P 06 : Arnauld, Apologétique 3 (2)

 

TROISIÈME LETTRE APOLOGÉTIQUE DE MONSIEUR ARNAULD DOCTEUR DE SORBONNE À UN ÉVÊQUE, Dans laquelle il justifie la Proposition qui a été censurée par une partie de la Faculté de Théologie. M.DC. LVI.

15 avril 1656

Monseigneur,

Je vous ai représenté jusques ici les injustices & les violences que mes ennemis ont employées contre moi. Mais quelques grandes quelles aient été, il me semble que j’aurais tort de m’en plaindre. Je dois au contraire bénir Dieu, de ce qu’ayant voulu opprimer la vérité en ma personne, ils l’ont fait avec des marques si visibles d’injustice & de violence, que l’oppression de ma personne en doit garantir la vérité.

La providence de Dieu, qui veille pour le salut des fidèles de toutes sortes de conditions, aussi bien que pour celui des savants & des Théologiens, ne souffre guère que la doctrine sainte qui les doit nourrir, soit blessée en quelque point important, sans qu’il y ait des marques extérieures & sensibles des outrages qu’elle reçoit, afin qu’au moins il leur puisse toujours rester une juste défiance qui les empêche de s’engager dans l’erreur.

C’est, Monseigneur, ce qu’il a permis en cette rencontre. Le violement de toutes les règles de l’équité & de la justice a été nécessaire aux partisans de Molina pour obtenir cette Censure ; mais il est utile aux personnes moins instruites pour la ruiner dans leurs esprits. La seule lumière de la raison leur fait assez juger, que ce qui n’a pu être fait que par des moyens si illégitimes, ne peut pas être fort légitime ; & qu’une doctrine que des adversaires si puissants n’ont pu faire condamner que par des voies irrégulières, & indignes de Théologiens, ne méritait pas d’être condamnée.

Mais j’espère, Monseigneur, faire voir dans cette Lettre, qu’en séparant la Censure de toutes les nullités qui s’y rencontrent, & la considérant en elle-même, elle ne mérite pas moins l’improbation de tous les véritables Théologiens, que le procédé de ces Censeurs a mérité l’aversion de toutes les personnes raisonnables.

La proposition qu’ils ont condamnée & qu’ils ont chargée de tant [2] d’anathèmes, n’est que la conclusion d’un plus long discours, dans lequel j’avais rapporté plusieurs passages des saints Pères, & particulièrement de S Augustin & de S. Jean Chrysostome, qui nous assurent que Dieu laissa tomber S. Pierre, pour apprendre à tous les justes par l’exemple de cet Apôtre, qu’ils ne peuvent rien sans la grâce de Dieu, & que si son secours leur manque, comme il manqua à S. Pierre, ils ne peuvent résister à la moindre tentation. C’est pour conclure ce discours que j’ai dit en répétant les paroles de ces saints Docteurs : Que les Pères nous montrent un juste en la personne de S. Pierre, à qui la grâce, sans laquelle on ne peut rien, a manqué dans une occasion où l’on ne peut pas dire qu’il n’ait point péché.

Cette proposition n’est composée que de trois parties, & elles sont toutes trois tirées en termes exprès des paroles des saints Pères. J’ai dit, que ces Pères nous montrent un juste en la personne de S. Pierre. Est-ce moi qui le dis de moi-même ? Ce sont les propres paroles de S. Augustin, que j’ai rapportées dans mon second Apologétique latin. JÉSUS-CHRIST, dit ce Père, nous montre en la personne de S. Pierre combien tous les justes doivent éviter la présomption : IN PETRO demonstrans, non in se quemquam justum debere praesumere.

J’ai dit, que les Pères nous montrent un juste en la personne de S. Pierre, à qui la grâce a manqué. Est-ce moi qui le dis de moi-même ? Je ne fais que répéter dans cette proposition les passages formels de ce même Saint, & de S. Jean Chrysostome, que j’avais déjà rapportés auparavant, & qui le disent en termes exprès. Qu’est-ce que l’homme, dit S. Augustin, sans la grâce de Dieu, sinon ce que fut S. Pierre, lorsqu’il renonça JÉSUS-CHRIST ? La chute de S. Pierre, dit S. Jean Chrysostome, ne lui arriva pas pour avoir été froid envers JÉSUS-CHRIST, mais parce que la grâce lui manqua.

J’ai dit, que les Pères nous montrent un juste en la personne de S. Pierre, à qui la grâce, sans laquelle on ne peut rien, a manqué. Est-ce de moi-même que je l’ai dit ? Ce sont ces deux mêmes Pères qui le disent expressément dans les passages que j’en ai cités. C’est pour cette raison, dit S. Augustin, que notre Seigneur abandonna S. Pierre pour un peu de temps, afin que tous les hommes pussent reconnaître par son exemple, QU’ILS NE PEUVENT RIEN sans la grâce de Dieu. La chute de S. Pierre, dit S. Chrysostome, ne lui arriva pas tant par sa négligence, que parce que Dieu l’avait abandonné, pour lui apprendre à ne s’élever pas au-dessus de l’infirmité humaine, & pour faire connaître aux autres Apôtres que sans Dieu on ne peut rien.

Cela étant, Monseigneur, comment ces Censeurs pouvaient-ils prendre ces paroles pour un fondement légitime de m’accuser d’hérésie, qu’en m’accusant auparavant de les avoir faussement imputées à ces Saints Docteurs, & d’avoir falsifié les passages que j’en cite ? Car si je n’ai rien rapporté de ces Saints qui ne soit très-véritable, il est visible que toutes leurs exécrations & leurs anathèmes, & tous ces mots horribles, dont ils ont voulu effrayer les simples, ne retombent que sur les Pères.

Cependant ces Théologiens ne m’accusent point dans leur Censure de la moindre infidélité, ni pour l’intelligence du sens, ni pour le rapport [3] des termes de ces grands Docteurs. Ils ne me reprochent point d’avoir imposé à ces Pères. Ils avaient assez d’animosité contre moi pour le faire s’ils l’eussent pu ; mais ils n’ont pas eu assez de hardiesse pour entreprendre de crever les yeux à tout le monde, & pour les empêcher de voir ce qui est aussi visible que la lumière. Ils n’osent donc me traiter de corrupteur & de faussaire ; & cependant ils osent me traiter de blasphémateur & d’hérétique. Ils n’osent m’accuser d’avoir altéré en quoi que ce soit la doctrine de ces Saints ; & néanmoins ils osent m’accuser d’avoir altéré celle de l’Église par un blasphème & une hérésie.

Quel exemple pourrait-on apporter pour justifier un procédé si scandaleux, & un mépris si injurieux des plus grandes lumières de l’Église ? La Faculté a autrefois censuré Luther[1]. Elle l’a fait d’un consentement unanime, sans brigue & sans faction[2]. Elle a condamné dans cet hérétique des erreurs qu’il attribuait aux saints Pères. Mais comment l’a-t-elle fait ? C’est en l’accusant avant toutes choses d’avoir imposé aux Saints Pères, & de leur avoir attribué ce qu’ils ne crurent jamais.

