuter en cette manière : de peur qu’étant proposées en des termes graves et sérieux, on ne leur donne du poids, et on ne les rende dignes de quelque respect. Il n’y a rien qui soit plus dû à la vanité des hommes que d’être raillée. Et c’est proprement à la Vérité qu’il convient de railler, parce qu’elle est gaye, et de se jouer de ses ennemis, parce qu’elle est assurée de la victoire. Il faut seulement prendre garde, qu’elle ne se rende pas ridicule par ses railleries, si elles sont sans esprit et indignes d’elle. Mais partout où l’on pourra s’en servir avec adresse, c’est un devoir et une vertu que d’en user.

Vous voyez, Monsieur, dans ce raisonnement si solide et si élevé de cet Auteur, par quel principe S. Irénée, S. Hierôme et les autres Pères en diverses rencontres se sont servis de la raillerie. Mais examinons en détail les raisons qu’il en apporte, comme étant le fondement de la conduite des Pères.

§. VII. PREMIERE RAISON.

De la conduite des Pères. Qu’il y a des choses, auxquelles on donnerait du poids si on les réfutait sérieusement.

La première, qui est, qu’il y a plusieurs choses, qui doivent être réfutées avec raillerie, parce qu’on leur donnerait du poids et de la solidité en les traitant d’une manière toute sérieuse, est si conforme à la lumière naturelle, et au sens commun de tous les Sages, que les anciens Orateurs[34] l’ont reconnue, et justifiée même par quelques exemples. Mais j’ajouterai, Monsieur, que cette conduite a été excellemment pratiquée par le même Tertullien dans cette grave et célèbre Apologie, où défendant la cause du monde la plus sérieuse et la plus sainte, qui était celle de toute la Religion chrétienne contre le paganisme et l’idolâtrie : et la défendant à la veille d’une persécution sanglante, qui devait plutôt porter à pleurer qu’à rire, ne laisse pas de se jouer agréablement des Romains, de leurs vaines superstitions, et de leurs impostures diaboliques, dont quelques-unes sont semblables à celles que l’on publie à présent, et de mettre une partie de la défense de l’Église dans des railleries ingénieuses.

§. VIII. NOBLES ET ELEGANTES

Railleries de Tertullien dans son Apologie pour la Religion chrétienne.

Je craindrais, Monsieur, d’abuser de votre loisir, si je vous les rapportais. Elles sont en grand nombre, et il les a mêlées avec tant de grâce parmi la gravité de ses raisons pour la Foi du vrai Dieu contre les accusations capitales des païens : Il a si fortement et si élégamment défendu la Religion de Jésus-Christ, qui était décriée, diffamée, et déshonorée dans Rome, où cette Apologie a été faite, et il a si puissamment réfuté, et si plaisamment joué et raillé le Paganisme, qui était armé de toute la Majesté de l’Empire, que la Secte chrétienne tenue pour infâme et pour criminelle y paraît aussi innocente et aussi sainte, que la superstition païenne paraît fausse et ridicule.

Que si vous la voulez lire, Monsieur, vous y verrez, non sans quelque consolation, et quelque joie, que les premiers Chrétiens y sont accusez d’un venin caché, comme Jésus-Christ même leur Chef l’avait été par les Pharisiens dans l’Évangile : et que Tertullien a traité ce point aussi sérieusement, que l’Auteur des Enluminures le traite avec une gravité forte et judicieuse : Et enfin vous y verrez qu’un Juif, ennemi naturel des Chrétiens par sa qualité de Juif, comme marquent les anciens Pères, ayant exposé en public un Tableau, où était peint, comme en cet Almanach, une teste d’homme avec des oreilles d’âne, tenant un livre, et vêtu d’une longue robe avec cette inscription : LE DIEU DES CHRÉTIENS EST DE RACE D’ÂNE, Tertullien[35] s’en moque comme a fait l’Auteur des Enluminures, et dit, que les Chrétiens avaient ri de ce nom et de cette figure : Risimus, et nomen, et formam. Et il raille ensuite les Païens en disant : Que c’était à eux à adorer cette divinité à double forme, comme ils en adoraient d’autres pareilles.

§. IX. APPLICATION

De la règle des Pères à l’Almanach.

Et parce que vous voulez, Monsieur, que j’applique ces raisons générales des Pères au sujet de cet Almanach, je vous dirai, que le dessein de cette pièce étant d’une part tragique et funeste, et de l’autre faux et grotesque, et qu’en déchirant les Disciples de Saint Augustin par des images horribles de feu et de sang, on ajoute de gaieté de cœur contre toute Vérité la moquerie la plus sanglante et la plus grossière à des diffamations si scandaleuses, en les représentant sous ces trois figures, de l’Erreur opiniâtre qui a des ailes de démon, de l’Ignorance peinte en laid marmot, qui a des oreilles d’âne, et de la Tromperie, qui a un vrai visage de damné, et couvre d’un faux masque son hypocrisie et sa laideur monstrueuse, il semble qu’il n’y avait rien de plus convenable, selon la règle des Pères, que de mêler des railleries élégantes en quelques endroits, comme font ceux-là, avec des discours solides en d’autres, pour réfuter une pièce également injurieuse, et ridicule : Et que rien ne pouvait être plus propre pour éluder doucement et sans aigreur de faux triomphes, de faux décrets, de fausses accusations d’hérésie, d’erreur, d’ignorance, de tromperie, de fausses règles de dévotion, de fausses injures, de fausses louanges, de fausses nouvelles, que ces ironies élégantes et subtiles, que Socrate le premier a si heureusement pratiquées, et que les Pères de l’Église ont jugé si nécessaires dans les rencontres.

§. X. SECONDE RAISON DES PÈRES :

Que la justice veut qu’on rie de ce qui est digne de risée.

Je vous ay fait voir, Monsieur, combien cette manière d’écrire est estimée par eux, et utile et nécessaire : voyons maintenant combien elle est juste. La justice consiste à rendre à chacun ce qui lui est dû ; et il n’y a rien, dit Tertullien qui soit plus dû à la vanité des hommes que d’être raillée[36]. Vanitati propriè festivitas cedit. Ce qui est la parole même du Saint Esprit par la bouche du Prophète Jérémie en ces termes très remarquables[37] : Vana et risu digna. Dont la raison est, qu’il n’y a rien qui soit plus dû au mal que la peine et le châtiment ; et je vous ay fait voir par des exemples pris de l’Écriture même, qu’il n’y a point de peine plus naturelle et plus légitime pour l’élèvement de la vanité, et l’insolence de l’imposture, que la raillerie qui la rabaisse, et fait retomber ses efforts sur elle-même.

§. XI. TROISIEME RAISON

Des Pères : Qu’il y a de la charité à humilier les présomptueux par de judicieuses railleries.

Mais les Saints Pères, Monsieur, ne l’ont pas seulement considérée comme un devoir de la justice envers ceux, qui sont emportez de présomption, et préoccupez d’erreur : ils l’ont tenue encore pour un devoir de charité, et de la plus grande charité qu’on puisse exercer envers ces personnes. Jésus-Christ, selon S. Augustin, touché de ce mouvement de charité a humilié Nicodème, en cette manière, voyant que son esprit était infecté du levain de la vanité et de l’ignorance Pharisienne. Le Seigneur, dit ce grand Saint[38], savait bien ce qu’il faisait. Il voulait, que ce Prince naquît de l’esprit. Parce qu’il le voyait enflé d’orgueil à cause qu’il était docteur des Juifs, il rabat sa vanité, afin de le rendre capable de renaitre de l’esprit. Il le traite d’ignorant, comme le mérite un orgueilleux ; en disant : Quoi ? Vous estes maître en Israël, et vous ignorez ces choses. Ce qui est le même que s’il eût dit : Prince superbe, vous ne savez rien.

Ce que S. Chrysostome et S. Cyrille confirment en disant[39] ; que Jésus-Christ ne l’accuse pas de malice, mais de stupidité et d’ignorance, et qu’il méritait d’être ainsi joué. Cette pratique de celui, qui était la charité même, et qui était venu sauver les âmes, a porté le même S. Augustin, qui a été incomparable en l’exercice de cette Vertu, à tenir pour une œuvre de miséricorde de se railler charitablement des choses qui sont dignes de mépris et de risée, afin de porter les autres à en rire et a les fuir comme méprisables et ridicules Hæc[40] tu misericorditer irride, ut eis irridenda et fugienda commendes,

Voulez-vous, Monsieur, rechercher la raison fondamentale de cette conduite des Saints Docteurs ? Je crois, que c’est, que l’indiscrétion, l’imposture et l’insolence sont des maux, dont on ne peut guérir sans qu’on les sente, et rien ne les fait sentir davantage que de charitables et judicieuses railleries, qui en représentent la vanité, et les rendent méprisables. Car nous ne saurions guérir de cette déplorable maladie, que lorsque nous voyons, que la vérité expose au mépris de tout le monde, ce que notre passion et notre égarement croyait solide, et que ce qui était estimé de nous, est joué de tous les honnêtes gens. L’humiliation mène d’elle-même à l’humilité, dit Saint Bernard : ainsi rien ne nous sert davantage que ce qui contribue à nous procurer le plus grand des dons du Ciel, et la plus précieuse des vertus. Couvrez leur le visage de confusion et d’ignominie, dit l’esprit de charité par le Prophète[41], afin qu’ils cherchent votre nom, Seigneur. Imple facies eorum ignominia : et quærent nomen tuum, Domine. Cette confusion leur est bonne, désirable et salutaire, dit S. Augustin.[42] Hoc sanè illis bonum et optabile prophetatur. Horum facies salubriter impletur ignominia.

Parce que lors qu’ils voient cette ignominie, ils en sont troublés ; et ce trouble les porte à rechercher Dieu, pour expier leurs fautes et sortir ainsi de leur trouble[43]. Respicientes ignominiam peccatorum suorum, ad hoc conturbantur, ut quærant nomen Domini, per quod non conturbentur. Il faut les confondre pour un temps, dit ce même Père, de peur qu’ils ne soient confondus pour l’éternité[44]. Ad hoc confundendi sunt, ne confundantur in æternum. C’est donc une action de charité en elle-même, comme dit S. Augustin après l’Écriture, de causer de la honte à ceux, qui ont commis un excès public, et un scandale honteux, et de les confondre, ou par des remontrances sérieuses qui sont plus fortes, ou par des railleries agréables qui sont plus douces, afin qu’ils rougissent secrètement devant Dieu de ce dont la charité et la vérité les font rougir publiquement devant les hommes.

§. XII. QUEL JUGEMENT

On doit faire d’un Écrivain, qui se sert quelquefois de railleries, comme les Saints Pères.

Je sais, Monsieur, qu’un Écrivain ecclésiastique, qui pratique ces règles des Saints peut ne les pas pratiquer par l’esprit des Saints : mais cette faute particulière de l’homme n’empêche pas que la règle ne soit toujours constante et très véritable. Et ce n’est que la règle en elle-même dont vous avez désiré d’être éclairci. J’ajouterai néanmoins, que si nous savons, que cet écrivain est serviteur de Dieu : qu’il est détaché du monde : qu’il n’aime rien que la Vérité : que l’Esprit Saint a éteint en lui l’amour des biens et des honneurs de la terre, et la crainte des maux et des persécutions ; et que toute sa vie n’est qu’un exercice continuel d’humilité envers Dieu, de charité envers le prochain, et de désintéressement envers le monde, nous avons sujet de croire, que puis qu’il limite la vie des Saints Pères par sa vie, il suit aussi leur conduite par leur même esprit.

Que si la personne ou sa vertu nous est inconnue, et qu’il n’y ait rien d’ailleurs dans son écrit qui blesse la vérité, et qui ne soit sage et judicieux, nous ne devons pas, selon l’esprit de l’Évangile, juger témérairement de sa disposition intérieure qui nous est cachée : mais juger sainement de la qualité de la chose qui nous paraît claire, et approuver cette conduite en elle-même en la considérant en elle-même. Car c’est la manière en laquelle les Pères et les Saints l’ont considérée, en la détachant absolument des personnes : Et c’est ce qui a fait dire si noblement à Tertullien[45] : Que c’est à la Vérité qu’il convient de railler parce qu’elle est gaye, et de se jouer de ses ennemis, parce qu’elle est assurée de la victoire. C’est ce que S. Chrysostome exprime presque en ces mêmes termes lors qu’il dit[46] : La Vérité se rit et se moque de ses ennemis : voyant qu’ils ne servent par leurs efforts qu’à la rendre plus illustre et plus puissante, et qu’ils ne font autre chose que se tourmenter eux-mêmes.

§. XIII. DEUX RÈGLES

Pour le juste emploi de la raillerie.

Mais enfin le même Tertullien marque en peu de paroles les deux règles, que l’on doit garder dans cet emploi de la raillerie, pour n’en pas faire un mauvais usage.

