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Rédaction de la IXe Provinciale

Selon la Vie de Nicole de Goujet, Nicole, se trouvant à l’Hôtel des Ursins, aurait donné le plan de la IXe Provinciale ; mais le renseignement est peu sûr. Ce plan était arrêté dès le mois de mai, à en juger par la fin de la huitième lettre.

Le catalogue Fouillou indique que la lettre a été revue par Nicole et Arnauld, alors cachés chez M. Hamelin, qui habitait près de Port-Royal. Sur les Hamelin, voir OC III, éd. J. Mesnard, p. 455 ; MESNARD Jean, "Familles amies de Port-Royal, I, Les Hamelin", Chroniques de Port-Royal, n°22-23, 1974, p. 22-44, et la notice du Dictionnaire de Port-Royal.

JOUSLIN Olivier, « Rien ne nous plaît que le combat ». La campagne des Provinciales de Pascal. Étude d’un dialogue polémique, I, Clermont-Ferrand, Presses Universitaires Blaise Pascal, 2007, p. 297 sq.

Impression et publication de la IXe Provinciale

OC I, éd. J. Mesnard, p. 479. Journal de Saint-Gilles, 18 août 1656. Saint-Gilles assure la publication.

Sur les démarches des jésuites en vue de faire interrompre la publication des Provinciales, voir GEF V, p. 163-164. Quatre jésuites vont voir Ballard, syndic des libraires et imprimeurs de Paris, mais ils n'obtiennent pas qu'il s'oppose à la parution des Provinciales. Ils quittent Ballard sur des mots de menace. Voir HERMANT Godefroy, Mémoires, III, p. 72, sur cet événement.

OC I, éd. J. Mesnard, p. 488. Le 15 juin 1656, le Journal de Taignier mentionne la publication de la VIIIe Provinciale malgré les démarches des jésuites auprès de Balard, syndic des libraires ; sur la conduite de Balard, voir p. 488, vendredi 16 juin 1656.

CLÉMENCET, Histoire de Port-Royal, I, Liv. IX, tome III, Amsterdam, Van Duren, 1756, p. 450. « La neuvième lettre commence par une raillerie contre le livre du père Barry intitulé Le paradis ouvert à Philagie par cent dévotions aisées à pratiquer ; il tombe ensuite sur les Peintures morales du père Le Moine, puis il rapporte les sentiments des casuistes, pour excuser l’ambition des Grands, décharger les riches de l’obligation de faire l’aumône, changer les péchés mortels en véniels, laisser la liberté de satisfaire ses passions dans le boire et le manger, autoriser les équivoques et les restrictions, le luxe et les parures des femmes, le jeu, etc. ; sur la manière d’entendre la messe, etc. »

Dictionnaire de Port-Royal, art. Langlois Denis, p. 588. Les Provinciales V, VI, VII et VIII sont imprimées par Langlois. Lorsque Saint-Gilles lui apporte le manuscrit de la neuvième Provinciale, alors qu’il a publié les quatre précédentes, Langlois est pris de scrupules, et va consulter le syndic Ballard ; celui-ci lui conseille de chercher à découvrir le nom de la personne qui lui apporte les manuscrits et promet de se renseigner auprès du chancelier Séguier et du procureur du parlement, Nicolas Fouquet. Lorsque Saint-Gilles revient, Langlois lui avoue sa démarche ; sans se troubler, Saint-Gilles s’en va voir Ballard, puis revient chez Langlois, auquel il assure qu’il peut poursuivre son travail sans être inquiété. Langlois n’en rend pas moins compte à Ballard des travaux qu’il effectue pour Port-Royal. Les Provinciales paraissent alors presque ouvertement. Saint-Gilles le note dans son Journal du 18 août 16556 : « d’abord il fallait se cacher, mais depuis deux mois, tout le monde, et les magistrats mêmes, prenant grand plaisir à voir dans ces pièces d’esprit la morale des jésuites naïvement traitée, il y a eu plus de liberté et moins de péril » (éd. Jovy, p. 180-181 ; OC I, p. 479). Ce n’est que le 23 septembre 1656 que la sentence du lieutenant-civil Dreux d’Aubray rappelant la nécessité des privilèges marquera un retournement de situation.

Les jésuites commencent à répondre aux Provinciales

p_9_commentaires1.pngPremière réponse aux lettres que les jansénistes publient contre les pères de la compagnie de Jésus, par un Père de la même Compagnie.

Voir ce texte dans le dossier des Réponses aux Provinciales.

NOUËT Jacques, Première réponse aux lettres que les jansénistes publient contre les jésuites, (avril-mai, mais on propose aussi juin) 1656. La date est incertaine. L’auteur note que l’on a fait des reproches aux jésuites sur le duel, l’usure et la restitution : ces sujets sont traités dans la VIIIe Provinciale ; cette réponse est donc postérieure. La Lettre à Philarque est pourtant plus ancienne. Cette réponse n'est pas signée, mais a été insérée dans l'édition collective in-12 des Réponses aux lettres Provinciales publiée en 1657. Cognet l'attribue au P. Nouët, mais avec une certaine réserve ; voir Provinciales, éd. Cognet, p. XLVIII et p. 193. Voir le texte in Réponses aux Lettres Provinciales publiées par le Secrétaire du Port-Royal contre les PP de la Compagnie de Jésus sur le sujet de la morale desdits Pères, Liège, Mathias Hovius, 1659. p. 3 sq. (BCIU: R 5602) et ci-dessous. Extraits dans GEF V, p. 112-118. Voir éd. Cognet, p. 193, n. 3. Il ne faut pas confondre ce texte avec la Réponse aux lettres que les jansénistes publient contre les jésuites, 16 p., in 4°, dont Pascal parle à la fin de la IXe Provinciale; voir éd. Cognet, p. 214, n. 5; GEF V, p. 343 sq., qui est du P. Nouët.

 

p_9_commentaires1.pngNOUËT Jacques, Lettre écrite à une personne de condition sur le sujet de celles que les jansénistes publient contre les jésuites

NOUËT Jacques, Lettre à une personne de condition sur le sujet de celles que les jansénistes publient contre les jésuites, 1656, 8 p. in-4° (Coll. LP : 383, 38). Voir sur cet opuscule GEF V, p. 164 sq. L'édition fait preuve d'un certain luxe, indique Olivier Jouslin, Pascal et le dialogue polémique, p. 477 sq., puisqu'elle offre une véritable page de garde sur laquelle le titre est centré, et que le texte ne commence qu'en page 3. Il a été réimprimé dans le recueil de 1657 sous le titre de Seconde Réponse. Le recueil PR 382 porte la note : "par un jésuite". BJB 2937 b l’attribue au p. Nouët. Selon Cognet, l'auteur serait le même que celui de la Première réponse. Voir l’éd. Cognet, p. L : l’ouvrage consiste principalement en railleries sur le début de la huitième Provinciale, où Pascal déclare n'être ni docteur, ni théologien. Le p. Nouët vise à faire passer Pascal pour un railleur dépourvu de science. On ne doit pas, selon lui, chercher qui est l'auteur des Provinciales : en avouant ne pas être docteur, il rend tout son art argumentatif inutile : p. 3-6. Le fait qu'il se présente au début proche de Port-Royal, mais éloigné et neutre dans la huitième lettre ruine sa crédibilité. La manière d'écrire de Pascal, "pleine de rencontres ingénieuses", son style divers et brillant et son ton intéressent tout le monde, riches, valets, libertins, bons esprits, mais ils ne conviennent ni à un docteur, ni à un prêtre. Dans une tentative pour retourner contre l'adversaire sa propre stratégie, le P. Nouët demande comment un auteur qui n'est pas théologien peut-il, après avoir refondu toute la théologie de la grâce en quelques lettres, entreprendre de réformer à lui seul la morale des jésuites ? Pour le croire, il faudrait se méfier de tous les docteurs en place, ce qui entraînerait des abus et un désordre épouvantables : p. 7. Extraits dans GEF V, p. 164-166 ; texte intégral in Réponses..., p. 57.

Sommaire de la IXe Provinciale

Voir Wendrock : “De la fausse dévotion à la Sainte Vierge que les jésuites ont introduite. Diverses facilités qu’ils ont inventées pour se sauver sans peine, et parmi les douceurs et les commodités de la vie. Leurs maximes sur l’ambition, l’envie, la gourmandise, les équivoques, les restrictions mentales, les libertés qui sont permises aux filles, les habits des femmes, le jeu, le précepte d’entendre la messe”.

Frises de la Provinciale IX

 

Frise du recueil R 5597 de Clermont

 

Frise du R 5452 de Clermont

La IXe Provinciale mise en ligne par la BNF porte la même frise.

 

Frise du recueil R 1035 de Clermont

IX, 1. Je ne vous ferai pas plus de compliment que le bon père m'en fit la dernière fois que je le vis. Aussitôt qu'il m'aperçut, il vint à moi, et me dit en regardant dans un livre qu'il tenait à la main :

Compliment: paroles civiles, obligeantes, pleines d’affection ou de respect (Dictionnaire de l’académie). Le mot n’a pas le sens moderne d’éloge adressé à une personne.

IX, 1. Qui vous ouvrirait le Paradis, ne vous obligerait-il pas parfaitement ? Ne donneriez-vous pas les millions d'or pour en avoir une clef, et entrer dedans quand bon vous semblerait ? Il ne faut point entrer en de si grands frais, en voici une, voire cent, à meilleur compte.

BARRY Paul de, Le paradis ouvert à Philagie..., Au lecteur. “Qui vous ouvrirait le paradis, mon cher lecteur, ne vous obligerait-il pas parfaitement ? que ne donneriez-vous pas pour en avoir une clef, et pour entrer dedans quand bon vous semblerait ? Si vous étiez amoureux du ciel, je tiens pour assuré que vous donneriez les millions d’or s’ils étaient en votre pouvoir, pour avoir cette précieuse clef. Il ne faut point entrer en de si grands frais, en voici une, voire cent à meilleur compte : tout autant de saintes dévotions à la Mère de Dieu, que vous trouverez dans ce livret, ce sont autant de clefs du ciel, qui vous ouvriront le paradis tout entier, pourvu que vous les pratiquiez.” Texte cité dans GEF V, p. 171.

C'est une étrange façon d'accueillir le visiteur. Pascal se sert du texte du p. Barry pour construire une ouverture dramatiquement frappante. L’effet comique doit être sensible à la lecture.

Les millions d’or...: les et non des est le texte de toutes les éditions des Provinciales ; est-ce celui de toutes les éditions du P. Barry ? Est-ce une expression toute faite ?

MESNARD Jean, « Pascal et le problème moral », in La culture du XVIIe siècle, Paris, P. U. F., p. 361. Hostilité de Pascal à une dévotion dont la pratique tout extérieure n’oblige à aucun renoncement à l’amour des créatures, autre forme de l’amour de soi.

IX, 1. Je ne savais si le bon Père lisait, ou s'il parlait de lui-même. Mais il m'ôta de peine en disant : Ce sont les premières paroles d'un beau livre du P. Barry de notre Société ; car je ne dis jamais rien de moi-même. Quel livre, lui dis-je, mon Père? En voici le titre, dit-il : Le Paradis ouvert à Philagie, par cent dévotions à la Mère de Dieu, aisées à pratiquer.

Le P. Paul Barry

Voir le dossier qui lui est consacrée.

Voir Dictionnaire de spiritualité, art. “Barry”. Né à Leucate (Aude) en 1587 ; jésuite à partir de 1605. Écrivain de piété très fécond, il a été professeur et gouverneur de plusieurs maisons à Avignon, Aix, Nîmes. Le Cœur admirable de la T. S. Mère de Dieu, de Saint Jean Eudes, le compte parmi les douze apôtres du Cœur de Marie. Voir Provinciales, éd. Cognet, p. 153-154. Mort le 28 juillet 1661 en Avignon.

RAPIN René, Mémoires, II, p. 396. Défense du P. Barry et de son livre sur la dévotion à Marie. Le jugement est pourtant assez mesuré : « un particulier de petit sens, sans nom parmi les savants de son ordre, par la qualité de son esprit tendre à la dévotion de la Vierge en écrit diverses méthodes pour le peuple, moyennant lesquelles il promet le paradis peut-être trop aisément » : p. 396.

JOUSLIN Olivier, « Rien ne nous plaît que le combat ». La campagne des Provinciales de Pascal. Étude d’un dialogue polémique, I, Clermont-Ferrand, Presses Universitaires Blaise Pascal, 2007, p. 299 sq.

Pascal mentionne ce livre dans les Provinciales, éd. Cognet, p.153-154. Voir WENDROCK, Provinciales, II, éd. 1700, p. 26 sq.

PIROT Georges, Apologie pour les casuistes, p. 131 sq. (p. 231 sq. de l’édition contrefaite de Cologne 1658). Réponse à l’objection que “les jésuites amusent le monde de dévotions impertinentes envers la Vierge, les Pères Binet et Barry ont des livres remplis de ces bagatelles”.

Voir les œuvres du p. Barry :

BARRY Paul Boursier de, Le paradis ouvert à Philagie, par cent dévotions à la mère de Dieu, aisées à pratiquer aux jours de ses fêtes et octaves, qui se rencontrent à chaque mois de l'année, Rouen 1646, 481 p. in-16; première édition: 1636. L’originale est de 1657 ; mais il existe une contrefaçon de 1658. Nous donnnons les deux paginationns lorsque c’est utile. En 1653, il y en a déjà 14 éditions ; la 20e réimpression date de 1868, avec une introduction de Jean Darche.

BARRY Paul Boursier de, La solitude de Philagie ou méthode pour s'occuper avec profit aux exercices spirituels, une fois tous les ans, durant huit ou dix jours, avec les méditations, Considérations, Examen et Lectures spirituelles qu'on pourra faire en ce temps-là, nouvelle édition, par un prêtre de la même compagnie, Clermont-Ferrand, Librairie catholique, 1859.

BARRY Paul Boursier de, Pensez-y bien, ou moyen court, facile ou assuré de se sauver, Lyon, 1645.

FLACHAIRE Ch., La dévotion à Marie au déclin du XVIIe siècle, Paris, 1938, p. 59 sq.

Le P. Barry a des défenseurs dès l’époque classique, et jusqu’à nos jours encore.

PIROT Georges, Apologie pour les casuistes, p. 131 sq. (p. 231 sq. de l’édition contrefaite de Cologne 1658). Réponse à l’objection que « les jésuites amusent le monde de dévotions impertinentes envers la Vierge, les Pères Binet et Barry ont des livres remplis de ces bagatelles ».

Voir dans DUCHÊNE Roger, L'imposture littéraire..., 2e éd., p. 183, une défense moderne du P. Barry. Pascal se moque du style du P. Barry, un auteur qui a connu un grand succès et maintes rééditions se trouve confondu et amalgamé avec ceux des traités de casuistique. Barry s'adressait au public simple, en retard sur le goût et l'esprit des élites, dans une forme désuète.

WENDROCK, Provinciales, Note première sur la neuvième lettre, où l’on distingue la vraie dévotion à la sainte Vierge de la dévotion fausse et mal réglée, éd. 1700, t. 2, p. 26 sq.

WENDROCK, Ludovici Montaltii Litterae Provinciales de morali et politica jesuitarum disciplina, Coloniae, N. Schouten, 1658, Nota prima, Vota in Deiparam pietas a spuria et falsa sejungitur, p. 216 sq.; éd. de 1679, p. 250 sq.

La dévotion mariale au XVIIe siècle, à Port-Royal et chez les jésuites

>Les ennemis de Port-Royal on souvent soutenu que les religieuses et les Messieurs réprouvaient le culte de la Vierge Marie. Les jansénistes ont fermement rejeté cette accusation.

Sur la dévotion mariale à l'époque classique, voir la synthèse fournie par BLUCHE François (dir.), Dictionnaire du grand siècle, p. 971 sq., art. Marie .

FLACHAIRE Ch., La dévotion à Marie au déclin du XVIIe siècle, Paris, 1938.

MOUSNIER Roland, L’homme rouge, p. 607. Richelieu et la dévotion mariale. La Déclaration pour la protection de la Vierge de 1637 : p. 607.

CHATELLIER Louis, « Les jésuites et la naissance d’un type : le dévot », in DEMERSON G. et G., DOMPNIER B., et REGOND A. (dir.), Les Jésuites parmi les hommes aux XVIe et XVIIe siècles, Clermont-Ferrand, Faculté des Lettres, 1987, p. 257-264. L’œuvre de la dévotion mariale de la compagnie de Jésus. L’affirmation du patronage de la Vierge chez les jésuites : p. 258. Les devoirs du dévot de Marie : p. 258. L’esprit qui se répand dans les quartiers, les paroisses de campagne, chez les puissants de la cour : p. 260.

Les religieuses de Port-Royal sont dévouées à Marie. Voir BUSSON Herni, La religion des classiques, Brionne, Monfort, 1948, p. 6 sq. La dévotion mariale, "pierre de scandale" des jansénistes ; on les accuse d'abolir le culte de la Vierge ; Brisacier, Hérésies imaginaires, IIIe lettre, p. 58. On les accuse de vouloir fonder une Église sans vénération de Marie ; de "ruiner tous les lieux où l'on invoque Dieu par l'intermédiaire de la Vierge", selon Desmartes de Saint-Sorlin, cité ibid., lettre XIII, t. 3, p. 82, 93. De "mutiler les plus belles prières, comme l'Ave Maria; pour les comparer avec les calvinistes. C’est une accusation dangereuse alors que les jésuites, l'Oratoire, tendent à échauffer cette dévotion au chapelet et à la Vierge; voir FLACHAIRE, La dévotion à la Vierge, p. 82-87 : Port-Royal prend parti contre certains excès de la dévotion mariale seulement à partir des Monita salutaria (1673) traduits par Gerberon (1674), approuvés par Choiseul, et confirmés par le traité contre les protestants intitulé Tractatus de sanctorum cultu de Neercastel (1675, tr. française de Leroy de Hautefontaine, 1679). Sur le début de la IXe Provinciale, voir p. 7-8 : Pascal s'attaque d'abord à la sottise, à la niaiserie et à la puérilité du P. Barry : p. 8. Mais il y a pire : il s’est trouvé une pieuse japonaise qui, après sa conversion, prononçait 140 000 fois par jour le nom de Marie. Ce qui choquait les jansénistes, c'était que dans ce développement du culte de Marie se produisait souvent un déséquilibre au détriment du Christ. Voir Mme de SÉVIGNÉ, lettre du 15 décembre 1688. Réaction amorcée par Bérulle, continuée par Bossuet, contre les fausses dévotions. Les jansénistes et la dévotion à la "Vierge en majesté des églises romanes" qui présente le Christ : p. 9.

Port-Royal supporte mal la dévotion superstitieuse que certains courants de la contre-réforme encourageaient dans le peuple. Nicole-Wendrock consacre une note significative à la neuvième Provinciale, Où l'on distingue la vraie dévotion à la sainte Vierge de la dévotion fausse et mal réglée, tr. Joncoux, II, p. 16 sq. "On sait les abus qui se sont introduits dans la dévotion à la sainte Vierge. Il est arrivé à cet égard ce que nous voyons arriver tous les jours à l'égard des autres vertus. Le démon substitue en leur place de certains vices qui y ont rapport. Il les couvre des apparences de la vertu. Il attire les hommes par ces dehors spécieux, et les trompe par la fausse sécurité, où cette vaine image du bien les entretient. Il a de même substitué au lieu de la vraie dévotion envers la sainte Vierge, le fantôme d'une dévotion hypocrite, par laquelle il séduit une infinité de gens qui prennent l'ombre pour la vérité même. C'est avec raison que les catholiques regardent la Vierge comme un modèle parfait de toutes les vertus. C'est avec raison qu'ils honorent en elle la plénitude des grâces dont Dieu l'a parfois comblée, qu'ils ont recours à elle dans leurs besoins, et qu'ils plaignent la folie des hérétiques, qui se privent eux-mêmes, et qui veulent priver l'Église d'un si puissant secours. L'intercession de Marie est utile aux innocents et salutaire aux pénitents." Nicole précise qu'il y aurait "non seulement de la faiblesse d'esprit, mais aussi de la témérité et de la présomption à rejeter et à condamner les pratiques extérieures de dévotion établies en son honneur dans l'Église..." Mais "le premier caractère de la vraie dévotion est de ne point confondre le culte qui est dû à la sainte Vierge avec celui qui est dû à Dieu, auquel seul doit s'adresser "l'adoration suprême", p. 20. Le culte de la Vierge ne doit pas se "terminer à elle", mais "tendre à Dieu", "au contraire, la fausse dévition feint d'honorer et d'aimer tellement Marie qu'elle ne veut rien aimer que Marie, qu'elle l'honore et se dévoue à elle seule", ce qui confine à l'idolâtrie, p. 21. Enfin "la dévotion véritable et solide ne met sa confiance dans toutes ces pratiques extérieures par lesquelles on honore la S. Vierge, qu'autant qu'elles sont accompagnées de mouvements intérieurs d'une piété sincère qui en doit être le principe", p. 21-22. Nicole assimile les formes de culte marial limitées aux cérémonies proposées par le P. Barry à des "traditions pharisaïques", p. 24: "l'esprit de l'homme est naturellement porté au pharisaïsme, et à mettre la confiance de son salut dans quelques cérémonies extérieures. Il y trouve une facilité qui accommode sa paresse", et "la cupidité ne s'y oppose point", p. 25.

JOUSLIN Olivier, « Rien ne nous plaît que le combat ». La campagne des Provinciales de Pascal. Étude d’un dialogue polémique, I, Clermont-Ferrand, Presses Universitaires Blaise Pascal, 2007, p. 297 sq. La question du culte marial. Saint-Cyran est l’auteur d'une Vie de la sainte Vierge. Port-Royal voit en la vierge "la plus magnifique effusion de Dieu". La Vierge de Port-Royal est l'avocate, l'Élue par excellence.

BAUSTERT Raymond, La querelle janséniste extra muros, ou la polémique autour de la procession des jésuites du Luxembourg, 20 mai 1685, Tübingen, Gunter Narr Verlag, 2005, p. 44 sq. Voir l’étude de la présence de Marie, Ancilla Domini, à Port-Royal : p. 44 sq. L’un des refrains des polémistes antijansénistes était que le sanctuaire de la vallée de Chevreuse était dépouillé d’hommages à la Vierge ; voir BRISACIER, Le jansénisme confondu..., p. 15. Toujours selon Brisacier, Callaghan aurait conduit une campagne anti-chapelet : p. 45. En fait, l’hypothèse de l’indévotion mariale à Port-Royal ne tient pas devant l’examen des faits. Voir les Mémoires de Melle de Montpensier, in éd. Petitot, t. XLII, p. 162 : on lui a recommandé de rendre témoignage à la reine que Port-Royal rend un culte aux saints : p. 46. Marie est partout présente à Port-Royal : Mère Angélique de Saint-Jean, Mémoires, 1742, t. III, p. 420. Voir CLÉMENCET, Histoire générale..., Amsterdam, 1755-1767, t. II, p. 39 : sœur Marie de Sainte-Claire écrit : « Toutes mes invocations s’adressent à Marie, n’osant du tout entreprendre de parler à Dieu. Je la crois être la seule voie par laquelle je puisse obtenir miséricorde de Dieu. Je suis la plupart du temps occupée d’elle, ne vivant que sous son ombre ». Les religieuses sont affiliées depuis 1660 à la confrérie du Rosaire perpétuel, dont elles observent les prescriptions avec rigueur : « il y a toutes les nuits deux religieuses qui, depuis minuit jusqu’à une heure, disent le Rosaire devant le Saint-Sacrement », p. 47. L’image de Marie est présente dans « toutes les cellules et dans tous les passages », lettre de la Mère Angélique de Saint-Jean de 1679. Durant la persécution, c’est à la Vierge que les religieuses se remettent : p. 49. De même du côté des Messieurs : p. 48 sq. La Vierge des jansénistes est Ancilla Domini: p. 51 sq. La grandeur “terrible” de Marie est compensée par son humilité : p. 52. Selon Nicole, Instructions théologiques et morales sur l’oraison dominicale, p. 101, « rien n’est plus admirable que cette humilité profonde avec laquelle elle se soumet aux ordres de Dieu lorsqu’on lui annonce la nouvelle de l’Incarnation: rien n’est plus humble que le parfait abaissement de son âme sainte, qui ne lui permet dans ce haut point de grandeur d’envisager que deux objets, sa propre bassesse et l’obéissance qu’elle doit à Dieu »: p. 52. Méditation de la Mère Agnès sur l’anéantissement de Marie : p. 52-53: « les vraies servantes de Dieu doivent dire comme la Sainte Vierge: Qu’il me soit fait selon votre parole, et non pas selon ma volonté et mon utilité », p. 53. La vie de la Vierge est un tissu d’humiliations, d’effacements, de privations dans la plus parfaite obéissance : p. 54. La Vierge de Port-Royal est glorieuse, mais à travers ses dépouillements : p. 55. Les honneurs qu’on lui rend ne doivent l’être qu’à travers son Fils, pour lui et par lui : p. 55. Tradition de la spiritualité bérullienne : p. 55. L’insistance sur l’humilité de Marie est un thème du protestant Drelincourt dans son traité De l’honneur qui doit être rendu à la sainte et bienheureuse Vierge Marie : p. 56. Les jansénistes et le titre d’Immaculée conception : p. 57 sq.

Voir BREMOND, Histoire littéraire du sentiment religieux..., IX, p. 247-288.