Elle a censuré la Somme Théologique du P. Garasse jésuite, qui avait falsifié plusieurs passages des saints Pères[3], mais elle le remarque expressément dans sa censure.

Elle a censuré le jésuite Santarelle, qui avait imposé à S. Paul tout le contraire de ce que dit cet Apôtre[4] ; mais cette falsification fait aussi un des principaux points de la censure.

Elle a censuré les jésuites d’Angleterre, qui avaient avancé plusieurs erreurs touchant le sacrement de Confirmation, dont il y en avait une qu’ils imputaient à S. Thomas. S’est-elle contentée de la condamner en laissant croire qu’elle fût de S. Thomas ? Comme elle agissait alors par l’esprit de la Sorbonne, qui a toujours été un esprit de respect envers les Pères, elle n’a eu garde de commettre cette faute. Elle a mis S. Thomas à couvert en accusant les jésuites de lui avoir imposé. Toute cette proposition dit la censure[5], est fausse, téméraire, impose à S. Thomas, & approche de l’hérésie.

La Faculté a usé de cette justice même envers des auteurs bien moins considérables que les Pères. On le peut voir par la censure des maximes pernicieuses de la Somme des péchés du P. Bauny, qui fut dressée et lue en pleine assemblée le 1er juillet 1641 & dont la publication ne fut arrêtée que par le crédit des jésuites, qui ne le savent pas moins employer pour empêcher qu’on ne censure les plus damnables erreurs, que pour faire censurer les plus grandes vérités. Car nous voyons dans cette censure, qui se trouve encore dans les registres de la Faculté, que le P. Bauny ayant attribué une de ses méchantes maximes au Cardinal Cajetan, elle est censurée en ces termes : Falsa, periculosa, & falso citat Cajetanum. Et en un autre endroit ayant encore pris Major Docteur de Sorbonne pour garant de sa doctrine en faveur des usuriers, les censeurs assurent au contraire, que [4] la doctrine de ce jésuite n’est point conforme au sentiment de Major : Nec est conformis sententiae Maioris. Et la Faculté ordonna de plus dans la même assemblée du 1 juillet, qu’on ferait un catalogue des auteurs dont le P. Bauny abuse, & dont il prend les passages à contresens pour confirmer ses opinions, qui serait mis à la fin de la censure[6]. Toutes les autres Facultés catholiques ont toujours agi de la même sorte. Celles de Louvain & de Douai ont censuré les nouvelles opinions des jésuites, qu’ils osaient attribuer à S. Augustin en beaucoup de points, en corrompant la doctrine de ce Père. Mais ces deux savantes Compagnies de Théologiens ont eu soin en même temps, non seulement de leur reprocher ces déguisements de la doctrine de ce Saint ; mais même de les en convaincre par des preuves invincibles.

Et en effet, comme il n’y a rien de plus important pour maintenir la doctrine de l’Église dans sa pureté, que de conserver l’autorité des saints Pères qui en ont été les Maîtres ; le respect que tous les Théologiens leur doivent, ne les oblige-t-il pas d’éloigner de leurs noms sacrés tous les soupçons désavantageux qui les pourraient rendre moins vénérables ? Le zèle qu’ils doivent avoir pour leur gloire, ne les doit-il pas porter à les venger de ceux qui leur imposeraient des erreurs ? Et enfin la charité qu’ils doivent à tous les fidèles, ne les engage-t-elle pas encore plus fortement à ne leur donner pas sujet, ou de croire que ces grands Saints ayant enseigné des hérésies, ou d’embrasser des hérésies, parce qu’ils croiraient qu’elles avaient été enseignées par ces grands Saints ?

Que si jamais cette conduite fut nécessaire, c’était en cette rencontre. Un docteur de Sorbonne est accusé d’avoir avancé une impiété & une hérésie. Il représente qu’il n’a fait que rapporter les paroles des saints Pères. Il publie des écrits pour sa défense, où il justifie sa sincérité. Il presse ses adversaires de lui dire en quoi ce qu’il a rapporté des Pères est différent de ce qu’ont véritablement écrit ces Pères ; en quoi il leur a imposé, en quoi il a corrompu ou leur sens ou leurs paroles. Il leur déclare que si on lui montre cette différence, il se condamne lui-même ; mais il profite en même temps à la face de toute l’Église, que si on censure ce qu’il a dit après ces Saints, sans lui montrer qu’il ne les a pas fidèlement allégués, il ne tiendra pour condamnés que ces Saints, ou plutôt, que ceux qui par une témérité sans exemple les auraient osé condamner. Un grand nombre de Docteurs s’est joint à lui dans cette demande si juste & si raisonnable. Toute la France attendait qu’on l’éclaircît sur ce point ; mais on l’a attendu inutilement. Après un si grand éclat, après tant de pratiques secrètes, & de violences publiques, on a vu paraître une Censure, où sans dire un seul mot des Pères, & sans m’accuser de la moindre altération de leurs paroles ou de leur sens, on les enveloppe avec moi dans une même condamnation.

Si cette Censure avait quelque autorité dans l’Église, avec quel droit pourrions-nous désormais opposer aux hérétiques l’autorité des saints Pères ? Ne nous fermeraient-ils pas la bouche en nous reprochant, comme ils ont déjà commencé de faire, que nous les condamnons nous-mêmes quand il nous plaît d’impiété & d’hérésie ? Que nous avons montré [5] nous-mêmes par cette Censure qu’on n’est point obligé de s’arrêter à ce qu’ils ont dit ? Que nous ne pouvons exiger d’eux une plus grande déférence, sans témoigner que nous avons deux balances & deux poids ; ce qui est abominable selon l’Écriture ?

Mais ce qui augmente, Monseigneur, la grandeur de cet excès, est qu’ils n’ont pas été arrêtés par plus de 40 témoignages des saints Pères & autres auteurs Ecclésiastiques, par lesquels j’ai vérifié les trois points de ma proposition dans les deux écrits latins que j’ai adressés à la Faculté. Je leur ai fait voir que je n’y avais rien dit qui n’eût été enseigné par les plus grands Docteurs de l’Église dans toutes les parties du monde, par S. Hilaire dans la France, par S. Ambroise dans l’Italie, par S. Augustin dans l’Afrique, par S. Basile dans le Pont, par S. Chrysostome dans la Thrace, par S. Victor d’Antioche, & Théodoret dans l’Orient, & par plusieurs autres auteurs dans tous les siècles de l’Église.