1. Qu’elle soit fondée sur la Vérité, et non sur le mensonge.

La première, qu’elle soit fondée dans la vérité, et non appuyée sur le mensonge et sur l’imposture. Et c’est pourquoi cet Auteur ne considère pas tant un Écrivain, qui raille agréablement ceux qui insultent à la Vérité, que la Vérité même, qui raille ses adversaires par la bouche de celui qui la défend. Congruit et Veritati ridere, quia lætans : de æmulis suis ludere, quia secura est. Que si au contraire le mensonge veut usurper contre la Vérité même, ce qui n’est propre qu’à la Vérité, qui se défend contre le mensonge : si au lieu de ne reprendre que des désordres publics, comme ont fait les Pères, on en suppose de faux qu’on feint à plaisir, comme ont fait les Hérétiques contre les Pères, et les païens contre les Chrétiens : si au lieu de ne s’attacher qu’à son sujet, et de demeurer dans les bornes d’une défense légitime et régulière, comme ont fait les auteurs Ecclésiastiques, on s’égare hors de son sujet par l’impuissance que l’on sent d’y satisfaire, et on se répand dans des calomnies vagues et des injures grossières, qui n’ont aucun rapport à ce qu’on devait traiter. Et enfin, si au lieu que c’est la qualité des choses, sur lesquelles on écrit, comme dit Tertullien, qui oblige par une espèce de nécessité à se railler justement et charitablement de ce qui est digne de mépris et de risée, selon la pensée de Saint Augustin, pour porter les autres à en rire, et à les fuir comme ridicules, on quitte les choses qu’on devait combattre, parce qu’on les juge trop véritables et trop raisonnables, pour y trouver des sujets de raillerie, et l’on s’attaque à des personnes étrangères et entièrement éloignées du sujet dont on avait à parler : à des personnes très chastes et très innocentes, pour les déchirer en leur honneur par des impostures noires : à des personnes très faibles par la condition de leur sexe, que la charité généreuse traite toujours avec modestie, mais que la fureur et la rage ne peut épargner, c’est alors, Monsieur, que selon l’esprit des Pères on ne doit avoir que de l’aversion et de l’horreur pour ces vengeances basses et criminelles de ceux, qui ont l’esprit ulcéré par la force des justes reproches que leur conscience et leur faiblesse ne peut repousser : pour ces diffamations atroces et scandaleuses, qui ne sont pas tant des productions libres de l’esprit et de la raison, que des effusions involontaires et toutes païennes d’une bile aigrie et enflammée.

2. Que les railleries soient honnêtes et judicieuses.

La seconde règle, Monsieur, que les mêmes Pères ont marquée, est que quelque sujet que nous ayons d’employer la raillerie, pour défendre la Vérité, il faut prendre garde, qu’elle ne soit jamais indigne de la Vérité, et qu’elle ne la fasse pas rougir sous prétexte de la défendre. Curandum planè, dit Tertullien[47], ne risus ejus rideatur, si fuerit indignus. Cæterum ubicumque dignus risus, officium est. C’est pourquoi il y aurait autant d’injustice à condamner toutes sortes de railleries, parce qu’il y en a de blâmables, que de les approuver toutes, parce qu’il y en a de louables. Il faut mettre grande différence entre celles, qui sont semblables aux rencontres ingénieuses des Saints Pères, et celles qui ne ressemblent qu’aux bouffonneries satyriques des poètes profanes : entre celles, qui sont nobles et judicieuses, et celles qui sont basses et indiscrètes : entre celles qui sont élégantes et honnêtes, et celles qui sont brutales et licencieuses ; entre celles, qui sortent du feu d’une raison vive, et de la lumière d’un jugement éclairé, et celles qui ne naissent que du dérèglement de l’esprit, et du défaut de sagesse.

Je pense, Monsieur, avoir satisfait selon la doctrine des Saints Pères à votre première question touchant l’usage de la raillerie : et qu’après cela vous demeurerez d’accord, puis que vous témoignez vouloir déférer entièrement au sentiment de ces grands Saints, que le sujet du petit livre, qui a donné occasion à votre lettre, ne pouvait guère être mieux traité que par cet agréable mélange de l’agréable et du sérieux, où il paraît qu’on a eu grand soin de ne point s’écarter des bornes que les Pères ont marquées, en traitant noblement et sérieusement les choses graves et saintes, comme la grâce et les autres points qui la regardent, et agréablement les choses plaisantes.

§. XIV. DEUXIEME QUESTION

Si les excès de l’Almanach devaient être dissimulés selon la doctrine de SS. Pères.

Mais vous passez plus avant, et me demandez encore, selon la pensée d’un de vos amis, si la sagesse, la prudence et la charité n’eussent point plutôt désiré, qu’on eût dissimulé les excès de cet Almanach, que vous avouez être scandaleux, que de les représenter publiquement comme on a fait. Et c’est, Monsieur, ce qui m’oblige, à considérer plus particulièrement, quelle est la grandeur et la qualité de cet excès, afin de juger selon les règles des mêmes Pères, s’il y eût eu plus de vertu à les dissimuler, qu’à s’en plaindre.

Les Auteurs de cet Almanach ont armé la main du Pape d’une épée flamboyante, qui marque l’excommunication et l’anathème, et les quatre vers qu’ils lui mettent en la bouche traitent de sectaires et d’hérétiques déclarés ceux qu’on a voulu noircir par cette figure. Si l’hérésie est un crime peu considérable parmi les fidèles, et si l’excommunication du Chef de l’Église est une peine peu considérable à des enfants de l’Église, cette injure peut être estimée légère. Mais si être complice d’une Secte vraiment hérétique, et être excommunié et anathématisé comme tel par un décret du Saint Siège, est le comble des crimes contre Dieu, et un abyme de perdition, la calomnie, qui en accuse à faux des Catholiques très innocents, peut être appelée le comble des crimes contre la charité du prochain, et une invention aussi exécrable devant le tribunal de l’Église, que damnable devant celui du Souverain Juge. Car s’il y a des anathèmes dans les Conciles, et des flammes dans l’Enfer pour les hérétiques et les sectaires, il y a des anathèmes dans les mêmes Conciles, et des flammes dans le même Enfer pour les calomniateurs ; et si les lois de l’Église étaient observées en cette rencontre, les fausses fulminations de cet Almanach contre de faux hérétiques, et de faux sectaires, se pourraient changer en de véritables foudres, contre les auteurs d’une imposture si effroyable.

Ces mêmes catholiques, qui sont des personnes de mérite et de piété sont encore représentés dans cette pièce comme des hérétiques déclarés, dignes d’être poursuivis à feu et à sang par la justice du Roy, qu’on y a peinte avec des feux et des foudres en une main, et une épée nue en l’autre, pour montrer par cette figure, qu’on les doit exterminer par des supplices cruels et infâmes, comme des pestes publiques de la Religion et de l’État. Si ce traitement, Monsieur, n’est pas le plus injurieux et le plus honteux à des Évêques, à des Docteurs, à des hommes illustres et recommandables par leur dignité et par leur vertu, il faut que les roues et les gibets n’aient plus rien que de doux et d’honorable.

Cependant, Monsieur, les Auteurs de ces peintures vraiment horribles ne s’en sont pas contentez. Ils les ont voulu couronner par une, qui est encore plus insupportable à des personnes sincèrement chrétiennes et catholiques, en les peignant, comme se retirant vers les Ministres de Calvin qui les reçoivent à bras ouverts, c’est à dire comme renonçant à la qualité d’enfants de Dieu pour devenir enfants du diable : comme quittant l’épouse du Saint Esprit pour la synagogue de Satan : comme ne voulant plus avoir Jésus-Christ pour père en ne voulant plus avoir l’Église pour mère. Ils ne se sont pas contentez d’armer contre eux les deux puissances suprêmes, et de peindre ces Catholiques comme perdant la communion de l’Église par l’excommunication, et dignes de perdre la vie par des tourments corporels : c’est à dire comme des victimes involontaires et misérables de la justice Ecclésiastique et séculière. Ils ont voulu les armer encore contre eux-mêmes ; et les représenter comme s’arrachant la vie de l’âme de leurs propres mains, et se rendant dignes de perdre la vie du corps par un schisme détestable, c’est à dire comme des furieux, des désespérés, des ennemis de leur propre salut, et des parricides volontaires.

Cette injure, Monsieur, ne se peut-elle pas appeler le comble de la plus maligne et de la plus envenimée calomnie ? Cette fausseté, comme dit ingénieusement l’Auteur de ces vers, n’est-elle pas plus cruelle que les supplices ? N’eût-il pas été encore plus supportable, comme il dit fort bien, quoique c’eût été toujours une indignité atroce, de les pendre et de les rouer tous en effigie, que de les damner en effigie ? Car un homme peut souffrir des supplices dans l’Église, quoiqu’il soit très innocent : Mais on ne peut sortir de l’Église que par le plus grand de tous les crimes. Les roues ont fait des Martyrs : Mais l’hérésie et le schisme ne sont que des apostats. On peut passer du feu de la terre dans la gloire du ciel : mais on ne passe de l’impiété et de l’apostasie que dans le feu des enfers.

§. XV. QU’ON NE

Se doit point taire, selon les Pères, quand on est accusé d’hérésie.

Cette injure est si grande, Monsieur, que les Pères de l’Église, qui n’ont prêché et n’ont pratiqué autre chose que la patience, l’ont condamnée dans les accusations qui noircissent notre foi. C’est une folie à un Catholique, dit saint Hierosme[48], de souffrir sans sujet la réputation infâme d’être hérétique. Si on lui objecte ce crime, et qu’il sache en sa conscience qu’il n’en est pas coupable, qu’il le nie avec assurance, puis que ce crime dépend de sa confession ou de sa dénégation : et qu’il fasse avec toute liberté retomber la haine et la honte de cette médisance sur son adversaire. Qu’il se défende avec autant de hardiesse, qu’on l’attaque avec audace. Que si la calomnie continue, qu’il appelle en justice son accusateur. Je n’approuve point, que qui que ce soit, qui est soupçonné d’hérésie, souffre cette injure avec patience, de peur que s’il se tait, sa dissimulation ne le fasse passer parmi ceux qui ne savent pas qu’il est innocent, pour convaincu du crime dont on l’accuse. Aussi ce Père voyant, que les louanges, que Ruffin alors Catholique lui avait donnés, de ce qu’il avait traduit plusieurs livres d’Origène, le faisaient soupçonner d’Origénisme, il prit[49] à partie cet ami, avec lequel il s’était de nouveau réconcilié. Il se défendit contre lui : il le confondit, et parut animé du même zèle, dont était poussé cet ancien Solitaire dans les Vies des Pères[50], nommé S. Agathon, qui ayant souffert avec humilité de passer pour vain et pour médisant, ne pût souffrir de passer pour hérétique, et dit : Que l’accusation d’hérésie lui faisait horreur, et qu’il n’avait pu souffrir ce reproche : parce que l’hérésie sépare l’âme d’avec Dieu, et joint un homme avec les démons.

Tant il est vrai, que les Pères ont voulu, qu’on témoignât de l’impatience et du zèle en ces rencontres ; et ont cru, que la charité, que l’on se doit à soi-même et à son prochain, obligeait à lever le scandale public, en confondant l’imposture et l’imposteur à la face de l’Église, comme l’a dit et pratiqué saint Hierosme : de peur que les fidèles ne croient leurs frères capables de se jeter dans l’hérésie et le schisme, s’ils les voient capables de souffrir sans dire mot ; qu’on publie partout, et qu’on grave même dans une Image publique, qu’ils sont résolus et tout prêts à s’y jeter.

L’hérésie est un adultère de l’âme : et jugez, Monsieur, si une honnête femme, qui serait accusée dans un tableau, comme quittant son mary, pour se jeter entre les bras d’un infâme corrupteur, serait louée de se taire : si elle ne se déshonorerait pas elle-même par son silence : si elle ne serait pas obligée de témoigner de l’horreur de cette infidélité criminelle, dont on voudrait la rendre coupable : d’accuser de cette imposture celui qui l’aurait déjà diffamée par paraît tout : de se plaindre de cette nouvelle audace : et de choisir quelque éloquent et intrépide défenseur de son innocence contre ce méchant : de peur que si elle dissimulait cet affront, et si elle ne s’en plaignait hautement, sa dissimulation ne confirmât la médisance publique ; et qu’on ne dît d’elle selon la parole d’un Ancien[51] : Que celle, qui peut ne point craindre d’être diffamée comme adultère, peut ne point craindre d’être adultère ? Quæ potest non timere opinionem adulteris, potest non timere adulterium.

§. XVI. QU’ON DEVAIT

Repousser l’outrage, que cet Almanach fait à la Mémoire de M. l’Evesque d’Ipre.

Que si les Auteurs de cet Almanach ont encore ressuscité en peinture feu M. l’Évêque d’Ipre pour le couvrir du dernier des opprobres après son heureuse fin : s’ils l’ont arraché du repos de la sépulture, et de l’asile de la mort ; comme dit Tertullien[52], pour le représenter avec son habit Épiscopal, et lui donner en même temps des ailes de diable : c’est à dire pour l’arracher du sein de l’Église, qu’il a défendue contre les Calvinistes avec tant de zèle et de suffisance, en le représentant comme un apostat et un démon, qui la trahit et lui fait la guerre : s’ils ont montré par cette action, qu’ils lui sont plus cruels en déchirant sa foi, et en déshonorant sa personne, qui toutes deux ont été saintes et sacrées, que s’ils avoient ouvert son tombeau, et déchiré les restes de son corps, comme les Païens dans leurs bacchanales ont traité autre fois les Chrétiens des premiers siècles[53] ; qui est celui, Monsieur, s’il n’est animé du même esprit de ceux qui ont commis un si grand excès, qui puisse douter, qu’un homme de Dieu, soit Ecclésiastique, soit Séculier, n’ait pas été, non seulement excusable, mais louable d’entreprendre par un sentiment de justice, de charité, et de compassion la défense des vivants et des morts si indignement traités, des Évêques et de l’Épiscopat même si honteusement flétris : et de la vérité et de l’innocence si scandaleusement outragées ?