ARNAULD Antoine, Apologie pour les religieuses de Port-Royal, IVe partie, Préface, Œuvres, XXIII, p. 540 sq. La part des jésuites dans le développement de la dévotion mariale en Espagne. Moyens faciles d’acquérir des induglences, parce que la dévotion à la Vierge ne contredit pas les mauvais penchants de la nature. Pour quelques vrais dévots, il y a une « infinité qui n’ont fait paraître tant d’ardeur pour cette doctrine que par une dévotion superstitieuse, par un zèle amer, et par une passion maligne » : p. 540. Hypocrisie des dévots de la Vierge qui ne se corrigent pas de leurs vices : p. 540-541. Les jésuites attaquent les dominicains en répandant le bruit qu’ils ont des sentiments peu dévots à l’égard de la Vierge : p. 541. Les jésuites font solliciter par le roi d’Espagne un décret sur la définition de l’Immaculée Conception, ce qui fait un « article de foi d’une chose dont il n’y a pas la moindre ombre dans l’Écriture et dans la Tradition » : p. 541. Malgré le peu de succès de cette demande, les jésuites s’appuient sur ce dogme pour s’en prendre aux dominicains : p. 542. Le p. Nidard assure que l’immaculée conception est physiquement certaine, ce qui signifie qu’il est aussi certain que la Vierge est conçue sans péché originel que le soleil éclaire et que le feu chauffe : p. 542. Le p. Nidard ajoute que c’est métaphysiquement certain, c’est-à-dire aussi certain qu’un principe comme le tout est plus grand que la partie. Il prétend enfin que c’est une certitude infaillible, c’est-à-dire que « cette doctrine est immédiatement dérivée d’une proposition de la foi » : p. 542. Absence de fondement de ces prétentions : p. 543. Ils distinguent dans cette proposition la vérité et la piété ou laudabilité, et disent qu’il n’est pas de foi qu’elle est vraie, mais qu’il est de foi qu’elle est pieuse : p. 543.

Il suffit de comparer la Vierge de Port-Royal, peinte par Champaigne (au Musée des Granges) pour constater que sa figure douloureuse fait contraste avec la Vierge italienne de Lippi ou celle de Sicile. En fait, on trouve là les trois traits principaux de la Vierge : Marie souffrante, Marie priante et Marie protectrice. Port-Royal insiste sur la première.

BAUSTERT Raymond, La querelle janséniste extra muros, ou la polémique autour de la procession des jésuites du Luxembourg, 20 mai 1685, Tübingen, Gunter Narr Verlag, 2005, p. 72 sq. La Vierge des jésuites, Regina cœlorum. On en parle comme d’une reine, et non plus comme d’une servante. Mentalité triomphaliste : p. 74. La Compagnie cherche à renouer avec la dévotion populaire du Moyen Âge, toute de sensibilité et d’imagination : p. 75. Sur le P. de Barry, voir p. 75. Selon lui, on doit aimer le Christ pour l’amour de Marie, et non l’inverse : p. 77.

PIROT Georges, Apologie pour les casuistes, p. 231 sq. Comparaison des jansénistes et de Pascal aux hérétiques qui refusent d'accorder à Marie ses prérogatives. La IXe Provinciale présentée comme un libelle diffamatoire contre la mère de Dieu : p. 234.

RAPIN René, Mémoires du P. René Rapin, de la Compagnie de Jésus, II, p. 395 sq.

Pour ce qui touche Pascal, le reproche de négliger la Vierge persiste jusqu’au XXe siècle, comme en témoignent les réactions de Paul Claudel et de François Mauriac.

WENDROCK, Provinciales, Note première sur la neuvième lettre, où l’on distingue la vraie dévotion à la sainte Vierge de la dévotion fausse et mal réglée, éd. 1700, t. 2, p. 26 sq.

WENDROCK, Ludovici Montaltii Litterae Provinciales de morali et politica jesuitarum disciplina, Coloniae, N. Schouten, 1658, Nota prima, Vota in Deiparam pietas a spuria et falsa sejungitur, p. 216 sq. ; éd. de 1679, p. 250 sq.

IX, 1. Et quoi, mon père, chacune de ces dévotions aisées suffit pour ouvrir le ciel ? Oui, dit-il ; voyez-le encore dans la suite des paroles que vous avez ouïes : Tout autant de dévotions à la Mère de Dieu, que vous trouverez en ce livre, sont autant de clefs du ciel qui vous ouvriront le paradis tout entier, pourvu que vous les pratiquiez :

BARRY Paul de, Le paradis ouvert à Philagie..., Au lecteur. La citation est légèrement inexacte : « tout autant de saintes dévotions à la Mère de Dieu que vous trouverez dans ce livret, ce sont autant de clefs du Ciel, qui vous ouvriront le paradis tout entier, pourvu que vous les pratiquiez... » Ce texte cité dans GEF V, p. 171 sq.

Superstition

Sur la piété superstitieuse, et la superstition au sens général où l’entend Pascal, voir la liasse Sousmission et usage de la raison dans les Pensées.

Superstition : dévotion ou crainte de Dieu mal ordonnée. La superstition païenne portait à adorer les faux dieux, les idoles. Le peuple, quoique chrétien, se laisse aller à plusieurs petites superstitions et cérémonies que les prélats s’efforcent de retrancher » (Furetière).

Superstition : fausse idée que l’on a de certaines pratiques de la religion, et auxquelles on s’attache avec trop de crainte ou trop de confiance (Dictionnaire de l’Académie).

BOUYER, Dictionnaire théologique, p. 611. La superstitio était pour les anciens toute forme de religion exagérée ou extravagante. Pour la théologie chrétienne, c’est le fait d’attacher une importance religieuse à ce qui n’en a pas, ou n’a pas en tout cas celle qu’on lui attribue. La superstition peut d’attacher aux prières de l’Église ou aux sacrements eux-mêmes, dès lors que l’on ne se préoccupe que de leur matérialité et non de l’attitude de foi qu’ils exigent. Elle est condamnée par le Christ (Matt., 23).

Ce passage doit être rapproché des fragments des Pensées relatifs à la superstition dans la liasse Soumission et usage de la raison.

Le reproche de superstition a été adressé au christianisme dès ses débuts, notamment par Pline, Tacite et Suétone ; saint Augustin a dû défendre la religion de ce même reproche, que lui adressaient les manichéens. Le rapport entre superstition et idolâtrie est souligné dans le De doctrina Christiana, II, 20, 30-31. Sur l’origine du mot, voir la note 59 de saint AUGUSTIN, La Cité de Dieu, Bibliothèque augustinienne, t. 33, p. 813.

Sur la superstition, voir THOMAS D'AQUIN, Somme théologique, IIa IIae, Q. XCII et XCIII. Sur le rapport entre idolâtrie et superstition, voir IIa IIae, Q. XCIV, a. 1.

Pascal a de la superstition une conception compréhensive et complexe, dont il traite dans plusieurs fragments des Pensées; il donne au mot un sens beaucoup plus général que le sens ordinaire qui sera celui de Voltaire par exemple. La superstition ne se réduit pas à la croyance stupide du peuple pour les dévotions minutieuses ou concrètes, comme celles que préconise le P. Barry. Il existe aussi une superstition propre aux esprits instruits. La superstition en général consiste selon Pascal en un excès de soumission. Cela peut être la soumission à des pratiques dévotes minutieuses, mais aussi un excès de soumission à une autorité. Il y a de la superstition, selon Pascal, dans la soumission aveugle à l’autorité du pape en toute chose, y compris dans les matières où il n’est pas infaillible et où il n’a pas d’autorité réelle. La superstition est le résultat d'une tyrannie et d'une violence. Elle ne fait entrer en l'âme ni la foi ni la charité. Comme tout ce qui touche à un excès d’autorité dans un domaine où l’autorité n’a pas lieu d’être, la superstition représente pour Pascal une forme de soumission à la tyrannie, au sens particulier aussi où il entend ce mot. Sur la notion pascalienne de tyrannie, voir Pensées, Laf. 58, Sel. 91-92. Le développement sur les pratiques superstitieuses du P. Barry est donc l'envers comique de ce que Pascal écrit ailleurs sur le fait que par la force et la violence, on ne fait entrer dans les âmes que la terreur et non la religion. Pascal oppose à la superstition la soumission de la raison à la Révélation, qui se fait au nom même des exigences de la raison, et qui n'empêche pas qu’on n’en fasse ensuite "usage".

THIROUIN Laurent, « Pascal et la superstition », in LOPEZ Denis, MAZOUER Charles et SUIRE Éric, La religion des élites au XVIIe siècle, Biblio 17, 175, Tübingen, Gunter Narr Verlag, 2008, p. 237-256.

Laf. 179, Sel. 210. « Il y a peu de vrais chrétiens. Je dis même pour la foi. Il y en a bien qui croient mais par superstition. Il y en a bien qui ne croient pas, mais par libertinage, peu sont entre deux.Je ne comprends pas en cela ceux qui sont dans la véritable piété de mœurs et tous ceux qui croient par un sentiment du cœur. »

Soumission 15 (Laf. 181, Sel. 212). “La piété est différente de la superstition. Soutenir la piété jusqu’à la superstition c’est la détruire.”

Soumission 22 (Laf. 187, Sel. 219). “Ce n’est pas une chose rare qu’il faille reprendre le monde de trop de docilité. C’est un vice naturel comme l’incrédulité et aussi pernicieux. Superstition. ”

Le fragment Laf. 908, Sel. 451, permet de comprendre en quoi la superstition engendre une foi qui n’est pas celle du cœur, qui est seule véritable et efficace : la superstition naît d’une « crainte mauvaise », qui vient du doute : elle est « jointe au désespoir parce qu’on craint le Dieu auquel on n’a point eu foi ». C’est donc la concupiscence qui se trouve à la racine de cette « mauvaise crainte ». Elle engendre naturellement les scrupules et la superstition, car on cherche dans des actes purement extérieurs ou dans des cérémonies formelles de quoi conjurer cette crainte. La vraie foi au contraire enferme une crainte « jointe à l’espérance » et « qu’on espère au Dieu que l’on croit ».

L’importance que Pascal attache à cette idée vient du fait que, dès ses débuts, le christianisme a été la cible du reproche de superstition, notamment de la part de Pline, Tacite et Suétone ; saint Augustin a dû le défendre de ce même grief, du côté des manichéens, qui reprochaient aux catholiques de vivre soumis à une terreur superstitieuse. Voir le De utilitate credendi, 1, n. 21, Bibliothèque augustinienne, p. 255 sq. Le rapport entre superstition et idolâtrie est souligné dans le De doctrina Christiana, II, 20, 30-31. Sur la différence entre foi et crédulité selon saint Augustin, lire SELLIER Philippe, Pascal et saint Augustin, p. 529 sq.

Sur la superstition telle qu’on la conçoit au Moyen Âge, voir THOMAS D’AQUIN, Somme théologique, IIa IIae, Q. XCII et XCIII. Sur le rapport entre idolâtrie et superstition, voir IIa IIae, Q. XCIV, a. 1.

A l’époque de Pascal, c’est du côté des libertins que le reproche de superstition est lancé contre le christianisme. Voir par exemple les Quatrains du déiste, qui attaquent les bigots, à tel point que le P. Mersenne a jugé bon d’y répondre dans L’impiété des déistes, I, XII, p. 260 sq., éd. D. Descotes, Paris, Champion, 2005, p. 186 sq. : « Mais s’il entend le Chrétien par ce mot de superstitieux, c’est un imposteur, vu qu’il n’y a personne qui soit tant éloigné de la superstition que le vrai Chrétien. Que votre Poète cherche donc ailleurs son superstitieux, que parmi ceux qui embrassent notre créance : car je vous prie, qu’est-ce que la superstition ? est-ce pas un vice contraire à la religion, par lequel on rend culte à celui, qu’on ne doit pas ? comme lorsque les idolâtres rendaient l’honneur aux créatures, lequel est dû au seul créateur ; à quoi on peut rapporter toutes les espèces de divination, par lesquelles on reconnaît que les choses futures peuvent être prédites par les diables, ou bien on les consulte sur quelque difficulté : car c’est à Dieu seul que nous nous devons adresser en nos difficultés, nommément en ce qui est des choses futures, lesquelles dépendent de sa volonté ou de notre libéral arbitre, puisqu’il n’y a que lui qui puisse pénétrer ces ressorts. L’autre espèce de superstition est quand on sert Dieu, mais par une façon indécente, et qui n’est digne de la divine majesté. Or je maintiens que le vrai Chrétien n’est superstitieux en pas une de ces façons, car il honore le vrai Dieu par les formes, et cérémonies que lui-même nous a révélées, ou qu’il a inspirées à l’Église son épouse ; ce qui paraît en ce que nous n’avons aucune cérémonie, ou coutume de servir Dieu, laquelle ne soit grandement conforme à la droite raison, et convenable pour reconnaître la dépendance que nous avons de l’être éternel. »

CHARRON Pierre, De la sagesse, II, 5. La superstition est opposée à la véritable dévotion. Plutarque déplore l’infirmité humaine, qui ne sait jamais tenir mesure, et demeurer ferme sur ses pieds ; car elle penche ou dégénère ou en superstition et vanité, ou en mépris et nonchalance des choses divines.

Dans l’Église tridentine, il arrive que certaines pratiques proches de la bigoterie et de la superstition aient été encouragées. C’est en tout cas ce que Pascal stigmatise chez certains casuistes et certains jésuites.

Voir par exemple BAUNY Étienne, Somme des péchés qui se commettent en tous états. De leurs conditions et qualités. En quelles occurrences ils sont mortels ou véniels, chez M. Soly, Paris, 1651, sixième édition. Avant-propos. Chapitre I, p. 1, Des superstitions. La superstition consiste à excéder le culte dû à Dieu, ou à rendre à une pure créature les honneurs dus à Dieu (c’est l’idolâtrie) : p. 2. C’est attendre d’autre que de lui les grâces nécessaires au salut : p. 3. La superstition n’honore pas Dieu comme il faut. Ordinairement c’est un péché véniel, car la multiplication des cérémonies « n’a nulle irrévérence notable contre Dieu » : p. 4-5. Mais quand on consulte devins et devineresses pour connaître le passé ou l’avenir, c’est une action mortelle, car c’est faire appel à la puissance de Satan ; ceux qui en faisaient métier étaient retranchés du corps de l’Église comme membres pourris, notamment par l’excommunication. « Qui néanmoins pratiquerait quelqu’une des choses sus-mentionnées sans y ajouter de foi, et en s’en moquant, n’encourerait pas cette peine », car elle ne comprend que les vrais idolâtres. On offense pourtant Dieu en tirant oracle du « croassement du corbeau » : p. 9. « Je ne juge point toutefois que cette pratique au petit peuple pour l’ordinaire soit mortelle (...) pour ce que tels arguments sont imparfaits, jamais assurés en l’opinion même de ceux qui s’en servent » : p. 10.

Pascal donne une définition personnelle de la superstition, qui n’enferme pas la crainte, comme excès de docilité, dans le fragment Soumission 22 (Laf. 187, Sel. 219) : « Ce n’est pas une chose rare qu’il faille reprendre le monde de trop de docilité. C’est un vice naturel comme l’incrédulité et aussi pernicieux. Superstition. »

Pascal souligne que le Christ s’est déclaré contre la superstition : voir Laf. 433, Sel. 685. « Alors Jésus-Christ vient dire aux hommes qu’ils n’ont point d’autres ennemis qu’eux-mêmes, que ce sont leurs passions qui les séparent de Dieu, qu’il vient pour les détruire, et pour leur donner sa grâce, afin de faire d’eux tous une Église sainte, qu’il vient ramener dans cette Église les païens et les Juifs, qu’il vient détruire les idoles des uns et la superstition des autres. A cela s’opposent tous les hommes, non seulement par l’opposition naturelle de la concupiscence ; mais, par-dessus tout, les rois de la terre s’unissent pour abolir cette religion naissante, comme cela avait été prédit […]. »

De la définition de la superstition par Pascal découle que la superstition n’est pas, comme on le croit ordinairement, un excès de piété. Bien au contraire, elle détruit la piété.

En effet, selon Pascal, la superstition est une manière de rechercher à obtenir par une voie ce que l’on ne peut obtenir que par une autre : on peut sans paradoxe dire qu’elle est une forme de tyrannie.

En effet les pratiques superstitieuses, comme les dévotions à la Vierge Marie que le jésuite Paul de Barry propose dans son Paradis ouvert à Philagie par cent dévotions à la mère de Dieu, aisées à pratiquer, cité dans la IXe Provinciale, visent à gagner le paradis à l’aide de pratiques dépourvues de valeur spirituelle et n’impliquant aucun amour véritable de Dieu. Quoique ces menues dévotions apparaissent comme un excès de soumission, elles répondent en réalité exactement à la définition que Pascal donne de la tyrannie dans les fragments Misère 6 et 7.

Ce rapprochement de la superstition et de la tyrannie devient moins surprenant lorsque les rapporte à ce que Nicole appelle une manière de tenter Dieu : voir l’essai de Nicole, « Des diverses manières dont on tente Dieu », in Essais de morale, éd. L. Thirouin, Paris, Presses Universitaires de France, 1999, p. 417 sq.

Tenter Dieu consiste « à se retirer de l’ordre de Dieu, en prétendant le faire agir à notre fantaisie, et en négligeant la suite des moyens auxquels il attache ordinairement les effets de sa puissance divine » : p. 419.

BOULENGER l’abbé, La doctrine catholique, Seconde partie, La morale, Paris, Vitte, 1941, § 185, p. 53-54. Tenter Dieu, c’est mettre Dieu à l’épreuve, c’est dire ou faire une chose qui le provoque à manifester l’un de ses attributs, puissance, bonté, sagesse, justice.

Il y a donc bien, au fond de la soumission superstitieuse, une forme d’orgueil tyrannique, très éloignée de l’humilité réelle du vrai chrétien. C’est pourquoi, comme l’écrit Pascal, la superstition, loin d’être seulement une exagération de la piété, la détruit.

IX, 1. Et c'est pourquoi il dit dans la conclusion qu'il est content si on en pratique une seule.

Résumé du début de la Conclusion et avis à Philagie, touchant la persévérance au service de la s. Vierge, et à l’exercice des susdites pratiques, p. 475, éd. de 1658 (le renvoi à la p. 469 dans GEF V, p. 174, correspond à l’édition de1646). « Philagie, me voici au bout de mon prix-fait, glorieux et content, quand vous n’auriez pris la résolution que de pratiquer toute votre vie une seule de ces dévotions que je vous ai proposées : mais le plus beau de tout, et qui me rendra joyeux comme un ange de paradis, c’est la persévérance que j’attends de vous à aimer Marie la mère de Dieu ».

JOUSLIN Olivier, « Rien ne nous plaît que le combat ». La campagne des Provinciales de Pascal. Étude d’un dialogue polémique, I, Clermont-Ferrand, Presses Universitaires Blaise Pascal, 2007, p. 303 sq.

IX, 2. Apprenez-m'en donc quelqu'une des plus faciles, mon père. Elles le sont toutes, répondit-il. Par exemple ; saluer la sainte Vierge au rencontre de ses images ;

Ch. I, Dévotion 8, p. 39 (éd. de 1658). Dévotion destinée au 29 janvier. « Saluer la sainte Vierge à la rencontre de ses images, à l’imitation de Gonzales Sylveria martyr ».

Rencontre : le mot est masculin, dans le sens actuel comme dans celui de circonstance.

IX, 2. Dire le petit chapelet des dix plaisirs de la Vierge ;

Ch. V, Dévotion 6, p. 143. « Dire le petit chapelet des dix plaisirs et principales vertus de la sainte Vierge à l’imitation de la B. Jeanne de France » (éd. de 1658). Cité dans GEF V, p. 174.

IX, 2. Prononcer souvent le nom de Marie ;

Ch. VI, Dévotion 5, p. 178 sq. (éd. de 1658). « Prononcer souvent le nom de Marie à l’imitation d’une dévote japonaise convertie ».

Cette dévote japonaise, après sa conversion, prononçait 140 000 fois par jour le nom de Marie, ce qui n’est pas à proprement parler une dévotion facile. Cité dans GEF V, p. 174.

IX, 2. Donner commission aux anges de lui faire la révérence de notre part ;

Ch. XV, Dévotion 3, p. 426 (éd. de 1658). « Prier les anges de saluer la mère de Dieu de notre part, selon l’avis d’un de ses bons serviteurs ». Cité dans GEF V, p. 174.

IX, 2. Souhaiter de lui bâtir plus d'églises, que n'ont fait tous les monarques ensemble ;

Ch. IX, Dévotion 8, p. 261 (éd. de 1658). Cité dans GEF V, p. 174.

Le passage que cite Pascal se trouve dans le cours du texte, p. 267-268 : « Le feu qui anime mon cœur pour vous, me fait dire que je les voudrais tous surpasser, et vous faire rendre des amours, des respects et des soumissions qui ne leur furent jamais imaginables. Jacques I roi d’Aragon, surnommé le Conquérant, bâtit à votre honneur jadis plus de deux mille églises, et si c’était en mon pouvoir, je voudrais vous faire bâtir deux millions ce temples, tous plus superbes et magnifiques que ceux que vous ont fait bâtir Constantin, Charlemagne, et autres monarques et grands de l’univers, qui allaient à l’envi, à qui vous rendrait les plus grands honneurs et témoignages de leur amour ».

IX, 2. Lui donner tous les matins le bonjour, et sur le tard le bonsoir ;

Ch. II, Dévotion 6, p. 65 sq. (éd. de 1658). « Demander la bénédiction à la Vierge, matin, et soir du côté de quelqu’une de ses églises, à l’imitation du B. Stanislas, novice de la compagnie de Jésus ». Le texte commence comme suit : « Philagie, vous avez choisi et pris la sainte Vierge pour votre mère, il ne vous sera donc pas malaisé de lui donner tous les matins le bonjour, et sur le tard le bonsoir, comme font les les enfants bien élevés à leur mère. Commencez aujourd’hui ce bon train, et à même demandez-lui sa sainte bénédiction matin et soir, après et avant votre repos à deux genoux vous tournant du côté de quelque église de Notre Dame, car où sauriez-vous être, qu’il n’y ait quelque église dédiée à la Mère de Dieu ». Le bienheureux Stanislas Kotska pratiquait cette dévotion pour demander à Marie sa bénédiction. Voir GEF V, p. 173.

IX, 2. Dire tous les jours l'Ave Maria, en l'honneur du cœur de Marie.

Ch. VI, Dévotion 1, p. 159 (éd. de 1658). « Fréquents actes d’amour envers la Mère de Dieu, à l’imitation du bienheureux Joseph Herman ».

Joseph Herman était de l’ordre de saint Dominique. « A l’honneur de cet aimable cœur, ce saint religieux disait tous les jours un Ave Maria : il est croyable que cette sienne dévotion attendrit le cœur de la Mère des bons cœurs, pour la secourir au besoin, nommément à l’heure de la mort ».

Cité dans GEF V, p. 173.

JOUSLIN Olivier, « Rien ne nous plaît que le combat ». La campagne des Provinciales de Pascal. Étude d’un dialogue polémique, I, Clermont-Ferrand, Presses Universitaires Blaise Pascal, 2007, p. 302 sq.

IX, 2. Et il dit que cette dévotion-là, assure de plus d'obtenir le cœur de la Vierge. Mais mon père, lui dis-je, c'est pourvu qu'on lui donne aussi le sien ? Cela n'est pas nécessaire, dit-il, quand on est trop attaché au monde ; écoutez-le : Cœur pour cœur, ce serait bien ce qu'il faut : mais le vôtre est un peu trop attaché, et tient un peu trop aux créatures. Ce qui fait que je n'ose vous inviter à offrir aujourd'hui ce petit esclave que vous appelez votre cœur. Et ainsi il se contente de l'Ave Maria, qu'il avait demandé. Ce sont les dévotions des pages 33. 59. 145. 156. 172. 258. et 420 de la première édition.

Cœur pour cœur : voir ch. VI, dév. 1, p. 162. « Cœur pour cœur, ce serait bien ce qu’il faut, mais le vôtre est un peu trop attaché, et tient un peu trop aux créatures, ce qui fait que je n’ose point vous inviter à offrir aujourd’hui ce petit esclave que vous nommez votre cœur à la royale bonté, et aimable douceur de cœur, le roi des cœurs et le plus adorable de tous, après celui de Jésus ».

Ce sont les dévotions des pages 33. 59. 145. 156. 172. 258. et 420 de la première édition : pour la concordance de l’édition de 1636 avec la pagination de celle de 1658, vois les références données ci-dessus.

Au lieu de 145, lire 143.

THIROUIN Laurent, « Pascal et la superstition », in LOPEZ Denis, MAZOUER Charles et SUIRE Éric, La religion des élites au XVIIe siècle, Biblio 17, 175, Tübingen, Gunter Narr verlag, 2008, p. 237-256.

IX, 2. Cela est tout à fait commode, lui dis-je, et je crois qu'il n'y aura personne de damné après cela. Hélas, dit le père, je vois bien que vous ne savez pas jusqu'où va la dureté de cœur de certaines gens ! Il y en a qui ne s'attacheraient jamais à dire tous les jours ces deux paroles, bonjour, bonsoir, parce que cela ne se peut faire sans quelque application de mémoire.

Texte de 1659 : « la dureté du cœur de certaines gens ».

Ce passage est caractéristique de la complexité à laquelle peut atteindre la technique d’ironie de Pascal. Celui-ci sait fort bien que cette constatation désabusée du jésuite est vraie, et que la dureté du cœur de certaines gens les pousse souvent à des négligences bien pires (c’est tout le sens du portrait du libertin négligent dans les Pensées). Ce n’est donc pas en cela que réside l’ironie. Elle se trouve plutôt dans le fait que ce constat conduit le P. Barry à chercher des moyens encore plus faciles pour leur rendre possible une tâche dont ils se soucient comme d’une guigne.

IX, 2. Et ainsi il a fallu que le p. Barry leur ait fourni des pratiques encore plus faciles,

Chacune des dévotions qui suivent sont conseillées à l’imitation d’un saint.

Voir sur ce passage CHATELLIER, L'Europe des dévots, p. 173. Ces recommandations, le sérieux en plus, correspondent aux dévotions quotidiennes recommandées aux congréganistes depuis le p. Coster. Ce que Pascal reproche au p. De Barry, c’est une conception de la religion qui fait bon marché de la conscience individuelle.

PIROT Georges, Apologie pour les casuistes, éd. de 1658, p. 231 sq.