S’ils avaient été capables d’être touchés, ils l’auraient été de ce qu’après avoir rapporté tant d’autorités formelles, qui nous assurent que S. Pierre fut laissé à lui-même dans cette tentation, & qu’il ne reçut point de Dieu la grâce qui lui était nécessaire pour la vaincre, je les ai pressés de produire un seul Père de l’Église qui ait enseigné le contraire : un seul Père qui ait dit que la grâce n’a point manqué à S. Pierre, au lieu que les autres disent qu’elle lui a manqué : un seul Père qui ait dit qu’il a eu tout le secours de Dieu pour pouvoir vaincre cette tentation, au lieu que les autres disent que nous ne pouvons rien sans la grâce qu’il n’avait pas. Et ainsi ils auraient considéré ce que je leur ai ensuite représenté, que leur étant impossible de produire un seul Père de l’Église qui fût d’un sentiment contraire à ceux que j’avais cités, ils ne pouvaient nier que la doctrine qu’ils voulaient condamner, ne fût sainte & catholique, à moins que de ruiner une des plus certaines marques d’une doctrine catholique, dont l’Église s’est toujours servie pour convaincre les hérétiques & les Novateurs. Car comme dit excellemment M. le Cardinal du Perron, pour faire qu’une doctrine soit tenue pour universelle & catholique, il n’est pas nécessaire qu’elle se trouve dans les écrits de tous les Pères, qui n’ont pas tous traité la même matière ; mais il suffit que les Pères les plus éminents de chaque région conviennent dans l’affirmation d’une même doctrine, & que nul des autres non noté de dissension avec l’Église n’y répugne. Ce qu’il confirme par deux exemples célèbres, comme quand S. Augustin, dit-il, a cité contre les Pélagiens les témoignages de onze Pères éminents & consentants en une même doctrine, il pense avoir suffisamment produit contre eux la créance commune de toute l’Église catholique : & quand le Concile d’Éphèse eut produit dix Pères des siècles précédents, il pensa avoir suffisamment exprimé le consentement de l’Église antérieure contre la doctrine de Nestorius.

On ne peut renverser cette règle, sans renverser la foi de l’Église. Ceux qui l’ont suivie (dit le Cardinal Baronius) ont toujours été nommés catholiques & orthodoxes, & ceux qui s’en sont écartés, regardés comme hérétiques[7]. C’est par elle que l’Église est toujours demeurée victorieuse de toutes les hérésies. C’est par elle qu’elle a rejeté toutes les nouveautés qu’on [6] a voulu introduire dans sa créance. C’est par elle que les Conciles ont formé leurs décisions, ayant toujours fait profession de n’établir point d’autre foi que la foi des Pères, fides Patrum. C’est par elle que le dernier des Conciles œcuméniques a ruiné les hérésies de Luther & de Calvin ; & il ne s’est pas contenté d’alléguer souvent en divers points particuliers[8] le consentement des Pères comme un des principaux fondements de la doctrine catholique ; mais il a même établi cette règle générale[9] : Qu’on ne doit point expliquer l’Écriture sainte contre le consentement unanime des Pères. Et ce consentement doit être estimé unanime, comme dit excellemment Mr le Cardinal du Perron, quand plusieurs Pères éminents disent la même chose, & que nul ne dit le contraire.

Cela étant, Monseigneur, que peut-on dire de cette Censure ? J’ai fait voir que cette proposition de ma Lettre était en termes exprès de S. Augustin & de S. Jean Chrysostome. J’ai fait voir que les autres Pères qui ont parlé de la chute de S. Pierre, en ont parlé de même que ces grands Saints. J’ai pressé mes adversaires d’en alléguer un seul qui ait enseigné le contraire. Ils n’ont osé l’entreprendre, parce qu’il est impossible d’en trouver. Que doit-on conclure de là, sinon que c’est moi qui soutiens la foi des Pères, c’est-à-dire la foi catholique ; & que ces Censeurs qui me condamnent, condamnent la foi des Pères, qui est celle de l’Église ?

Mais il n’était pas raisonnable, que les autres auteurs que j’ai cités, fussent mieux traités que S. Augustin & S. Chrysostome. La Censure leur a fait à tous une même injure : on a feint de ne les entendre pas : on a dissimulé tous leurs sentiments ; & la seule retenue dont on a usé envers eux, a été de ne les point nommer quand on les a frappés d’anathème.

Non seulement on n’a pas eu soin de mettre leur honneur à couvert dans cette Censure, quoiqu’il y fût si visiblement engagé ; mais les Censeurs mêmes dans leurs avis, les ont traités avec la plus injurieuse de toutes les indifférences. La postérité, qui pourra voir un jour l’histoire de ces assemblées, & tous ces avis imprimés, s’étonnera sans doute qu’il ne se soit trouvé qu’un seul de mes adversaires qui ait répondu avec quelque soin à quelques uns de leurs passages[10] : mais comme il a eu plus de hardiesse que ses confrères, il a montré qu’il avait moins de prudence, & qu’il valait mieux ne rien dire, que de faire voir par des impostures & des calomnies toutes visibles, que la Censure n’est fondée que sur l’imposture & la calomnie.

Il m’accuse d’avoir imposé aux Pères ; & tout le fondement de ses accusations est, qu’il m’impose lui-même quatre ou cinq chefs, sur lesquels il établit toute la différence qu’il prétend mettre entre mes sentiments & ceux des Pères[11]. Il dit, que pour attribuer à Dieu seul l’abandonnement de S. Pierre, je ne reconnais point de péché dans la présomption de cet Apôtre, lors qu’il promit de mourir pour Jésus-Christ. Ce qui comprend deux faussetés tout à fait étranges. Car il est très faux que j’aie attribué à Dieu seul la désertion de S. Pierre, comme si S. Pierre n’avait point donné sujet à cet abandonnement par ses péchés. Et il est faux encore que je n’aie point reconnu de péché dans la présomption de cet Apôtre ; puisque j’ai [7] reconnu au contraire en propres termes dans mon premier Apologétique, lequel ce Censeur avait entrepris de réfuter, que S. Pierre avait péché pour s’être trop confié en ses propres forces, & s’être préféré aux autres Apôtres. Et dans ce lieu même qu’il cite, je reconnais que S. Chrysostome a attribué trois péchés à S. Pierre ; mais non pas trois crimes, c’est-à-dire trois péchés mortels qui l’aient rendu ennemi de Dieu.

N’y a-t-il pas sujet, Monseigneur, de déplorer les tristes effets de la passion sur l’esprit de ceux mêmes qui en devraient être les plus dégagés ? Elle étouffe en eux tous les mouvements d’honneur & de conscience. Elle porte un Docteur, un Religieux, & un Prêtre, à chercher des moyens pour opprimer son confrère, dont les âmes les plus basses seraient à peine capables. Elle lui donne une malheureuse assurance qui l’empêche de rougir d’un mensonge grossier & palpable, qui peut être convaincu par tous ceux qui ont des yeux.

Il ne témoigne pas moins de hardiesse dans la troisième calomnie. Il dit que j’ai corrompu les passages des saints Pères[12] ; parce que je n’ai pas dit, comme eux, que S. Pierre avait été abandonné à cause de sa présomption. Mais si j’ai dit expressément ce qu’il m’accuse de n’avoir point dit, que sera cette accusation, sinon une preuve convaincante de la mauvaise foi de l’accusateur ?