§. XVII. QU’ON A PLUS

De droit selon les Pères, de parler avec force quand on défend les autres.

Mais ce qui est, Monsieur, extrêmement considérable, selon la conduite des Saints Pères, est, que l’Auteur de ces vers n’a point défendu son intérêt, ni sa propre personne dans une accusation particulière, qui aurait été formée contre lui : mais seulement la vérité d’une part, et de l’autre l’innocence de tant de personnes très vertueuses. C’est pourquoi il y a peut-être sujet de croire, selon l’excellente parole de S. Augustin[54] : Que s’il se trouve des censeurs sévères qui l’accusent d’en avoir trop dit : la Vérité dira peut-être qu’il n’en a pas encore assez dit ; Ipsa Veritas fortasse adhuc dicat : Nondum est satis. Et que pour ce qui regarde les personnes, la manière, dont ils ont été traités est si scandaleuse, si injuste, si insupportable, que ceux qui en jugeront équitablement et sans passion, jugeront sans doute, que ses paroles sont beaucoup au-dessous de cet excès et de l’injure qu’ils ont reçue.

Pour moi, Monsieur, il me semble, que cette occasion a été l’une de celles, où la justice et la charité engagent fortement un homme d’esprit serviteur de Dieu à prester le secours de sa plume à ceux qui sont innocents et opprimez par la calomnie, et à pratiquer cette règle sainte des Pères : Qu’il faut user de beaucoup de modération dans les injures, qui nous regardent personnellement, et qu’il est souvent à propos de les souffrir dans un humble et religieux silence : mais que la justice et la charité nous obligent à élever notre voix avec force et avec vigueur pour la défense de notre prochain : sur tout dans les injures, qui regardent sa Religion et sa foi, qui sont faites publiquement comme celle-ci, et dont à peine il ose se plaindre.

Lorsque Jésus-Christ, dit S. Chrysostome[55], avait à se défendre lui-même et ses Disciples, il le faisait avec une grande humilité. Mais lorsqu’il défendait les autres injustement accusés, comme les Publicains accusez par les Pharisiens de ce qu’ils le suivaient, et rêveraient sa doctrine, il s’élevait avec une force étrange contre leurs accusateurs, de peur que ces reproches et ces médisances ne les détournassent de suivre la vérité.

Ce même Père répondant à ceux qui reprochaient à S. Pierre, de ce qu’ayant reçu le précepte de Jésus-Christ de ne frapper personne, et de ne se point venger, il avait néanmoins frappé Malchus, dit pour excuser cet Apôtre qu’il ne s’était pas vengé lui-même dans cette action, mais qu’il avait seulement vengé son maître. Et il écrit ailleurs[56] par un raisonnement admirable, et digne du plus grand esprit de l’Église grecque : Lorsque nous sommes mal traitez, et que nous le souffrons avec patience, c’est modération et douceur, mais lorsque nous ne défendons pas les autres, qui sont injustement offensez, c’est mollesse et lâcheté. Quand donc sommes-nous libres et généreux, continue-t-il ? quand nous défendons notre prochain. Quand sommes-nous violents et téméraires ? quand nous nous vengeons nous mêmes. Or il est bien difficile, dit-il, que celui, qui ne ressent point ses propres injures ne ressente pas celles que l’on fait aux autres, et que celui, qui ne veut point se défendre soi-même, ne défende pas les autres : parce que cette modération qu’il garde dans ses intérêts et dans ses ressentiments, est une marque de la grandeur et de la noblesse de son âme. De sorte qu’ayant assez de force pour vaincre la colère dans les injures qu’il reçoit lui-même, il en a assez pour vaincre la timidité et la crainte dans la vengeance de celles qu’on fait à autrui. Et ainsi, plus il est humble et modéré à l’égard de foi, plus il est magnanime et généreux à l’égard des autres.

Nous apprenons encore cette même maxime, Monsieur, de deux excellents Pères de l’Église grecque, dignes frères du grand saint Basile, Saint Grégoire de Nysse, et saint Pierre Évêque de Sébaste en Arménie. Car Eunome ayant écrit contre Saint Basile peu de temps avant la mort de ce Saint, et Saint Grégoire de Nysse[57] se trouvant engagé à le défendre avec force contre les outrages de cet Écrivain, il en écrit en ces termes à S. Pierre son autre frère : Eunome, dit-il, ayant pris plus de soin de charger d’injures saint Basile notre père, que de défendre ses propres opinions, je me suis trouvé si aigri par les calomnies qu’il vomit contre ce saint homme, que je l’ay traité en quelques endroits avec bile et avec colère. Mais comme plusieurs se peuvent persuader, que la modération d’esprit, que nous avons apprise dans l’école du même Basile, nous a dû porter à souffrir avec douceur ceux qui s’élèvent contre nous avec violence et avec outrage, j’ay peur que ce que j’ay écrit contre cet adversaire ne donne une opinion désavantageuse de moi, et ne me fasse croire trop prompt à m’emporter de colère contre les injurieux reproches des médisants et des calomniateurs. J’espère néanmoins, que l’on ne m’imputera point cette faute, lorsque l’on considèrera que ce n’est pas pour moi-même que je m’émeus, mais pour la défense de notre Père, contre lequel on a commis ces excès. Car en ces occasions, où l’on ne se défend pas soi-même, mais où l’on défend son prochain, la modération et la retenue est moins excusable, que la force et la chaleur.

Voilà, Monsieur, de quelle sorte ce Saint propose à son frère les raisons qu’il avait eues de repousser avec vigueur et avec colère, comme il dit lui-même, les injures qu’on avait faites à Saint Basile. Et tant s’en faut que son frère, répondant à sa lettre, improuve rien dans cette conduite, qu’il la justifie entièrement, et établit comme une règle constante aussi bien que lui : Qu’en ces sortes de rencontres, où l’on ne se défend pas soi-même, la chaleur et l’émotion est comme un sel, qui donne du goût au discours, et le rend agréable aux sens de l’âme.

§. XVIII. INIVRES

Faites par des Catholiques plus grandes que celles que font les Hérétiques.

Et on ne doit pas objecter, Monsieur, qu’Eunome était Hérétique. Car S. Grégoire de Nysse ne reprend pas en ce point son hérésie, mais son imposture. Il ne le réfute pas en ce point comme corrupteur de la Foi de l’Église, mais comme violateur de l’innocence de S. Basile. Que si on dit, qu’il s’agissait de défendre la mémoire d’un des plus éminents Pères de l’Église, il est vrai, Monsieur, que les personnes, qu’on a défendues en cette rencontre, quoique quelques-uns d’entre eux soient honorés de la même dignité épiscopale dont l’était ce Saint, sont beaucoup au-dessous de lui : Mais aussi de l’autre côté il n’y a pas de comparaison entre les outrages que repoussait S. Grégoire de Nysse, et ceux que cet Écrivain a repoussez par son poème. Car il est bien plus aisé, de supporter les injures, qui ne nous sont faites que par un ennemi public de l’Église, et parce que nous soutenons la Foi de l’Église, que celles qui nous sont faites par les enfants mêmes de l’Église, et qui nous traitent de rebelles et de traitres à l’Église même. Les unes, savoir celles qu’on reçoit des Hérétiques sont honorables et glorieuses comme S. Augustin le témoigne en divers endroits : mais les autres, savoir celles qu’on reçoit des Catholiques sont infamantes et scandaleuses Saint Basile lui-même a souffert les premières sans peine. Mais il n’a pu souffrir les autres qu’avec une profonde douleur ; et en s’en défendant par plusieurs écrits : jusqu’à témoigner que la vie lui était devenue ennuyeuse, voyant, que la malice de ses envieux et de ses calomniateurs qui étaient Catholiques, avait rendu sa Foi suspecte parmi les Orthodoxes et dans Rome même : où l’on rejeta par plusieurs fois les Députez qu’il y avait envoyez, comme s’il eût été Hérétique, et séparé de la communion du Saint Siege.

§. XIX. TROISIEME QUESTION

Si l’on peut, selon les Pères, traiter les Catholiques avec la même force que les Hérétiques.

Et ceci, Monsieur, me donne sujet de passer à votre troisième question, qui est de savoir : Si les Pères ont employé la même force en écrivant contre les Catholiques, qu’ils ont cru errer en quelques articles de notre Foi, qu’en réfutant les Hérétiques.

Mais il me semble, Monsieur, que pour bien répondre à cette question, il faut distinguer deux sortes d’Hérétiques[58], et deux sortes de Catholiques. Car entre les Hérétiques il faut mettre une grande différence entre les Auteurs des Sectes ; qui par l’esprit de cette présomption et de cette vanité, que S. Augustin dit être la Mère de toutes les Hérésies, s’écartent de la doctrine Ancienne et Apostolique, pour se signaler par de nouvelles opinions, et ajoutent à cet orgueil le plus grand et le plus damnable de tous les crimes, qui est le schisme, et la rupture de ce lieu de paix et de charité, qui unit ensemble tous les membres de l’Église. Il faut, dis-je, mettre une grande différence entre ces premiers Auteurs de l’Hérésie, et ceux qui naissent dans l’hérésie déjà formée et tolérée par les lois civiles, comme sont en ce Royaume ceux que l’erreur de Calvin a misérablement séduits.

Il est certain, qu’il n’y en a point, contre qui les Pères aient parlé avec plus de véhémence et de force que contre les premiers, parce que l’Église les a toujours regardés comme les fils aînés de Satan, selon l’excellente parole de S. Polycarpe à Marcion, l’un de ses Hérésiarques, comme les principaux Ministres du Prince des ténèbres et de ce siècle, comme les seconds serpents, qui veulent corrompre la pureté de l’Église vierge, et comme les véritables précurseurs de l’Antéchrist. Et c’est aussi ce qui semble avoir porté l’Auteur des Enluminures à représenter avec des paroles fortes les excès horribles qu’a commis Calvin lors qu’il a fait schisme entre les fidèles, et s’est rendu Chef d’une nouvelle Hérésie.

Mais[59] quant aux autres, qui se trouvent malheureusement engagez dans des Hérésies déjà établies : qu’ils ont succées avec le lait : qu’ils ont receües de leurs Pères : qu’ils ont prises imprudemment pour la Foi Apostolique, et qu’ils suivent pensant bien faire, l’Église a toujours creü, que comme ces personnes ont plus une Foi Hérétique qu’un esprit Hérétique, selon la parole de S. Augustin, on les doit traitter avec une extréme moderation, afin de les porter à revenir dans son sein. Elle a jugé, qu’ils ont besoin d’une douceur modeste qui les instruise, et d’une charité tendre qui les édifie et qui les touche, et que c’est envers eux principalement qu’on peut pratiquer avec fruit ce precepte de S. Paul[60] de reprendre avec modestie ceux qui resistent à la vérité.

C’est ce que déclare S. Augustin[61] écrivant aux Donatistes, et leur témoignant d’abord, qu’encore que S. Paul ordonne à Timothée de fuir un homme hérétique, apres qu’il a été repris une fois ou deux, il ne croisoit pas neanmoins, qu’on deust mettre au nombre de ces hérétiques, dont parle l’Apôtre, ceux qui ne defendent point avec une animosité opiniâtre leurs sentimens, quoy que faux et corrompus, lesquels d’ailleurs ils n’ont pas inventez les premiers par une audacieuse presomption, mais qu’ils ont receus de leurs Pères seduits et engagez dans l’erreur, et qui cherchent la vérité avec une soigneuse circonspection, estant prests de l’embrasser aussi tost qu’ils l’auront trouvée. A quoy on peut adjoûter, que l’Église est tellement portée à traitter avec douceur ces sortes d’hérétiques, qu’elle s’est de tout temps facilement relaschée en leur faveur de la sevérité de sa discipline, comme on pourroit le montrer par beaucoup d’exemples, si c’était icy le lieu de traitter ce point.

§. XX. DEUX SORTES

De Catholiques qui combattent la Vérité.

On doit aussi distinguer deux sortes de Catholiques, qui combattent la Vérité, et auxquels les défenseurs de la même Vérité sont obligez de s’opposer. Car les uns le font par un simple défaut de lumière et de connaissance, et par un zèle indiscret pour ce qu’ils croisent la Vérité, contre ce qu’ils croisent une erreur. Et les autres le font par intérêt et par passion. Et comme les mensonges et les impostures sont les ministres naturels aussi bien des passions, que des erreurs, quoiqu’en qualité de Catholiques ils soient enfants de la lumière, ils ne laissent pas d’employer ces armes de ténèbres pour faire la guerre à la vérité, et aux personnes qui la défendent.