JOUSLIN Olivier, « Rien ne nous plaît que le combat ». La campagne des Provinciales de Pascal. Étude d’un dialogue polémique, I, Clermont-Ferrand, Presses Universitaires Blaise Pascal, 2007, p. 298 sq. Sur les centons qui suivent. Pascal aurait pu en citer de plus gênants pour le p. Binet.

IX, 2. Comme d'avoir jour et nuit un chapelet au bras en forme de bracelet

Ch. XV, dév. 19, p. 453. « Porter son chapelet au bras, jour et nuit, en forme de brasselet. Je ne trouve personne qui soit attachée à cette imitation des amoureux du monde pour rendre ce témoignage avec plus de mérite à la reine du ciel, quela dévote Anne de Xaintonge, ursulinne. Elle en portait un jour et nuit au bras, pour le baiser, cent et cent fois le long du jour, et puis tout autant de fois la nuit quand elle s’éveillait ».

L’original orthographie brasselet.

Cité dans GEF V, p. 174.

IX, 2. Ou de porter sur soi un rosaire,

Ch. XI, dév. 4, p. 332. “Porter sur soi le chapelet, ou rosaire, à l’imitation de plusieurs serviteurs de la sainte Vierge ». Le p. De Barry cite l’exemple de François de Sales, qui « portait toujours sur soi son chapelet, même étant jeune écolier, il le portait à la ceinture en vue de tout le monde, et voulait bien qu’on sût qu’il était serviteur de Notre Dame, sans se soucier de ce qu’on dirait. Philagie, je ne dis pas que vous le portiez à la ceinture, mais seulement que vous l’ayez toujours sur vous » : p. 333.

Cité dans GEF V, p. 174.

Rosaire : grand chapelet qu’on dit à l’honneur de la Vierge, et qui est composé de quinze dizaines d’Ave, chaque dizaine précédée d’un Pater. Mais il ne s’agit pas ici de prier à l’aide de ce chapelet, mais simplement de le porter sur soi.

IX, 2. Ou bien une image de la Vierge.

Ch. I, dév. 4, p. 20. « Porter sur soi une image de la sainte Vierge, à l’imitation de Louis le Débonnaire, empereur ».

Cité dans GEF V, p. 171.

IX, 2. Ce sont là les dévotions des pages 14, 326 et 447.

Même remarque que ci-dessus, sur les pages de l’édition de 1658.

IX, 2. Et puis dites que je ne vous fournis pas des dévotions faciles pour acquérir les bonnes grâces de Marie, comme dit le Père Barry, p. 106.

Ch. IV, dév. 1, p. 112 (éd. de 1658). « Dites que je ne vous fournis pas de dévotions faciles pour acquérir les bonnes grâces de Marie, un soupir, un baiser sur votre habit, voilà bien de quoi me dénier ce que je prétends ».

Cité dans GEF V, p. 173.

IX, 2. Voilà, mon père, lui dis-je, l'extrême facilité. Aussi, dit-il, c'est tout ce qu'on a pu faire. Et je crois que cela suffira. Car il faudrait être bien misérable, pour ne vouloir pas prendre un moment en toute sa vie, pour mettre un chapelet à son bras, ou un rosaire dans sa poche, et assurer par là son salut avec tant de certitude, que ceux qui en font l'épreuve, n'y ont jamais été trompés, de quelque manière qu'ils aient vécu, quoique nous conseillions de ne laisser pas de bien vivre.

Trompés : entendre dans leur espérance ; nous dirions déçus.

JOUSLIN Olivier, « Rien ne nous plaît que le combat ». La campagne des Provinciales de Pascal. Étude d’un dialogue polémique, I, Clermont-Ferrand, Presses Universitaires Blaise Pascal, 2007, p. 304 sq.

IX, 2. Je ne vous en rapporterai que l'exemple de la p. 34. d'une femme qui pratiquant tous les jours la dévotion de saluer les images de la Vierge, vécut toute sa vie en péché mortel, et mourut enfin dans cet état, et qui ne laissa pas d'être sauvée par le mérite de cette dévotion. Et comment cela, m'écriai-je ? C'est, dit-il, que Notre Seigneur la fit ressusciter exprès. Tant il est sûr qu'on ne peut périr quand on pratique quelqu'une de ces dévotions.

Ch. I, dév. 8, p. 40- (éd. de 1658) « Vincent de Beauvais, prélat très dévot, l’une des lumières de l’ordre de saint Dominique, raconte une histoire bien étrange, d’une dame mariée au diocèse de Langres; elle se confessait et communiait souvent; l’hôpital, les aumônes, les œuvres de charité lui étaient ordinaires; néanmoins elle avait un péché secret, qu’elle n’osait jamais confesser: à la fin des confessions en soupirant, elle disait se confesser encore, et demander pardon des péchés omis, le confesseur ordinaire se doutant qu’il n’y eût quelque regret en l’âme, secret et important, lui conseille, et donne occasion de changer parfois de confesseur. Un jour il la pria pour sa consolation, de s’aller confesser à un religieux qu’il lui nomma, qui était en grande estime de sainteté, elle lui obéit pour cette fois, et n’eut point le courage de tout dire non plus que les autres fois ; voilà comme elle vécut toute sa vie. Tout ce qu’elle avait de bon, et qui enfin lui valut beaucoup, c’était une grande dévotion aux images de la Sainte Vierge, autant qu’elle en rencontrait, elle les saluait toutes, et priait la Vierge de lui impétrer pardon de son péché. La voilà dangereusement malade, elle se confesse, mais à l’ordinaire, n’ayant pas le courage de dire sa plaie, et mourut en ce piteux état. Il faut comparaître au jugement de Dieu. Comme elle est sur le point d’être condamnée et d’être enlevée par les démons, la mère de bonté s’y opposa, et pria son cher fils de lui pardonner, le Fils repart qu’elle est morte en péché mortel, qu’à peine y aurait-il remède, néanmoins qu’à sa considération, il est content qu’elle revienne au monde ; la voilà donc ressuscitée et de la bière où elle était encore, demande confession, se confesse, et de sa bière faisant une chaire, raconte tout ce que dessus, surtout que la dévotion qu’elle avait eue aux images de la sainte Vierge, la saluant à toutes les rencontres, lui avait sauvé son âme, et un peu après le récit de tout ceci, mourut paisiblement. »

Cité dans GEF V, p. 172.

Tant il est sûr qu'on ne peut périr quand on pratique quelqu'une de ces dévotions : jeu de mots sur périr : on ne peut périr n’a pas ici le sens spirituel d’éviter la damnation.

IX, 3. En vérité, mon père, je sais que les dévotions à la Vierge sont un puissant moyen pour le salut ; et que les moindres sont d'un grand mérite quand elles partent d'un mouvement de foi et de charité, comme dans les Saints qui les ont pratiquées ; mais de faire accroire à ceux qui en usent sans changer leur mauvaise vie, qu'ils se convertiront à la mort, ou que Dieu les ressuscitera, c'est ce que je trouve bien plus propre à entretenir les pécheurs dans leurs désordres par la fausse paix que cette confiance téméraire apporte, qu'à les en retirer par une véritable conversion que la grâce seule peut produire.

MESNARD Jean, « Pascal et le problème moral », in La culture du XVIIe siècle, Paris, Presses Universitaires de France, 1992, p. 361. Pascal s’attaque à une piété légaliste dont la pratique, tout extérieure, n’oblige à aucun renoncement à l’amour des créatures, autre forme de l’amour de soi. Les dévotions à la Vierge peuvent être dangereuses lorsqu’elles engagent les fidèles dans une « fausse paix » et leur font oublier la nécessité d’une vraie conversion que seule la grâce peut offrir.

Ce que Pascal reprend ici, c’est ce qu’il appellera des cérémonies judaïques dans les Pensées, savoir des rites effectués de manière purement formelle, et qui ne servent en rien au salut parce qu’ils sont pratiqués sans véritable amour de Dieu. Voir MIEL Jan, Pascal and theology, p. 130 sq. Les pratiques n’ont de valeur que lorsqu’elles sont suscitées par un vrai mouvement de charité, autrement elles ne servent qu’à entretenir dans le péché.

Le dernier membre de la phrase établit brièvement le lien entre la morale et la théologie de la grâce.

Sur la fausse paix, voir la deuxième Lettre de Pascal à Melle de Roannez, du Dimanche 24 septembre 1656, OC III, éd. J. Mesnard, p. 1005. Texte p. 1031 sq. : « Il est bien assuré qu'on ne se détache jamais sans douleur. On ne sent pas son lien quand on suit volontairement celui qui entraîne, comme dit saint Augustin ; mais quand on commence à résister et à marcher en s'éloignant, on souffre bien ; le lien s'étend et endure toute la violence ; et ce lien est notre propre corps, qui ne se rompt qu'à la mort. Notre Seigneur a dit que, « depuis la venue de Jean Baptiste (c'est-à-dire depuis son avènement dans chaque fidèle), le royaume de Dieu souffre violence et que les violents le ravissent ». Avant que l'on soit touché, on n'a que le poids de sa concupiscence, qui porte à la terre. Quand Dieu attire en haut, ces deux efforts contraires font cette violence que Dieu seul peut faire surmonter. « Mais nous pouvons tout, dit saint Léon, avec celui sans lequel nous ne pouvons rien ». Il faut donc se résoudre à souffrir cette guerre toute sa vie : car il n'y a point ici de paix. « Jésus-Christ est venu apporter le couteau, et non pas la paix. Mais néanmoins il faut avouer que comme l'Écriture dit que « la sagesse des hommes n'est que folie devant Dieu », aussi on peut dire que cette guerre qui parait dure aux hommes est une paix devant Dieu ; car c'est cette paix que Jésus-Christ a aussi apportée. Elle ne sera néanmoins parfaite que quand le corps sera détruit, et c'est ce qui fait souhaiter la mort, en souffrant néanmoins de bon cœur la vie pour l'amour de celui qui a souffert pour nous et la vie et la mort, et qui peut nous donner plus de biens que nous ne pouvons ni demander ni imaginer, comme dit saint Paul, en l'épître de la messe d'aujourd'hui. »

Voir aussi Laf. 924. "Il est vrai qu'il y a de la peine en entrant dans la piété mais cette peine ne vient pas de la piété qui commence d'être en nous, mais de l'impiété qui y est encore. Si nos sens ne s'opposaient pas à la pénitence et que notre corruption ne s'opposât point à la pureté de Dieu il n'y aurait en cela rien de pénible. Pour nous nous ne souffrons qu'à proportion que le vice qui nous est naturel résiste à la grâce surnaturelle : notre cœur se sent déchiré entre ces efforts contraires, mais il serait bien injuste d'imputer cette violence à Dieu qui nous attire au lieu de l'attribuer au monde, qui nous retient. C'est comme un enfant que sa mère arrache d'entre les bras des voleurs doit aimer dans la peine qu'il souffre la violence amoureuse et légitime de celle qui procure sa liberté, et ne détester que la violence injurieuse et tyrannique de ceux qui le retiennent injustement. La plus cruelle guerre que Dieu pût faire aux hommes en cette vie est de les laisser sans cette guerre qu'il est venu apporter. Je suis venu apporter la guerre, dit-il, et pour instrument de cette guerre je suis venu apporter le fer et le feu. Avant lui le monde vivait dans cette fausse paix."

Fausse paix n’est donc pas chez Pascal une formule banale ni insignifiante.

Sur ce sujet, voir SHIOKAWA Tetsuya, « La guerre et la paix », in Entre foi et raison : l’autorité. Études pascaliennes, Paris, Champion, 2012, p. 79-89. Voir également, dans le même recueil, l’étude de la formule Quod bellum firmavit, pax ficta non auferat, « Destin d’une citation. A propos des fragments d’une « dix-neuvième » Provinciale », p. 177-189.

IX, 4. Qu'importe, dit le père, par où nous entrions dans le paradis, moyennant que nous y entrions, comme dit sur un semblable sujet notre célèbre P. Binet, qui a été notre provincial, en son excellent livre de la marque de Prédestination, n. 31. p. 130. de la 15e édition. Soit de bond ou de volée, que nous en chaut-il, pourvu que nous prenions la ville de gloire, comme dit encore ce père au même lieu ?

L’ouvrage du P. Etienne Binet auquel Pascal fait allusion est le De la dévotion à la glorieuse Vierge Marie, mère de Dieu, vraie marque de notre prédestination, Lyon, 1624, p. 223, cité dans GEF V, p. 176. “Que nous importe par où, moyennant que nous entrions en paradis, soit par escalades d’une sainte et secrète dévotion, soit par le stratagème de saint Nicolas jetant l’aumône par les fenêtres des pauvres à l’honneur de la vierge, afin d’entrer par une secrète fenêtre en paradis, soit de bond, soit de volée, que nous en chaut-il, pourvu que nos prenions la ville de gloire ?”

Soit de bond ou de volée : on dit au jeu de paume prendre une balle ou prendre un coup entre bond et volée, pour dire prendre la balle dans le moment qu’elle est prête à l’élever après avoir touché terre. Et en parlant d’un homme qui a obtenu une grâce en saisissant une conjoncture heureuse, on dit figurément et familièrement qu’il l’a obtenue tant de bond que de volée, qu’il l’a attrapée entre bond et volée. On dit aussi proverbialement et figurément faire une chose tant de bond que de volée, pour dire la faire comme on peut, de façon ou d’autre (Dictionnaire de l’académie).

Étienne Binet, Dijon, 1569-Paris, 4 juillet 1639. Il fait ses études au collège de Clermont, où il est le condisciple de François de Sales. Il entre chez les jésuites en 1590, à Novellara. C’est un prédicateur apprécié. Il participe dans le cadre de la commission constituée en 1623 par le cardinal de La Rochefoucauld, à la réformation des monastères des ordres de saint-Augustin, de Saint-Benoît, de Cluny et de Cîteaux. Il est successivement provincial de Paris, Lyon et Champagne. Sa pensée est celle d’un humaniste chrétien, marquée dans une certaine mesure par le stoïcisme. Écrivain spirituel, il produit abondamment : voir BREMOND Henri, Histoire littéraire, I, p. 128-148 ; FUMAROLI Marc, L'Age de l'éloquence, Droz, Genève, 1980, sur la sophistique maniériste du P. Binet : FUMAROLI Marc, L'école du silence. Le sentiment des images au XVIIe siècle, Flammarion, Paris, 1998, 670 p. Sur le style du P. Binet, qui a "reculé les frontières du bavardage pieux", voir BREMOND Henri, Histoire littéraire, I, p. 130 sq. : l'air que Binet se donne, c’est "la piquante et peu aimable rencontre du précieux et du trivial, du suave et du grossier, de saint François de Sales et de Garasse”. On trouve chez lui une "fièvre lyrique", mais sans véritable passion : "Une fois parti, pas de raison pour qu'il s'arrête". Il n'hésite pas devant le burlesque, le mauvais goût, le coq-à-l'âne phonétique. p. 136. C'est "la rhétorique qui a fait tout le mal". Sur le tard, Binet a modéré sa rhétorique, mais il est toujours resté verbeux : p. 146.

PILLORGET René et Suzanne, France baroque, France classique, II, Dictionnaire, p. 118.

IX, 3. J'avoue, lui dis-je, que cela n'importe, mais la question est de savoir si on y entrera. La Vierge, dit-il, en répond. Voyez-le dans les dernières lignes du livre du P. Barry. S'il arrivait qu'à la mort l'ennemi eût quelque prétention sur vous, et qu'il y eût du trouble dans la petite république de vos pensées, vous n'avez qu'à dire que Marie répond pour vous, et que c'est à elle qu'il faut s'adresser.

Voir l’éd. de 1658 du livre du p. Barry, p. 486. A moment de mourir, « s’il arrivait que l’ennemi eût aucune prétention sur vous ou qu’il y eût du trouble dans la petite république de vos pensées au temps de votre départ, sur la crainte de votre salut, et du lieu de votre retraite, vous n’avez qu’à leur repartir, que Marie répond pour vous, que c’est à elle qu’il faut s’adresser ».

Cité in GEF V, p. 175. Presque textuel.

L’ennemi : le démon.

IX, 4. Mais, mon père, qui voudrait pousser cela, vous embarrasserait. Car enfin qui nous a assuré que la Vierge en répond ? Le p. Barry, dit-il, en répond pour elle, page 465. Quant au profit et bonheur qui vous en reviendra, je vous en réponds, et me rends pleige pour la bonne Mère. Mais, mon père, qui répondra pour le p. Barry ? Comment ? dit le père. Il est de notre compagnie.

Ch. XV, XXVIII, p. 471 (éd. de 1658). « « Choisir quelque belle oraison à la sainte Vierge, aux fins de la dire tous les jours, Philagie, ce qui fait que je vous invite à cette dévotion ; c’est le témoignage d’agrément que loa Mère de Dieu en donna à son cher nourrisson, saint Edmond archevêque de CFantorbie, tous les jours de sa vie, il récitait à l’honneur de sa chère Mère l’oraison qui commence : O intemerata. [...] Il y a quantité de telles oraisons, que la Mère de Dieu écoute volontiers, et que ses serviteurs lui ont présentées tous les jours. Philagie, je vous enn laisse le choix, et quant au profit, et bonheur qui vous en reviendra, je vous en réponds, et me rends pleige pour la bonne Mère, si vous prie-je de n’oublier point de mettre parfois à votre usage celle dont je vais vous entretenir au paragraphe suivant ».

Cité in GEF V, p. 174.

Pleige : terme de pratique, celui qui sert de caution (Dictionnaire de l’Académie).

Effet de renversement des cautions : c’est un homme qui est caution de la Vierge, et c’est un ordre religieux suspect qui se porte garant d’un de ses membres.

IX, 4. Et ne savez-vous pas encore, que notre société répond de tous les livres de nos pères ? Il faut vous apprendre cela. Il est bon que vous le sachiez. Il y a un ordre dans notre société par lequel il est défendu à toutes sortes de libraires d'imprimer aucun ouvrage de nos pères sans l'approbation des théologiens de notre compagnie, et sans la permission de nos supérieurs. C'est un règlement fait par Henri III, le 10 Mai 1583, et confirmé par Henri IV, le 20 décembre 1603 et par Louis XIII, le 14. février 1612. De sorte que tout notre corps est responsable des livres de chacun de nos pères. Cela est particulier à notre compagnie. Et de là vient qu'il ne sort aucun ouvrage de chez nous, qui n'ait l'esprit de la société. Voilà ce qu'il était à propos de vous apprendre. Mon père, lui dis-je, vous m'avez fait plaisir, et je suis fâché seulement de ne l'avoir pas su plus tôt. Car cette connaissance engage à avoir bien plus d'attention pour vos auteurs. Je l'eusse fait, dit-il, si l'occasion s'en fût offerte, mais profitez-en à l'avenir, et continuons notre sujet.

Les références produites par le bon père sont directement tirées de l’autorisation du livre du p. Barry par le Provincial, en fin de volume. Ces autorisations sont reproduites dans GEF V, p. 175 ; Cognet, p. 157, remarque que rien dans ces textes ne précise la responsabilité collective de la Compagnie, mais qu’ils constituent surtout une garantie commerciale.

Le texte précise cependant que l’autorisation des supérieurs de la compagnie de Jésus est nécessaire à la publication présente et future du livre :

« Permission du R. P. Provincial de la Compagnie de Jésus, en la province de Lyon.

Je Claude Boniel, Provincial de la Compagnie de Jésus, en la Province de Lyon, selon le privilège accordé à ladite compagnie par les rois très chrétiens Henri 3 le 10 mai 1583, Henri 4 le 20 décembre 1608, et Louis 13 à présent régnant, le 14 février 1611 par lequel il est défendu à tous libraires, sur les peines portées audit Privilège, d’imprimer les livres composés par ceux de ladite Compagnie, sans permission des supérieurs, Je permets à la Veuve de Claude Rigaud, et Philippe Borde, d’imprimer et vendre pour six ans une œuvre nommée Le paradis ouvert à Philagie, par cent dévotions à la Mère de Dieu, composée par le r. p. Paul de Barry, de la compagnie de Jésus, et approuvé par deux théologiens de la même Compagnie. Fait à Lyon, ce 3 janvier 1636.

C. BONIEL »

Je suis fâché seulement de ne l'avoir pas su plus tôt : cet ordre a pourtant été déjà mentionné dans Provinciale V, 5. Voir aussi Provinciale XVII, éd. Cognet, p. 332-333. Démonstration de l'interdiction de rien publier sans l'accord des supérieurs, et l'impossibilité pour ceux-ci de s'en excuser : « vos règles... vous défendent de rien imprimer sans l'aveu de vos supérieurs, qui sont rendus responsables des erreurs de tous les particuliers, sans qu'ils puissent s'excuser en disant qu'ils n'ont pas remarqué les erreurs qui y sont enseignées, parce qu'ils les doivent remarquer, selon vos ordonnances, et selon les lettres de vos Généraux Aquaviva, Vittelleschi, etc. C'est donc avec raison qu'on vous reproche les égarements de vos confrères, qui se trouvent dans leurs ouvrages approuvés par vos supérieurs et par les théologiens de votre Compagnie. » Démonstration de l'interdiction de rien publier sans l'accord des supérieurs, et l'impossibilité pour ceux-ci de s'en excuser.

L’idée que les publications des membres de la Compagnie de Jésus sont soumises au contrôle des supérieurs est indiquée dès la Ve Provinciale : « Un si grand corps ne subsisterait pas dans une conduite téméraire, et sans une âme qui le gouverne et qui règle tous ses mouvements. Outre qu'ils ont un ordre particulier de ne rien imprimer sans l'aveu de leurs supérieurs. »

Le thème de l'autorisation des livres par toute la société est encore invoqué à propos de L'Apologie pour les casuistes dans le Factum pour les curés de Paris, éd. Cognet, p. 413-414 : « Mais ce qui nous presse encore d'agir en cette sorte, est qu'il ne faut pas considérer ces propositions comme étant d'un livre anonyme et sans autorité, mais comme étant d'un livre soutenu et autorisé par un corps très considérable. Nous avons douleur de le dire, car, quoique nous n'ayons jamais ignoré les premiers moteurs de ces désordres, nous n'avons pas voulu les découvrir néanmoins ; et nous ne le ferions pas encore, s'ils ne se découvraient eux-mêmes, et s'ils n'avaient affecté de se faire connaître à tout le monde. Mais puisqu'ils veulent qu'on le sache, il nous serait inutile de le cacher, puisque c'est chez eux-mêmes qu'ils ont fait débiter ce libelle; que c'est dans le Collège de Clermont que s'est fait ce trafic scandaleux; que ceux qui y ont porté leur argent ont rapporté autant qu'ils ont voulu d'Apologies pour les Casuistes; que ces Pères l'ont portée chez leurs amis à Paris et dans les provinces; que le P. Brisacier, recteur de leur maison de Rouen, l'a donnée lui-même aux personnes de condition de la ville; qu'il l'a fait lire en plein réfectoire, comme une pièce d'édification et de piété; qu'il a demandé permission de la réimprimer à l'un des principaux magistrats; que les Jésuites de Paris ont sollicité deux docteurs de Sorbonne pour en avoir l'approbation; qu'ils en ont demandé le privilège à Monseigneur le Chancelier. Puisque enfin ils ont levé le masque, et qu'ils ont voulu se faire connaître en tant de manières, il est temps que nous agissions, et que, puisque les Jésuites se déclarent publiquement les protecteurs de l'Apologie des Casuistes, les curés s'en déclarent les dénonciateurs. Il faut que tout le monde sache que, comme c'est dans le Collège de Clermont qu'on débite ces maximes pernicieuses, c'est aussi dans nos paroisses qu'on enseigne les maximes chrétiennes qui y sont opposées, afin qu'il n'arrive pas que les personnes simples, entendant publier si hautement ces erreurs par une Compagnie si nombreuse, et ne voyant personne s'y opposer, les prennent pour des vérités, et s'y laissent insensiblement surprendre; et que le jugement de Dieu s'exerce sur les peuples et sur leurs pasteurs, selon la doctrine des prophètes, qui déclarent contre ces nouvelles opinions, que les uns et les autres périront: les uns, manque d'avoir reçu les instructions nécessaires, et les autres, manque de les avoir données. »

Ce thème n’est pas une invention de Pascal, qui reprend ici un reproche depuis longtemps adressé aux jésuites.

PASQUIER Etienne, Le Catéchisme des jésuites, éd. C. Sutto, Éditions de l’Université de Sherbrooke, 1982, p. 94. Les livres publiés par la compagnie de Jésus ne le sont jamais sans autorisation : voir p. 316 sq., la discipline des jésuites dans la publication de leurs ouvrages. Contrôle du Général : p. 317. Approbation de tout l'ordre, qui est responsable de tous les livres qui sortent avec son autorisation : p. 317.

DESMARES Toussaint, Lettre d'un ecclésiastique au R. P. de Lingendes, Provinciale des PP. Jésuites de la Province de Paris, touchant le Livre du P. le Moine, de La Dévotion aisée, 28 octobre 1652, 12 p., qui a servi pour la IXe Provinciale. Le texte porte la date du 28 octobre 1652. « Je sais bien, mon Père, que vous n'approuvez pas toutes des choses, je sais bien que vous en avez de l'aversion et que vous les blâmez, et je sais de certaine science que vous avez dit à des personnes de grande qualité que vous aviez en horreur les œuvres du p. Adam et du p. Brisacier, que même partant de Paris pour aller à Rome, vous aviez défendu que l'on n'imprimât point le livre de ce second, sachant bien que Monseigneur l'Archevêque de Paris ne manquerait pas de le condamner comme il a fait. Je sais bien encore que vous direz que vous ne les aviez pas vus avant que d'en permettre l'impression, et encore moins celui du p. Le Moine, à qui vous envoyâtes votre permission de Moulins lorsque vous étiez en voyage. Mais, mon Père, si vous les improuvez de parole et avec raison, pourquoi les approuvez-vous par écrit ? Si vous les avez en horreur et avec justice, pourquoi donnez-vous permission de les imprimer ? », p. 2.