Voici les paroles de mon second Apologétique[13] : Je n’ai jamais nié dans ma Lettre ce que je reconnais très volontiers, que la grâce a manqué à S. Pierre, parce qu’il avait eu trop de présomption de ses propres forces. Et un peu plus haut dans la même page : on me répondra sans doute, que S. Pierre étant abandonné de Dieu ne pouvait pas surmonter la tentation ; mais que c’était une peine de sa présomption ; comme les Pères que j’ai cités le reconnaissent. Je le reconnais avec eux : mais qu’en peut-on conclure contre ma Lettre ? &c.

Voilà la sincérité des principaux auteurs de cette Censure. Voilà l’équité de ces juges. Voilà les fondements solides sur lesquels ils ont appuyé leur jugement. S’ils ont violé la vérité en ces choses où ils pouvaient être si facilement convaincus, combien l’auront-ils fait encore plus librement, lorsqu’ils auront pu espérer que l’obscurité de quelque point de doctrine pourrait servir de voile à leur injustice.

Il m’accuse encore sans aucune preuve d’être différent des Pères, en ce que je mets une impossibilité absolue dans S. Pierre de vaincre la tentation, & que j’en parle comme s’il n’avait pu en aucune sorte éviter le péché qu’il a commis[14].

Il me suffirait, Monseigneur, pour réfuter cette imposture, de produire plusieurs passages de mes écrits, où j’ai dit formellement le contraire. Mais parce que cette calomnie n’est pas particulière à ce Théologien, & qu’elle a été presque l’unique couleur dont mes adversaires ont tâché de déguiser leur passion, vous me permettrez de m’y arrêter un peu davantage, & de combattre par l’École même ceux qui se trouvant faibles dans la Tradition de l’Église, ont cru n’avoir rien de plus fort à m’opposer que l’autorité des Théologiens Scholastiques. L’obligation que j’ai de leur ôter ce prétexte, m’engage nécessairement à entrer dans une [8] matière qui pourrait être réservée pour les disputes de Théologie, mais que j’espère néanmoins traiter assez clairement pour faire voir à tout le monde, que si leur Censure est insoutenable dans la doctrine des saints Pères, elle ne l’est pas moins dans celle des Scholastiques ; & qu’il ne faut que démêler ce que mes adversaires ont voulu embrouiller, pour tourner contre eux les témoins mêmes qu’ils se sont imaginé leur devoir être favorables.

Tous les Théologiens catholiques reconnaissent que les commandements de Dieu sont possibles aux justes, & même à tous les hommes : mais ils ne conviennent pas de la manière dont cette possibilité se doit entendre.

Ceux qui suivent les nouvelles opinions de Molina, se sont persuadés qu’ils étaient tellement possibles à tous ceux qui étaient obligés de les observer, ce qui comprend tous les hommes, qu’ils ne manquaient jamais d’avoir dans toutes les occasions toute la grâce qui leur était nécessaire pour les accomplir effectivement ; & que ce pouvoir était tellement parfait, qu’il n’avait besoin d’aucune grâce pour arriver jusqu’à l’action.

Il est vrai néanmoins que quelques-uns d’entre eux voyant combien ce sentiment était contraire à tout ce que les saints Pères nous ont enseigné de la nécessité d’une grâce qui n’attend point que nous voulions, mais qui nous fait vouloir par une force aussi douce qu’invincible, ont voulu tempérer un peu ce qu’il y avait de plus odieux dans cette opinion de Molina. Ils ont distingué la grâce nécessaire pour agir, d’avec celle qui est nécessaire pour prier. Ils ont avoué que la grâce efficace par elle-même, & qui ne manque jamais d’avoir son effet, est nécessaire pour agir & pour vaincre les tentations ; mais ils ont prétendu en même temps sans aucun fondement ni de l’Écriture, ni des Pères, ni des opinions mêmes de l’École, que celle qui est nécessaire pour prier n’est pas de même nature : qu’elle est soumise au libre arbitre ; & qu’elle a son effet, ou ne l’a point, selon qu’il plaît à la volonté de l’homme. Ils ont conclu de ces principes que les justes n’ont pas toujours au regard des tentations ce pouvoir des purs Molinistes, auquel il ne manque aucune grâce pour agir, mais qu’ils l’ont toujours au regard de la prière dans toutes les occasions où ils ont besoin du secours de Dieu.

Le P. Annat est aujourd’hui le principal défenseur de la première opinion ; & Mr le Moyne est le père & l’inventeur de la seconde.

Mais toute l’École de S. Thomas condamne l’un & l’autre de ces sentiments, comme n’étant point différents de l’erreur des Pélagiens & des Semipélagiens.

Elle soutient contre les premiers, que la grâce efficace étant absolument nécessaire pour accomplir ce que la loi de Dieu nous commande, ceux qui ne l’ont pas manquent d’un secours qui leur est nécessaire pour agir ; & qu’ainsi quelque pouvoir qu’ils aient, il n’est point tel qu’il se puisse faire qu’il ait son effet sans aucun nouveau secours.

Elle soutient contre les seconds, que la grâce efficace n’est pas moins nécessaire pour prier, que pour agir : qu’en l’un & l’autre il faut que l’esprit [9] de Dieu forme en nous le mouvement même de la volonté, par lequel nous agissons, & par lequel nous prions : que comme il est dit, que Dieu fait en nous ce qui lui est agréable, faciens in nobis quod placeat coram se, parce qu’il nous le fait faire par sa grâce ; il est dit aussi, que l’Esprit saint prie pour nous, & crie en nous, parce qu’il nous fait prier & crier : que cette subtile invention de M. le Moyne n’est qu’un renouvellement de l’erreur des Semipélagiens, qui voulaient par un semblable artifice, que la première cause du discernement des fidèles & des infidèles, des bons & des méchants, des élus & des réprouvés, dépendît de l’homme, & non pas de Dieu[15]. Et c’est pourquoi tous les Thomistes concluent contre tous ces raffineurs du Molinisme, que si l’on parle d’un pouvoir de prier, qui n’ait point besoin d’une autre grâce pour prier actuellement, il est faux que les justes l’aient toujours lorsqu’ils ont besoin d’implorer la grâce de Dieu ; parce qu’ils n’ont pas toujours la grâce efficace de prière, qui ne leur est pas moins nécessaire pour prier, que celle d’action pour agir & pour vaincre les tentations.

Ainsi ces savants Théologiens ne pouvant convenir de la manière, dont les disciples de Molina expliquent la possibilité des commandements de Dieu, parce qu’elle ruine la nécessité de la grâce efficace de Jésus-Christ, ils ont pris deux voies pour l’expliquer, en supposant toujours comme indubitable, qu’on ne les observe jamais que quand Dieu accomplit par son Esprit saint ce qu’il nous a promis par son Prophète, qui est de nous arracher ce cœur de pierre qui est rebelle à sa voix, & nous en donner un de chair par lequel nous faisons ce qu’il nous commande.