Ceux qui la combattent par ignorance doivent être traitez avec douceur selon les Pères.

Quant aux premiers, qui errent par simplicité, et sans aucune mauvaise disposition dans le cœur, Saint Grégoire Pape nous apprend, qu’on les doit traiter doucement, encore même que par un zèle mal conduit ils veuillent faire passer pour Hérétiques d’autres Catholiques très fidèles, qui sont plus éclairez qu’eux dans la science des vérités de l’Église et de la Tradition, et s’engagent ainsi eux-mêmes sans y penser dans des erreurs véritables lors qu’ils en combattent de fausses. Parce qu’il y a plusieurs fidèles, dit S. Grégoire[62], qui sont embrasés d’un zèle indiscret, et qu’il arrive souvent, que lors qu’ils persécutent des Catholiques comme Hérétiques, ils font eux-mêmes des hérésies, il faut épargner leur faiblesse, et les apaiser avec la raison et la douceur. Car ils sont semblables à ceux dont S. Paul dit : Qu’ils avoient du zèle pour Dieu : mais qu’il n’était pas selon la science.

Nous voyons cette conduite excellemment pratiquée par S. Augustin[63] dans les livres qu’il composa contre un jeune homme appelé Vincent Victor, qui ayant été Donatiste, et s’étant rendu Catholique avait avancé beaucoup d’erreurs en écrivant contre un opuscule de ce Saint touchant l’origine de l’âme. Ce grand Docteur s’étant cru obligé de le réfuter ; comme il reconnaissait, qu’il n’était tombé dans ces erreurs que par ignorance et par défaut de lumière, et qu’ainsi il avait besoin[64] d’être instruit comme capable de revenir à soi-même, et non d’être détesté comme incorrigible, selon ses termes, il témoigne dans la Revue de ses ouvrages : Qu’il l’avait traité avec toute la douceur qu’il avait pu : Quanta potui lenitate tractavi.

§. XXI. QUE CETTE DOUCEUR

Ne va pas à ne pas exprimer les Vérités et les choses dans leur force.

Et néanmoins afin qu’on ne croise pas, que cette douceur, dont on doit traiter, selon les Pères, ceux qui errent par simplicité, oblige à cette délicatesse de ne pas exprimer les choses selon que la vérité le désire, de ne pas appeler erreur ce qui est erreur, ignorance ce qui est ignorance, fausseté ce qui est fausseté, impiété ce qui est impiété, blasphème ce qui est blasphème, et folie ce qui est folie, ce Père si charitable ne croit pas s’être éloigné du dessein, qu’il avait pris de traiter cet Écrivain avec[65] toute la douceur possible appelant ses opinions fausses et absurdes, une peste contagieuse : des pensées corrompues et empoisonnées : une opinion nouvelle pire que celle de Pelage : un horrible blasphème : et une erreur d’une impiété exécrable. Et il ne croit point sortir de la résolution qu’il avait prise de le traiter avec charité en disant[66], Qu’il s’était élevé contre les oracles de la Vérité par une vanité folle : qu’il s’était brisé contre des écueils, et en parlant à lui-même : Qui pourrait, dit-il[67], avoir une plus grande présomption, une plus grande témérité, et une plus grande audace dans son erreur ?

Ne semble-t-il pas, Monsieur, qu’on ne pourrait parler avec plus de force contre un ennemi même de l’Église ? Et cependant c’est le plus doux de tous les Pères qui parle, et qui déclare lui-même : Qu’il avait parlé avec toute la douceur qui lui avait été possible : Faisant voir par là, que les personnes du monde peu instruites dans les véritables et immuables règles de la défense des vérités de l’Église, exigent souvent des Écrivains ecclésiastiques une prétendue douceur, que les Saints mêmes les plus modérés ont jugée absolument impossible, et qui ne seroit pas une douceur evangelique, mais une molesse civile et humaine ; qui ne seroit pas une defense temperée de la vérité, mais un affoiblissement de sa force, et une lâche prévarication de ses intérêts ; qui ne serait pas une charitable retenue envers la personne que l’on réfute, mais une fausse complaisance, qui blesserait la charité même que l’on lui doit. Car lorsqu’on se trouve engagé de la part de Dieu à réfuter les erreurs de quelque Auteur Catholique, comme Saint Augustin crut devoir faire celles de Vincent Victor, non seulement la justice, mais la charité même oblige à le faire sincèrement, et à lui représenter ses fausses opinions avec des couleurs assez vives et assez fortes pour les lui faire paraître aussi odieuses, qu’elles sont en elles-mêmes, et lui en causer une aversion salutaire. Et c’est ce qui arriva à S. Augustin selon son désir[68]. Car il témoigne en cet endroit de la Revue de ses œuvres, que cet Auteur avait été convaincu de la Vérité par cette charitable réfutation de ses opinions fausses et erronées, et qu’il lui avait écrit à lui-même le changement de son esprit sur ce point. Ab eo, dit S. Augustin, rescripta correctionis ejus accepi. Voilà pour ce qui regarde les Catholiques, qui ne s’écartent de la vérité que par une simple ignorance.

§. XXII. QUE LES SS. PÈRES

Ont traité plus fortement les Catholiques violents et passionnés, que le commun des Hérétiques.

Mais quant à ceux qui la combattent par une témérité présomptueuse et une animosité opiniâtre, et qui l’emploient pour l’opprimer toutes sortes de mauvais artifices et de moyens injustes et illégitimes, que pourraient employer les plus aveugles et les plus passionnez des Hérétiques, les Pères ont cru, qu’on ne devait pas user envers eux de la même douceur qu’envers les premiers, et que la conduite qu’on doit tenir pour les réfuter devait être aussi différente, que leur disposition est différente. Car comme il y a dans les premiers plus d’erreur que de passion, et plus de défaut de connaissance que de corruption de volonté, il suffit d’opposer la vérité à leur erreur, et les enseignements tranquilles des Pères aux fausses persuasions de leurs esprits. Or il ne faut pour cela que de la lumière, et point de feu : n’y ayant que des ténèbres à dissiper, et non des résistances à vaincre, ni des duretés à rompre. L’ignorance qui est en eux étant involontaire, elle ne mérite pas d’être reprise avec véhémence, comme la passion qui est volontaire. Leur erreur étant mêlée de simplicité, elle ne mérite pas d’être confondue comme la présomption et la malice de ceux qui en abusent pour les séduire. Et quoique ces personnes simples, comme le témoigne S. Grégoire, persécutant des Catholiques comme Hérétiques, se trouvent engagez eux-mêmes dans des hérésies, ne le faisant néanmoins, que parce qu’ils sont aigris par ceux, qui leur représentent leurs nouvelles opinions comme l’ancienne Foi de l’Église, ils doivent être sans comparaison plus épargnez que les premiers et originaires persécuteurs de leurs frères.

C’est aussi contre ces derniers, qui blessent avec connaissance la Tradition de l’Église et la doctrine des Pères, que les Saints Docteurs se sont embrasez de zèle ; et que la charité fervente qu’ils avoient pour leurs personnes les portait, autant que l’aversion qu’ils avoient de leurs erreurs, à leur représenter fortement les injustices de leur conduite, la malignité de leurs impostures, et la témérité de leurs entreprises.

Ainsi, Monsieur, pour revenir à la question que vous m’avez faite, si l’on compare cette dernière sorte d’adversaires de la Vérité qui sont Catholiques, non avec les Hérésiarques, mais avec le commun des Hérétiques qui demeurent dans l’hérésie, Dieu ne leur ayant pas fait la grâce de les éclairer de la vraie Foi, les Saints Pères ont toujours cru, qu’on devait traiter ces enfants de l’Église avec plus de force que les étrangers : et que comme les injures qui sont faites par des Catholiques à leurs frères, et qui vont à leur ravir par la fausseté, l’artifice et l’imposture, la réputation de leur vertu, la sincérité de leur Foi, et ce nom si précieux d’enfants de l’Église, pour la conservation duquel on doit donner son sang et sa vie, sont beaucoup plus criminelles en la personne des Catholiques qui les sont, beaucoup plus atroces en la personne des Catholiques qui les reçoivent, et beaucoup plus scandaleuses à l’Église, dans le sein de laquelle elles se commettent, ces excès aussi devaient être repris avec plus de véhémence que les erreurs et les égarements des Hérétiques, et qu’ainsi tant s’en faut qu’on dût être plus modéré envers eux, à cause qu’ils étaient dans l’Église, qu’au contraire on devait user envers eux de répréhensions plus fortes et plus sévères.

§. XXIII. EXEMPLE

De Jésus-Christ qui a traité plus fortement les Pharisiens que les Saducéens.

Le fondement inébranlable de cette conduite des Saints Pères est la pierre sainte et immobile, savoir l’exemple de Jésus-Christ même, qui dans l’Évangile a usé d’une grande modération envers les Hérétiques des Juifs, savoir les Saducéens, qui lui avoient opposé leur argument ordinaire contre la résurrection des morts, en leur répondant seulement[69] : Vous estes dans l’erreur, et vous n’entendez pas les Écritures ; ni ne connaissez la force et la puissance de Dieu. Au lieu, que répondant aux Pharisiens, qui étaient dans la créance orthodoxe, et ne lui proposaient pas des objections par erreur et par ignorance[70], comme les Saducéens, mais par un dessein malicieux de le surprendre dans ses paroles, et de le perdre par leurs calomnies, il commence sa réponse en leur disant dans la vue de leur malice[71] : Pourquoi me tentez-vous, hypocrites. Et quoique les Prophètes[72] aient dit de lui, qu’il ne crierait point, et qu’on n’entendrait point sa voix dans les places publiques : quoi qu’il ait dit de lui-même[73], qu’il était doux et humble de cœur : et quoique Saint Paul[74] voulant conjurer les fidèles par quelque chose, qui pût faire grande impression sur eux, les conjure et les supplie par la douceur et la modestie de Jésus-Christ ; cependant c’est une chose terrible, que de voir la manière foudroyante, avec laquelle il parle contre ces premiers d’entre les Juifs, qui étaient les plus révérés parmi le peuple, à cause de la grande estime qu’on avait de leur vertu, de leur zèle, et de leur science. Il les regarde avec colère, dit l’un des Évangélistes[75], étant affligé de l’aveuglement de leurs cœurs : Circumspiciens eos cum ira, contristatus super cæcitate cordis eorum : Et il les appelle tantôt[76] des hypocrites et des sépulcres blanchis, tantôt des aveugles, et des conducteurs d’aveugles, tantôt des fous et des insensés, et enfin des serpents et une race de vipères.

Cependant c’est non seulement la sagesse, mais la charité incarnée qui parle ; et qui le fait avec tant de chaleur et tant d’injures redoublées, que Celse Philosophe païen en a repris le Sauveur comme d’un excès, non seulement indigne d’un Dieu, mais d’un homme modéré, d’un Sage, et d’un Philosophe. A quoi Origène[77] répond en un mot pour la défense de Jésus-Christ : Que l’Esprit de Dieu a parlé par les anciens et divins Prophètes avec la même force que par le Sauveur, qui parlant au commun des Juifs qui était son peuple, leur dit en une rencontre[78] : Race infidèle et corrompue, jusqu’à quand serai-je avec vous ? Jusqu’à quand vous souffrirai-je ? Et parlant à S. Pierre même, le premier de ses Apôtres, l’appelle Satan[79], un moment après l’avoir établi Chef de son Église, parce seulement qu’il témoignait avoir des pensées humaines, et non selon Dieu. D’où il paraît, qu’on peut quelque fois sans injure et très saintement se servir d’expressions injurieuses.

§. XXIV. FORCE DE S. ESTIENNE

Envers les Juifs qui étaient ses frères.

Voyons maintenant, Monsieur, si cette force a été particulière à Jésus-Christ, comme à un Dieu plutôt qu’à un homme, et si ses Disciples ont crû le devoir imiter dans cette conduite. Nous n’avons pour cela qu’à considérer, de quelle sorte S. Estienne le premier de ses Martyrs, a traité les Juifs qui étaient ses frères[80] : Testes dures, leur dit-il, étant tout rempli du Saint Esprit, Incirconcis du cœur et des oreilles : Résisterez-vous toujours au Saint Esprit, comme ont fait vos Pères ? Qui est le Prophète, que vos Pères n’aient point persécuté ? Comme eux ont tué ceux qui prophétisaient l’avènement du Juste et du Messie, vous avez aussi été les traitres et les meurtriers du même Juste. Vous avez reçu une Loi par le ministère des Anges, et vous l’avez toujours violée. Et cependant celui qui parlait si fortement contre ses accusateurs et ses juges, priait Dieu pour ceux qui le lapidaient ; et n’avait pas moins de charité dans le cœur, que de force dans la bouche. Saint Estienne d’une part est amoureux de la vérité. Il ne veut plus que vivre et mourir pour elle. C’est pourquoi l’esprit puissant de la vérité, qui est dans son cœur, et qui parle par sa langue, lui fait reprendre hautement et puissamment ses frères qui l’ont violée. Mais d’autre part il est amoureux de ses mêmes frères. Il est prêt de mourir pour eux. C’est pourquoi le même esprit de la Vérité, qui l’est aussi de la charité, le porte à conjurer ce Jésus, qui a été si terrible envers les malicieux et passionés ennemis de son Évangile, et néanmoins si doux envers ses parricides et ses bourreaux, ce Jesus qui est la Vérité et Charité, et tout ensemble lion, et agneau, de leur pardonner sa mort, et de ne leur imputer point cet horrible crime, qu’ils commettaient contre sa personne.