Voir dans DANIEL Gabriel, Réponse aux Provinciales de L. de Montalte, ou Entretiens de Cléandre et d'Eudoxe, chez Donato Donati, Amsterdam, 1697, la réponse tardive qui a été publiée par ce jésuite, p. 33 sq. « Vous êtes bon (...) de donner encore dans ce panneau. Vous appelez cet ordre un ordre particulier, comme si cela ne nous était pas commun avec presque toutes les communautés et tous les corps où il y a de la régularité. (...) Nous avons cet ordre et cette règle de ne rien imprimer sans la permission de notre père général. Mais vous voyez bien que ce n'est pas à dire que le père général lise tous les livres qui s'impriment par les jésuites dans toutes les parties du monde, et qu'il en juge par lui-même. Il faudrait pour cela qu'il ne fût Général que pour lire des livres. Car il y a eu tel Général sous le gouvernement duquel il s’est fait assez de volumes sur la seule controverse en Allemagne, en Flandre, en Angleterre pour l’occuper à la lecteurs tout le temps de son Généralat. Voici donc comment cela se fait pour l'ordinaire. Le général donne pouvoir aux provinciaux d'approuver les livres qui se font dans leur district. Ne vous imaginez pas encore que les provinciaux les lisent eux-mêmes, ces livres. Non : leurs autres occupations ne le leur permettent pas non plus, mais ils nomment pour cela trois personnes, sur le suffrage desquels ils donnent ou refusent leur approbation. Et ces trois personnes ont pour règle principale de leur jugement, non pas leurs propres idées et leurs préjugés en matière de théologie, mais (surtout en matière de théologie) les sentiments communément reçus dans les universités et les écoles catholiques. C’est là la règle la plus ordinaire qu’ils suivant, et qui en renferme beaucoup d’autres très bonnes. Voilà la manière dont la chose se fait, et il est impossible qu’elle se fasse autrement. »

L’abbé MAYNARD Ulysse, Les Provinciales et leur réfutation, p. 210 sq., sur l'autorisation de publication, reprend précisément les mêmes arguments.

La défense du p. Daniel n’est malgré tout pas recevable. Le fait que, de fait, les provinciaux ne remplissent pas le devoir de surveillance des publications ne supprime pas en droit ce devoir de surveillance. C’est ce que lui répond PETITDIDIER Mathieu, Apologie des Lettres Provinciales de Louis de Montalte ; contre la dernière réponse des P.P. Jésuites intitulée : Entretiens de Cléandre et d'Eudoxe, I, Henri Van Rhin, Rouen, 1697, 2 vol., p. 59 sq. Les supérieurs sont responsables des écrits que les autres publient, même s’ils ne lisent pas tous les livres qu’ils permettent d’imprimer. On ne saurait croire que les Provinciaux ignoraient que les bibliothèques des jésuites étaient pleines d’ouvrages de casuistes laxistes : p. 60. « Serait-il possible qu’eux qui savent tout ce qui se passe dans la Société, qui sont si bien informés de la vie et des mœurs de tous les jésuites du monde, n’eussent jamais rien su de la doctrine qu’ils débitaient partout, ni du poison qu’elle contenait ? » : p. 60.

DUCHÊNE Roger, L’Imposture littéraire dans les Provinciales de Pascal, 2e éd., Aix-en-Provence, Université de Provence, 1985, p. 134.

DESCOTES Dominique, ”La responsabilité collective dans les Provinciales”, in DUCHÊNE, L’Imposture littéraire dans les “Provinciales” de Pascal (2e édition), Marseille, 1985, p. 350-362.

Sur le réseau de librairie des jésuites: FUMAROLI Marc, L’âge de l’éloquence, p. 250.

MARTIN Henri-Jean, Livre, pouvoirs et société à Paris au XVIIe siècle, Genève, Droz, 1999, p. 138-145.

IX, 5. Je crois vous avoir ouvert des moyens d'assurer son salut assez faciles, assez sûrs et en assez grand nombre. Mais nos pères souhaiteraient bien qu'on n'en demeurât pas à ce premier degré, où l'on ne fait que ce qui est exactement nécessaire pour le salut. Comme ils aspirent sans cesse à la plus grande gloire de Dieu, ils voudraient élever les hommes à une vie plus pieuse. Et parce que les gens du monde sont d'ordinaire détournés de la dévotion par l'étrange idée qu'on leur en a donnée, nos pères ont cru qu'il était d'une extrême importance de détruire ce premier obstacle.

Texte de 1659 : “nous avons cru qu'il était d'une extrême importance de détruire ce premier obstacle”.

Ils aspirent sans cesse à la plus grande gloire de Dieu : la devise de la Compagnie de Jésus est Ad majorem Dei gloriam.

IX, 6. Et c'est en quoi le p. Le Moyne a acquis beaucoup de réputation par le livre de La dévotion aisée, qu'il a fait à ce dessein. C'est là qu'il fait une peinture tout à fait charmante de la dévotion. Jamais personne ne l'a connue comme lui. Apprenez-le par les premières paroles de cet ouvrage. La vertu ne s'est encore montrée à personne ; on n'en a point fait de portrait qui lui ressemble. Il n'y a rien d'étrange qu'il y ait eu si peu de presse à grimper sur son rocher. On en a fait une fâcheuse, qui n'aime que la solitude : on lui a associé la douleur et le travail ; et enfin on l'a faite ennemie des divertissements et des jeux, qui sont la fleur de la joie, et l'assaisonnement de la vie, C'est ce qu'il dit, pag. 92.

Centon d’expressions empruntées aux livre I, ch. I et livre II, ch. 3 de La dévotion aisée .

Chapitre premier, Qu’il importe de justifier la dévotion des faux portraits qu’on en fait, et des difficultés imaginaires qu’on lui attribue, p. 1. « Il ne se faut point tant étonner, si la vertu n’est pas aimée comme elle mérite. Elle ne s’est encore montrée à personne, et on n’a point de portrait qui lui ressemble ». Les philosophes « l’ont logée sur le faîte d’un rocher environné d’épines et bordé de précipices ; ils lui ont associé la douleur et le travail : ils lui ont donné un habit sauvage, un équipage de terreur, une mine qui épouvante. Il n’y a donc rien d’étrange que cette maîtresse si farouche ait trouvé si peu de suivants ; qu’il y ait eu si peu de presse à grimper sur son rocher et à s’exposer à ses épines ; qu’elle n’ait eu à son service que ceux qui n’ont pu s’approcher de la Fortune » : p. 3. « On en a fait une fâcheuse qui n’aimait que la solitude, ne se plaît qu’aux mauvais jours ; qui est ennemis des grâces et des plaisirs honnêtes qui les suivent ; qui n’est pas plutôt reçue en une maison, qu’elle en chasse la société, le divertissement et les joies qu’elle mer en pièces les meubles de prix ; qu’elle casse les miroirs, et jette dans le feu les atours des femmes » : p. 4-5.

Chapitre III, Que la dévotion n’est pas si sévère qu’on la fait : qu’elle a ses jeux et ses spectacles qui instruisent et divertissent, p. 92. « Non seulement on fait à croire que la dévotion est mélancolique et rêveuse ; on la fait encore sévère et critique, on la fait ennemise des divertissements et des jeux, qui sonnt la fleur de la joie et l’assaisonnement de la vie. Et ici avant de passer outre, ne pourrait-on point demander à ces faiseurs de plaintes, d’où leur vient cette délicatesse, et quel droit ils ont aux divertissements et aux jeux ? » : p. 92-93.

JOUSLIN Olivier, « Rien ne nous plaît que le combat ». La campagne des Provinciales de Pascal. Étude d’un dialogue polémique, I, Clermont-Ferrand, Presses Universitaires Blaise Pascal, 2007, p. 308 sq. Caractère technique de ce passage qui accumule les centons.

Pierre Le Moine et La dévotion aisée

Pierre Le Moine ou Le Moyne, 1602-1671, jésuite, prédicateur, controversiste, et poète en sus. On reparle de lui dans la XIe Provinciale. Son livre La dévotion aisée, Paris, 1652, a eu deux rééditions dans le siècle. Ne pas confondre avec le p. Alphonse Le Moyne, dont il est question dans les premières Provinciales.

LE MOINE Pierre, La dévotion aisée, Paris, Sommaville, 1652.

Voir GEF V, p.176 : selon Hermant, Mémoires, t. I, p. 630-634, La dévotion aisée a été immédiatement attaqué par un libelle anonyme dû au P. Desmares, daté du 28 octobre 1652, la Lettre d'un ecclésiastique au R. P. de Lingendes, Provincial des PP. Jésuites de la Province de Paris, touchant le Livre du P. le Moine, de La Dévotion aisée, 28 octobre 1652, 12 p. (BN: D 4031). Selon Les Provinciales, éd. Cognet, p. 158, Pascal s'est servi de cette lettre pour la IXe Provinciale.

JOUSLIN Olivier, « Rien ne nous plaît que le combat ». La campagne des Provinciales de Pascal. Étude d’un dialogue polémique, I, Clermont-Ferrand, Presses Universitaires Blaise Pascal, 2007, p. 304 sq. Pascal contre le p. Le Moine. Technique de la caricature chez Pascal : p. 308.

Sur Toussaint Desmares et sa Lettre d’un ecclésiastique au R. P. de Lingendes provincial des PP. jésuites de la Province de Paris, touchant le Livre du p. Moine jésuite, de La dévotion aisée, voir les documents connexes.

IX, 6. Mais, mon père, je sais bien au moins qu'il y a de grands saints dont la vie a été extrêmement austère. Cela est vrai, dit-il ; mais aussi il s'est toujours vu des saints polis et des dévots civilisés, selon ce père, page 191.

Mots figurant dans le livre II, ch. 14, Qu’il y a une galanterie de pur esprit, qui peut compatir avec la dévotion : Qu’il s’est toujours vu des saints polis et des dévots civilisés : Exemples anciens et modernes qui le confirment. Les exemples en question sont saint Basile, saint Grégoire de Nazianze et l’évêque Synesius : p. 197. Parmi les cavaliers, on peut donner en exemple le Maréchal de Boucicaut ; parmi les femmes, Victoria Colonna, qui « composa un poème des victoires de son mari », et « cette « si sage infante, dont le nom et la mémoire sont encore aujourd’hui l’honneur de la Maison d’Autriche » : p. 198-202.

GEF V, p. 178.

JOUSLIN Olivier, « Rien ne nous plaît que le combat ». La campagne des Provinciales de Pascal. Étude d’un dialogue polémique, I, Clermont-Ferrand, Presses Universitaires Blaise Pascal, 2007, p. 311 sq. Tentative, de la part du p. Le Moine, de montrer que la dévotion n’est pas incompatible avec la politesse sociale.

IX, 7. Et vous verrez, p. 86. que la différence de leurs mœurs vient de celle de leurs humeurs. Écoutez-le. Je ne nie pas qu'il ne se voie des dévots qui sont pâles et mélancoliques de leur complexion, qui aiment le silence et la retraite, et qui n'ont que du flegme dans les veines, et de la terre sur le visage. Mais il s'en voit assez d'autres qui sont d'une complexion plus heureuse, et qui ont abondance de cette humeur douce et chaude, et de ce sang bénin et rectifié qui fait la joie.

Livre II, ch. 2, p. 86-87. « Je ne nie pas qu’il ne se voie des dévots qui sont pâles et mélancoliques de leur complexion, qui aiment le silence et la retraite, qui n’ont que du flegme dans les veines, et de la terre sur le visage. Mais il s’en voit assez d’autres, qui sont d’une complexion plus heureuse et mieux tempérée ; qui ont abondance de cette humeur douce et chaude, de ce sang bénin et rectifié qui fait la joie ; qui ne sont pas ennemis des belles conversations, et ne fuient pas les honnêtes compagnies ».

Flegme: voir Dictionnaire de l’Académie : pituite, l’une des quatre humeurs qui composent la masse du sang de l’animal, et qui est froide et humide. Le mot se prend aussi pour la qualité d’un esprit posé, patient, qui se possède. En chimie, c’est la partie aqueuse et insipide que la distillation dégage des corps.

Mélancolie : voir MILLEPIERRES, La vie quotidienne des médecins au temps de Molière, p. 63. Il y a quatre humeurs, ou substances qui abreuvent les corps animaux : pituite, sang, bile et mélancolie. Selon que domine l'une ou l'autre, on est doux, posé, gai, colérique ou chagrin : p. 35. Voir HIPPOCRATE, Nature de l'homme, § 4, in L'art de la médecine, éd. J. Jouanna et C. Magdelaine, p. 169.

Rectifié : au sens médical et chimique, de purifié.

L’heureuse complexion que le p. Le Moine décrit ici est souvent désignée sous le terme d’eutrapélie.

FUMAROLI, L'âge de l'éloquence, p. 333, citation sur la défense de ses propres railleries par le P. Garasse, Apologie... pour son livre contre les athéistes, 1624 : "les traits et pointes d'esprit ne se doivent pas qualifier du nom de bouffonneries... Il y a une vertu nommée eutrapélie... par laquelle un homme d'esprit fait de bonnes et agréables rencontres qui réveillent l'attention des auditeurs ou des lecteurs appesantis par la longueur d'une écriture ennuyeuse ou d'un discours trop sérieux". Voir sur l'eutrapélie la note 270, p. 333. Le mot vient du nom d'Eutrapélos, familier d'Antoine, héros de deux colloques d'Erasme. Le P. Vavasseur, dans le De ludicra dictione, 1658, y voir une maîtrise des passions, d'humeur équilibrée et sociable, éloignée de la bouffonnerie déplaisante. Le rire des honnêtes gens.

ARISTOTE, Éthique à Nicomaque, IV, 14.

ARISTOTE, Rhétorique, II, 12, 16.

THIROUIN Laurent, L'aveuglement salutaire. Le réquisitoire contre le théâtre dans la France classique, Paris, Champion, 1997, p. 223 sq.

STIKER-MÉTRAL Charles-Olivier, Narcisse contrarié L’amour propre dans le discours moral en France (1650-1715), Paris, Champion, 2007. Le refus de l’eutrapélie à Port-Royal.

D'une complexion plus heureuse, et qui ont abondance de cette humeur douce et chaude, et de ce sang bénin et rectifié qui fait la joie : faut-il voir un souvenir de ce passage dans le portrait de Tartuffe ?

DORINE.

“Tartuffe ? Il se porte à merveille,

Gros et gras, le teint frais, et la bouche vermeille.”

JOUSLIN Olivier, « Rien ne nous plaît que le combat ». La campagne des Provinciales de Pascal. Étude d’un dialogue polémique, I, Clermont-Ferrand, Presses Universitaires Blaise Pascal, 2007, p. 311 sq. Tentative, de la part du p. Le Moine, de montrer que la dévotion n’est pas incompatible avec la politesse sociale.

IX, 7. Vous voyez de là que l'amour de la retraite et du silence n'est pas commun à tous les dévots ; et que, comme je vous le disais, c'est l'effet de leur complexion, plutôt que de la piété. Au lieu que ces mœurs austères dont vous parlez sont proprement le caractère d'un sauvage et d'un farouche.

Caractère : marque ; se prend aussi pour ce qui distingue une personne des autres à l’égard des moeurs ou de l’esprit (Dictionnaire de l’Académie).

L'amour de la retraite et du silence : sur la pensée de Port-Royal sur la retraite, voir le numéro des Chroniques de Port-Royal, La solitude et les solitaires de Port-Royal, 51, Bibliothèque Mazarine, 2002, pour des études plus générales, voir Beugnot Bernard, Le discours de la retraite au XVIIe siècle, Paris, P.U.F., 1996, et Pascal, Corneille, Désert, retraite, engagement, Actes de Tucson, Biblio 17, Paris, Seattle, Tübingen, Papers on French Seventeenth Century Literature, 1984.

IX, 8. Aussi vous les verrez placées entre les mœurs ridicules et brutales d'un fou mélancolique, dans la description que le p. Le Moyne en a faite au 7. livre de ses peintures Morales. En voici quelques traits : Il est sans yeux pour les beautés de l'art et de la nature. Il croirait s'être chargé d'un fardeau incommode, s'il avait pris quelque matière de plaisir pour soi. Les jours de fête il se retire parmi les morts. Il s'aime mieux dans un tronc d'arbre, ou dans une grotte que dans un palais, ou sur un trône. Quant aux affronts, et aux injures, il y est aussi insensible, que s'il avait des yeux et des oreilles de statue. L'honneur, et la gloire sont des idoles qu'il ne connaît point, et pour lesquelles il n'a point d'encens à offrir. Une belle personne lui est un spectre ; et ces visages impérieux et souverains, ces agréables tyrans qui font partout des esclaves volontaires et sans chaînes, ont le même pouvoir sur ses yeux, que le Soleil sur ceux des hiboux, etc.

LE MOINE Pierre, Les peintures morales où les passions sont représentées par tableaux, par caractères et par questions nouvelles et curieuses, Paris, Cottin, 1669. La citation est un centon dont toutes les formules sont empruntées à l’original. Le livre VII, t. 2, p. 247 sq., est consacré à La modération des passions. Il comporte un chapitre consacré au Sauvage, Où sont représentés les mœurs d’un homme insensible aux affections honnêtes et naturelles : p. 247 sq.

Pascal ne suit pas dans les extraits qui suivent, l’ordre de l’original du p. Le Moine. L’effet produit est un peu différent.

Il est sans yeux pour les beautés de l'art et de la nature : « Il est sans yeux pour les beautés de la nature, et pour celles des arts : les roses et les tulipes n’ont rien de plus agréable pour lui que les épines et les orties », p. 248.

Il croirait s'être chargé d'un fardeau incommode, s'il avait pris quelque matière de plaisir pour soi. Les jours de fête il se retire parmi les morts : « Il croirait s’être chargé d’un fardeau fort incommode, s’il avait pris quelque matière de plaisir pour soi, pou de bienfait pour les autres. Comme il ne demande rien à personne, aussi ne faut-il rien attendre de lui, si ce n’est des injures et des malédictions, qui feraient bien des pestes et des morts soudaines, si elles étaient actives, et si elles opéraient tout ce qu’elles signifient » : p. 250.

Il s'aime mieux dans un tronc d'arbre, ou dans une grotte que dans un palais, ou sur un trône : « Il s’aime mieux dans une grotte, ou dans le tronc d’un arbre, que dans un palais ni sur un trône, et pour son supplice, ou pour celui d’autrui, il recevrait des mains de la Fortune un bâton ou une chaîne, plutôt qu’un sceptre ni une couronne » : p. 250. A la suite immédiate vient le passage cité ci-dessus, Il croirait s'être chargé d'un fardeau incommode

Quant aux affronts, et aux injures, il y est aussi insensible, que s'il avait des yeux et des oreilles de statue. L'honneur, et la gloire sont des idoles qu'il ne connaît point, et pour lesquelles il n'a point d'encens à offrir : « Quant aux affronts et aux injures, il y est aussi peu sensible que s’il avait des yeux et des oreilles de statue à la tête. Jamais il ne rougit, ni n’a de honte, quoi qu’on lui die, ni quoi qu’on lui fasse. Cette belle fièvre n’est pas la maladie des bêtes, ni celle des sauvages : ses esprits sont trop grossiers et trop pesants pour elle, son sang est trop terrestre et trop mêlé de lie : le chemin de son cœur à son visage est trop obscur et trop rempli de matière. Aussi l’honneur et la gloire sont des idoles qu’il ne connaît point, et pour qui il n’a point d’encens à brûler, ni d’offrandes à faire » p. 250. A la suite vient immédiatement le passage précédent, Il s'aime mieux dans un tronc d'arbre

Une belle personne lui est un spectre ; et ces visages impérieux et souverains, ces agréables tyrans qui font partout des esclaves volontaires et sans chaînes, ont le même pouvoir sur ses yeux, que le Soleil sur ceux des hiboux, etc. : « Une belle personne lui est un spectre ; il n’en saurait souffrir la vue ; et ces visages impérieux et souverains, ces agréables tyrans, qui font partout des prisonniers volontaires et sans chaînes, ont le même effet sur ses yeux, que le soleil a sur ceux des hiboux » : p. 252.

Cognet ne pense pas que ce passage vise particulièrement les solitaires de Port-Royal. Ceux-ci ne pouvaient guère éviter de se sentir visés.

JOUSLIN Olivier, « Rien ne nous plaît que le combat ». La campagne des Provinciales de Pascal. Étude d’un dialogue polémique, I, Clermont-Ferrand, Presses Universitaires Blaise Pascal, 2007, p. 314 sq. Problème du modèle du portrait composé par le p. Le Moine.

IX, 8. Mon révérend père, je vous assure que si vous ne m'aviez dit que le p. Le Moyne est l'auteur de cette peinture, j'aurais dit que c'eût été quelque impie qui l'aurait faite à dessein de tourner les saints en ridicule. Car si ce n'est là l'image d'un homme tout à fait détaché des sentiments auxquels l'Évangile oblige de renoncer, je confesse que je n'y entends rien. Voyez donc, dit-il, combien vous vous y connaissez peu. Car ce sont là des traits d'un esprit faible et sauvage, qui n'a pas les affections honnêtes et naturelles qu'il devrait avoir, comme le p. Le Moine le dit dans la fin de cette description. C'est par ce moyen qu'il enseigne la vertu et la philosophie chrétiennes, selon le dessein qu'il en avait dans cet ouvrage, comme il le déclare dans l'avertissement. Et en effet on ne peut nier que cette méthode de traiter de la dévotion, n'agrée tout autrement au monde que celle dont on se servait avant nous. Il n'y a point de comparaison, lui dis-je, et je commence à espérer que vous me tiendrez parole. Vous le verrez bien mieux dans la suite, dit-il ; je ne vous ai encore parlé de la piété qu'en général.

Des traits d'un esprit faible et sauvage, qui n'a pas les affections honnêtes et naturelles qu'il devrait avoir : « Ce caractère est une peinture du sauvage, qui n’ayant pas les affections honnêtes et naturelles, qu’il devrait avoir, est opposé au tempérant, qui les a justes et modérées, et à l’intempérant qui les a déréglées et excessives » : p. 254.

Esprit faible: mots ajoutés par Pascal.

Il enseigne la vertu et la Philosophie Chrétiennes, selon le dessein qu'il en avait dans cet ouvrage, comme il le déclare dans l'avertissement : « Mon intention a été d’instruire en divertissant, et de faire des leçons de vertu, un peu moins sèches et moins austères, que celles qui sont faites dans les livres de dévotion. Ces dogmes si crus et si indigeste et cette sévérité si peu accommodante, ne sont pas à l’usage de toute sorte d’esprits : la sagesse et la vertu sont bien les mêmes partout, mais elles ne veulent pas être produites partout sous les mêmes formes (...) ». Après avoir noté qu’il « y a un milieu où l’agréable se rencontre avec l’utile », le p. Le Moine avoue que « ç’a été à ce dessein, que j’ai mêlé dans une même vue, la philosophie chrétienne à la peinture, à la poésie, et à l’histoire » (Avertissement non paginé).

Conférer avec la XIe Provinciale, § 27. “Direz-vous que la manière si profane et si coquette dont votre P. Le Moine a parlé de la piété dans sa Dévotion Aisée, soit plus propre à donner du respect que du mépris pour l'idée qu'il forme de la vertu chrétienne ? Tout son livre des Peintures Morales respire-t-il autre chose, et dans sa prose et dans ses vers, qu'un esprit plein de la vanité et des folies du monde ? Est-ce une pièce digne d'un prêtre que cette ode du 7. livre intitulée : Éloge de la pudeur, où il est montré que toutes les belles choses sont rouges, ou sujettes à rougir ?”

Si ce n'est là l'image d'un homme tout à fait détaché des sentiments auxquels l'Évangile oblige de renoncer, je confesse que je n'y entends rien : Il est difficile de croire que Pascal estime que le portrait caricatural composé par le p. Le Moine représente effectivement un idéal chrétien. En fait, si l’on fait abstraction des hyperboles et des exagérations burlesques qu’accumule le jésuite, pour ne considérer que le fond des qualités qu’il prête à son personnage, on doit bien admettre que le refus des plaisirs pour soi, de l’honneur mondain, de la gloire, de la galanterie et l’indifférence aux splendeurs des habitations peuvent effectivement compter parmi les vertus chrétiennes. Le ridicule que le style burlesque jette sur ces qualités pouvait à juste titre déplaire à Pascal.

IX, 8. Mais pour vous faire voir en détail combien nos pères en ont ôté de peines ; n'est-ce pas une chose bien pleine de consolation pour les ambitieux, d'apprendre qu'ils peuvent conserver une véritable dévotion avec un amour désordonné pour les grandeurs ? Eh quoi ! mon père, avec quelque excès qu'ils les recherchent ? Oui, dit-il ; car ce ne serait toujours que péché véniel, à moins qu'on désirât les grandeurs pour offenser Dieu ou l'État plus commodément. Or les péchés véniels n'empêchent pas d'être dévot, puisque les plus grands saints n'en sont pas exempts.

Texte de 1659 : « n'est-ce pas une chose pleine de consolation pour les ambitieux ».

PIROT Georges, Apologie pour les casuistes, XXXIIIe objection, éd. de 1657, p. 133 sq. (p. 235 sq. dans la contrefaçon de 1658). « Les casuistes enseignent que la vraie dévotion consiste à fuir les honneurs et à rechercher l'opprobre de Jésus-Christ, mais cette dévotion n'appartient qu'aux parfaits. Il y en a une autre qui consiste à n'affectionner point les honneurs, lorsqu'on les possède, et à plutôt mourir que de commettre un péché véniel pour les conserver ou les accroître. Les mêmes casuistes disent que l'ambition n'est d'ordinaire qu'un péché véniel, si le motif de l'ambitieux n'est pas mortel, ou si, pour parvenir à ce qu'il ambitionne, il ne prend des moyens qui aillent à péché mortel. Escobar ne dit que cela... »

Péché véniel : par opposition au péché mortel, qui détruit l’amour de Dieu en l’homme, et qui est caractérisé par les termes pleine connaissance, plein consentement et matière grave, le péché véniel est un manquement de moindre gravité, qui ne détruit pas la charité, mais retarde l’homme dans sa marche vers sa fin.