Les uns comme les Facultés entières de Louvain & de Douai, Estius, Sylvius, & autres, se sont simplement arrêtés à ce que S. Augustin & S. Thomas ont répondu sur ce sujet : qui est : Que Dieu ne commande rien d’impossible pour deux raisons, l’une de la part de l’homme, & l’autre de la part de Dieu.

La première est, parce que Dieu ne commande rien que nous n’observions si nous le voulons : Certum est nos mandata servare si volumus : de sorte que quand il arrive que nous ne pouvons pas faire une chose que Dieu commande, quoique nous le voulions, comme de donner l’aumône à un pauvre n’ayant point d’argent, Dieu ne nous demande alors que la bonne volonté : Quidquid vis & non potes, factum Deus computat. Or une chose est en notre puissance, comme dit souvent S. Augustin, quand nous la faisons si nous voulons & ne la faisons pas si nous ne voulons : In potestate nostra id esse dicitur, quod fit cum volumus, no fit cum nolumus.

La seconde est, que Dieu ne commande rien qu’il ne nous rende possible, & même facile, en disposant tellement notre cœur par la douceur de sa grâce, qu’il nous fait faire ce qu’il nous commande, parce qu’il nous le fait vouloir, & vouloir assez fortement pour l’accomplir effectivement. C’est ce que S. Augustin enseigne en une infinité de lieux, & c’est par là qu’il explique dans le livre I de la Revue de ses ouvrages, ce qu’il avait dit en un des ses premiers livres : Que tous les hommes peuvent observer les commandements de Dieu, s’ils le veulent. Que les Pélagiens, dit-il, ne croient point que [10] cela les favorise : car il est vrai que tous les hommes le peuvent, s’ils le veulent, mais c’est Dieu qui prépare la volonté (c’est-à-dire qui fait qu’on le veut) & qui la fortifie de telle sorte par le don de sa charité, qu’on le peut.

Et nous voyons la même chose dans S. Thomas ; puisque d’une part il nie, que ce que l’on peut faire avec le secours d’un autre, doive être appelé impossible : & que de l’autre il soutient : Que l’homme est obligé à beaucoup de choses qu’il ne peut faire sans le secours de la grâce, comme d’aimer Dieu, & de croire les articles de foi. Mais qu’il suffit qu’il le puisse avec le secours de la grâce ; quoique ce secours soit tel que, quand Dieu le donne aux uns, c’est par miséricorde & quand il ne le donne pas aux autres c’est par justice.

Voilà de quelle sorte ces Théologiens ont expliqué la possibilité des commandements de Dieu selon la doctrine constante de S. Thomas, & de tous les Pères qui ont défendu la grâce de Jésus-Christ.

Les autres ne niant pas cette doctrine, mais l’ayant moins considérée, ont distingué deux sortes de pouvoir : l’un qui ne regarde que la puissance intérieure, & qui est semblable à celui qu’un homme a de voir lorsqu’il a les yeux sains, quoique outre cette puissance plusieurs choses soient nécessaires afin qu’il voie actuellement. L’autre est celui qui comprend tous les secours dont on a besoin pour agir ; & qui n’enferme pas seulement la puissance intérieure, mais aussi toutes les conditions nécessaires pour produire l’action.

Ayant distingué ces deux sortes de pouvoir, ils avouent que le juste qui n’a pas la grâce efficace, n’a que le premier, & qu’on n’a le second que par le moyen de cette grâce que le juste n’a pas toujours : qu’il peut observer les commandements sans grâce efficace, comme un homme peut voir sans lumière ; mais que pour les observer en effet, il a autant de besoin de la grâce efficace, comme le plus clairvoyant homme du monde a besoin de lumière pour voir effectivement.

Voilà en quoi consiste cette possibilité, que les Thomistes donnent à tous les justes par la grâce suffisante distinguée de l’efficace ; & c’est d’Alvarez même que j’ai tiré les paroles dont je me suis servi pour l’expliquer, lesquelles il a lui-même empruntées de trois des plus célèbres Théologiens de l’École de S. Thomas, le Cardinal Cajeran, François de Ferrare, & Barthélemy de Médine[16].

Je n’examine point en ce lieu de quelle nature est cette grâce qui donne aux justes un pouvoir qui a encore besoin d’une autre grâce pour agir, si c’est un mouvement actuel, comme le veut Alvarez, ou un don habituel & une force permanente, comme le veulent les trois auteurs que cite Alvarez, & desquels il a pris la notion de ce pouvoir. Car c’est une question toute séparée de celle que nous traitons maintenant, & l’on peut être de différent sentiment dans le principe de la possibilité, quoiqu’on soit d’accord dans la possibilité même, comme nous le ferons voir dans un autre endroit par l’aveu même de nos adversaires.

Il me suffit, pour détruire l’imposture la plus générale dont on s’est servi pour me condamner, qui est de m’accuser d’avoir nié dans les justes une possibilité des commandements de Dieu qui ne leur manque jamais ; il me [11] suffit, dis-je, de demander à ces Censeurs, quelle possibilité ils m’accusent d’avoir niée, celle de Molina, ou celle de l’École de S. Thomas ?

Si c’est celle de Molina, je l’avoue, & j’en bénis Dieu. Je déclare hautement à la face de toute l’Église, que je ne crois pas, que les justes aient toujours entre leurs mains un pouvoir de vaincre les tentations, qui n’ait point besoin pour produire son effet d’un secours efficace qui l’applique & le détermine ; un pouvoir dont l’usage dépende de la liberté de l’homme, & non de la miséricorde de Dieu ; un pouvoir qui soit joint à son effet, ou qui en soit séparé, selon qu’il plaît au libre arbitre.

 

Je déclare que non seulement je n’approuve point cette doctrine, mais que je l’abhorre & la déteste, comme étant tout à fait contraire à tout ce que les Papes, les Conciles & les Pères nous ont enseigné contre les Pélagiens ; & comme contenant le principal venin de cette hérésie, qui est d’attribuer à l’homme, & non pas à Dieu, ce qui sépare celui qui fait le bien d’avec celui qui ne le fait pas, & celui qui surmonte la tentation d’avec celui qui en est vaincu.

Je déclare que je ne déteste pas moins l’erreur de ceux qui veulent ôter à la grâce victorieuse du Sauveur des hommes l’un de ses principaux effets, qui est de former en nous les prières saintes par lesquelles nous obtenons son secours ; qui veulent que l’âme s’élève jusqu’au trône de la majesté divine, sans que l’esprit de Dieu l’y fasse monter ; & qui ne cherchent par cette invention de l’orgueil humain, qu’à mettre le premier anneau de la chaîne du salut des hommes entre les mains des hommes mêmes, ne pouvant souffrir qu’elle dépende tout entière de la miséricorde de Dieu.