§. XXV. FORCE DE S. PAUL

En parlant aux Chrétiens.

Qui peut douter, Monsieur, que Saint Paul n’ait aimé ses frères avec une douceur et une tendresse inconcevable, puis qu’il leur témoigne qu’il a pour eux celle d’une nourrice et d’une mère, qui les enfante de nouveau par une charité toute nouvelle[81] : puis qu’il s’affaiblit avec les faibles : puis qu’il est brûlé de tous les scandales[82] : puis qu’il se fait tout à tous pour les gagner tous[83] : puis qu’il est prêt de leur donner son sang et sa vie[84], et d’être anathème pour leur salut[85], et cependant il écrit sa première Épitre aux Corinthiens avec un style si vif et si animé, que Tertullien[86] n’a point craint de dire, que c’est une Épitre fulminante, et qu’elle a été écrite, non avec de l’encre mais avec du fiel. Dont il rend cette belle raison en disant : Que les divisions, les jalousies, les dissensions, les vanités, les élèvements, et les disputes, qui étaient parmi ces Chrétiens, demandaient, qu’il les chargeât de reproches odieux : qu’il les brisât par de rudes répréhensions : qu’il les abbatît par la hautesse de ses paroles ; et qu’il les épouvantât par son austère sévérité. Ce grand Apôtre reconnaît lui-même[87], que ses adversaires publiaient, que ses Lettres étaient graves et fortes, et le faisaient passer dans l’Église pour un homme hardi, et qui suivait une conduite humaine, charnelle, et audacieuse. Mais cette douceur, cette tendresse, et cette modestie affectée de ses émulateurs ne lui fit rien rabattre de sa vigueur, et il leur promet[88] au contraire, qu’il ne sera pas moins fort dans ses actions, qu’il l’était dans ses paroles. Ce qui est une instruction, Monsieur, pour ceux qui suivront par l’esprit de Dieu, l’esprit apostolique de ce grand homme.

Mais afin, qu’on ne croise pas qu’il ait suivi en cela son humeur ardente, ou quelque inspiration particulière, et non une règle de conduite générale, qui puisse servir d’exemple aux Ministres de l’Église, et aux Écrivains Ecclésiastiques, il ordonne à son cher disciple Timothée de n’être pas moins fort que lui-même envers ceux qui auraient besoin de cette force. Reprenez, dit-il, avec tout empire. Reprenez-les durement, et qu’on ne méprise pas votre jeunesse. Sur quoi saint Chrysostome[89], demande : Comment ce précepte de Saint Paul s’accorde avec cette autre maxime du même Apôtre : Un serviteur de Dieu ne doit pas être querelleux : mais être doux envers tous[90] et il répond avec une lumière toute extraordinaire : Que ces répréhensions dures viennent elles-mêmes de douceur.

Remarquez, Monsieur, cette excellente parole. Et sur ce que le même Apôtre écrivant à Tite[91] lui dit : Reprenez durement ces Chrétiens, afin qu’ils conservent la pureté de la foi, ce grand Docteur dit encore : il lui ordonne de les traiter de la sorte, parce qu’ils étaient artificieux et impudents. Et quand les hommes sont violemment portés par leur inclination à inventer des mensonges, et à former des pièges et des tromperies, ils ont besoin d’être repris avec plus de véhémence, ceux qui sont animez de cet esprit ne se réduisant pas aisément dans l’ordre et la discipline. C’est pourquoi il lui dit : Reprenez les durement : faites leur une plaie plus profonde pour les guérir.

§. XXVI. RAISONS

Que donnent les SS. Pères de cette conduite forte qu’ils ont suivie, comme étant toute de charité.

Voyons, Monsieur, quelles autres raisons les Pères allèguent de cette conduite forte qu’ils ont suivie dans tous leurs écrits, et contemplons avec révérence ces grands modèles de la sagesse du ciel. L’une des plus excellentes est celle du grand Pape saint Grégoire[92]. Parce, dit-il, que les esprits durs ne connaîtraient point le mal qu’ils ont fait, s’ils n’étaient frappés par des répréhensions vives. Car ceux qui sont impudents ne sentent point qu’ils aient failli, tant qu’ils ne sont point repris de leurs fautes. Ils les croisent petites lors qu’ils n’en recoivent qu’une petite répréhension ; et ils ne les reconnaissent grandes, que par la grandeur des reproches qu’on leur fait. C’est pourquoi, ajoute-t-il, il est nécessaire, que la parole de celui qui reprend se diversifie selon la différente qualité de ceux à qui son discours s’adresse, de peur qu’il ne traite avec trop de sévérité des personnes modestes et retenues, ou avec trop de douceur celles qui sont hardies et impudentes.

Lorsque celui qui a failli, dit saint Bernard[93], abuse de la douceur avec laquelle on l’a repris, il faut user envers lui de remèdes plus piquants et de réprimandes dures. C’est pourquoi S. Augustin[94] instruisant un Orateur Chrétien et Ecclésiastique lui enseigne : Que pour persuader aux hommes ce qu’ils ignorent, il ne faut user que d’un style doux et tempéré : mais que pour fléchir la dureté de ceux qui ne veulent pas faire ce qu’ils savent devoir faire, il faut employer toute la grandeur et toute la puissance des paroles.

Aussi le même Saint Augustin[95] ayant écrit un livre contre Pelage Religieux, qui alors était encore Catholique, et estimé très savant et très pieux par les plus saints Évêques de l’Église qui étaient ses amis, ce Père si doux et si charitable ne le voulut point nommer en le réfutant[96] : Je n’ay point marqué son nom, dit-il, croyant que je lui servirais plus, si en gardant l’amitié que j’avais avec lui, j’épargnais encore sa pudeur, lorsque je ne devais plus épargner ses livres.

Mais le Saint ayant vu, que son erreur n’était pas seulement d’ignorance, mais de présomption et d’opiniâtreté ; quoiqu’il eût été absous par le Concile de Palestine, et qu’il fût plus que jamais dans la communion de l’Église, il réfuta un autre de ses livres, et le prit à partie en le nommant et témoignant, qu’il avait regret d’avoir épargné son nom dans sa première réfutation[97] : S’il est touché de Dieu, dit ce Saint Docteur, il recevra plus favorablement cet écrit, où marquant son nom, j’ouvre l’ulcère afin de le guérir, que l’autre, où le supprimant, lorsque je craignais de lui causer de la douleur j’augmentais son enflure et son orgueil : ce qui m’est aujourd’hui un sujet de repentir.

D’où nous apprenons, Monsieur, que la vraie charité se repent plutôt d’avoir augmenté l’enflure et l’élèvement du cœur des personnes vaines et présomptueuses, en reprenant leurs erreurs avec trop de retenue, que de leur avoir causé une douleur salutaire, en les repoussant avec force ; et qu’elle doit publier le nom des Auteurs qu’elle réfute, lorsque les témoignages, qu’on leur rendrait de retenue et de modestie en le supprimant, ne feraient qu’augmenter leur présomption et leur vanité.

§. XXVII EXEMPLES DES SS. PÈRES.

Mais puis que vous m’avez demandé, Monsieur, non seulement les raisons des Saints Pères, mais leurs exemples, permettez-moi de vous en proposer seulement trois, dont la conduite vous fera voir, qu’ils ont été en ce point fidèles imitateurs des Apôtres, comme les Apôtres et S. Estienne l’ont été de Jésus-Christ.

Le premier est de saint Hierome : Je ne dis pas lors qu’il écrit contre les schismatiques et les hérétiques de son temps : mais lors qu’il écrit contre des Catholiques, qui soutenaient, ou au moins favorisaient des erreurs, et blessaient, ou la Vérité ecclésiastique, ou l’innocence des Évêques et d’autres personnes pieuses. Avec quelle force a-t-il écrit étant simple Prêtre contre Jean Évêque de Jérusalem[98], qui était soupçonné de favoriser les erreurs des Origénistes, quoiqu’il soit toujours demeuré dans la communion de l’Église et dans sa dignité Épiscopale, comme il paraît par ce que saint Augustin et les Papes en écrivent ? Avec quelle force a-t-il soutenu contre lui la vérité de la foi et la pureté de la conduite de Saint Epiphane, que Jean décriait et accusait de favoriser l’erreur des hérétiques Anthropomorphites ? Ne dit-il pas dès l’entrée pour s’excuser de sa hardiesse et de sa force, que ce n’était point par pique ni par ambition qu’il écrivait contre ce Prélat, mais par l’ardeur de la foi : Ex ardore fidei ? Ne l’accuse-t-il pas d’être lui-même Auteur de la division et du schisme qu’il lui objectait ? Est-ce moi, lui dit-il[99], qui divise l’Église, ou celui qui refuse des retraites aux vivants, et des sépulcres aux morts, et qui demande que l’on bannisse ses frères ? Êtes-vous seul[100] toute l’Église ; et quiconque vous aura offensé sera-t-il séparé de Jésus-Christ ? Quel est votre aveuglement, et qu’elles sont vos ténèbres ?

Avec quelle force ce Saint a-t-il défendu l’honneur de ces deux illustres et saintes veuves Romaines, Paule, et Mélanie contre les médisances scandaleuses, que quelques-uns du Clergé avoient publiées contre elles et contre lui ? Il rejette d’abord les bruits honteux qu’ils avoient semez contre la pureté de sa conscience et de sa conduite, l’ayant diffamé comme un homme fin, double, menteur, et trompeur, comme un enchanteur d’esprits, un fourbe diabolique, et un scélérat. Et défendant en suite ces Dames, qui se préparaient à sortir de Rome et du monde pour venir mener une vie toute sainte en Bethléem, il s’écrie par la charité sainte et généreuse qu’il avait pour elles : O envie, qui es la première à te déchirer toi-même ! O artifice du diable, qui persécute toujours la sainteté ! Nulles Dames n’ont été déshonorées par la médisance, que Paule, et Mélanie, qui ont embrassé la croix du Seigneur, et levé l’étendard de la piété. Et ce ne sont point des païens, mais des Chrétiens qui les déchirent et qui décrient leur sainte retraite en les accusant de n’être pas chastes. Il pleure, il gémit sur ce sujet : Et parlant de ces Prêtres, calomniateurs de son innocence et de celle de ces Dames, il les nomme des Prêtres de Babylone, des Prêtres d’Égypte : Il les compare à ces voleurs, dont il est parlé dans l’Évangile, qui avoient dépouillé, blessé, et assassiné celui qui était sorti de Jérusalem. Il les appelle devant le tribunal de Jésus-Christ, devant le juge des intentions et de la vie des fidèles. Et décrivant ailleurs l’ardente jalousie qu’ils avoient eue contre lui à cause de ses écrits, il la compare[101] à ce vase plein d’eau bouillante, que le Prophète Jérémie avait vu en vision. Il les nomme l’assemblée des Pharisiens, qui sont marquez dans l’Évangile comme brulez d’envie contre Jésus-Christ, et dit que toute a faction de l’ignorance avait conspiré contre lui. Ce qui l’obligea de partir de Rome pour en retourner en Jérusalem.

§. XXVIII. SECOND EXEMPLE

De Saint Bernard.

Le second exemple, Monsieur, est celui de saint Bernard. Il est célèbre dans l’Église par son extrême douceur. Il passe pour le Père de la dévotion, et de la charité chrétienne et religieuse. Cependant avec quelle force n’a-t-il point écrit contre les excès, les abus, et les erreurs, qui se formaient et s’élevaient dans l’Église ? Y a-t-il rien de plus libre et de plus foudroyant que les reproches qu’il fait aux premières personnes qui la gouvernaient ? Ils sont, dit-il, Ministres de Jésus-Christ, et ils servent l’ennemi de Jésus-Christ. Ils sont eux-mêmes les persécuteurs de l’Église, par une sorte de persécution, qui est plus funeste et plus pernicieuse, que celle de tous les païens et de tous les hérétiques. Et enfin il conclut, que la plaie de l’Église est intérieure et incurable.

Ce grand Saint souffrit sans s’émouvoir les injures, qu’un Chanoine régulier lui vint dire dans Clairvaux, et le soufflet même qu’il lui donna en public, parce que cet outrage n’était fait qu’à sa personne. Mais quand Abailard Docteur Catholique et Religieux maltraite la Vérité sainte, qui était le Roy et le Dieu de Saint Bernard, et qu’il donne des soufflets aux Saints Pères de l’Église, en corrompant leur doctrine, et en violant leur Tradition, ce Saint l’attaque aussitôt avec des paroles terribles et effroyables. Il est tout de flamme quand il s’agit de venger, comme il dit lui-même, le violement de la foi[102], les injures de Jésus-Christ, le mépris des Pères, le scandale de son siècle, et le mauvais exemple des siècles à venir. Ce sont là les injures qu’il ressent. Il entre en lice contre Abailard[103] étant armé du zèle de la foi et de la justice, comme les Évêques disent de ce Saint Écrivant au Pape. Il prend en main l’épée de la Parole de Dieu. Il en coupe ; il en perce les erreurs de cet Auteur : Il le traite de fou[104], d’extravagant, de païen, et parle enfin de lui en ces termes[105] : J’ay horreur de dire ce que je vas dire, et cette horreur même est une réfutation de ce que je dis. Que dois-je juger de plus insupportable dans ces paroles, ou l’insolence, ou le blasphème ? Qu’y dois-je condamner davantage, ou la témérité, ou l’impiété ? Ne serait-il pas plus juste de battre la bouche de celui qui a la hardiesse de parler de la sorte, que de le réfuter par des raisons et par des paroles ?