IX, 8. Écoutez donc Escobar, tr. 2. ex. 2. num. 17. L'ambition qui est un appétit désordonné des charges et des grandeurs, est de soi-même un péché véniel : Mais, quand on désire ces grandeurs pour nuire à l'État, ou pour avoir plus de commodité d'offenser Dieu, ces circonstances extérieures le rendent mortel.

ESCOBAR, Liber theologiae moralis, Tract. II, Peccata, Examen II, De peccatis capitalibus, n. 17, p. 283 : « Ambitionem evolve. Est appetitus inordinatus dignitatum et honorum. Ex genere veniale tantum, ex circumstantia externa mortale delictum, cum appetis dignitatem, seu ad damna reipublicae, seu ad profusionem delinquendi licentiam ».

IX, 9. Cela commence bien, mon père. Et n'est-ce pas encore, continua-t-il, une doctrine bien douce, pour les avares de dire, comme fait Escobar, au tr. 5. ex. 5. n. 154. Je sais que les riches ne pèchent point mortellement quand ils ne donnent point l'aumône de leur superflu dans les grandes nécessités des pauvres : Scio in gravi pauperum necessitate divites non dando superflua, non peccare mortaliter.

Texte de 1659 : Cela est assez commode, mon père.

Une doctrine bien douce, pour les avares de dire : deux lectures sont proposées selon les éditions avares ou autres.

Les impressions séparées des Provinciales :

GEF V, p. 200, et L’intégrale, p. 410, considèrent que autres est une erreur manifeste, et remplacent ce mot par avares. Cette correction remonte à l’édition de 1657, que reproduit M. Le Guern, I, p. 677, et se trouve dans l’édition de 1659, que reproduit L. Cognet.

Dans certaines impressions premières, le mot avares est nettement lisible.

p_9_commentairea.pngL’exemplaire de la IXe Provinciale du R 5597, composé d’exemplaires séparés, daté de 1656 sur la page de titre générale, donne avares. La frise de la 9e lettre est faite de fleurons.

 

p_9_commentaireb.pngL’exemplaire du R 5452 donne aussi avares. Cet exemplaire a pour frise des fleurons identique à la précédente.

 

p_9_commentairec.pngEn revanche, le recueil R 1035, dont la page de garde, qui est imprimée et non manuscrite, porte la date de 1657, donne la leçon autres. L’exemplaire de la 9e lettre a pour frise

L’exemplaire de Cologne, La Vallée, de la BNF, daté de 1657 : autres. Pagination discontinue. Frise identique au modèle précédent.

L’exemplaire de Cologne, 1657, La Vallée, R 5560 de Clermont, donne : avares. La pagination est continue (contrairement au cas précédent). Il n’y a pas de frise, mais il y a un titre courant (contrairement au cas précédent). Il y aurait eu correction d’une erreur.

L’impression de Schoute de 1659 : autres (deux exemplaires)

Wendrock latine, éd. de 1658, p. 207, traduit : « An minus, inquit, avaris dulce est hoc Escobarii decretum », ce qui suppose qu’il lit bien avares. L’édition latine de 1679 donne aussi avaris. L’édition Wendrock en français de 1700 donne « une doctrine bien douce pour les avares ».

Bossut : avares

Par la suite, la tendance est bien de conserver avares.

Chevalier, Pléiade, p. 758 : avares.

Le Guern : avares.

Cognet : avares.

La leçon avares semble donc la bonne. Mais certaines éditions ont suivi la leçon autres, qui n’a pourtant pas grand sens.

Escobar, p. 626, avec référence avec Vasquez. La suite est la question rogo, an si teneretur sub mortali, deberet inquirere pauperes? Et la réponse : “solum deberet misereri occurrentibus. Num omnibus? Aliquibus. An totam indigenditam sublevando? Sufficit aliquid dare. Omnia ex Vasq.” Cité in GEF V, p. 186-187.

IX, 9. En vérité, lui dis-je, si cela est, je vois bien que je ne me connais guère en péchés. Pour vous le montrer encore mieux, dit-il, ne pensez-vous pas que la bonne opinion de soi-même, et la complaisance qu'on a pour ses ouvrages, est un péché des plus dangereux ? Et ne serez-vous pas bien surpris si je vous fais voir qu'encore même que cette bonne opinion soit sans fondement, c'est si peu un péché, que c'est au contraire un don de Dieu ? Est-il possible, mon père ? Oui, dit-il, et c'est ce que nous a appris notre grand p. Garasse, dans son livre français intitulé ; Somme des vérités capitales de la religion, p. 2, p. 419. C'est un effet, dit-il, de justice commutative, que tout travail honnête soit récompensé ou de louange, ou de satisfaction... Quand les bons esprits font un ouvrage excellent, ils sont justement récompensés par les louanges publiques. Mais quand un pauvre esprit travaille beaucoup pour ne rien faire qui vaille, et qu'il ne peut ainsi obtenir de louanges publiques, afin que son travail ne demeure pas sans récompense, Dieu lui en donne une satisfaction personnelle qu'on ne peut lui envier sans une injustice plus que barbare. C'est ainsi que Dieu, qui est juste, donne aux grenouilles de la satisfaction de leur chant.

Garasse et sa Somme sont mentionnés dans la XIe Provinciale, § 29. Voir le dossier correspondant. Somme des vérités capitales de la Religion, p. 2, p. 419 : au lieu de p. 2, lire l. 2. Le texte original du p. Garasse est le suivant : « C’est un effet de justice commutative, que tout travail honnête soit récompensé, ou de louange, ou de satisfaction : Quand les bons esprits font un ouvrage excellent, ils sont justement récompensés par les applaudissements, et par les louanges communes, il n’est pas juste, ni raisonnable qu’ils en aient une satisfaction personnelle qui serait capable de les perdre, jointe avec les approbations publiques. Quand un pauvre d’esprit travaille beaucoup pour ne rien faire qui vaille, il n’est pas juste, ni raisonnable qu’il attende des louanges publiques, car elles ne lui sont pas dues, mais afin que ses travaux ne demeurent pas sans récompense, Dieu lui donne une satisfaction personnelle : laquelle personne ne lui peut envier sans une injustice plus que barbare. Aristote a remarqué que quand les grenouilles criaillent, elles font des panégyriques de leur chant, lequel néanmoins nous rompt la tête, mais Dieu est si juste qu’il leur en donne satisfaction, autrement le blâme public joint à leur mécontentement serait suffisant pour les réduire au désespoir ».

GEF V, p. 201, et l’éd. Cognet, p. 161, indique que le texte cité, avec plusieurs coupures et modifications, est emprunté par Pascal à la Théologie morale des jésuites, voir ARNAULD Antoine, Œuvres, t. XXIX, p. 75. Arnauld reproche au p. Garasse de vouloir « faire croire que la vanité et la bonne opinion de soi-même, qui est la peste la plus dangereuse des mœurs, est une récompense que Dieu donne à ceux qui ne méritent pas l’estime et les louanges des hommes » Il souligne le ridicule de la comparaison « tout ainsi que Dieu, qui est juste, donne de la satisfaction aux grenouilles de leur chant ». C’est un fait que le style burlesque de Garasse n’était pas apprécié du côté de Port-Royal.

La bonne opinion de soi-même, et la complaisance qu'on a pour ses ouvrages, est un péché des plus dangereux : il est possible que Pascal, d’une certaine manière, pense à lui-même. La conversion a été chez lui d’abord un renoncement à la gloire que lui valaient ses découvertes scientifiques dans le monde.

IX, 10. Voilà, lui dis-je, de belles décisions en faveur de la vanité, de l'ambition et de l'avarice.

Bref bilan de ce qui précède, avant de passer à l’envie.

IX, 10. Et l'envie, mon père, sera-t-elle plus difficile à excuser ? Ceci est délicat, dit le père. Il faut user de la distinction du p. Bauny, dans sa Somme des péchés : Car son sentiment, c. 7. p. 123. de la 5. et 6. édition, est que l'envie du bien spirituel du prochain est mortelle, mais que l'envie du bien temporel n'est que vénielle. Et par quelle raison, mon père ? Écoutez-la me dit-il. Car le bien qui se trouve ès choses temporelles, est si mince, et de si peu de conséquence pour le ciel, qu'il est de nulle considération devant Dieu et ses saints.

Envie : pour le sens moderne, voir A. Boulenger, La doctrine catholique, II, § 269. L’envie consiste à se réjouir du mal et à s’attrister du bien qui arrive au prochain, comme si ce bien diminuait le nôtre et retranchait quelque chose à notre bonheur Son trait principal est le manque de charité. L’envie est proche de la jalousie. C’est un péché grave que saint Paul, Galates, V, 21, considère comme un obstacle à l’accès au royaume de Dieu. Mais envie a à l’époque classique un sens assez proche du latin invidia, et comprend une nuance de haine.

PONTAS, Dictionnaire des cas de conscience ou décisions, par ordre alphabétique, des plus considérables difficultés touchant la morale et la discipline ecclésiastique, publié par l’abbé Migne, 1847, t. 1, p. 819 sq. Envie.

Extrait de la Somme des péchés du P. Bauny, ch. VII, p. 122-123. L’envie “est désordonnée, quand elle s’attache au bien d’autrui pour l’haïr, l’improuver, le regretter, d’autant qu’il en sera meilleur, qu’il nous devancera, qu’il en pourra tirer quelque profit, ou en causer à d’autres ; ce qui est une espèce d’envie très dangereuse, Quid est invidia nisi odium felicitatis alienae, écrit s. Augustin serm. 20 de 50 Homil. car ce vice a cela de propre, de n’en vouloir, ainsi que les cantharides, qu’aux belles fleurs : plus le mérite de la personne est grand et plus est furieuse l’envie qui l’a pour but, dit s. Cypr. De Zelo et livore, en ces mots, Quanto ille cui invidetur, successu profecerit, tanto invidus in majus incendium livoris inardescit ; en quoi l’envieux, celui qui est possédé de cette méchante passion, dont nous parlons, n’intéresse pas peu avec sa conscience son honneur, puisque contre toute sorte de prudence, par une métamorphose de tous points vicieuse, il va changeant le bien en mal, les bonnes et salutaires viandes en venin. Ce qu’admirant s. Cyprien de Zelo, s’écrie : Qualis est animi tinea, zelare in altero felicitatem, in malum proprium, bona aliena convertere, illustrium prosperitate torqueri. Péché lequel quoiqu’au témoignage de s. August. il soit contraire à la charité, toutefoius il ne me semble pas mortel ; car le bien qui se trouve ès choses temporelles est si mince, et de si peu de conséquence pour le Ciel, qu’il est de nulle considération devant Dieu et ses saints, Cajet. 2, 2, q. 35, art. 2. Il n’est non plus mortel, lorsqu’on se laisse aller à de tels désirs, ex bono motivo, actus enim inefficax specificatur a motivo, ab eoque, malitiam aut bonitatem sumit : voyez Tolet. de peccati mortal. ch. 66 & 67, Regin. Liv. 27, n. 116 ».

Pascal emprunte la référence à la Théologie morale des jésuites d’Arnauld, Œuvres, XXIX, p. 78. Arnauld commente cette décision en ces termes : « Et cependant c’est pour ce bien temporel, de nulle considération, qu’il permet le maquerellage, propter temporalem commoditatem ; et qu’il souffre que des personnes demeurent dans des occasions prochaines de péché, lorsqu’ils n’en peuvent sortir sans en recevoir de l’incommodité ».

C’est une application inattendue de la règle que Pascal lui-même énonce dans le fragment sur les trois ordres, Laf. 308, Sel. 339 : « Tous les corps, le firmament, les étoiles, la terre et ses royaumes, ne valent pas le moindre des esprits. Car il connaît tout cela, et soi, et les corps rien. Tous les corps ensemble et tous les esprits ensemble et toutes leurs productions ne valent pas le moindre mouvement de charité. Cela est d'un ordre infiniment plus élevé ». Naturellement, le raisonnement est faussé, car le fait que les biens de la terre soient négligeables aux yeux de Dieu ne fait pas que la convoitise des hommes à leur égard soit moralement négligeable. C’est plutôt au contraire.

PIROT Georges, Apologie pour les casuistes, XXXIVe objection, éd. de 1657, p. 133-134 (contrefaçon de 1658, p. 236-237). « Le P. Bauny veut dire qu'on peut avoir un motif pour désirer que notre prochain ne s'avance point en honneur ou en biens de fortunes, qui ne sera que péché véniel : ce que les théologiens et casuistes enseignent communément ; même on peut désirer qu'il perde ses biens, afin qu'il ne se damne pas, ou qu'il ne tyrannise pas les pauvres, mais le Père dit le contraire à l'égard des biens spirituels. Car on ne peut pas avoir un honnête motif de désirer que quelqu'un ne devienne pas grand saint, ne se convertisse pas à Dieu, ou n'entre pas au ciel ; et ceux qui feraient ces actes, dans l'opinion du Père, haïssent leur prochain ».

IX, 11. Mais, mon père, si ce bien est si mince et de si petite considération, comment permettez-vous de tuer les hommes pour le conserver ? Vous prenez mal les choses, dit le père. On vous dit que le bien est de nulle considération devant Dieu, mais non pas devant les hommes.

IX, 11. Je ne pensais pas à cela, lui dis-je, et j'espère que par ces distinctions-là, il ne restera plus de péchés mortels au monde. Ne pensez pas cela, dit le père, car il y en a qui sont toujours mortels de leur nature, comme par exemple la paresse.

IX, 11. O mon père ! lui dis-je, toutes les commodités de la vie sont donc perdues? Attendez, dit le Père, quand vous aurez vu la définition de ce vice qu'Escobar en donne, tr. 2. ex. 2. num. 81. peut-être en jugerez-vous autrement ; écoutez-la : La paresse est une tristesse de ce que les choses spirituelles sont spirituelles, comme serait de s'affliger de ce que les sacrements sont la source de la grâce. Et c'est un péché mortel. O mon père ! lui dis-je, je ne crois pas que personne ait jamais été assez bizarre, pour s’aviser d'être paresseux en cette sorte.

Texte de 1659 : Je ne crois pas que personne se soit jamais avisé d'être paresseux en cette sorte.

Sur le procédé de répétition de l’exclamation O mon père…, voir Pensées, fragment Laf. 958, Sel. 793. « J’étais ravi de ce raisonnement quand il me finit par celui-ci : Si cette opinion était vraie pour la restitution, O qu’il y aurait de restitutions à faire ! O mon père, lui dis-je, la bonne raison. – O, me dit le père, que voilà un homme commode. – O, mon père répondis-je, sans vos casuistes qu’il y aurait de monde damné. - O mon père, que vous rendez large la voie qui mène au ciel ! O qu’il y a de gens qui la trouvent ! Voilà un... »

Texte d'Escobar, Théologie morale, tr. II, Ex. II, cap. VII, n. 81, De acedia, p. 292-293 ; cité in GEF V, p. 185 : « Quidnam est acedia ? Fastidium spiritualium rerum, seu tristitia ex eo, quod sint res spirituales, v. gr. Si quis doleat, quia sit ad gratiam, ad merita, ad gloria creatus ; aut quis afficiatur tristitia, quod sacramenta sint gratiae, bonorumque spiritualium scaturigo ». 82. Quale hoc peccatum ? Mortale gravissimum. Hinc colligo graviter delinquere, qui vitae sancius aerumnis, deliberate se non fuisse natum exoptaret, aut potius cum brutis animantibus adnumerari, quam coetui hominum addici. Tamen si quis tristitia afficeretur, quod opus laboriosum implere teneatur, quod nihilominus exequeretur, mortaliter quidem non deliqueret ; quia non tristatur de bono injuncto, sed de obligatione sibi imposita ex difficilis praecepti observatione. » Escobar envisage ensuite les définitions de fautes connexes, la desperatio, de la pusillanimitas, de la torpor et de la rancor.

Le passage ne concerne pas ce que nous appelons aujourd’hui paresse, mais ce que les moralistes nomment acedia, qu’Escobar traduit exactement par dégoût des choses spirituelles ou tristesse de ce que les choses spirituelles existent. La note de l’éd. Cognet, p. 162, indique que la traduction de Pascal est fausse. Ce n’est nullement évident. L’expression tristitia ex eo, quod sint res spirituales peut se traduire tristesse de ce qu’elles soient spirituelles. Cognet préfère prendre sint au sens d’existent, ce qui le conduit à traduire tristesse de ce que les choses spirituelles existent. Il n’est cependant pas clair que cette traduction soit la bonne.

Cognet indique, dans la même note de la p. 162, que « W[endrock] rétablit le texte. La version française annotée par Melle de Joncoux ne change pas le texte de Pascal. Il ne peut être question que de l’édition latine traduite par Wendrock ; dans l’édition de 1658, p. 209, le texte du n. 81 d’Escobar est en effet cité exactement ; mais on peut difficilement dire qu’il est rétabli, puisque Pascal n’en a pas donné le texte en latin.

Acedia: voir saint THOMAS D’AQUIN, Somme théologique, I, q. LXIII, 2 ad 2 : « Acedia vero est quaedam tristitia, qua homo redditur tardus ad spirituales actus propter corporalem laborem; qui Daemonibus non competit ». Dans ce passage, Thomas d’Aquin n’entre pas plus avant dans la définition de l’acédie. Voir dans la IIa IIae, Quaestio XX, le Quarto porte sur utrum oriatur ex acedia.

Extrait sur ce péché dans MENNESSIER, Saint Thomas d’Aquin, Paris, Aubier, 1957, p. 131 sq., sur la mauvaise tristesse. « L’acedia ou dégoût spirituel est une « tristesse accablante » (Damascène) qui déprime à ce point l’âme humaine, qu’elle ne lui laisse plus la liberté de rien faire. On est tout glacé. C’est le dégoût d’agir dont parle la Glose à propos de ce texte du Psaume : leur âme repousse avec dégoût toute nourriture (Ps. CVI, 18). On la décrit également comme une torpeur spirituelle qui fait négliger d’entreprendre le bien. » : p. 132. « Mauvaise tristesse, n’est-il pas vrai, que celle qui nous fait tenir pour un mal ce qui en réalité est un bien. Celle dont nous parlons a pour objet le bien spirituel, qui est le vrai bien. Mais même la tristesse qui résulte d’un mal véritable peut être mauvaise en ses effets, si elle nous accable à ce point qu’elle nous retient totalement de bien agir. Aussi saint Paul (2 Cor. II, 7) ne veut-il pas que le pénitent s’afflige de ses péchés au point d’en être tout absorbé. Concluons donc que l’acedia, entendue comme nous le faisons d’une tristesse qui a pour objet le bien divin, est doublement mauvaise, en elle-même et dans ses conséquences ».

RUTEBEUF, Œuvres complètes, éd. M. Zink, Livre de poche, 2005, p. 366-367. Accidia : c’est le péché qui a été remplacé plus tard par la paresse dans les listes canoniques des sept péchés capitaux. Elle est essentiellement à l’origine d’ordre psychologique : c’est un sentiment d’à-quoi-bon, de lassitude et de dégoût devant toute chose, un état dépressif, qui menace surtout les moines. On la définit à l’époque patristique comme melancholia (saint Jérôme), ex confusione mentis nata tristitia, une tristesse née de la confusion de l’esprit (Césaire d’Arles), taedium et anxietas cordis quae infestat anachoretas et vagos in solitudine monachos, un dégoût et une angoisse du cœur qui gagne les anachorètes et les moines qui errent dans les solitudes (Cassien). Guigues le Chartreux en décrit les symptômes : apprehendit te multotiens, cum solus in cella es, inertia quaedam, languor spiritus, taedium cordis quoddam et quidem valde grave fastidium sentis in teipso: tu tibi oneris es... Non jam sapit tibi lectio, oratio non dulcessit, souvent, quand tu es seul dans ta cellule, une sorte d’indolence t’envahit, ton esprit est languissant, ton cœur las de tout, tu sens en toi-même un immense dégoût : tu es un fardeau pour toi-même... Désormais la lecture (des textes sacrés) n’a plus de saveur pour toi, la prière n’a plus de douceur... Un de ses effets les plus visibles étant la négligence des devoirs religieux, l’acedia finit par désigner cet effet, et non plus sa cause. Son éviction de la liste des péchés au profit de la paresse témoigne de l’irruption dans la vie spirituelle de la sensibilité laïque ou séculière et des valeurs bourgeoises : le travail devient une vertu et son contraire un vice. Cette évolution est en cours à l’époque de Rutebeuf.

MOREAU Isabelle, La paresse en héritage. Montaigne, Pascal, Bayle, Paris, Champion, 2019.

PIROT Georges, Apologie pour les casuistes, Objection XXXV, éd. de 1657, p. 134 sq. (éd. contrefaite de 1658, p. 237 sq.). Le p. Pirot retourne le reproche de Pascal contre lui, en soutenant que la doctrine janséniste peut causer le désespoir et l’acédie chez les fidèles.

PONTAS, Dictionnaire des cas de conscience ou décisions, par ordre alphabétique, des plus considérables difficultés touchant la morale et la discipline ecclésiastique, publié par l’abbé Migne, 1847, t. 1, p. 307 sq. Paresse.

PALASAN Daniela, L’ennui chez Pascal et l’acédie, Cluj-Napoca, Eikon, 2005.

Voir Thérèse d’Avila, Fondations faites par sainte Thérèse, tr. Arnauld d’Andilly, ch. VII, Les effets dela mélancolie, et des moyens dont on peut user pour remédier à un si grand mal et si dangereux dans les monastères, Paris, Le Petit, 1671, p. 330 sq. ; Le livre des fondations, ch. VII, éd. ; éd. Marcelle Auclair, Œuvres complètes, Paris, Desclée de Brouwer, 1964, p. 646 sq. Les effets de la mélancolie.

GILSON Étienne, Le thomisme. Introduction à la philosophie de saint Thomas d’Aquin, 6e éd., Paris, Vrin, p. 349. Psychologie du désespoir.

IX, 11. Aussi, dit le père, Escobar dit ensuite n. 105. J'avoue qu'il est bien rare que personne tombe jamais dans le péché de paresse.

ESCOBAR, Theologia moralis, Tr. II, Ex. III, De peccatis mortalibus, n. 105, p. 295. “Fateor tamen raro contingere ut quis specialiter doleat ac tristetur de bono suo spirituali, in quantum est bonum divinum, et specialiter acediae peccato delinquat.”

IX, 12. Comprenez-vous bien par là combien il importe de bien définir les choses ? Oui, mon père, lui dis-je ; et je me souviens sur cela de vos autres définitions de l'assassinat, du guet-apens, et des biens superflus. Et d'où vient, mon père, que vous n'étendez pas cette méthode à toutes sortes de cas, pour donner à tous les péchés des définitions de votre façon, afin qu'on ne péchât plus en satisfaisant ses plaisirs.

Et d'où vient, mon Père, que vous n'étendez pas cette méthode à toutes sortes de cas, pour donner à tous les péchés des définitions de votre façon, afin qu'on ne péchât plus en satisfaisant ses plaisirs : La proposition de généraliser une définition est bien placée dans la bouche du personnage qui, peu ou prou, représente l'auteur de L'esprit géométrique et des Coniques, grand amateur de méthodes générales.

IX, 12. Il n'est pas toujours nécessaire, me dit-il, de changer pour cela les définitions des choses. Vous l'allez voir sur le sujet de la bonne chère, qui est sans doute un des plus grands plaisirs de la vie, et qu'Escobar permet en cette sorte n. 102, dans la pratique selon notre société. Est-il permis de boire et manger tout son saoul, sans nécessité et pour la seule volupté ? Oui certainement, selon notre père Sanchez pourvu que cela ne nuise point à la santé ; parce qu'il est permis à l'appétit naturel de jouir des actions qui lui sont propres. An comedere et bibere usque ad satietatem absque necessitate, ob solam voluptatem, sit peccatum ? Cum Sanctio negative respondeo, modo non obsit valetudini, quia licite potest appetitus naturalis suis actibus frui.

Texte de 1659 : « la bonne chère, qui passe pour un des plus grands plaisirs de la vie ».

Escobar, Liber theologiae moralis, Tr. II, Ex. II, cap. VIII, n. 102, p. 294. Wendrock précise tr. 2, ex. 2. « An comedere, et bibere usque ad satietatem absque necessitate ob solam voluptatem, sit peccatum ? Cum Sanctio negative respondeo, modo obsit valetudini ; quia licite potest appetitus naturalis suis actibus frui”.

Proposition condamnée par Innocent XI, Denzinger, 1158, et 2108 dans Propositiones LXV damnatae in Decr. S. Officii 2 mart. 1679, Errores doctrinae moralis laxioris, Enchiridion symbolorum definitionum et declarationum de rebus fidei et morum, éd. de Bologne, Edizioni Dehoniane, 2003, p. 810 : « Comedere et bibereusque ad satietatem ob solam voluptatem non est peccatum, modo non obsit valetudini ; quia licite potest appetitus naturalis suis actibus frui ». La proposition condamnée est attribuée à Juan Sanchez.

Selon Sanchez : les mots notre Père qui figurent dans l’édition primitive, ont été supprimés dans l’édition de 1659, parce qu'il s'agit de Juan Sanchez, qui n'était pas jésuite, et non de Thomas Sanchez, qui sera mentionné par la suite.

PIROT Georges, Apologie pour les casuistes, p. 240 sq. Le P. Pirot défend Escobar. Nicole lui oppose une longue dissertation latine, où il taxe Escobar d'épicurisme.

IX, 13. O mon père lui dis-je, voilà le passage le plus complet, et le principe le plus achevé de toute votre morale ; et dont on peut tirer d'aussi commodes conclusions. Et quoi la gourmandise n'est donc pas même un péché véniel ? Non pas, dit-il, en la manière que je viens de dire. Mais elle serait péché véniel selon Escobar, n. 56, si sans aucune nécessité, on se gorgeait de boire et de manger jusqu'à vomir ; Si quis se usque ad vomitum ingurgitet.