Ainsi je reconnais sans crainte comme une vérité catholique & Apostolique, que la grâce efficace de Jésus-Christ est nécessaire pour toutes les actions pieuses, pour toutes les prières chrétiennes, & pour tous les saints désirs : qu’il faut que Dieu forme en nous le vouloir & l’action qu’il nous applique à tout bien, qu’il fasse en nous ce qui lui est agréable, qu’il nous emporte par le mouvement de cet esprit qui souffle où il lui plaît, qu’il tienne notre âme entre ses mains comme son épée, pour combattre par elle & avec elle les ennemis de notre salut[17] ; & que selon la voix de toute l’Église, afin qu’il reçoive nos prières il faut que ce soit lui-même qui nous fasse demander ce qui est conforme à sa volonté[18] : Et ut petentibus desiderata concedas, fac eos qua tibi sunt placita postulare.

Je crois que cette doctrine sainte, qui donne tout à Dieu & qui ôte à l’homme tout sujet de se glorifier sinon en Dieu seul, est l’âme de la piété ; parce que c’est le fondement de l’humilité chrétienne : Apprenons, dit le grand S. Augustin[19] après l’Apôtre, à n’avoir point des sentiments élevés, mais à nous porter aux choses basses : travaillons à notre salut avec crainte & tremblement, parce que c’est Dieu qui produit en nous & le vouloir & l’action, selon qu’il lui plaît. C’est donc nous qui voulons, (ce qui regarde principalement les désirs & les prières qui sont le commencement de la bonne volonté) mais c’est Dieu qui opère en nous le vouloir même. C’est donc nous qui agissons ; mais c’est Dieu qui produit en nous le vouloir même, selon qu’il le veut. Voilà ce qui nous est utile & de croire & de publier. Voilà ce que la piété nous inspire, & ce que la vérité nous [12] enseigne, afin que notre reconnaissance soit humble et sincère, & que nous donnions tout à Dieu : Hoc nobis expedit & credere & dicere ; hoc est pium, hoc verum, ut sit humilis & summissa confessio & detur totum deo.

Je crois que cette doctrine Apostolique est la seule véritable & solide consolation des âmes fidèles : Que c’est dans la seule vue de la toute-puissante grâce de Jésus-Christ qu’ils peuvent apaiser le juste effroi que leur donne la vue de leur faiblesse et de leur misère : Que tant s’en faut qu’elle les porte au désespoir, comme ont osé dire ses anciens & ses nouveaux ennemis, que c’est au contraire leur unique appui, & l’unique sujet de leur confiance. Car nous sommes bien plus assurés, dit encore ce grand Saint, si nous donnons tout à Dieu, que si nous nous confions en partie en lui, & en partie en nous-mêmes : tutiores vivimus, si totum Deo damus ; non autem nos illi ex parte, & nobis ex parte committimus[20].

Je crois enfin que cette doctrine toute céleste est la plus grande joie des âmes qui sont embrasées du feu de l’amour de Dieu, & qui n’ont de passion que pour sa gloire : qu’il n’y a point de vérité qui leur soit plus douce, que celle qui leur apprend que la grâce de leur Sauveur règne souverainement en elles : qu’elles n’ont pas le moindre bon mouvement, que ce ne soit elle qui l’excite & qui le forme : que ce n’est pas leur volonté qui dispose de la grâce, mais que c’est la grâce qui dispose de leur volonté : qu’elles n’ont point d’autre part à leur salut, que celle que Dieu leur en fait avoir par sa miséricorde toute gratuite ; & qu’il ne leur reste qu’une admiration continuelle de ce que la bonté de Dieu est si grande envers les hommes, selon la parole d’un grand Pape & d’un saint Concile, qu’il veut que ses dons soient leurs mérites, & qu’il récompense d’un bonheur éternel les faveurs mêmes qu’il leur a faites : Tanta est erga homines bonitas Dei, ut nostra velit esse merita quae sunt ipsius dona, & pro his quae largitus est, aeterna praemia sit donaturus[21].

Voilà ma foi & ma créance touchant la grâce de JÉsus-Christ. Voilà ce que j’en ai cru jusques à présent ; & ce que j’en croirai jusques à la mort avec le secours de la même grâce. Si mes adversaires y trouvent quelque chose à redire, qu’ils m’en accusent publiquement, comme j’en fais une profession toute publique : qu’ils attaquent mes sentiments véritables sans m’en imposer de faux ; & qu’au lieu d’avoir recours à tant de déguisements & tant d’artifices, ils déclarent ouvertement que c’est cette doctrine de la nécessité de la grâce efficace de , tant pour agir que pour prier, qu’ils ont condamnée par leur Censure.

Mais c’est ce que je n’appréhende pas. Ils savent trop qu’ils ne pourraient faire cette déclaration sans élever contre eux des Ordres entiers qui l’ont soutenue & la soutiennent encore, comme étant ce que l’Église a défini contre les Pélagiens & les Semipélagiens : sans se faire condamner par les plus célèbres des Universités catholiques, qui défendent la même doctrine, sans s’exposer au mépris de tous les Théologiens de Rome, où cette doctrine est certainement la plus généralement reçue, n’y ayant presque que les jésuites qui enseignent le contraire ; & même sans attirer sur eux l’indignation du S. Siège, qui ne pourrait souffrir la témérité de quelques [13] Théologiens particuliers, qui oseraient faire passer en de nouveaux articles de foi les erreurs de Molina, qui ont été censurées comme Pélagiennes & Semipélagiennes par la célèbre Congrégation de auxiliis, & pour lesquelles on sait, que les deux savants Papes qui ont fait tenir ces célèbres Congrégations Clément VIII, & Paul V ont eu une si extrême aversion.

C’est ce qui a tiré des Censeurs mêmes cette confession forcée, que la doctrine de la grâce efficace est une très bonne doctrine : optimam esse doctrinam[22]. Et ils ont reçu parmi eux depuis la Censure même, un Docteur qui s’est expliqué en ces termes sur cette matière dans une lettre imprimée : J’ai toujours réprouvé dans mon cœur & détesté la grâce Molinienne : c’est-à-dire, la grâce qui est tantôt efficace & tantôt inefficace, selon qu’il plaît au libre arbitre : la grâce que la volonté humaine fait agir, ou empêche d’agir, ainsi qu’elle veut, comme en étant la conductrice : la grâce enfin que notre libre arbitre infirme & fragile tient en suspens comme une suivante qui attend l’ordre de sa maîtresse pour savoir si elle daignera se servir d’elle. Je reconnais humblement, & je reconnais de toutes mes forces la grâce de Jésus-Christ vraiment victorieuse, que nous appelons dans les Écoles efficace par soi-même. C’est cette grâce qui détermine la volonté humaine principalement dans les Chrétiens, qui la conduit, la gouverne, & la fait agir. C’est cette grâce qui produit en nous & le vouloir & l’action. Et enfin si j’ai quelque connaissance dans ces choses, je ne doute point que cette doctrine ne soit la doctrine de S. Thomas & de S. Augustin, & pourquoi ne dirais-je pas encore de S. Paul & de Jésus-Christ. Voilà ce qu’on soutient encore publiquement en Sorbonne, & à quoi mes adversaires n’oseraient trouver à redire.