§. XXIX. TROISIEME EXEMPLE

De Saint Prosper.

Le troisième et dernier exemple, Monsieur, que j’ay réservé ici comme très important, est d’autant plus remarquable, qu’il se rencontre dans la même dispute dont il s’agit : étant celui du plus grand disciple de Saint Augustin : savoir du célèbre Saint Prosper dans les écrits, qu’il a composez contre Cassien, et les autres Prêtres de Marseille, qui reluisaient dans l’Église en science et en vertu, et étant soutenus par quelques Évêques de ce Royaume, ne pouvaient goûter la doctrine apostolique de Saint Augustin touchant la grâce, quoiqu’ils l’admirassent en tout le reste, et la décriaient, la choquaient, la falsifiaient, et en dégoûtaient les peuples soumis à leur charge et à leur conduite.

Car encore que Saint Prosper ne fût que laïque : mais l’un des plus savants hommes de son siècle ; et quoi que dans la même lettre, où il expose leurs opinions erronées à Saint Augustin, il les représente comme étant signalées par leur piété[106], et reconnaisse, qu’en cela ils sont beaucoup au-dessus de lui, il ne craint pas néanmoins en combattant leurs opinions de soutenir, qu’elles sont folles et extravagantes[107], de traiter ces Auteurs et ces Théologiens comme des ingrats, des superbes, des fous, des impies : de leur dire qu’ils découvrent leur malignité et leurs noirs desseins[108], et de les appeler des hypocrites, et des loups, aussi bien que Pelage : mais des loups secrets et cachez dans la bergerie de Jésus-Christ[109]. Et sur ce qu’ils s’avisèrent de tirer de fausses conséquences des véritables et très-Catholiques maximes de Saint Augustin, et d’en faire des propositions hérétiques, impies, et blasphématoires, qu’ils publièrent partout comme la doctrine véritable de ce grand Docteur et de ses Disciples, dont S. Prosper était le Chef, ce Saint témoigna une telle indignation de cette supercherie, et la dépeignit avec des paroles si fortes et si désavantageuses à l’honneur de ceux qui l’avoient commise, qu’on aurait de la peine à l’excuser s’il en fallait juger par la délicatesse de ces derniers temps. Car sachant, que sa charité pour ces Catholiques ne pouvait leur servir, qu’en leur opposant toute la lumière et toute la force de la Vérité, Il y en a, dit-il[110], qui oubliant la charité chrétienne et fraternelle, ont un si violent désir de blesser notre réputation en quelque manière que ce soit, qu’étant aveuglez par ce dessein de nous nuire, ils ne voient pas qu’ils flétrissent la leur propre. Car ils ont inventé des mensonges prodigieux, et des blasphèmes impertinents, dont ils ont composé des propositions et des maximes, qu’ils débitent en particulier et en public ; et qu’ils montrent à plusieurs personnes : leur assurant, que nos véritables sentiments sont exprimés dans la liste diabolique de ces propositions, dont les fabricateurs et les inventeurs mériteraient d’être punis.

Et cependant, quoiqu’il les traitât de la sorte, il les croyait tellement Catholiques, comme ils l’ont toujours été, qu’il ne laisse pas d’user de ces termes[111] : Puisque ces personnes néanmoins ne sont pas séparées de la communion de l’Église, nous devons plutôt les tolérer dans leur faute, que désespérer de leur correction et de leur salut. Et aussi il est si éloigné de s’imaginer, qu’il se soit emporté dans quelque excès, pour avoir parlé avec tant de force contre leur erreur et leur conduite, qu’il ajoute au contraire[112] : Qu’il ne veut penser, avec le secours de Dieu, qu’à leur rendre de l’amour au lieu de la haine qu’ils lui portent, et à les supporter avec une patience pleine de douceur et de modestie.

§. XXX. QUE LA VRAYE CHARITE

Envers les personnes oblige à écrire avec force contre leurs excès.

Ces dernières paroles de ce grand Saint, que le Pape S. Gélase appelle très religieux et très dévot, et qui était rempli du même esprit de grâce, que Saint Augustin, montrent bien, que la vigueur avec laquelle on défend encore aujourd’hui les mêmes vérités ecclésiastiques, et la même doctrine de Saint Augustin qu’il défendait, n’empêche pas, qu’on ne puisse conserver l’amour envers les Catholiques qui la blessent, et que la chaleur et l’impatience louable, avec laquelle ni ce Saint, ni ses Disciples n’ont pu souffrir, que la présomption et la passion mêlée d’erreur violât la Tradition sacrée, est très compatible, comme il témoigne lui-même, avec une patience pleine de douceur et de modestie, qui supporte paisiblement les Adversaires de la Vérité, et ne s’attache point à leurs personnes. Aussi cette vigueur est dans l’esprit ; et cet amour est dans le cœur. Cette chaleur est dans le raisonnement et dans le style ; et cette tendresse est dans les mouvements et les actions. On satisfait à la vérité par la force du discours que l’on employé contre les erreurs et les faussetés : et on satisfait à la charité par la douceur des prières sincères que l’on fait pour les personnes et pour leur salut, comme pour soi-même.

Ne croisez pas, Monsieur, que cette patience et cette charité soit moins véritable, pour être retirée au dedans du cœur, lorsqu’un Écrivain ecclésiastique est obligé de faire paraître au dehors la force de la justice, du zèle, et de la vérité reprenante, qui semblent contraires à ces deux vertus. Saint Augustin le dit en termes exprès dans la réflexion qu’il fait sur cette parole terrible, que dit Saint Paul au grand Prêtre, en le menaçant que Dieu le frapperait, et l’appellant muraille blanchie. Les préceptes de patience, que Jésus-Christ donne dans l’Évangile, dit ce Père[113], doivent toujours être retenus dans la préparation du cœur ; et cette charité, qui ne rend point le mal pour le mal doit toujours s’accomplir et s’exercer dans la volonté. Mais on est obligé quelquefois de faire au dehors beaucoup de choses, qui paraissent dures aux hommes, et de les frapper avec une âpreté rude : mais bienfaisante, quoiqu’ils s’en aigrissent : leur besoin et leur utilité devant être préférée à leur goût et à leur désir. Car comme dit sagement un très saint et très docte Religieux[114] : Les hommes croisent difficilement, qu’on agisse par charité, lorsqu’on agit envers eux d’une manière qui ne leur plaît pas.

Difficile credunt homines ex charitate fieri quod sibi molestum est. Combien péché-t-on contre nous, dit S. Augustin[115], lorsque l’on croit, que c’est par envie, et non par charité que nous reprenons dans les écrits de nos frères ce que nous n’approuvons pas ; Et combien aussi péchons-nous contre les autres, lorsque nous soupçonnons, que ceux, qui reprennent nos sentiments, ne veulent que nous blesser, et non pas nous corriger ?

Mais ces jugements téméraires n’ont pas détourné les Saints de satisfaire à leur devoir selon les règles de la véritable charité envers les Catholiques, contre lesquels ils défendaient la doctrine ancienne et apostolique. Ils les ont repris avec toute la force, que Dieu, l’Église, la Vérité, et la charité leur demandaient, sachant qu’elle seule est capable de servir aux esprits durs et présomptueux, dont il faut nécessairement abattre l’orgueil, comme dit le grand Saint Grégoire Pape[116], avant qu’on puisse prétendre d’éclairer et de toucher leur esprit. Ce n’est pas que les Pères ne sussent bien, que les esprits inflexibles et opiniâtres en sont souvent plus irrités que touchés. Mais ils savaient bien aussi, que les médecins ne laissent pas d’employer les véritables et les plus forts remèdes de la médecine dans les grandes maladies, quoique l’opiniâtreté du mal les puisse rendre inutiles, parce que ce sont les seuls qui peuvent servir. At quibusdam ista non prosunt, dit Saint Augustin[117]. Nunquid ideo negligenda est medicina, quia nonnullorum est insanabilis pestilentia ?

§. XXXI. LES SS. PÈRES

N’ont point crû blesser la charité en usant de répréhensions fortes, mais véritables.

Que si vous me demandez, Monsieur, en quoi donc la conduite des Pères était excellente et sainte ? Je vous réponds, en ce que leur force n’est jamais séparée ni de cette charité intérieure d’une part, ni de la vérité de l’autre. Car leur maxime est, que la splendeur et la véhémence du discours ne doit être employée, que pour exprimer des choses qui sont véritables, comme dit Saint Augustin[118] : splendentia, vehementia, sed veris rebus. Ces grands Saints ne permettaient jamais de dire des faussetés et des mensonges avec quelque douceur que ce pût être. Ils appellent ces menteurs qui sont doux, dévots, et mortifiez, de saints et de vénérables calomniateurs, selon le terme élégant d’un Père de l’Église Grecque[119].

Mais ils ont observé pour règle de reprendre fortement les excès et les scandales publics, tels qu’est celui de cet Almanach : afin que ceux qui les ont commis les voyant représentés avec les traits, que la main de la Vérité leur donne, ils trouvent laid ce qui leur paraissait beau : qu’ils s’humilient au moins devant Dieu de ce dont ils se glorifiaient devant les hommes ; et que lors qu’ils sentent, comme dit Saint Augustin, ouvrir leurs ulcères avec la pointe de la Vérité, qui agit au dehors, sans qu’ils sentent la tendresse de la charité qui est cachée au dedans, ils reconnaissent la violence de leur mal par celle du remède, qu’on est obligé chrétiennement, et charitablement de leur appliquer.

§. XXXII. QUE LES SS. PÈRES

N’ont point craint de passer pour médisants en reprenant avec force des excès publics.

Que si vous me demandez, Monsieur, si les Saints Pères ne craignaient point de passer pour médisants, puis qu’ils blessaient par leurs écrits la réputation de leur prochain ; Je réponds, que le principe fixe et immobile de leur conduite est cette maxime constante et très remarquable : Que lorsqu’on ne reprend avec sujet que les choses dignes d’être reprises, et les excès publics et connus, pour porter les hommes à s’en corriger, ce n’est pas faire l’office d’un malicieux médisant, mais d’un vertueux censeur : ce n’est pas flétrir l’innocence par des mensonges, ce qui est le propre de la calomnie : mais exciter les coupables à se repentir de leurs fautes par les justes reproches qu’on leur en fait, ce qui est le propre de la charité : ce n’est pas leur imputer un mal qui n’est point en eux, ce qui ferait médire d’eux : mais les attirer au bien qui devrait être en eux : ce qui est les aider et les servir. Hoc non est detractio, dit Saint Bernard dans son Apologie contre l’ordre de Cluny, sed attractio.

Qu’on ne nous prenne pas pour des médisants, écrit encore le grand S. Hilaire[120], et qu’on ne nous soupçonne pas d’être menteurs. Car il convient à ceux qui sont ministres de la vérité de n’avancer que des choses véritables. Si donc nous disons des choses fausses, que nos discours soient tenus pour infâmes, étant faux : mais si nous montrons, que celles que nous produisons sont publiques et manifestes, nous ne sortons point de la modestie et de la liberté apostolique en les reprochant.

C’est pourquoi le célèbre Aurelius, dont toute l’Église Gallicane a approuvé et relevé avec tant d’éloges la profonde érudition dans la doctrine et la conduite des Saints Pères, a marqué en peu de paroles cette maxime, que je viens d’établir par ces lumières de l’Antiquité. Je n’ay, dit-il[121], rien avancé que de vrai en tout ce que j’ay écrit ; et je l’ay avancé ayant sujet de le faire. Que si quelqu’un prétend, que c’est médire, que dire avec sujet des choses qui sont véritables, celui-là ignore, qu’il n’y a point de médisance à parler avec justice, et selon la vérité.

Et sur ce que quelques-uns disaient, qu’il causait un scandale parmi les fidèles en défendant la hiérarchie de l’Église, et la sainteté du Sacrement de Confirmation contre les livres outrageux qui l’avoient si hautement violée, il fait cette excellente réponse, digne d’un Père de l’Église, et toute conforme à leurs sentiments et à leur conduite. Ce sont, dit-il[122], ceux qui commettent les excès publics, qui causent les vrais scandales ; et ce sont au contraire ceux qui les en reprennent qui les étouffent. Car les scandales se forment par les mauvais et audacieux efforts contre la vérité ou l’innocence : au lieu qu’ils s’éteignent par les répréhensions légitimes, et les justes châtiments des injustes entreprises.