La gourmandise, définie comme l’amour déréglé du manger et du boire, figure parmi les péchés capitaux (péchés qui sotn la source de plusieurs autres, plus graves, sans qu’ils soient par eux-mêmes nécessairement et toujours des péchés mortels (A. Boulenger, La doctrine catholique, II, Morale, n°264, p. 180).

ESCOBAR, Liber theologiae moralis, Tr. II, Ex. II, cap. V, De gula, n. 56, p. 288. Le n. 55 définit le terme : « Quid est gula? Appetitus inordinatus cibi, et potus. Inordinatum dixi : quia ordinatus ad sustentandam vitam, virtus est temperantiae et sobrietatis.” ; ibid., n. 56, “Quodnam peccatum gula est? Ex genere suo veniale, etiam si absque utilitate se quis cibo et potu usque ad vomitum ingurgitet ; nisi ex hujusmodi vomitione gravia saluti incommoda exoriantur. Verum ad consulendum valetudini licet vomitum excitare, cum quis cibo aut potu pergravatur. »

Le texte de l'édition de 1659 porte s'égorgeait, qui est une faute d'impression.

IX, 13. Cela suffit sur ce sujet, et je veux maintenant vous parler des facilités que nous avons apportées pour faire éviter le péché dans les conversations et dans les intrigues du monde. Une chose des plus embarrassantes qui s'y trouve est d'éviter le mensonge ; et surtout quand on voudrait bien faire accroire une chose fausse.

PONTAS Jean, Dictionnaire des cas de conscience ou décisions, par ordre alphabétique, des plus considérables difficultés touchant la morale et la discipline ecclésiastique, publié par l’abbé Migne, 1847, t. 1, p. 135. Mensonge.

Le VIIIe commandement de Dieu interdit le mensonge.

BOULENGER A., La doctrine catholique, II, La morale, § 236 sq.

Intrigue : assemblage de plusieurs événements ou circonstances qui se rencontrent en quelques affaires, et qui embarrasse ceux qui y sont intéressés. Signifie aussi ce qui se fait par l’adresse et la pratique de certaines personnes qui embrouillent les choses afin d’en profiter (Furetière).

Le problème moral est d’autant plus difficile que l’Ancien Testament montre plusieurs personnages qui usent de mensonge. C’est le cas d’Abraham, qui a menti à Pharaon et à Abimelech. Voir aussi CHÉDOZEAU Bernard, L’Univers biblique catholique au siècle de Louis XIV. La Bible de Port-Royal, Préface du livre de Judith, t. 1, Paris, Champion, 2013, p. 476 sq. Le problème du mensonge dans l’Ancien Testament est traité avec un certain embarras de la part du préfacier, qui tente de justifier les mensonges de Judith, dans un livre qui considère le mensonge comme une faute grave.

CHÉDOZEAU Bernard, L’Univers biblique catholique au siècle de Louis XIV. La Bible de Port-Royal, Préface du livre de Judith, t. 1, Paris, Champion, 2013, p. 476 sq. Le problème du mensonge dans l’Ancien Testament. Embarras du préfacier, qui tente de justifier les mensonges de Judith, dans un livre qui considère le mensonge comme une faute grave. Il invoque la distinction du sens littéral et figuré, sans dissimuler que son plaidoyer est difficile à soutenir. Les exemples de mensonges sont nombreux dans l’Ancien Testament : A côté de Judith, qui est réputée être une sainte femme, mais qui ment à Holopherne avant de le décapiter, on trouve Abraham, Isaac et Jacob. Sur le mensonge de Jéhu, voir IVe livre des Rois, tr. Sacy, p. 624. Le préfacier se recommande des textes de saint Augustin sur ce sujet. Il invoque la distinction du sens littéral et figuré, sans dissimuler que son plaidoyer est difficile à soutenir.

IX, 13. C'est à quoi sert admirablement notre doctrine des équivoques, par laquelle il est permis d'user de termes ambigus, en les faisant entendre en un autre sens qu'on ne les entend soi-même, comme dit Sanchez Op. mor., p. 2. l. 3 ; ch. 6. n. 13.

SANCHEZ Thomas, sj, Opus morale in praecepta Decalogi, Anverpiae, Martinum Nutium, 1624. Pars altera, Liber tertius, De juramento, Cap. VI, De malitia juramenti dolosi, quod absque animo jurandi, aut se obligandi, aut verbis aequivocis, sit preastitum [...]. Le Summarium donne le titre suivant, sur les serments : Possunt absque mendacio usurpari, quando ea verba ambigua sunt ex sua significatione : p. 352. Le n. 13 va comme suit : « At rem hanc quibusdam propositis regulis, atque ex eis deductis corollariis explicabo. Prima regula sit. Quoties verba sunt ambigua, pluresque sensis admittentia, nullum est mendacium ea proferre in sensu quem proferens ex illis vult, et concipit, etsi audientes, ac is cui juratur, in alio sensu accipiant : et si nulla justa causa ducatur proferens. Ratio est quia, cum verba omnes illos sensus admittant, nil contra mentiem itur, aut germanum verborum sensum, illa inn quovis illorum usurpando. Alias in nulla necessitate eis uti liceret contra omnium doctorum mentem. Cum necessitas efficere nequeat quin mendacium sit, quod ea cessanti, mendacium esset » : p. 353. Traduction abrégée, rétablie dans son intégralité par Wendrock.

Équivoque

Sur l’équivoque, voir l’opuscule De l’esprit géométrique, et le dossier de la Provinciale I.

La pratique de l'équivocation et de la restriction mentale est fréquente chez certains libertins par exemple.

CAVAILLÉ Jean-Pierre, Dis/simulations. Jules-César Vanini, François La Mothe Le Vayer, Gabriel Naudé, Louis Machon et Torquato Accetto. Religion, morale et politique au XVIIe siècle, Paris, Champion, 2002, p. 63. Sur Vanini et son "équivocation" dans sa profession de foi

GOUVERNEUR Sophie, « Les Provinciales et la doctrine des équivoques à l’épreuve de la politique », XVIIe siècle, n°242, 2009, p. 149-158.

Les Provinciales ou les lettres écrites par Louis de Montalte à un provincial et aux révérends pères jésuites, publiées sur la dernière édition revue par Pascal, avec les variantes des éditions précédentes, et leur réfutation consistant en introductions et nombreuses notes historiques, littéraires, philosophiques et théologiques, par M. l’abbé Maynard, chanoine honoraire de Poitiers, I, Paris, Didot, 1851, p. 420 sq. Note sur la doctrine des équivoques. Situations où l’on se trouve placé entre deux obligations contradictoires : celle d’éviter le mensonge et celle de cacher la vérité.

IX, 13. Je sais cela, mon père, lui dis-je. Nous l'avons tant publié, continua-t-il, qu'à la fin tout le monde en est instruit.

Ce sont les jésuites eux-mêmes, dit Pascal, qui font connaître au monde leurs méthodes, de sorte que l’auteur des Provinciales n’a besoin que d’eux-mêmes pour les confondre : voir sur ce point l’ouverture de la XVe Provinciale.

DESCOTES Dominique, “La calomnie dans les Provinciales”, Courrier du Centre International Blaise Pascal, n°18, 1996, p. 14-21.

IX, 13. Mais savez-vous bien comment il faut faire quand on ne trouve point de mots équivoques ? Non, lui dis-je ; Je m'en doutais bien, dit-il ; cela est nouveau : c'est la doctrine des restrictions mentales.

Cela est nouveau : pour le jésuite, la nouveauté constitue un progrès qui est tout à fait à l’avantage de la méthode des opinions probables. Pour Pascal en revanche, la nouveauté, surtout en matière de religion, doit être considérée avec prudence pour se garder de tomber dans des erreurs, voire des hérésies.

Restrictions mentales

Texte de 1659 : « Non, mon Père ».

La doctrine des restrictions mentales est présentée dans les mêmes termes qu’une méthode de mathématique, dans le cas où l’on ne dispose pas de certaines données.

CARIOU Pierre, Pascal et la casuistique, p. 133 sq.

PASQUIER Étienne, Catéchisme des jésuites, éd. Sutto, p. 275 sq. Sur la manière dont le jésuite prononce son vœu simple avec restriction mentale, distinguant ce qu’il dit et ce qu’il a « en arrière-boutique », qui « chante tout autre leçon » : p. 275-276. Pasquier y voit du machiavélisme : p. 276.

Pascal aura affaire à un cas désagréable de restriction mentale de la part d’un jésuite, lors du concours de la roulette ; voir OC IV, éd. J. Mesnard, p. 854 sq., sur la tactique d'omission du P. Lalouvère dans sa présentation des faits de la controverse sur la roulette, pour dissimuler ses échecs.

IX, 13. Sanchez la donne au même lieu. On peut jurer, dit-il, qu'on n'a pas fait une chose, quoiqu'on l'ait faite effectivement, en entendant en soi-même qu'on ne l'a pas faite un certain jour, ou avant qu'on fût né, ou en sous-entendant quelque autre circonstance pareille, sans que les paroles dont on se sert, aient aucun sens qui le puisse faire connaître. Et cela est fort commode en beaucoup de rencontres, et est toujours très juste quand cela est nécessaire ou utile pour la santé, l'honneur, ou le bien.

SANCHEZ Thomas, sj, Opus morale in praecepta Decalogi, Anverpiae, Martinum Nutium, 1624. Pars altera, Liber tertius, De juramento, Cap. VI, De malitia juramenti dolosi, quod absque animo jurandi, aut se obligandi, aut verbis aequivocis, sit preastitum [...] : p. 353. « Tertia regula est. Possunt quoque absque mendacio ea verba usurpari, etiam si ex sua significatione non sint ambigua, nec eum sensum verum admittant ex se, nec ex circumstantiis occurentibus, sed tantum verum sensum reddant ex aliquo addito mente proferentis retento, quodcunque illud sit. Ut si quis vel solus, vel coram aliis, sive interrogatus, sive propria sponte, sive recreationis gratia, sive quocunque alio fine, juret se non fecisse aliquid, quod re vera fecit, intelligendo intra se aliquid aliud quod non fecit, vel aliam diem ab ea, in qua fecit, vel quodvis aliud additum verum, re vera non mentitur, nec est perjurus, sed tantum non diceret unam veritatem determinatam, quam audientes concipiunt, ac verba illa ex se significant, sed aliam veritatem disparatam. »

Voir aussi ibid., p. 354 : « Imo hoc est utilissimum ad tegenda multa, quae tegere opus est, nec tegi absque mendacio possent, nisi modus his esset licitus ».

Wendrock donne le texte plus au long.

PONTAS, Dictionnaire des cas de conscience ou décisions, par ordre alphabétique, des plus considérables difficultés touchant la morale et la discipline ecclésiastique, publié par l’abbé Migne, 1847, t. 2, p. 13 sq. Jurer.

IX, 14. Comment, mon père, et n'est-ce pas là un mensonge, et même un parjure ? Non, dit le père ; Sanchez le prouve au même lieu, et notre p. Filiucius aussi tr. 25. c. 11. n. 331. parce, dit-il, que c'est l'intention qui règle la qualité de l'action.

FILIUTIUS, Morales quaestiones, T. II, tr. XXV, De blasphemia et juramento, c. XI, De juramento assertorio cum amphibologia, et eo, cui desit judicium, vel justitia, n. 331, cité in GEF V, p. 188, “intentio enim discernit actionem”; références et citation exactes. « Dico secundo. Probabilius videri, in rigore non esse mendacium, enque peurjurium. Ratio praecipua, quia qui sic loquitur, et jurat, non habet intentionem, dicendi falsum, vel jurandi falsitatem, ut supponimus, et quod profertur in rigore, habet aliquem senum verum, quel talis intendit, non ergo mentitur, ex c. humanae aures, 22. q. 5. Intentio neim discernit actionem. Confirmatur ex S. Thom. 2. 2. q. a. 3. ubi astutiam dicit esse vitium contrarium prudentiae, at qui utitur amphbologia, ad summum astutus est, ergo. Non repugnat autem veritati, et fidelitati hjamanae, quia non opponitur illiu per defectum veritatis, sed per nimiam veritatis occultationem. Hinc est ut confirmare illam juramento non sit in rigiore perjurium, sed irregiliositas quaedam, et si adsit scandalum ob externam malitiam, quod maxime locum habet in amphibologia, cum restrictione mentali, ut recte Suar. d. c. 11. n. 5. »

CARIOU Pierre, Pascal et la casuistique, p. 136.

Parjure : Se dit substantivement du faux serment.

PONTAS Jean, Dictionnaire des cas de conscience ou décisions, par ordre alphabétique, des plus considérables difficultés touchant la morale et la discipline ecclésiastique, publié par l’abbé Migne, 1847, t. 1, p. 309. Parjure.

Saint AUGUSTIN, La crise pélagienne, I, Œuvres de saint Augustin, 21, Bibliothèque augustinienne, Paris, Desclée de Brouwer, 1966, p. 103 sq. Interdiction de jurer.

IX, 14. Et il y donne encore, n. 328, un autre moyen plus sûr d'éviter le mensonge. C'est qu'après avoir dit tout haut : Je jure que je n'ai point fait cela, on ajoute tout bas : aujourd'hui : ou qu'après avoir dit tout haut, je jure ; on dise tout bas, que je dis, et que l'on continue ensuite tout haut, que je n'ai point fait cela. Vous voyez bien que c'est dire la vérité. Je l'avoue, lui dis-je ; mais nous trouverions peut-être que c'est dire la vérité tout bas, et un mensonge tout haut ; outre que je craindrais que bien des gens n'eussent pas assez de présence d'esprit pour se servir de ces méthodes.

FILIUTIUS Vincent, Morales quaestiones, T. II, tr. XXV, De blasphemia et juramento, c. XI, De juramento assertorio cum amphibologia, et eo, cui desit judicium, vel justitia, n. 328. « Quarto quaero, Qua cautela utendum sit amphibologia. Respondeo et dico primo. Praeter dicta praecedenti q. ut recte amphibologia concipiatur, assignari possunt duo modi pro personis judicio praeditis. Primus est habere intentionem proferendi verbaz externa materialiter et ad majorem securitatem, cumm incipit verbi gratia juro, interponere submisse restrictionnem mentalem, ut me hodie, et deinde addere alta vice, non comedisse rem illam, vel juro, et interponere me dicere, tum absolvere alta item voce, quod non feci hoc vel illud, sic enim verissima est oratio tota. Secundus, habere intentionem non absolvendi orationem, tantum per verba externa, sed simulcum restrictione mentali, liberum est enim exprimere mentem suam toitaliterr, vel partialiter. Pro rudibus autem, qui nescieunt in particulari concipere amphibologiam, satis est si habeant intentionem affirmandi, vel negandi in sensu, qui contienat re ipsa veritatem, ad quod necesse est ut saltem in universali sciant se posse negare in aliquo vero sensu, alioqui non posset loqui in sensu vero ».

CHÉDOZEAU Bernard, L’Univers biblique catholique au siècle de Louis XIV. La Bible de Port-Royal, Préface du livre de Judith, t. 1, Paris, Champion, 2013, p. 476 sq. Sur le problème du mensonge dans l’Ancien Testament, voir plus haut.

CARIOU Pierre, Pascal et la casuistique, p. 136.

JOUSLIN Olivier, « Rien ne nous plaît que le combat ». La campagne des Provinciales de Pascal. Étude d’un dialogue polémique, I, Clermont-Ferrand, Presses Universitaires Blaise Pascal, 2007, p. 319 sq.

IX, 14. Nos pères, dit-il, ont enseigné au même lieu en faveur de ceux qui ne sauraient trouver ces restrictions, qu'il leur suffit pour ne point mentir, dire simplement qu'ils n'ont point fait ce qu'ils ont fait, pourvu qu'ils aient en général l'intention de donner à leurs discours le sens qu'un habile homme y donnerait.

Texte de 1659 : « en faveur de ceux qui ne sauraient pas user de ces restrictions ».

Qu'il leur suffit pour ne point mentir, dire simplement qu'ils n'ont point fait ce qu'ils ont fait : il faut visiblement suppléer le mot de avant dire.

Amphibologie : double sens, ambiguïté.

FILLIUCCI Vincent, Moralium quaestionum officiis et casibus conscientiae, t. II, tr. XXV, c. XI, Lyon, Cardon et Cavellar1626, p. 203. De juramento cum amphibologia, et eo, cui desit judicium, vel justitia. Voir p. 204 : n. 328. « Regula ad utendum amphibologia. Quarto quaero, qua cautela utendum sit amphibologia. Respondeo et dic primo. Praeter dicta praecedenti q. ut recte amphibologia concipiatur, assignari possunt duo modi pro personis judicio praeditis. Primus est habere intentionem proferendi verba externa materialiter et ad majorem securitatem, cum incipit v. gratia dicere juro, interponente submisse restrictionem mentalem, ut me hodie, et deinde addere alta voce, non comedisse rem illam, vel juro, et interponere, me dicere, tum absolvere alta item voce, quod non feci hoc vel illud, sic enim verissima est oratio tota. Secundus, habere intentionem non absolvendi orationem, tantum per verba externa, sed simul, cum restrictione mentali, liberum est enim homini exprimere mentem suam totaliter, vel partialiter. Pro rudibus autem, qui nesciunt in particulari concipere amphibologiam, satis est si habeant intentionem affirmandi, vel negandi in sensu, qui contineat re ipsa veritatem, ad quod necesse est ut saltem in universali sciant se posse negare in aliquo vero sensu, alioqui non posset loqui in sensu vero. » Le texte est reproduit ddans GEF V, p. 187 sq.

Résumé d’un passage de Filiutius dont la rédaction est, selon Cognet, assez différente, et que Wendrock rétablit entièrement.

Ces méthodes ont été condamnées par Innocent XI, Denzinger, 2126 (1176 dans la numérotation classique) et 2127 (1177 dans la numérotation classique), Enchiridion symbolorum definitionum et declarationum de rebus fidei et morum, éd. P. Hünermann, Bologne, Edizioni Dehoniane, 2003, p. 814.

Elles ne répondent pourtant pas à un simple désir de raffiner dans les décisions casuistiques. Voir sur ce sujet l’article de Jean-Pierre CAVAILLÉ, « Non est hic. Le cas exemplaire de la protection du fugitif », in S. Boarini (dir.), La casuistique classique : Genèse, formes, devenir, Publications de l’Université de Saint-Étienne, p. 123-133, qui remarque que ces maximes étaient en usage chez les jésuites en situation de persécution et de clandestinité, lorsqu’ils étaient soumis à des interrogatoires judiciaires. La casuistique des équivoques pouvait ainnsi servir aux jésuites eux-mêmes, comme Pascal le remarque dans la XVe Provinciale.

CARIOU Pierre, Pascal et la casuistique, p. 136.

IX, 15. Dites la vérité : Il vous est arrivé bien des fois d'être embarrassé manque de cette connaissance ? Quelquefois, lui dis-je. Et n'avouerez-vous pas de même qu'il serait souvent bien commode d'être dispensé en conscience de tenir de certaines paroles qu'on donne ? Ce serait, lui dis-je, mon père, la plus grande commodité du monde !

Texte de 1659 : « Et n'avouerez-vous pas de même, continua-t-il, qu'il serait souvent bien commode... »

IX, 15. Écoutez donc Escobar au tr. 3. ex. 3. n. 48, où il donne cette règle générale. Les promesses n'obligent point, quand on n'a point intention de s'obliger en les faisant. Or il n'arrive guère qu'on ait cette intention, à moins que l'on les confirme par serment ou par contrat ; de sorte que quand on dit simplement, je le ferai, on entend qu'on le fera si l'on ne change de volonté. Car on ne veut pas se priver par là de sa liberté.

ESCOBAR, Liber theologiae moralis, tr. III, Ex. III, cap. VI, pn. 48, p. 369-370, cité in GEF V, p. 186 ; citation exacte, mais le texte vaut d’être médité, en raison de l’utilité que l’on peut en tirer... « Expende quaeso, quandonam promissio obliget, quandonam minime obligare videatur. Obligat quidem promissio, nisi res sint ita mutatae, ut, si cogitasses ita futurum, non promisisses. Aut si non habuisti animum te obligandi, sed solum proposuisti facere. Vix autem quis promittentium obligari intendit, nisi juret aut instrumento stabiliat. Itaque cum dicunt, Faciam, intelligunt se facturos, nisi mutentur ; volunt enim libertate frui. Qui autem animum habet promittendi, hoc ipso se obligat. Si tamen promissionem non implet ex causa, quae sibi rationabilis videtur, non peccat mortaliter, nisi alioquin sequeretur scandalum, aut grave proximi damnum ; tunc enim qui promisit, etiam de damno tenetur, quo solo quidam asserunt promissionem ex justitia obligare : alioqui solum ex fidelitate, et sine restituendi obligatione. Potest et quis promissum negare ei, qui quod sibi promisit, non praestat. Item cum cibi est perniciosum praestare ; aut ei, cui promisit, inutile ; aut is per ingratitudinem fiat indignus ; aut si est promissio vi exorta, et non firmata juramento ; aut si non est accepta, aut est de re illicita, aut donatio lege prohibita, v. g. simoniaca, aut de re solvenda usura; aut si promissum sit (secundum quosdam) ei, qui sit denuntiatus excommunicatus. Omnia ex Molina, et aliis ».

DOMAT Jean, Lois civiles, p. XXV. Engagements tenant lieu de lois ; p. XXVI : devoir de fidélité à ce que demandent les engagements; p. XXVI: ceux qui traitent ensemble se doivent sincérité pour se faire entendre réciproquement ce à quoi ils s'engagent, et fidélité dans l'exécution. La mauvaise foi est interdite : p. XXVII.

IX, 15. Il en donne d'autres que vous y pouvez voir vous-même ; et il dit à la fin, que tout cela est pris de Molina et de nos autres auteurs ; omnia ex Molina et aliis ; et ainsi on n'en peut pas douter.

Voir cette référence plus haut.

IX, 16. O mon père, lui dis-je, je ne savais pas que la direction d'intention eût la force de rendre les promesses nulles ! Vous voyez, dit le père, que voilà une grande facilité pour le commerce du monde. Mais ce qui nous a donné le plus de peine, a été de régler les conversations entre les hommes et les femmes car nos pères sont plus réservés sur ce qui regarde la chasteté. Ce n'est pas qu'ils ne traitent des questions assez curieuses et assez indulgentes ; et principalement pour les personnes mariées ou fiancées. J'appris sur cela les questions les plus extraordinaires et les plus brutales qu'on puisse s'imaginer. Il m'en donna de quoi remplir plusieurs lettres ; mais je ne veux pas seulement en marquer les citations ; parce que vous faites voir mes Lettres à toutes sortes de personnes, et je ne voudrais pas donner l'occasion de cette lecture à ceux qui n'y chercheraient que leur divertissement.

Texte de 1659 : « J'appris sur cela les questions les plus extraordinaires qu'on puisse s'imaginer ».

Les Provinciales ou les lettres écrites par Louis de Montalte à un provincial et aux révérends pères jésuites, publiées sur la dernière édition revue par Pascal, avec les variantes des éditions précédentes, et leur réfutation consistant en introductions et nombreuses notes historiques, littéraires, philosophiques et théologiques, par M. l’abbé Maynard, chanoine honoraire de Poitiers, I, Paris, Didot 1851, p. 427 sq. Les théologiens se posent la question « an liceat copula ante benedictionem ? Et ils ont répondu licet, imo aliquando expedit. Mais il faut savoir qu’il s’agit là d’une certaine bénédiction qui alors était différée quelquefois, et qui suivait le mariage légitimement contracté », cérémonie sans importance selon l’abbé Maynard.

Thomas Sanchez est auteur d'un De matrimonio, 1592, auquel on reprochait sa crudité, dont il existe un Compendium par Emmanuel Laurent Soares, Lyon, Pillehotte, 1623.

IX, 17. La seule chose que je puis vous marquer de ce qu'il me montra dans leurs livres, même Français, est ce que vous pouvez voir dans la Somme des péchés du p. Bauny p. 165, de certaines petites privautés qu'il y explique, pourvu qu'on dirige bien son intention, comme à passer pour galant :

BAUNY Étienne, Somme des péchés, ch. VIII, p. 165: « acquérir le bruit de galant ou complaisant parmi les hommes”. Il s’agit, d’après le texte de Bauny, de savoir que “ces baisers de pigeon, qui se font en suçotant les lèvres mutuellement l’un de l’autre, toutefois quand ils ne procèdent d’une volonté lubrique, qu’ils ne se font avec dessein d’en tirer de la délectation sensuelle mais par légèreté, pour rire ou acquérir le bruit de galant, et complaisant parmi les hommes, ils ne sont que véniels ».

IX, 17. Et vous serez surpris d'y trouver p. 148, un principe de morale touchant le pouvoir qu'il dit que les filles ont de disposer de leur virginité sans leurs parents : voici ses termes. Quand cela se fait du consentement de la fille, quoique le père ait sujet de s'en plaindre, ce n'est pas néanmoins que ladite fille, ou celui à qui elle s'est prostituée, lui aient fait aucun tort, ou violé pour son égard la justice. Car la fille est en possession de sa virginité, aussi bien que de son corps ; elle en peut faire ce que bon lui semble ; à l'exclusion de la mort ou du retranchement de ses membres. Jugez par là du reste.

Citation de Bauny : voir Somme des péchés, ch. VIII, p. 148. La question est de savoir si l’on ne doit pas dédommagement au père en cas de viol de sa fille, pour la « rupture du sceau virginal ». « Faut-il rien restituer au père pour réparation de l’injure qu’il reçoit en sa fille ? car comme elle est sous se pussance, comme c’est de son devoir de prendre soin de ses affaires, de veiller dessus elle, il semble qu’on ne peut sans le léser attenter sur l’honneur de sa fille. Réponse, que quand cela se fait du consentement de la fillenn- quoique le père ait sujet de s’en plaindre, ce n’est néanmoins pas que ladite fille, ou bien celui à qui elle s’est prostituée, lui aient fait aucun tort, ou violée pour son égard à la justice. Bann. en la 2, 2, q. 62, art. 2, do. 7 de Nau. au lieu que dessus : car la fille est en possession de sa virginité aussi bien que de son corps, elle en peut faire ce que bon lui semble, à l’exclusion de la mort, et le retranchement des membres ».