Il est donc clair que selon ce principe indubitable que nul effort humain ne peut renverser, le juste qui ne reçoit pas de Dieu en quelque rencontre ni la grâce efficace pour vaincre la tentation, ni la grâce efficace pour implorer le secours de Dieu, n’a pas le pouvoir de la vaincre au sens du P. Annat, ni au sens de M. le Moyne ; c’est-à-dire qu’il n’a pas tout ce qui lui est nécessaire de la part de Dieu, soit pour vaincre la tentation, soit pour implorer la grâce ; puisque la grâce efficace laquelle il n’a pas, est nécessaire à l’un & à l’autre.

Ainsi le pouvoir de Molina soit pour l’action, soit pour la prière, ne pouvant être un point de foi par l’aveu forcé de mes adversaires, je leur demande de nouveau quel autre pouvoir ils m’accusent de nier. Ce ne peut être que celui que les Thomistes reconnaissent dans les justes, lorsqu’ils n’ont pas la grâce efficace, ce qui est un pouvoir que donne une vertu intérieure, qui a besoin néanmoins pour agir effectivement d’un autre secours qui l’applique & la détermine.

Or je prétends qu’on ne me peut accuser d’avoir nié ce pouvoir, sans une manifeste calomnie. Il n’en faut point d’autre preuve que ces paroles de mon second Apologétique[23] : Les commandements de Dieu ne sont pas seulement possibles aux justes par cette raison qui leur est commune avec tous les hommes, qu’ils les peuvent accomplir s’ils le veulent ; ce qui suffit selon le Cardinal Bellarmin après S. Augustin, pour dire que quelque chose est en notre puissance ; mais aussi parce que le juste ayant [14] reçu dans la justification l’esprit de la grâce & de la charité, il a une puissance véritable & intérieure pour accomplir les commandements, quoique selon la doctrine des saints Pères & des Conciles, il ait encore besoin de la grâce qui est donnée à chaque action ; c’est-à-dire du secours efficace de Dieu, qui meut intérieurement l’âme, sans lequel, comme dit expressément S. Thomas, il ne peut accomplir les commandements, & persévérer dans la justice. Il arrive de là que l’on peut dire d’un juste qui n’a point reçu de Dieu la grâce efficace dans quelque tentation, qu’il l’a pu vaincre, & qu’il ne l’a pu. Car il l’a pu quant à la puissance que la grâce reçue dans la justification donne à chaque juste ; & il ne l’a pu, parce qu’il n’a pas eu tout ce qui lui était nécessaire afin que cette puissance produisît son action. C’est ce que le Cardinal Cajetan nous a clairement enseigné par ces paroles : Comme ces deux choses s’accordent fort bien ensemble, l’homme a la puissance de voir, par laquelle il peut voir, & néanmoins l’homme ne peut voir par cette seule puissance, parce que jamais cette puissance ne produira son action sans une lumière de dehors : Ainsi dans notre sujet parce que la grâce habituelle est une vertu, qui donne à l’homme le pouvoir de faire de bonnes actions, de résister aux tentations, & de continuer en l’un & en l’autre, ce que l’on appelle persévérer ; on doit dire de l’homme juste, qu’il a reçu de Dieu le don par lequel il peut ces choses : mais parce que la grâce ne peut exercer ces actes absolument parlant quand il faut & où il faut … cela est cause que l’on dit du même homme juste, qu’il ne peut absolument parlant faire ces choses sans un secours spécial de Dieu, que ce Cardinal enseigne un peu plus bas n’être pas donné à tous les justes.

Qui peut douter après ces paroles que ce ne soit une étrange calomnie de m’imputer d’avoir détruit à l’égard des justes cette possibilité des commandements de Dieu que les Thomistes admettent ? La pouvais-je reconnaître plus clairement, & la pouvais-je confirmer par un témoignage plus considérable dans cette École, que celui du Cardinal Cajetan qui ne fait qu’expliquer le sentiment de S. Thomas.

Et ce passage de ce Cardinal est d’autant plus considérable dans cette matière, que tous les Thomistes se sont servis de ce lieu, & d’un autre tout semblable de François de Ferrare l. 3. cont. Gént. c.155. pour expliquer la nature du pouvoir qui convient toujours aux justes. Barthélemy de Médine les cite tous deux pour éclaircir cette matière, & Alvarez dans le lieu même où il entreprend à dessein de montrer quel est le pouvoir que donne la grâce suffisante lorsqu’elle est séparée de l’efficace, les rapporte tous trois ; & se servant de leur même comparaison, il enseigne expressément que ce pouvoir est semblable à celui d’un homme qui a la vue saine, & qui est dans les ténèbres : qu’il ne comprend point tout ce qui est nécessaire pour agir, & qu’il ne peut jamais arriver que la grâce suffisante passe jusqu’à l’action, au regard de laquelle on l’appelle suffisante, que lorsque Dieu y ajoute l’efficace.

C’est pourquoi mes ennemis demeurant d’accord que ces savants Théologiens ne ruinent point par leur doctrine la possibilité des commandements de Dieu, ils ne peuvent sans fausseté m’accuser de la ruiner ; puisque j’ai [15] déclaré en termes exprès que j’admettais la même possibilité que les Thomistes admettent, & que je ne rejetais que la seule possibilité Molinienne, qui ne peut subsister avec la nécessité de la grâce efficace de Jésus-Christ pour agir & pour prier.

Vous voyez donc, Monseigneur, que tous les arguments, toutes les clameurs, & toutes les invectives de ces Censeurs touchant l’impossibilité des commandements de Dieu tombent entièrement par terre. Car que me demandent-ils ?

Veulent-ils que je reconnaisse, que tous les justes peuvent vaincre les tentations lors même qu’ils n’ont pas la grâce efficace ? Je reconnais qu’ils le peuvent selon cette sorte de pouvoir que toute l’École de S. Thomas leur accorde.

Veulent-ils que je reconnaisse, que ce pouvoir peut passer jusqu’à l’action sans aucun autre secours de Dieu ? Je réponds avec toute l’École de S. Thomas, qu’on ne le peut croire sans erreur, & sans faire une extrême injure à la grâce de Jésus-Christ, qui doit faire en nous tout le bien que nous faisons.

Veulent-ils que je reconnaisse, que les justes peuvent au moins demander à Dieu cette grâce dont ils ont besoin pour vaincre les tentations ? Je reconnais qu’ils le peuvent puisqu’ils sont fidèles, & que la foi est le principe de la prière, comme la charité est le principe des bonnes œuvres.

Veulent-ils que je reconnaisse, que ce pouvoir que les justes ont de prier, soit tel qu’il n’est point besoin pour prier actuellement, que l’esprit de Dieu les applique & les détermine à la prière ? Je réponds encore avec tous les Thomistes, qu’on ne peut avoir ce sentiment, sans tomber dans l’hérésie des Semipélagiens.