Ainsi, Monsieur, des personnes vertueuses peuvent bien se plaindre, lorsque de gaieté de cœur on publie d’eux des faussetés et des impostures qui déshonorent la pureté de leur Foi, et non seulement ils le peuvent, mais ils le doivent, selon les Pères : mais ceux qui ont publié ces faussetés et ces impostures n’ont aucun sujet de se plaindre, lors qu’en leur répondant on ne leur oppose que des vérités proportionnées à leurs emportements, et à leurs outrages. Car alors leur plainte n’est qu’un effet de leur aveuglement et de leur orgueil : puis que ce n’est pas celle d’une vertu offensée par des injures fausses et malignes : mais d’une vanité blessée par des accusations véritables, et que ce n’est pas celle d’une sagesse troublée par la calomnie, comme dit le Sage : mais d’une présomption irritée par la vérité, comme dit S. Augustin.

§. XXXIII RÈGLE DES SS. PÈRES

Pour juger, si un Auteur, qui parle avec force, est louable ou blâmable.

Quand donc nous lisons un ouvrage, la première chose, Monsieur, que nous devons faire est de voir, si cet Auteur soutient la vérité ecclésiastique ou morale, ou s’il la combat : S’il protège l’innocence des personnes de piété par des raisons véritables et puissantes, ou s’il la déchire par des calomnies. Car si de deux Écrivains, l’un défend fortement la vérité comme ont fait tous les Saints Pères ; et l’autre fortement le mensonge, ce que n’ont point fait les Saints Pères, le premier est aussi louable, que l’autre est blâmable : parce qu’une action est très différente, quoiqu’elle semble la même, lors qu’elle part d’un principe différent, et qu’elle a une fin toute différente. Apprenons, mon frère, dit S. Augustin[123], à discerner dans la ressemblance des actions la différence de l’esprit et du mouvement de ceux qui agissent. Ne calomnions pas les hommes aveuglément, et n’accusons pas comme méchants ceux qui sont bons.

Le Magistrat tue des hommes[124], aussi bien que le voleur : Mais l’épée du Magistrat est celle de la Justice, qui châtie les criminels ; et l’épée du voleur est celle de l’injustice, qui meurtrit des innocents. Un soldat fidèle à son Prince combat vaillamment pour son service : et un soldat rebelle à son Prince combat aussi vaillamment contre son service : Et cependant le courage de l’un est une vertu, qui mérite récompense, et le courage de l’autre est un crime, qui ne mérite que le supplice. Une honnête femme, qu’on attaque en son honneur, traite d’imposteurs et de calomniateurs ceux qui l’accusent : Et une mauvaise femme, à qui on reproche ses dérèglements, s’élève aussi contre ses accusateurs, et crie, que toute leur accusation est une calomnie et une imposture. Et néanmoins l’aigreur et la force des paroles de la première est considérée comme une liberté juste, et une hardiesse de son innocence : au lieu que tout ce que l’autre dit avec force pour se défendre contre ceux qui l’accusent justement, est considéré comme une nouvelle impudence, par laquelle elle tâche de couvrir son infamie. Si donc personne ne confond les exécutions sanglantes de la justice avec celles d’un voleur, la vaillance d’un soldat fidèle avec celle d’un soldat rebelle, les plaintes d’une femme chaste avec celles d’une adultère ; on ne doit pas confondre aussi la force d’un défenseur de la vérité avec celle d’un homme qui la viole par ses écrits : mais considérer, qu’encore que leurs actions se ressemblent selon l’apparence extérieure, elles sont néanmoins toutes différentes par le mouvement intérieur qui les forme, et par la différence de l’objet qu’elles regardent.

On a toujours vu dans l’ordre du monde, dit admirablement S. Augustin, et que les méchants ont persécuté les bons, et que les bons ont persécuté les méchants. Les méchants en nuisant par l’injustice ; et les bons en servant par la discipline. Les méchants estans transportez d’une aveugle violence ; et les bons étant conduits par une sage discrétion. Les méchants en suivant la passion qui les pousse ; et les bons en suivant la charité qui les anime. Car le meurtrier ne prend point garde à ce qu’il tranche ou déchire : mais le Chirurgien qui veut guérir, considère ce qu’il doit couper. Celui-là persécute même ce qui est sain : celui-ci ne persécute que ce qui est corrompu. Les impies ont tué les Prophètes ; Et il y a eu aussi des Prophètes qui ont tué des impies. Les Juifs ont fouetté Jésus-Christ ; et Jésus-Christ aussi a fouetté les Juifs. Les hommes ont livré les Apôtres à la puissance des hommes ; et les Apôtres aussi ont livré les hommes à la puissance du Diable. Que doit-on considérer en toutes ces choses, sinon qui est celui qui agit pour la vérité, ou pour l’injustice, et qui a pour but, ou de nuire à son prochain en lui faisant quelque mal, ou de lui servir en le portant à corriger le mal qu’il a fait ? In his omnibus quid attenditur, nisi quis eorum pro veritate, quis pro iniquitate ; quis nocendi causa, quis emendandi ?

§. XXXIV. QUE L’INDIFERENCE

Qu’on a pour la Vérité, est cause qu’on trouve à redire à la force, avec laquelle on la défend, comme ont fait les SS. Pères.

Mais d’où pensez-vous, Monsieur, que vienne ce sentiment universel des Saints Pères touchant la vigueur, avec laquelle ils veulent que l’on défende la Vérité, lorsqu’elle est attaquée avec violence, et par les armes de l’injustice ; et que vienne au contraire la mollesse, que l’on voit aujourd’hui en quelques personnes du monde, qui ne peuvent souffrir seulement une partie de cette force, et sont éblouis de cette splendeur ? La cause de cette diversité de sentiments est à mon avis, que les Pères étaient amoureux de la Vérité, et ne combattaient pas pour la Vérité avec une moindre ardeur par leurs paroles et par leurs écrits, que les Martyrs ont combattu pour elle par leurs tourments et par leurs souffrances. La Vérité des Chrétiens, dit S. Augustin[125], est incomparablement plus belle que l’Helene des Grecs : et nos Martyrs ont combattu plus généreusement pour elle contre l’erreur, que mille Héros de Grèce n’ont fait pour Hélène contre Troie. Mais les hommes du monde n’ayant, ni les yeux des Pères, pour admirer, comme eux, cette beauté toute divine, ni le cœur des Pères, pour l’aimer, comme eux, de toutes les puissances de leur âme, ils veulent, qu’on la défende avec la même indifférence et la même froideur, qu’on ferait une personne peu considérable, ou une chose peu aimable et peu précieuse, et qui ne mérite pas d’être fortement et noblement défendue.

Que si, Monsieur, vous proposez à ces personnes, qu’une Dame illustre, épouse d’un grand Seigneur, honorée de tout le monde à cause de ses qualités avantageuses et de son insigne chasteté, est attaquée par la médisance dans son honneur, et déshonorée publiquement par une scandaleuse diffamation, n’est-il pas vrai, qu’ils s’écrieront aussitôt, que c’est une imposture noire, que c’est une calomnie diabolique : qu’ils ne trouveront point de termes trop forts en cette rencontre, parce qu’ils ressentent la grandeur de cette injure, et en détestent la malignité ; et qu’ils diront, que les paroles les plus piquantes ne suffisent pas pour châtier ceux qui sont coupables d’un crime si scandaleux, et qu’il faut une punition exemplaire pour l’expier ?

Mais lorsqu’on déshonore l’Église, qui est l’Épouse de J. C. et la dépositaire de la doctrine orthodoxe : lorsque l’on blesse la Vérité : qui est Dieu même, lorsqu’on veut corrompre la chasteté de la Foi, comme dit le grand Apôtre, ils voudront, qu’on se garde bien d’user de ces mots d’imposture et de calomnie. Il faudra chercher dans notre langue des expressions qui n’y sont point : de peur que si l’on vient à nommer les excès que l’on réfute, par les mêmes noms que tout le monde leur donne, et qui ont été destinez pour les exprimer, on n’accuse ces Auteurs Ecclésiastiques de blesser la charité et la douceur par l’aigreur et la violence des paroles. Quelle est, Monsieur, cette discrétion si admirable, et si inconnue à tous les grands hommes qui ont été dans l’Église ? Par quelles règles, ou de la Foi, ou de la raison, l’honneur d’une femme sera-t-il plus considérable que celui de la Vérité, et pourquoi sera-t-il défendu de faire pour le Créateur ce qu’il est permis de faire pour la créature ?

Donnez-moi donc, Monsieur, un vrai amateur de la Vérité, et il reconnaîtra que ce que je dis des Pères est très raisonnable. Da amantem, et sentit quod dico[126]. Donnez-moi, non des yeux païens, et des cœurs charnels, qui ne la connaissent point, et ne l’aiment pas : mais des yeux chrétiens, et des cœurs spirituels, comme dit Saint Augustin, tels qu’ont été ceux des Pères ; et après cela ces Catholiques jugeront, comme les Pères, que ce serait lui faire une injure de vouloir, qu’étant tout ensemble, et si Auguste, et si Sainte, elle se défende plutôt avec la timidité d’une criminelle ; qu’avec la hardiesse d’une innocente, et de prétendre, qu’elle doit témoigner un profond respect et des civilités étudiées à ceux, qui au lieu de la révérer, comme le doivent tous les fidèles, la méprisent hautement, et lui insultent avec insolence.

§. XXXV. LE ZELE DES SS. PÈRES

Pour la Vérité, leur en a fait juger autrement.

Ces Pères, Monsieur, l’ont honorée comme la Reine du Christianisme, Cujus Rex Veritas[127]. C’est pourquoi ils ont jugé, que c’était rabaisser sa Majesté, que de ne la pas défendre avec des paroles, grandes, royales, et élevées, et cette éloquence de feu, que le Saint Esprit a inspirée aux Prophètes : qu’il a depuis répandue dans l’Église Catholique, et que saint Chrysostome dit être si propre à ceux qui défendent ses vérités, que selon ce Père elle a succédé au don des langues et des miracles.

Ces grands hommes, Monsieur, ont traité magnifiquement la Vérité, comme il est écrit dans les Macchabées[128], que Salomon traitait magnifiquement la sagesse. Ils lui ont donné des armes et luisantes et fortes, pour faire, dit Augustin, qu’elle parût plus lumineuse, plus agréable, et plus redoutable. Qui osera dire, écrit ce grand homme[129], que la Vérité dans ses défenseurs doit demeurer désarmée contre le mensonge, et qu’il doit être libre à ceux, qui poussent les fidèles dans l’erreur, d’effrayer leurs esprits par des paroles hardies, de les réjouir par des rencontres d’esprit agréables, et de les animer par des exhortations vives et enflammées ; et que ceux qui la défendent ne doivent écrire, qu’avec une mollesse et une froideur de style qui endorme les lecteurs ?

Si Dieu lui a donné dans tous les Pères une éloquence de paix, qui instruit tranquillement ses enfants, et une éloquence de combat, qui repousse fortement ses ennemis, honorons également l’une, et l’autre, puis que l’une est appelée dans l’Écriture[130] la lumière qui éclaire les yeux et qui rend les humbles Sages, et l’autre un don[131] de sagesse et de parole, à laquelle les adversaires ne peuvent ni résister ni répondre. Il y a grande différence, dit S. Hierome[132], entre instruire un Disciple, et surmonter un adversaire. Êtes-vous fâché, de ce que je me suis mis en peine de surmonter cet ennemi, et non de l’instruire ? Auriez-vous jugé que je le devais prier bien civilement de céder à mes raisons, lui qui est attaché à son erreur, et que je ne pouvais faire entrer dans les liens de la vérité qu’en l’y entraînant malgré lui et en vainquant et forçant sa résistance ?

§. XXXVII. QU’ON NE PEUT

condamner sans témérité la conduite des SS. PÈRES.

Après cela, Monsieur, serons-nous assez téméraires pour condamner la conduite si juste et si sage de ces grands Saints, et pour croire, qu’ils ont tous écrit sans douceur et sans charité parce qu’ils ont tous écrit avec tant de noblesse et tant de force ? Avouons plutôt, qu’ils en connaissaient mieux les véritables et solides règles que nous qui n’avons ni leur Sainteté, ni leur lumière. Reconnaissons, que leur éloquence si vigoureuse ne laissait pas d’être animée d’un esprit parfaitement charitable. Disons d’eux, et des enfants de ces Pères, ce que S. Augustin dit de l’émotion extraordinaire et des reproches injurieux, mais très véritables, de saint Estienne contre les Juifs[133] : Columba sine felle sævit. C’est une colombe qui est en colère : mais sa colère n’a point de fiel. Disons d’eux ce que Saint Grégoire de Nazianze[134] dit du Saint Esprit qui les animait : Que c’est l’esprit de douceur : mais qui ne laisse pas de s’irriter contre ceux qui faillent, et d’avoir ses émotions et ses colères aussi bien que ses tendresses. Disons d’eux ce que le même Père en dit lui-même[135] : Qu’encore que les hommes d’une vertu éminente se conduisent avec une grande modération en toutes choses : néanmoins ils ne peuvent se résoudre à être doux et modérés, lors qu’ils voient que la cause de Dieu serait en danger d’être trahie par leur modération et par leur silence : mais au contraire, étant poussez par le feu du zèle qui les anime, il les ne pensent alors, qu’à témoigner leur courage ; et combattent pour lui avec une ardeur extrême : étant plutôt disposez à faire pour la défense de la Vérité au de là même de ce qu’ils doivent, qu’à manquer à lui rendre quelque chose de ce qu’ils lui doivent. Disons d’eux enfin, ce que S. Augustin a prescrit pour règle, de reprendre plus ou moins fortement ceux qui sont tombez en quelque faute[136]. Aimez les hommes, dit-il, et après cela dites ce que vous voudrez contre les hommes. Ce qui paraîtra même une injure en apparence ne le sera point en effet. Nous ne laissons pas de reprendre les hommes avec modestie selon le précepte de l’Apôtre, lorsque retenant toujours la douceur dans le fond de notre esprit, nous mettons une force et une aigreur salutaire dans les paroles par lesquelles nous les reprenons.