Discussion in NOUËT, Impostures X, in Réponses, p. 135 sq., qui renvoie à Du Moulin ; le P. Nouët critique de la fourberie de Pascal. La question traitée par Banez, selon lui, est de savoir à qui le viol fait tort et en quoi ; il soutient que le tort du viol est fait essentiellement à la fille, mais que l'infamie tombe sur le père : p. 138. Voir le texte qui précède la citation de Pascal : "et faut-il rien restituer au père pour réparation de l'injure qu'il reçoit en sa fille ? car comme elle est sous sa puissance, comme c'est de son devoir de prendre soin de ses affaires, de veiller sur elle, il semble qu'on ne peut sans le léser attenter sur l'honneur de ladite fille." Bauny suit son opinion : il ne parle que de la restitution à faire à l'égard du père ; il n'ôte donc pas au père le pouvoir qu'il a sur sa fille, mais distingue le droit de l'un de la possession de l'autre : p. 139-140.

Réponse in WENDROCK, Provinciales, tr. Joncoux, II, Note II, p. 30. Nicole montre que le P. Nouët déplace la question : Pascal reproche au P. Bauny de dire que celui qui abuse d'une fille de son consentement ne pèche pas contre la justice qui est due aux parents ; Nouët suppose faussement que Montalte attribue à Bauny l’idée qu'une fille ne pèche pas en se prostituant ; et pourtant, dit Wendrock, ce serait bien là ce que suggère le texte de Bauny ; mais Montalte a l'équité de l'interpréter favorablement.

RAPIN René, Mémoires, II, p. 397. « Pour la question si une fille en âge de majorité peut disposer d’elle, [Pascal] a la méchanceté de dire que le p. Bauny lui permet sans le consentement de ses parents ; il ne reproche cette opinion à ce père qu’après que du Moulin l’a reprochée à Navarre, le père ne prétendant rien dire autre chose que ce qu’enseigne Bannès, dominicain : que cette fille en péchant contre le sixième commandement ne fait pas deux péchés. Il n’y a presque pas de théologien qui ne soit de ce sentiment, après saint Thomas. C’est un péché de fornication, mais non pas d’injustice ».

JOUSLIN Olivier, « Rien ne nous plaît que le combat ». La campagne des Provinciales de Pascal. Étude d’un dialogue polémique, I, Clermont-Ferrand, Presses Universitaires Blaise Pascal, 2007, p. 319 sq. Réponse du p. Nouët pour la défense de Bauny : en donnant sa virginité hors mariage dans le secret, une jeune fille ne pèche pas contre la justice, mais contre la chasteté.

IX, 17. Je me souvins sur cela d'un passage d'un poète païen, qui a été meilleur casuiste que ces pères, puisqu'il a dit que la virginité d'une fille ne lui appartient pas toute entière, qu'une partie appartient au père, et l'autre à la mère, sans lesquels elle n'en peut disposer même pour le mariage. Et je doute qu'il y ait aucun juge qui ne prenne pour une loi le contraire de cette maxime du père Bauny.

CATULLE, Epithalame, Carmen nuptiale, 62, v. 62-64, éd. Budé, p. 49.

“Virginitas non tota tua est, ex parentum est,

Tertia pars patri, pars est data tertia matri,

Tertia pars sola tua est.”

On ne savait pas Pascal amateur de Catulle. Il pouvait connaître le texte par Ramus, qui le cite dans sa Dialectique de 1555, dans la rubrique Distribution par les sujets, p. 55. « La tierce distribution est par les sujets, quand le tout est adjoint, les parties sont sujets d’icelui, comme est en Catulle :

Ton pucelage ô dame n’est à toi

Tant seulement, mais à tes père et mère :

Ta mère en prend un troisième pour soi :

L’autre troisième appartient à ton père :

Un troisième est pour toi seul ordonné :

Ne veuille à deux opiniâtres te rendre,

Qui tout d’un coup ont ensemble donné

Avec ton dot, tout leur droit à leur gendre. »

La traduction serait de Pasquier.

Voir aussi RAMUS, Institutionum dialecticarum libri tres, 1553, p. 154.

FERREYROLLES Gérard, “Les païens dans la stratégie argumentative de Pascal”, in Pascal. Religion, Philosophie, Psychanalyse, Revue philosophique de la France et de l'étranger, n° 1, janv.-mars 2002, p. 26.

IX, 18. Voilà tout ce que je puis dire de tout ce que j'entendis, et qui dura si longtemps, que je fus obligé de prier enfin le père de changer de matière. Il le fit, et m'entretint de leurs règlements pour les habits des femmes en cette sorte :

Voir la position de Nicole, in WENDROCK, Provinciales, tr. Joncoux, II, p. 387 sq. « Quoique ces habillements soient en eux-mêmes un dérèglement, étant opposés à la simplicité et à l'humilité chrétienne, ... ils deviennent... réglés et permis, quand il se rencontre de certaines circonstances, comme si un mari exige de sa femme qu'elle s'habille ainsi ». Parce que dans ce cas l'ordre de l'apôtre de ne pas porter de parure se heurte à l'ordre d'obéissance maritale, et l'obéissance au second excuse du premier : p. 389. Il faut en outre conserver « un cœur humble » qui ne s'enorgueillit pas des richesses.

IX, 18. Nous ne parlerons point, dit-il, de celles qui auraient l'intention impure ; mais pour les autres, Escobar dit au tr. I. ex. 8. n. 5. Si on se pare sans mauvaise intention, mais seulement pour satisfaire l'inclination naturelle qu'on a à la vanité, ob naturalem fastus inclinationem, ou ce n'est qu'un péché véniel, ou ce n'est point péché du tout.

ESCOBAR, Liber theologiae moralis, Tr. I, Ex. VIII, cap. XII, n. 5, p. 135. “Quid de ornatu corporis aspiciendo a faeminis, seu viris dato sentiendum ? Si fit animo, ut quis aut quae carnaliter adametur, mortale crimen est : si alio bono fine ut maritus, v. gr. aut uxor alliciatur, non est peccatum ; si fiat non malo fine, sed ob naturalem fastus inclinationem, veniale tantum erit, aut aliquando nullum”. Texte cité dans GEF V, p. 182.

IX, 18. Et le P. Bauny, en sa Somme des péchés, c. 46. p. 1094. dit, que bien que la femme eût connaissance du mauvais effet que sa diligence à se parer opérerait et au corps et en l'âme de ceux qui la contempleraient ornée de riches et précieux habits, qu'elle ne pécherait néanmoins en s'en servant.

BAUNY Étienne, Somme des péchés, ch. XLVI, p. 1094-1095. « Je dis que bien que ladite femme eût connaissance du mauvais effet, que sa diligence à se parer opérerait, et au corps, et en l’âme de ceux qui la contempleraient, ornée de riches et précieux habits, qu’elle ne pécherait néanmoins en s’en servant ». Les casuistes Sanchez, Lorca et Diana, note Bauny, « apportent pour raison 1. Que pour obvier aux offenses d’autrui, la femme n’est tenue de se priver de ce que les lois du pays, et la nature lui permettent. 2. Qu’encore qu’en la voyant ornée plus qu’à l’accoutumée, quelques-uns en dussent prendre matière de péché, qu’elle n’en est néanmoins cause, d’autant que les effets, qui ne sont attachés à nos œuvres, ainsi qu’en la cause de leur être, mais fortuitement en résultent, ne nous tournent à blâme, ni sont imputés à péché, nisi formaliter intenti, sinon lorsqu’effectivement l’on les recherche, l’on les veut, l’on les procure : car à ce que nous soyons censés vouloir virtuellement un fait, il doit de sa nature être joint à sa cause, par une dépendance nécessaire, virtualiter enim tantum, in causa intenditur. »

DUCHÊNE Roger, L'imposture littéraire..., p. 155. Cas relevé par Arnauld dans la Théologie morale...; mais on ne tient pas compte de ce qui précède immédiatement chez Bauny: la femme qui s'attiffe pour plaire à son mari n'en doit pas être blâmée; c'est d'elle seule que parle Bauny dans le passage incriminé; il condamne ensuite celles qui passent la modestie, et plus encore celles qui usent d'habits appelant à la luxure : p. 156.

Il faut croire que R. Duchêne n’a pas lu le texte de Bauny, qui envisage d’abord en effet le cas de la femme qui “s’atiffe et s’agence pour plaire à son mari”. Il passe à celui de celle qui “le fait pour satisfaire à la coutume du pays, et n’être en cela dissemblable et inférieure à celles de son sexe, qu’on n’a coutume de blâmer pour ne se par trop négliger”. Enfin il généralise immédiatement au cas de ceux que sa « diligence à se parer » peut causer « en l’âme de ceux qui la contempleraient », quels qu’ils soient. De fait, il semble que R. Duchêne se soit contenté de la lecture du mémoire de maîtrise de C. Mange sur Pascal et la casuistique : l’exemple du Père Bauny dans les Provinciales, maîtrise Aix-en-Provence, 1970.

Les Provinciales ou les lettres écrites par Louis de Montalte à un provincial et aux révérends pères jésuites, publiées sur la dernière édition revue par Pascal, avec les variantes des éditions précédentes, et leur réfutation consistant en introductions et nombreuses notes historiques, littéraires, philosophiques et théologiques, par M. l’abbé Maynard, chanoine honoraire de Poitiers, I, Paris, Didot 1851, p. 432 sq.

IX, 18. Et il cite entre autres notre p. Sanchez pour être du même avis.

BAUNY, Somme des péchés, ch. XLVI, p. 1095. Référence à la Somme de Sanchez, t. I, liv. I, ch.6, n. 17, ainsi qu’à Lorca et Diana.

IX, 19. Mais, mon père, que répondent donc vos auteurs aux passages de l'Écriture, qui parlent avec tant de véhémence contre les moindres choses de cette sorte ?

Voir par exemple saint PAUL, Première épître à Timothée, II, 9. « Que les femmes aussi prient étant vêtues comme l’honnêteté le demande ; qu’elles se parent de modestie et de chasteté, et non avec des cheveux frisés, ni des ornements d’or, ni des perles, ni des habits somptueux ; 10. Mais avec de bonnes œuvres, comme le doivent des femmes qui font profession de piété ».

IX, 19. Lessius, dit le père, y a doctement satisfait, de just., l. 4. c. 4. d. 14. n. 114, en disant : Que ces passages de l'Écriture n'étaient des préceptes qu'à l'égard des femmes de ce temps-là, pour donner par leur modestie un exemple d'édification aux Païens.

LESSIUS Leonard, De justitia et jure libri quatuor, Liv. IV, ch. 4, De partibus temperantiae potentialibus, continentia, mansuetudine, clementia, modestia, et vitiis oppositis, dub. 14. De modestia circa res externas, et praesertim ornatum corporis, Paris, 1628, p. 807 sq. Lessius envisage le problème de savoir si l’excès de luxe dans la tenue est un péché mortel. Il propose d’abord les raisons en faveur de cette opinion, et y répond ensuite.

« Dico [...] potest tamen in excess istius ornatus esse peccatum mortiferum per accidens, ratione alicujus pravitatis connexae.

Primo, ratione mali finis, ut si fiat animo pertrahendi ad libidinem.

Secundo, ratione praecepti positivi, ut si talis excessus esset vetitus aliqua lege sub poena excommunicationis, eaque servaretur. Quod si lex non habeat annexam poenam, vel saltem non gravem, non erit plus quam veniale : imo credibile est, plerasque leges civiles de hujusmodi, quae passim variis locis habentur, esse solum poenales, et obligare tantum ad mulctam.

Tertio, ratione scandali, ut si quis uteretur veste adeo tenui, vel ita conformata, ut per eam pudenda non satis tegerentur : id enim judicio morali non tam eset pulchritudinem ostentare, quam homines directe ad libidinem allicere. Secus est in nudando pectore, ut Cajetanus, Fumus, et Navarrus notant, praesertim ubi est ea consuetudo : nam pars olla honesta censetur, nec natura, aut pudor humanus postulat illam absolute tegi. Grave tamen peccatum esset hujusmodi morem introducere ubi id non est consuetum, insolita enim magis movent : et res ipsa merito ob periculum, etiam ubi est recepta, tamquam illicitum libidinis esset abroganda, ut DD monent.

Notandum tamen, non ex eo censeri ornatum scandalosum, quod multi occasione illius putentur ad prava desideria provocandi, ut recte preadicti DD tradunt : alioquin etiam pulchritudo naturalis scandalosa esset : nam multo magis provocat quam artificiosa, cum natura longe superet artem. Itaque etiamsi semina putet aliquos peccaturos, non tamen idcirco sub peccato mortali tenetur talem ornatum dimittere : sicut si quis a multis odio habetur, non tenetur a publico abstinere ut inimicis ne detur occasio odii. Ratio est, quia ornatus iste solum remote ad malum provocat : ergo non tenetur ab eo abstinere ne alii peccent: alioqui perpetuo abstinere deberet (cum illa occasio sit perpetua et universalis), quod nimisgrave esset humanae xonditioni. Sufficit igitur ut ei peccatum proximi displiceat : et illius salutem non contemnat. Et confirmatur, quia quod illi peccent, ex eorum provenirt malitia, non ex conditione ornatus : sicut enim circa hanc peccant, ita etiam circa hanc peccant, ita etiam circa alias eximiae pulchritudinis : atqui id quod ex aliorum malitia provenit, non tenemur cum tanto gravamine nostro impedire. Secus si aliquo casu breve solum tempus ob peculiare periculum alicujus abstinendum esset : tunc enim charitas postularet ut pro eo tempore talem ornatum superfluum omittam, ne proximus, qui alioquin putatur non peccaturus, inde peccandi occasionem habeat.

Quarto, ratione contemptus proximi ; ut si quis ita propter ornatum se extollat, ut proxiùos despiciat, vel affectu ornatus proximi salutem nihili pendat non curans an scandalizetur, an non.

Quinto, rationibus effectus, ut si ornatus esset illi causa curandi, non solvendi debita, non dandi eleemosynam, quandio sub peccato mortali tenetur.

Sexto, ratione affectus, si nimirum ita afficiatur ornbatui, ut in eo ultimum finem collocet : sive ut paratus sit proptera mortifere peccare : qui modus ceteros fere complectitur.

[114] Nunc ad rationes respondendum. Ad primam : Patet responsio ex dictis; ostensum enim est, id per se non esse scandalosum. Ad secundam : Non proprie dicitur adulterare opus Dei, quia non facit illud deterius, sed solum facit videri pulchrius. Neque id facit intentiolne emendandae artis divinae, vel operis Dei, qua Dei est, sub supplendi defectus naturae, vel juvandi opus naturae, qua naturae est. Potest enim naturali pulchritudini aliquid ab arte apponi, et natura per artem juvari. Ad tertiam : Scripturae illae vel continent exhortationem, cum nullum verbum praeceptivum habeant, vel si continent praeceptum, agitur de illis quae se ornabant ut aliis placerent, ut notat D. Thomas ex Glossa ; vel certe propter aedificationem ethnicorum expediebat illo tempore praecipi. Cyprianus vero loquitur de illis, quae ornabant se propter lasciviam, vel in contemptum Dei, ut D. Thomas ad secundum ait, vel quae id faciebant cum contemptu salutis proximi, quomodo primum ejus testimonium videtur intelligendum. Addo, illis temporibus propter exemplum ethnicorum, hujusmodi moderationem fuisse magis necessariam, ideoque potuisse a praelatis Ecclesiae praecipi. Ad quartam : Usus vestis alieni sexus non est intrinsece malus : unde ob causam justam fieri potest, verbi gratia, si alia desit, vel opus sit se occultare ab hoste, vel cause repraesentationis, un in comoediis, si ex levitate fiat, erit peccatum veniale. Nec obstat locus Deuteronomi, quia pertinet ad caeremonias vel politiam illius populi. Vide D. Thomam ad tertium, et Cajetanus ibidem.

Ex his patet quomodo confessarii se in hujusmodi gerere debeant : etsi omnes sint hortandi ad moderandum cultum corporis, totumque extremum apparatum juxta conditionem sui status : nam verus ornatus christianorum et christianarum non fucus mendax : non auri vestisque pompa, sed mores boni sunt, ut ait divus Augustinus epist. 73, non tamen aliquis cogendus est superfluum ornatum deponere, denegate ei absolutione ; nisi constet aliunde connexum esse peccatum mortale : quod ex praedictis causis est judicandum ».

On constate sur cet exemple l’effort que Pascal réalise pour tirer de discussions complexes et broussailleuses un point particulier (dans le cas présent, seule la partie soulignée plus haut peut être reliée au présent passage de la IXe Provinciale.

NB : GEF V, p. 209, commet une confusion dans les notes.

IX, 19. Mais le p. Le Moine a apporté une modération à cette permission générale. Car il ne le veut point du tout souffrir aux vieilles : c'est dans sa dévotion aisée, et entre autres p. 127. 157. 163. La jeunesse, dit-il, peut-être parée de droit naturel. Il peut être permis de se parer en un âge qui est la fleur et la verdure des ans. Mais il en faut demeurer là, le contretemps serait étrange de chercher des roses sur la neige. Ce n'est qu'aux étoiles qu'il appartient d'être toujours au bal, parce qu'elles ont le don de jeunesse perpétuelle. Le meilleur donc en ce point serait de prendre conseil de la raison, et d'un bon miroir, de se rendre à la bienséance et à la nécessité ; et de se retirer quand la nuit approche. Cela est tout à fait judicieux, lui dis-je.

LE MOINE Pierre, La dévotion aisée, Paris, Sommaville, 1652.

Voir livre II, chapitre VI, p. 127. « Ce n’est qu’aux étoiles qu’il appartient d’être toujours en compagnie, et toujours au bal, parce qu’il n’y a que les étoiles qui ont le don de jeunesse perpétuelle ». Et plus bas : « Le meilleur donc en ce point serait de prendre conseil de la raison et d’un bon miroir, de se rendre à la bienséance et à la nécessité, et de se retirer quand on est averti que la nuit s’approche ».

Chapitre X, p. 157. « Que l’habillement, le logis et les meubles doivent être proportionnés aux conditions. Que la jeunesse de droit naturel peut être parée ; que la vieillesse se doit contenter d’être propre » (titre du chapitre).

Chapitre X, p. 163. « Il peut donc être permis de se parer en un âge qui est la fleur et la verdure des ans, qui est la matinée et le printemps de la vie. Mais il en faut demeurer là ; et il se faut garder de vouloir mêler la fleur à la lie, et la verdure à la sécheresse : il se faut garder de confondre le printemps avec l’hiver, et le soir avec la matinée. Il ne faut plus parler de bouquets quand les feuilles tombent : et le contretemps serait étrange, de chercher des roses sur la neige ».

Le p. Desmares, oratorien ami de Port-Royal, a adressé au jésuite de Lingendes une lettre très sévère sur le livre du p. Le Moine, dont il donne des extraits. Voir DESMARES Toussaint, Lettre d’un ecclésiastique au P. de Lingendes, provincial des Jésuites, touchant la Dévotion aisée du P. Le Moyne, p. 5-6. Pascal est beaucoup plus sobre, et se contente de citer quelques passages brefs. Il s’est sans doute reporté à l’original.

LE MAISTRE DE SACY Isaac, Les Enluminures du fameux Almanach des jésuites, VIII, p. 33, tourne en ridicule le livre du p. Le Moine.

IX, 19. Mais, continua-t-il, afin que vous voyiez combien nos pères ont eu soin de tout, je vous dirai que parce qu’il serait souvent inutile aux jeunes femmes d’avoir la permission de se parer, si on ne leur donnait aussi le moyen d’en faire la dépense, on a établi une autre maxime en leur faveur qui se voit dans Escobar, au chapitre du larcin, tr. I. ex. 9. n. 13. Une femme, dit-il, peut prendre de l'argent à son mari en plusieurs occasions, et entr’autres pour jouer, pour avoir des habits, et pour les autres choses qui lui sont nécessaires.

Texte de 1659 : « Mais, continua-t-il, afin que vous voyiez combien nos pères ont eu soin de tout, je vous dirai que, donnant permission aux femmes de jouer, et voyant que cette permission leur serait souvent inutile, si on ne leur donnait aussi le moyen d'avoir de quoi jouer, ils ont établi une autre maxime en leur faveur, qui se voit dans Escobar, au chap. du larcin, tr. I, ex. 9, n. 13. Une femme, dit-il, peut jouer et prendre pour cela de l'argent à son mari. »

ESCOBAR, Liber theologiae moralis, Tr. I, Ex. IX, ch. 3, n. 13, p. 154. Le texte original de Pascal est le suivant : « Une femme, dit-il, peut prendre de l’argent à son mari en plusieurs occasions, et entre autres pour jouer, pour avoir des habits et pour les autres choses qui lui sont nécessaires ». Il y a donc eu restriction de la citation entre l’originale et l’édition de 1659 : « Une femme, dit-il, peut jouer et prendre pour cela de l’argent à son mari ». Le texte d’Escobar est plus complexe que ne le laisse penser la citation de Pascal : « Quid si uxor gravem quantitatem accipiat ex bonis mariti, vel ex bonis quorum maritus habet administrationem et usufructum? Peccat mortaliter, cum onere restitutionis, si id praestet sine expresso, aut praesumpto mariti consensu, aut conditione. Potest tamen invito viro capere aut donare bona paraphernalia, illaque pro libito dispendere ; quia sunt illius propria quoad dominium. Potest etiam ludere, et pecuniam accipere ad ludum, dandumque pauperibus intra limitem, et decentiam status ; neque peccat accipiendo aliquid, quod maritus rogatus facile concederet. Potest item, etiam invito viro pro necessariis sibi, et familiae accipere, scilicet pro veste, cibo, medicamentis, et ut subveniat patri matri, vel filiis ex priori matrimonio susceptis, si sint in egestate, et aliunde non habeat unde illis queat subvenire ».

Le mot veste ne désigne aparemment que les habits nécessaires, et non les parures superflues ; il était donc préférable de supprimer ce point pour concentrer la question sur le jeu, qui ne pose pas de difficulté.

Paraphernalia : voir le Dictionnaire de l’académie, articles paraphernaux : terme de droit, qui n’est en usage que dans cette phrase, biens paraphernaux, usitée dans les pays de droit écrit, et dans les provinces où il n’y a point de communauté, pour signifier les biens qu’une femme se réserve, qui ne sont point partie de la dot, et dont le mari n’a pas l’administration.

Pour éviter de projeter sur l’époque classique des idées modernes, et comprendre ce que représente le jeu au XVIIe siècle d’une part, et dans la mentalité chrétienne des classiques d’autre part, voir l’article Jeu du BLUCHE François, Dictionnaire du grand siècle, p. 792-793. On peut aussi lire dans les Caractères de La Bruyère le chapitre Des biens de fortune, où l’auteur dit tout le mal qu’il pense du jeu. Pour approfondir la question du jeu, voir THIROUIN Laurent, Le Hasard et les Règles. Le modèle du jeu dans la pensée de Pascal, Vrin, Paris, 1991.

On peut aussi lire les deux volumes de Charles Sorel, La maison des jeux, éd. M. Leopizzi, Parius, Champion, 2017 et 2018, 2 vol.

IX, 20. En vérité, mon père, cela est bien achevé. Il y a bien d'autres choses néanmoins, dit le père ; mais il faut les laisser pour parler des maximes plus importantes, qui facilitent l'usage des choses saintes, comme par exemple la manière d'assister à la messe.

JOUSLIN Olivier, « Rien ne nous plaît que le combat ». La campagne des Provinciales de Pascal. Étude d’un dialogue polémique, I, Clermont-Ferrand, Presses Universitaires Blaise Pascal, 2007, p. 322.

La messe

BOUYER Louis, Dictionnaire théologique, p. 431. Nom donné en Occident au service eucharistique ; on dit simplement leitourgeia, service, en Orient. Le nom vient de la formule de conclusion ite, missa est, qui n’est à l’origine qu’une formule de congédiement. L’eucharistie étant essentiellement la réponse de la parole de Dieu que celle-ci suscite en ceux qui la reçoivent, la liaison entre l’office de lectures et de prières et l’office eucharistique est organique.

BLUCHE François, Dictionnaire du grand siècle, p. 1022-1023, article Messe.

MARTIMORT Aimé-Georges, Introduction à la liturgie, Paris-Tournai, Desclée, 1961, p. 247 sq. Liturgie de la messe. Rites et prières de la messe : p. 325 sq.

BOULENGER A., La doctrine catholique, Paris, Vitte, 1941. Sur la nature du sacrifice de la messe, voir III, § 380 sq., p. 114 sq. ; définition et existence du sacrifice de la messe : § 383, p. 116 sq. Rapport du sacrifice de la messe et du sacrifice de la Croix: § 385, p. 120 sq. Sur le devoir d’assistance à la messe : II, § 194, p. 63 sq. Les conditions requises pour satisfaire à l’obligation d’assistance à la messe sont la présence corporelle, l’audition de la messe entière, l’assistance religieuse et l’assistance dans le lieu voulu. Il faut être présent de corps dans l’endroit où se dit la messe ; mais il n’est pas nécessaire de voir le prêtre (on peut être mal placé, derrière une colonne) ou de l’entendre (dans le cas des messes basses, par exemple), étant suffisant de connaître les moments essentiels du sacrifice. L’audition de la messe entière : omettre une partie importante de la messe est une faute grave, qu’il s’agisse de l’importance pour la longueur ou à cause de la dignité; toutefois, “d’après l’avis unanime des théologiens, celui qui assiste à une partie de la messe d’un prêtre et à une partie de la messe d’un autre, satisfait au précepte, pourvu qu’il n’y ait pas trop d’intervalle entre les deux messes et que la consécration et la communion se rencontrent dans la même messe, parce que, autrement l’unité du sacrifice ne serait pas suffisamment sauvegardée” : p. 64. Assistance religieuse : il faut joindre à la présence corporelle l’intention (de rendre culte à Dieu) et l’attention : p. 64. Les causes qui excusent de l’assistance à la messe, § 195, p. 65 sq., sont l’impuissance physique, l’impuissance morale, le devoir d’état, la charité et la coutume. Structure des cérémonies de la messe : IV, § 476 sq., p. 60 sq.

BARTMANN Bernard, Précis de théologie dogmatique, II, § 187 sq., p. 368 sq. Réalité du sacrifice de la messe. Le concile de Trente a consacré la doctrine de la messe comme sacrifice, que les protestants combattent violemment. La messe est un sacrifice, le corps et le sang du Christ sont l’offrande objective, et ce ne sont pas les actes subjectifs de ceux qui offrent qui font le sacrement. L’essence du sacrifice de la messe : p. 380 sq. Rapport du sacrifice de la messe et du sacrifice de la Croix. Effets du sacrifice de la messe : p. 388 sq. Mode d’efficacité et valeur du sacrifice de la messe : p. 392 sq.

Sur les débats suscités au temps de la contre-Réforme sur la nature sacrificielle de la messe, voir WANEGFFELEN Thierry, Une difficile fidélité, Catholiques malgré le concile en France, XVIe-XVIIe siècles, Paris, PUF, 1999, p. 129 sq.

PONTAS, Dictionnaire des cas de conscience ou décisions, par ordre alphabétique, des plus considérables difficultés touchant la morale et la discipline ecclésiastique, publié par l’abbé Migne, 1847, t. 1, p. 141. Messe.

DENZINGER Heinrich, Enchiridion symbolorum…, éd. P. Hünermann, 2153 (anciennement 1203), p. 820. Condamnation par Innocent XI, de la proposition « Satisfacit praecepto Ecclesiae de audiendo Sacro, qui duas ejus partes, immo quatuor simul a diversis celebrantibus audit ». Proposition attribuée à Tamburini.

Voir la session XXII du 17 septembre 1562, Doctrina et canonces de sanctissimo missae sacrificio, in Conciliorum oecumenicorum decreta, Bologne, Edizioni Dehoniane,1996, p. 732 sq.

CHÉDOZEAU Bernard, La Bible et la liturgie en français, p. 19. Les textes de Rome imposent que la messe soit dite en latin. Voir le Concile de Trentre, Session 22, ch. 8, canon IX.

ARNAULD D’ANDILLY Angélique de Saint-Jean, Relation de captivité d’Angélique de Saint-Jean Arnauld d’Andilly, avec une introduction de Louis Cognet, Paris, NRF, Gallimard, 1954, p. 108.

IX, 20. Nos grands théologiens, Gaspar Hurtado de Sacr. to. 2. d. 5. dist. 2. et Coninck, q. 83. a. 6. n. 167. ont enseigné sur ce sujet, Qu'il suffit d'être présent à la Messe de corps, quoiqu'on soit absent d'esprit, pourvu qu'on demeure dans une contenance respectueuse extérieurement.

Toutes les éditions, y compris GEF V, p. 211, donnent « Coninck, q. 83, a. 6, n. 197, » ; la leçon 167 est cependant indiscutable sur l’original.

Citations d’après ESCOBAR, Liber theologiae moralis, Tr. I, Ex. XI, cap. IV, n. 74, p. 183. “Requiritur ne solum ad implendum praeceptum mentalis praesentia, an corporalis sufficit? Consulenda mentalis, sed asserunt Gaspar Hurtado de sacr. Tom. 2. de sacrif. D. 5. diffi. 2 et Coni. Ch. 83. a. 6 n. 197 sufficere corporalem, dummodo licet mente distrahatur, corpore reverenter assistit, et eum debita externat attentione”.

Gilles de Coninck, jésuite flamand (1571-1633) qui enseigna la théologie à Louvain.

Les Provinciales ou les lettres écrites par Louis de Montalte à un provincial et aux révérends pères jésuites, publiées sur la dernière édition revue par Pascal, avec les variantes des éditions précédentes, et leur réfutation consistant en introductions et nombreuses notes historiques, littéraires, philosophiques et théologiques, par M. l’abbé Maynard, chanoine honoraire de Poitiers, I, Paris, Didot 1851, p. 435 sq. Liaison de ce problème avec la question discutée parmi les théologiens de savoir si l’Église peut commander un acte intérieur, directement ou indirectement. Coninck répond par la négative, car on ne peut commander que ce qu’on peut punir, donc connaître, et que l’Église ne peut, hors la confession, connaître les actes intérieurs.

IX, 21. Et Vasquez passe plus avant, car il dit Qu'on satisfait au précepte d'ouïr la Messe, encore même qu'on ait l'intention de n'en rien faire.

Cité d’après ESCOBAR, Liber theologiae moralis, Tr. I, Ex. XI, cap. IV, n. 107, p. 187, qui n’indique pas de référence pour Vasquez. “Audit quis sacrum animo non satisfaciendi praecepto : satisfacit ne? Ita plane ex Vasquez assertione”. Texte cité dans GEF V, p. 184. La traduction de Pascal est exacte.

Les Provinciales ou les lettres écrites par Louis de Montalte à un provincial et aux révérends pères jésuites, publiées sur la dernière édition revue par Pascal, avec les variantes des éditions précédentes, et leur réfutation consistant en introductions et nombreuses notes historiques, littéraires, philosophiques et théologiques, par M. l’abbé Maynard, chanoine honoraire de Poitiers, I, Paris, Didot 1851, p. 436 sq.

IX 20. Tout cela est aussi dans Escobar, tr. I. ex. II. n. 74. et 107. et encore au tr. I. ex. I. n. 116. où il l'explique par l'exemple de ceux qu'on mène à la Messe par force, et qui ont l'intention expresse de ne la point entendre.

ESCOBAR, Liber theologiae moralis, Tr. I, Ex. 11, cap. IV, n. 74, p. 183. « Requiritur ne solum ad implendum praeceptum mentalis praesentia, an corporalis sufficit? Consulenda mentialis, sed asserunt Gaspar Hurtado de sacr. Tom. 2, de sacrif. D. 5, diffi. 2 et Conincq q. 83, a. 6 n. 197. Sufficere corpolralem, dummodo licet mente distrahatur, corpore reverenter assistit, et cum debita externa attentione ».

ESCOBAR, Liber theologiae moralis, Tr. I, Ex. 11, cap. IV, n. 107, p. 187, cité ci-dessus.

ESCOBAR, Liber theologiae moralis, Tr. I, Ex. I, cap. XII, n. 116, p. 58-59. « [...] Qui autem ob metum opus praeceptum exequitur, satisfacit ne legi ? Ita plane, v. g., puer, qui a paedagogo metu adactus Missam attente audit, licet expressam habeat intentionem non audiendi, si paedagogus abesset : nihilominus opus praeceptum implet, nec aliam missam tenetur audire : quia licet intuitus actionem assistendi ab Ecclesia imperatam ab Ecclesia implevit, peccat tamen secundum affectum internum peccato commissionis ».

Les Provinciales ou les lettres écrites par Louis de Montalte à un provincial et aux révérends pères jésuites, publiées sur la dernière édition revue par Pascal, avec les variantes des éditions précédentes, et leur réfutation consistant en introductions et nombreuses notes historiques, littéraires, philosophiques et théologiques, par M. l’abbé Maynard, chanoine honoraire de Poitiers, I, Paris, Didot 1851, p. 437 sq. Explication du cas du puer de mauvaise volonté.

IX 20. Vraiment, lui dis-je, je ne le croirais jamais, si un autre me le disait. En effet, dit-il, cela a quelque besoin de l'autorité de ces grands hommes ; aussi bien que ce que dit Escobar au tr. I. ex. II. n. 31. Qu'une méchante intention, comme de regarder des femmes avec un désir impur, jointe à celle d'ouïr la messe comme il faut, n'empêche pas qu'on n'y satisfasse ; nec obest alia prava intentio, ut aspiciendi libidinose fæminas.

ESCOBAR, Liber theologiae moralis, Tr. I, Ex. 11, cap. IV, n. 31, p. 174. « Quaenam praesentia, aut attention requiritur ? Requiritur quidem corporalis praesentie moraliter sumpta, ut nimirum percipere possis, quid agatur: intentio autem virtualis saltem audiendi : nec obest alia prava intentio ut aspiciendi libidinose feminas priori conjuncta, dummodo requisite adsit attention vel ad res sacras, vel ad ea, quae dictis aut factis significantur, vel ad divina. Si involuntare aliquando distrahor? Remanet virtualis attentio cum que assistere coepisti.”

Les Provinciales ou les lettres écrites par Louis de Montalte à un provincial et aux révérends pères jésuites, publiées sur la dernière édition revue par Pascal, avec les variantes des éditions précédentes, et leur réfutation consistant en introductions et nombreuses notes historiques, littéraires, philosophiques et théologiques, par M. l’abbé Maynard, chanoine honoraire de Poitiers, I, Paris, Didot 1851, p. 437 sq.

IX, 21. Mais on trouve encore une chose commode dans notre savant Turrianus Select. p. 2. d. 16, dub. 7. Qu'on peut ouïr la moitié d'une même messe d'un prêtre, et ensuite une autre moitié d'un autre; et même qu'on peut ouïr d'abord la fin de l'une, et ensuite le commencement d'une autre.

Louis de Torres (Turrianus Complutensis), 1562-1635, jésuite espagnol professeur à Alcala, auteur de Selectae disputationes in theologiam, Lyon, 1634, que le général Vitelleschi fit retirer du commerce. Pascal le connaît par la citation d’ESCOBAR, Liber theologiae moralis, Tr. I, Ex. XI, cap. IV, n. 73, p. 183. « Dixisti, posse quem partem missae ab uno, partem ab alio sacerdote exaudire : rogo an possit prius pars missae posterior audiri, et postea prior? Asserit Turrianus select. p. 2. d. 16. dub. 7 ; quia praeceptum quoad substantiam impletur, et solum invertitur ordo, quod in satisfactione horarum canonicarum dicemus non esse mortale. Potestne simul et eodem tempore audiri, quando ex duobus sacerdotibus unus missam inchoaret, alter consecrationi daret operam? Affirmat Hurtado de sacram. Tom. 2 de missa, d. 5, diffic. 4 quia (ut Azorius, p. 1, lib. 7, c. 3, q. 3 ait) potest quis ad utrumque sacerdotem animum intendere. Unde aliquis docuit probabiliter ex praecepto, ex voto, ex paenitentia injuncta obligatum tres missas audire, satisfacere, si simul a tribus sacerdotibus eodem tempore celebrantibus audiat. Satisfacitne praecepto, qui eodem tempore audit unam medietatem ab uno, et alteram ab alio ? Ita plane ex Sanchez ; quia Ecclesia praecipit, ut missa audiatur : duae autem medietates unam missam constituunt. Colligo posse te brevissimo temporis interstitio missam audire, si quatuor, v. gr. altaribus variae missae proportionata temporis anterioritate sic celebrentur, ut dum una inchoatur, secunda ab Evangelio tunc in consecrationem procedat : tertia a consecratione in consumptionem : quarta denique a consumptione usque ad terminum”. Texte cité dans GEF V, p. 183. L’édition de 1659 remplace toutefois la dernière question par le texte suivant : “In prima editione tr. I, exam. 11, num. 93. Dixi : Colligo posse te brevissimo temporis interstitio missam audire, si quatuorv. Gr. Altaribus variae missae proportionata a temporis anterioritate celebrentur. Hoc quidem addidi non quia affirmem esse verum, sed quia ex sententiia affirmante posse implere praeceptum duabus medietatibus simul auditis, id colligitur aperte : contrarium enim ex hac sequela ab inconvenienti arguens Problem. Moral. meo Vol. 6 affirmo ».

Noter que ce n’est pas essentiellement la dissociation de la messe en deux parties qui est en cause ; voir plus haut: elle est permise tant que l’intégrité du sacrifice est préservée. Mais c’est l’inversion, ou la simultanéité des parties de différentes messes qui est en cause, car dans ces cas-là en effet, l’intégrité du sacrifice est rompue.

Les Provinciales ou les lettres écrites par Louis de Montalte à un provincial et aux révérends pères jésuites, publiées sur la dernière édition revue par Pascal, avec les variantes des éditions précédentes, et leur réfutation consistant en introductions et nombreuses notes historiques, littéraires, philosophiques et théologiques, par M. l’abbé Maynard, chanoine honoraire de Poitiers, I, Paris, Didot 1851, p. 439.

IX, 21. Et je vous dirai de plus qu'on a permis encore d'ouïr deux moitiés de messe en même temps de deux différents prêtres, lorsque l'un commence la messe, quand l'autre en est à l'élévation ; parce qu'on peut avoir l'attention à ces deux côtés à la fois, et que deux moitiés de messe font une messe entière: Duae medietates unam missam constituunt. C'est ce qu'ont décidé nos pères Bauny, tr. 6. q. 9. p. 312. Hurtado de Sacr. to. 2. de Missa, d. 5. diff. 4. Azorius p. I, l. 7. cap. 3. q. 3. Escobar tr. I. ex. XI. n. 73. dans le chapitre de la pratique pour ouïr la messe selon notre société.

Bauny Étienne, Theologia moralis, Pars prima, De sacramentis ac personis sacris, Tractatus sextus, De sacrificio missae, Quaestio IX, An praecepto de missa audienda satisfaciat qui audit partem ex alis missa, quam ex priore omiserat, Paris, Soly, 1640, p. 312. « Contra sententia est Molfesii tom. I, tract. 3, cap. 17, num. 36. , Azor part. I lib. Cap. 3, qu. 3, Anton. Dianae tract. 17 et 3 miscell. Resolut. 18. Ratio est quyod Ecclesia tantum praecipit ut missa audiatur ; at duae medietates missae unam constituunt. Confoirmatur. Is cui injunctum esset audire dua sacra satisfaceret huic praecepto si eodem tempore interesset duobus, ergo a pari praeceptum implebit qui eodem tempore medietates duas differentes sacrorum differentium audiet ; nec refert quod ordo non servetur quia non est de necessitate praecepti, ut patet in horis canonicis quae sufficienter dicuntur quantum oportet ad vitandum mortale, cum dicuntur quo as substantiam integre, etsi non ordinate, sed haec sententia quanquam probabilis tamen in praxi non est sequenda, sed prior. »

Les autres références sont tirées d’Escobar.

Hurtado, De Sacr., to. 2, De Missa, d. 5, diff. 4.

Azorius, p. I, l. 7, cap. 3, q. 3.

Escobar, tr. I, ex. XI, n. 73, dans le chapitre De la Pratique pour ouïr la Messe selon notre Société. Le texte a déjà été cité plus haut. Voir ESCOBAR, Liber theologiae moralis, Tr. I, Ex. XI, cap. IV, n. 73, p. 183. « Dixisti, posse quem partem missae ab uno, partem ab alio sacerdote exaudire : rogo an possit prius pars missae posterior audiri, et postea prior? Asserit Turrianus select. p. 2. d. 16. dub. 7 ; quia praeceptum quoad substantiam impletur, et solum invertitur ordo, quod in satisfactione horarum canonicarum dicemus non esse mortale. Potestne simul et eodem tempore audiri, quando ex duobus sacerdotibus unus missam inchoaret, alter consecrationi daret operam? Affirmat Hurtado de sacram. Tom. 2 de missa, d. 5, diffic. 4 quia (ut Azorius, p. 1, lib. 7, c. 3, q. 3 ait) potest quis ad utrumque sacerdotem animum intendere. Unde aliquis docuit probabiliter ex praecepto, ex voto, ex paenitentia injuncta obligatum tres missas audire, satisfacere, si simul a tribus sacerdotibus eodem tempore celebrantibus audiat. Satisfacitne praecepto, qui eodem tempore audit unam medietatem ab uno, et alteram ab alio ? Ita plane ex Sanchez ; quia Ecclesia praecipit, ut missa audiatur : duae autem medietates unam missam constituunt. Colligo posse te brevissimo temporis interstitio missam audire, si quatuor, v. gr. altaribus variae missae proportionata temporis anterioritate sic celebrentur, ut dum una inchoatur, secunda ab Evangelio tunc in consecrationem procedat : tertia a consecratione in consumptionem : quarta denique a consumptione usque ad terminum”. Texte cité dans GEF V, p. 183. L’édition de 1659 remplace toutefois la dernière question par le texte suivant : “In prima editione tr. I, exam. 11, num. 93. Dixi : Colligo posse te brevissimo temporis interstitio missam audire, si quatuorv. Gr. Altaribus variae missae proportionata a temporis anterioritate celebrentur. Hoc quidem addidi non quia affirmem esse verum, sed quia ex sententiia affirmante posse implere praeceptum duabus medietatibus simul auditis, id colligitur aperte: contrarium enim ex hac sequela ab inconvenienti arguens Problem. Moral. meo Vol. 6 affirmo ».

Les Provinciales ou les lettres écrites par Louis de Montalte à un provincial et aux révérends pères jésuites, publiées sur la dernière édition revue par Pascal, avec les variantes des éditions précédentes, et leur réfutation consistant en introductions et nombreuses notes historiques, littéraires, philosophiques et théologiques, par M. l’abbé Maynard, chanoine honoraire de Poitiers, I, Paris, Didot 1851, p. 439.

GAY Jean-Pascal, Morales en conflit. Théologie et polémique au Grand Siècle (1640-1700), Paris, Cerf, 2011, p. 207. Attaques contre Mascarenhas et son Tractatus de sacramentis in generen baptismo, confirmatiuone, eucharistia, necnon de sacrificio missae, Paris, 1656. Dans la demande présentée par Rousse et Dupuys à l’Assemblée du Clergé, Mascarenhas est mentionné la maxime qu’on peut écouter la messe par parties.

IX, 21. Et vous verrez les conséquences qu'il en tire dans ce même livre des éditions de Lyon de l’année 1644 et 1646, en ces termes. De là je conclus que vous pouvez ouïr la messe en très peu de temps : si par exemple vous rencontrez quatre messes à la fois qui soient tellement assorties, que quand l'une commence, l'autre soit à l'Évangile, une autre à la consécration, et la dernière à la communion.

Texte de 1659 : « ce même livre des éditions de Lyon des années 1644 et 1646 ».

Voir ci-dessus. Texte disparu dans les éditions postérieures à 1646. La traduction est exacte. La proposition a été condamnée par Innocent XI. Voir Denzinger, 1203.

Les Provinciales ou les lettres écrites par Louis de Montalte à un provincial et aux révérends pères jésuites, publiées sur la dernière édition revue par Pascal, avec les variantes des éditions précédentes, et leur réfutation consistant en introductions et nombreuses notes historiques, littéraires, philosophiques et théologiques, par M. l’abbé Maynard, chanoine honoraire de Poitiers, I, Paris, Didot, 1851, p. 439.

IX, 21. Certainement, mon père, on entendra la messe dans Notre-Dame en un instant par ce moyen. Vous voyez donc, dit-il, qu'on ne pouvait pas mieux faire pour faciliter la manière d'ouïr la Messe.

Application intéressante de la divisibilité indéfinie du temps, telle que l’explique L’esprit géométrique. La division du temps de la messe peut être poussée jusqu’à l’instant, à condition qu’il y ait un nombre suffisant d’offices simultanés. Voir De l'Esprit géométrique, § 23, OC III, p. 402. « Il en est de même du temps. On peut toujours en concevoir un plus grand sans dernier, et un moindre, sans arriver à un instant et à un pur néant de durée. »

Dans la note qui accompagne son édition des Provinciales, p. 439, l’abbé Maynard remarque en passant que Soto et Medina, qui admettaient cette manière de sectioner la messe, étaient dominicains et non jésuites, pas plus que Navarre (Azpilcueta), mais que les jésuites Suarez et Lugo la repoussaient avec effroi.

IX, 22. Mais je veux vous faire voir maintenant comment on a adouci l'usage des sacrements, et surtout de celui de la pénitence. Car c'est là où vous verrez la dernière bénignité de la conduite de nos pères : et vous admirerez que la dévotion qui étonnait tout le monde, ait pu être traitée par nos pères avec une telle prudence, qu'ayant abattu cet épouvantail que les démons avaient mis à sa porte ; ils l'aient rendue plus facile que le vice, et plus aisée que la volupté ; en sorte que le simple vivre est incomparablement plus malaisé que le bien vivre, pour user des termes du p. Le Moyne, p. 244. et 291. de sa Dévotion aisée. N'est-ce pas là un merveilleux changement ?

L’allusion à la pénitence annonce la Xe Provinciale, qui en traite plus à fond. Ce procédé de ligature, comme dit E. Martineau à propos des Pensées, assure la continuité de la série des Provinciales.

Qu'ayant abattu cet épouvantail que les démons avaient mis à sa porte : La Dévotion aisée, Livre I, ch. I, p. 8-9. « Et ceux-là qui sont les plus raisonnables, et qui sont le plus grand nombre, se donneraient dès aujourd’hui à la dévotion, si on la leur avait un peu adoucie ; si on avait rompu le charme, qui la leur fait paraître si étrange et terrible, si on avait abattu l’épouvantail qui les démons imposteurs ont mis en garde devant sa porte ».

Plus facile que le vice, et plus aisée que la volupté: La Dévotion aisée, Livre III, ch. 12, p. 291. « Et non seulement j’ai montré qu’elle [la dévotion] n’est pas cette chagrine et cette -sévère, qu’elle n’est pas cette sauvage et cette barbare, que les appréhensifs et les délicats se figurent ; j’ai montré même qu’elle est aisée et facile, voire plus aisée que le vice qui est le tyran de ceux qui le suivant ; voire plus facile que la volupté, qui est de ces louves déguisées, qui étouffent et aui déchirent ceux qui les embrassent ».

Le simple vivre est incomparablement plus malaisé que le bien vivre : La Dévotion aisée, Livre III, ch. 5, p. 203. « Qu’était-il besoin d’alléguer l’ambition, qui veut toujours aller par haut, et qui ne marche que sur des montagnes ? de citer l’avarice qui est embarrassée et laborieuse ? de prendre à témopin la volupté, qui est une maîtresse bizarre et tyrannique ? Le simple vivre est incomparablement plus malaisé que le bien vivre ; la vertu se contente de moins que la santé ; et il est plus facile de faire un saint, que de satisfaire un pauvre, d’obéir à Dieu que d’obéir à un médecin, de remplir les devoirs du christianisme, que les devoirs de la nature ».

Les textes du p. Le Moine sont cités dans GEF V, p. 176-179.

IX, 22. En vérité, lui dis-je, mon père, je ne puis m'empêcher de vous dire ma pensée. Je crains que vous ne preniez mal vos mesures, et que cette indulgence ne soit capable de choquer plus de monde que d'en attirer. Car la messe par exemple est une chose si grande et si sainte, qu'il suffirait, pour faire perdre à vos auteurs toute créance dans l'esprit de plusieurs personnes, de leur montrer de quelle manière ils en parlent.

On ne peut pas dire que “Montalte” dissimule sa pensée : il dit ouvertement au jésuite que l’indulgence des casuistes doit plutôt choquer un chrétien que l’attirer. Il y a dans ce passage une brève interruption de son attitude ironique.

Idée sous-jacente à cet argument: les laïcs sont plus religieux que les jésuites.

IX, 22. Cela est bien vrai, dit le père, à l'égard de certaines gens ; mais ne savez-vous pas que nous nous accommodons à toute sorte de personnes. Il semble que vous ayez perdu la mémoire de ce que je vous ai dit si souvent sur ce sujet.

Voir Provinciale VI, 13. « Nous avons donc des maximes pour toutes sortes de personnes, pour les bénéficiers, pour les prêtres, pour les religieux, pour les gentilshommes, pour les domestiques, pour les riches, pour ceux qui sont dans le commerce, pour ceux qui sont mal dans leurs affaires, pour ceux qui sont dans l'indigence, pour les femmes dévotes, pour celles qui ne le sont pas, pour les gens mariés, pour les gens déréglés: enfin rien n'a échappé à leur prévoyance. C'est-à-dire, lui dis-je, qu'il y en a pour le clergé, la noblesse et le tiers-état : me voici bien disposé à les entendre. »

Technique de Pascal : cet écho d’une Provinciale précédente est une autre manière de rneforcer la continuité des Petites lettres.

IX, 22. Je veux donc vous en entretenir la première fois à loisir, en différant pour cela notre entretien des adoucissements de la confession. Je vous le ferai si bien entendre, que vous ne l'oublierez jamais. Nous nous séparâmes là-dessus ; et ainsi je m'imagine que notre première conversation sera de leur politique. Je suis, etc.

Les adoucissements de la confession seront pourtant expliqués dans la Xe Provinciale. Cette dernière lettre débute par : “Ce n'est pas encore ici la politique de la société, mais c'en est un des plus grands principes. Vous y verrez les adoucissements de la confession, qui sont assurément le meilleur moyen que ces Pères aient trouvé pour attirer tout le monde et ne rebuter personne. Il fallait savoir cela avant que de passer outre ; et c'est pourquoi le père trouva à propos de m'en instruire en cette sorte.” Pascal a donc hésité sur la progression de ses lettres, et renoncé à suivre l’ordre qu’il annonçait ici. La continuité des lettres n’exclut pas la souplesse dans leur succession.

IX, 23. Depuis que j’ai écrit cette lettre, j’ai vu le livre du Paradis ouvert par cent dévotions aisées à pratiquer, par le P. Barry, et celui de la Marque de prédestination par le P. Binet. Ce sont des pièces dignes d’être vues.

Pourquoi ce post-scriptum ? Il suggère que Pascal n’avait pas vu le livre dont il a parlé au début de la lettre. On trouve ce reproche dans Les Provinciales ou les lettres écrites par Louis de Montalte à un provincial et aux révérends pères jésuites, publiées sur la dernière édition revue par Pascal, avec les variantes des éditions précédentes, et leur réfutation consistant en introductions et nombreuses notes historiques, littéraires, philosophiques et théologiques, par M. l’abbé Maynard, chanoine honoraire de Poitiers, I, Paris, Didot 1851, p. 441.