§. XXXVIII. QUE LES ÉCRIVAINS

Ecclésiastiques doivent suivre la conduite des ss. Pères, sans se mettre en peine du jugement qu’on fait d’eux

Que si l’indifférence, qu’ont aujourd’hui la plupart des hommes pour la vérité ecclésiastique, et la mollesse des plus délicats reproche même aux saints Pères la force dont ils n’usent que dans le ressentiment des injures faites à Dieu, à sa Vérité, à ses serviteurs, et à ses servantes, et non à eux, et dont on voit ces censeurs user très souvent eux-mêmes dans la chaleur de leurs passions, et de leurs propres injures, il me semble que les écrivains ecclésiastiques doivent choisir plutôt de paraître moins modestes au jugement de ceux qui veulent qu’on le soit même plus que les Saints, que de ne pas travailler à rendre la défense de la Vérité aussi noble et aussi vigoureuse qu’ont fait les Saints : qu’ils doivent aimer plus l’honneur de celle qui est Dieu même, que le leur propre, qu’ils doivent chercher plutôt l’intérêt de Jésus-Christ, que leur intérêt, et ne craindre pas les fausses accusations de leurs frères, lorsqu’ils ne font que suivre fidèlement les véritables règles de leurs Pères.

Ainsi, Monsieur, pour finir cette lettre par où vous avez commencé la vôtre, haïssons ces disputes, que tous les chrétiens, qui sont obligés d’aimer également la paix et la vérité doivent avoir en aversion ; mais adorons en même temps sa providence qui les permet, pour en tirer la gloire de sa Vérité : et aimons le fruit qu’elles produisent, qui est l’éclaircissement de ces mêmes vérités, et l’épreuve de la foi de ceux qui les aiment, et de la générosité désintéressée de ceux qu’il suscite pour les défendre.

Demandons à Dieu, Monsieur, qu’il répande toujours, non seulement la force de son Esprit dans leur âme, et les grâces puissantes de sa parole sur leurs lèvres, mais aussi la douceur et la tendresse de son amour dans leur cœur : qu’il ne leur donne pas seulement des langues de feu, qui consument au dehors tout ce qui s’oppose à l’antiquité sacrée, comme le feu consume la paille, selon l’expression de saint Chrysostome : mais qu’il leur donne aussi toujours des cœurs de feu, qui soient embrasés de charité : qui leur faisant regarder avec colère, comme fait Jésus-Christ dans l’Évangile[137], ceux qui blessent ses vérités saintes, les rendent en même temps tristes, comme lui, de l’aveuglement déplorable de ces personnes préoccupées : qui leur fassent regretter d’être obligés à défendre la vraie doctrine des Pères contre ceux qui la devraient suivre, et la soutenir eux-mêmes contre tout le monde, et à combattre des adversaires du grand saint Augustin et de la Tradition ; au lieu de se nourrir des délices de la parole de Dieu dans un silence de piété, de solitude et de pais, qui est le langage du ciel et des Anges, et l’objet des prières et des vœux de rtous les véritables serviteurs de Dieu. Je suis, etc.

 

Du 20 de Mars 1654.

 

  1. ^  Ce sont les paroles de la Lettre.
  2. ^  S. Ignace Martyr. S. Justin. S. Irenée.
  3. ^  Ambros. de Paradiscop. c. 8. Chrysost. hom. 33. in Acta. Augustin. in Psal. 54.
  4. ^  Aug. de vera relig. c.8.
  5. ^  Gregor. in c. 31. Joh. lib. 2. 3. c. 1.
  6. ^  Les Papa. ep. 34.
  7. ^  Aug. ep. 87.
  8. ^  Chrysost. homil. 6. in Matth.
  9. ^  Eccles. c. 3. 4.
  10. ^  Eph. 5. 4.
  11. ^  Tertull. ad nationes lib. 2. c. 12.
  12. ^  Jerem. c.11. v. 18.
  13. ^  2. Reg. 18. 37.
  14. ^  Daniel c. 14. v. 18.
  15. ^  Chrys. in genes. hom. 18.
  16. ^  Id hom. 31. in Matth.
  17. ^  Vatabl. Mercer.
  18. ^  Rupert. in genes. lib. 3. c. 38.
  19. ^  Hugo de S. Vict. in genes. p. 17.
  20. ^  Prov. c. 1. v. 26.
  21. ^  Psal. 51. 8.
  22. ^  Basil. Homil. de avaritia, Tom. 2.
  23. ^  Aug. ep. 5.
  24. ^  Paulin op. 24. et 25.
  25. ^  Aug. op. 32.
  26. ^  Aug. de opere Monach. c. 31.
  27. ^  Ib. c. 23.
  28. ^  Bern. de consider. lib. 1. c. 3.
  29. ^  Id. ep. 236.
  30. ^  Horat
  31. ^  Basil. de spiritu sancto. c. 17.
  32. ^  Aug. de doctr. chr. lib. 4. c. 28.
  33. ^  Tertull. adv. Valent. c. 6. Congressionis lusionem deputa, Lector, ante pugnam. Offendam, sed non imprimam vulnera. Si et ridebitur alicubi, materiis ipsis satisfiet. Multa sunt sic digna revinci ; ne gravitate adorentur, Vanitati propriè festivitas cedit. Congruit et Veritati ridere quia lætans ; de æmulis suis ludere, quia secuta est. Curandum planè, ne risus ejus videatur si fuerit indignus. Cæterum, ubicumque dignus risus, officium est.
  34. ^  Quintilianus lib. 6. c. 3.
  35. ^  Tertull. Apol. c. 16.
  36. ^  Tertull. Adv. Valentin. c. 6.
  37. ^  Jerem. c. 51. v. 18.
  38. ^ Aug. Tract. 12. in Joan. Noverat Dominus quid agebat. Volebat illum nasci ex spiritu. Ille magisterio inflatus erat, et alicujus momenti sibi esse videbatur, quia Doctor erat Judæorum. Deponit ei superbiam, ut possit nasci de spiritu. Insultat tanquam in docto. Exagitat superbiam hominis. Tu es magister in Israël et hæc ignoras : tanquam diceret ; Ecce nihil nosti, Princeps superbus.
  39. ^ Chrys. Homil. 25. in Joan. Cyrill. lib. 4. in Joan. c. 14.
  40. ^  Aug. lib. 15. contra Faust. c. 4.
  41. ^  Psal. 82.
  42. ^  Aug. in Psal. 82.
  43. ^  Ibid.
  44. ^  Ibid.
  45. ^  Adv. Valent. c. 6.
  46. ^  Chryst. Advers. Gentiles.
  47. ^  Ibid.
  48. ^  Hieron. Adv. errores Johannis Hierosol.
  49. ^  Hier. adver. Ruffin.
  50. ^  Ruffin. n. 21.
  51. ^  Senec. lib. 2. Controv. 7.
  52. ^  Tertull. Apol. c. 37.
  53. ^  Tertull. ibid.
  54. ^  Aug. de mendacio. c. 1.
  55. ^  Chrys. hom. 31. in Matth.
  56. ^  Id. Hom. 48. in Acta.
  57. ^  Gregor. Nyss. Ep. ad Petr. fratrem. Tom. 2.
  58. ^  Deux sortes d’Hérétiques
  59. ^  Salvian. lib. 5.
  60. ^  2. Tim. 2. 25.
  61. ^  Aug. Ep. 162.
  62. ^  Gregor. lib. 9. Epist. 39.
  63. ^  Exemple de la conduite de S. Augustin envers Vincent Victor Catholique.
  64. ^  Aug. Retract. lib. 2. c. 56.
  65. ^  Aug. De origine anima. lib.1. c. vit. Ibid. lib. 2. c. 3. et c. vit. Ibid. et lib. 5. c. 13. Ibid. lib. 2. ????? 3. Ibid.
  66. ^  Ib. lib. 2. c. 17. lib. 1. c. 8.
  67. ^  Lib. 2. c. 12.
  68. ^  Aug. Retra. lib. 2. c. 56.
  69. ^  Matth. c. 22. v. 29.
  70. ^  Chrysost. hom. 71. in Matth.
  71. ^  Ibid. v. 18.
  72. ^  Isa. c. 42. Matth. c. 12. v. 19.
  73. ^  Matth. c. 11. v. 29.
  74. ^  2. Cor. 10. 1.
  75. ^  Marc. c. 3. v. 5.
  76. ^  Matth. c. 23. v. 15. 16. 17. 19. 24. et 33.
  77. ^  Origen. lib. 2. contra Cels.
  78. ^  Marc. c. 9. v. 18.
  79. ^  Matth. c. 16. v. 23.
  80. ^  Act. 7. 51.
  81. ^  1. Thessal 2. 7.
  82. ^  Gal. 4. 19.
  83. ^  2 Cor. 11. 29.
  84. ^  2 Cor. 9. 19. et 22.
  85. ^  Rom. 9. 3.
  86. ^  Tertull. de pudicitia. c. 14.
  87. ^  1 Cor. 10. 10.
  88. ^  Ibid. v. 11.
  89. ^  Chrisost. ep. 1. Timo. c. 2. hom. 6.
  90. ^  2. Tim. 2. 24.
  91. ^  Tit. 1. 3.
  92. ^  Gregor. in Ezech. hom. 11.
  93. ^  Bern. serm. 44. in Cant.
  94. ^  Aug. de doct. Chr. lib. 4. c. 24.
  95. ^  Aug. de gestis Pelagii. c. 25.
  96. ^  Ibid. c. 23.
  97. ^ Aug. Ibid. c. 25. At nunc si Pelagius Deum cogitat, gratius accipiet litteras nostras : quando expresso nomine ulcus sanandum potius aperimus, quàm illas, ubi cum dolorem facere timeremus, tumorem, quod nos pœnitet, augebamus.
  98. ^ Hier. advers. errores Joan. Hierosolym.
  99. ^  Nosne sumus qui Ecclesiam scindimus : an ille, qui vivis hahitaculum, mortuis sepulchrum negat : qui fratrum exilia postulat ? Ibid.
  100. ^  An tu solus Ecclesia es ; et qui te ostenderit, à Christo, excluditur ? Ibid. Rogo quæ tanta est excitas, et Cimmeriis, sicut ajunt, tenebris involuta ? Ibid.
  101. ^  Hier. Præf. in lib. Didymi. De Spiritu Sancto.
  102. ^  Bern. Ep. 188.
  103. ^  Ep. 191. apud Bern.
  104. ^  Id. de error. Aballardi. c. 4.
  105. ^  Ibid. c. 5.
  106. ^  Ep. Prosperi ad Aug.
  107. ^  Prosp. advers. Collatorem et Carm. de Ingratis.
  108. ^  Adv. Collat. c. 1.
  109. ^  Ibid. c. 41.
  110. ^  Prosp. Pref. in respons. ad capit. obi. Vincentian.
  111. ^  Adv. Collat. c. 42.
  112. ^  Ibid.
  113. ^  Aug. Ep. 5.
  114. ^  Cuigo. Medit. c. 17. Bibl. Patr. Tom. 12.
  115. ^  Aug. Ep. 250.
  116. ^  Gregor. lib. 11. in Job. c. 13.
  117. ^  Aug. Ep. 48.
  118. ^  Aug. de doctrin. Christ. lib. 4. c. 28.
  119. ^  S. Athanase
  120. ^  Hilar. advers. Constant.
  121. ^  Aurel. Orthodox. p. 508.
  122. ^  Defens. injur. p. 25.
  123. ^  Aug. Ep. 48.
  124. ^  Ambros. lib. 6. Ep. 48.
  125. ^  Aug. Ep. 9.
  126. ^  Augustin. Tr. 26. in Joan.
  127. ^  Saint Augustin.
  128. ^  Macchab. l. 2. c. 2. v. 9.
  129. ^  Aug. de doctr. Chr. l. 4. c. 26. et 28. Ib. l. 4. c. 1.
  130. ^  Psal. 18 9.
  131. ^  Luc. 21. 15. Act. 6. 10.
  132. ^ Hier. Apol. ad Pammach.
  133. ^  Aug. Serm. de S. Stephano.
  134. ^  Greg. Naz. 44.
  135. ^  Id. Or. 20.
  136. ^  Aug. Expos. in Ep. ad Galat. in fine.
  137. ^  Marc, 3, 5.