Veulent-ils que j’appelle ce pouvoir que je reconnais avec les Thomistes, un pouvoir prochain ? Je réponds premièrement que s’agissant ici d’un point de foi, sur lequel on m’accuse d’hérésie, il serait ridicule de l’attacher à un mot qui n’est consacré ni par l’Écriture ni par l’Église.

Et néanmoins je réponds en second lieu avec Alvarez[24]: Qu’une puissance peut être dite prochaine en deux sens, dont l’un marque que rien autre chose n’est nécessaire de la part de la puissance pour l’établir dans l’acte premier d’agir actuellement, & l’autre marque que la puissance ne dépend point d’une autre cause supérieure qui la fasse efficacement agir.

Ainsi je les prie de me dire en quel sens ils veulent que j’appelle ce pouvoir prochain. Si c’est dans ce premier sens, rien ne m’empêche de l’admettre, & peut-être avec plus de raison que beaucoup de nouveaux Thomistes, comme je l’ai fait voir dans un écrit que j’ai envoyé à Rome, & dont vous trouverez bon, Monseigneur, que je vous adresse une copie avec cette Lettre.

Si c’est dans le second, qui est celui des Molinistes, & presque l’unique auquel on le prend dans le langage des hommes, je déclare aussi bien qu’Alvarez[25] & tous les Thomistes, que ce pouvoir qu’ont les justes, ne peut sans erreur être appelé prochain en ce sens ; parce qu’on ne peut nier sans erreur que la volonté du juste soit pour agir soit pour prier ne dépende d’une [16] cause supérieure qui la fasse efficacement agir & prier. Et c’est ce que soutiennent, dit Alvarez, tous les Théologiens qui enseignent que Dieu par sa grâce efficace fait que nous faisons, & opère en nous notre opération, non seulement moralement, mais efficacement & physiquement[26].

Enfin, Monseigneur, sans entrer dans toutes ces questions embarrassées & peu nécessaires pour mon sujet, & sans examiner tous les noms que quelques uns donnent à cette puissance, dont les autres ne demeurent pas d’accord, il me suffit de dire qu’aucun de ces mots ne choque mon sentiment, pourvu qu’on ajoute seulement deux choses que je soutiens avec toute l’École de S. Thomas ne pouvoir être niées sans erreur.

L’une que ce pouvoir quelque grand qu’il soit, demeure toujours sans effet, soit pour la prière soit pour l’action, tant que Dieu ne donne point sa grâce efficace, & qu’il ne peut jamais arriver qu’un juste agisse pour Dieu, ou même qu’il prie, sans le mouvement de cet Esprit saint, qui infaillibiliter operatur quodcumque voluerit, comme saint Thomas dit si souvent.

L’autre, que cela seul, qu’on ne fait rien sans un secours efficace qui détermine la volonté, suffit pour pouvoir dire avec l’Écriture, les Conciles, & les Pères, que sans la grâce efficace on ne peut rien ; parce qu’on n’a pas cette sorte de pouvoir reconnu par Alvarez & tous les Thomistes anciens & nouveaux, qui comprend tout ce qui est nécessaire pour agir.

C’est pourquoi, Monseigneur, je suis assuré que tous ceux qui voudront prendre la peine de bien considérer cette affaire, reconnaîtront aisément, que dans toute cette contestation il n’y a point de véritable sujet de dispute, que ce qui n’est point en dispute. Car quelque hardis que mes adversaires puissent être, ils n’oseraient avoir déclaré comme j’ai déjà dit, que ce qu’ils ont condamné dans ma doctrine, c’est que je soutiens avec les saints Pères, que la grâce efficace de Jésus-Christ est absolument nécessaire aux justes mêmes pour toutes les actions de piété jusques aux moindres désirs, & aux plus faibles prières. Or il est plus clair que le jour que toutes leurs accusations touchant l’impossibilité des commandements de Dieu, ou combattent directement la nécessité de la grâce efficace tant pour agir que pour prier, ce qui en fait voir la faiblesse, puisqu’ils ont eux-mêmes toujours avoué qu’ils ne touchaient point à cette doctrine ; ou que ce sont de pures chicaneries, indignes non seulement de Théologiens, mais même de personnes raisonnables. Et c’est ce qui fait, Monseigneur, que de peur de vous ennuyer, j’ai cru devoir remettre à une autre lettre l’examen de quelques autres questions de l’École, dont ils ont voulu encore embarrasser ce qui était clair & indubitable de soi-même. Et cependant en finissant celle-ci, je ne puis que je ne déplore la fâcheuse nécessité où je me trouve, de n’être occupé en défendant la grâce de Jésus-Christ qu’à lever les voiles & à dissiper les nuages & les ombres dont on la couvre pour dérober sa lumière aux yeux des hommes . Car au lieu qu’il devrait suffire en cette matière de remonter jusques à la source de ces vérités divines, & de représenter à toute l’Église les décisions & les maximes des Papes & des saints Docteurs qui n’ont pas moins écrit sur ce sujet pour l’édification [17] des fidèles, que pour la destruction de l’erreur & de l’hérésie ; je suis obligé de combattre des personnes qui ne s’étudient qu’à inventer de vaines subtilités, pour embrouiller & pour obscurcir la doctrine de ces mêmes Pères ; & qui filent en quelque sorte, selon l’expression de l’Écriture, des toiles d’araignées pour surprendre les âmes simples.

J’espère néanmoins que vous approuverez, Monseigneur, que je m’engage dans un travail, que l’importunité de mes adversaires rend légitime, & la défense de la vérité rend nécessaire ; & que vous aurez toujours assez de bonté pour ne refuser pas l’honneur de votre bienveillance devant les hommes, & l’assistance de vos prières devant Dieu, à celui qui est avec un profond respect,

 

Monseigneur,

Le 15 Avril 1656.

Votre très-humble & très obéissant serviteur, Antoine Arnauld, Docteur de Sorbonne.

 

Dans le recueil des Apologétiques d’Arnauld, on trouve p. 55, la note suivante en italique.

 

  1. ^ Unanimi omnium voto fuerunt conclusa, &c. Censura &c. An. 1521.
  2. ^ Lutherus. Isti duo articuli &c. non sunt Joannis Huss, sed Augustini. Facultas. Haec propositio ad Hussitarum intelligentia est falso Augustino tributa.Et inf. Haec propositio … perverse &
  3. ^ Sacra Facultas summam illam Theologicam Francisci Garassi omnino damnandam censuit, quod multas propositiones haereticas, erroneas, scandalosas, temerarias contineat : tum non pauca sacrae scripturae, & SS. Patrum loca perperam citata, depravata, & a suo germano sensu detorta. Censura An. 1626.
  4. ^ Dixerunt … ipsum (Santarellum) S. Paulo imponere, verba illius detracta negatione immutando, & multis autoribus ab ipso citatis. Censura &c. An. 1626.
  5. ^ Censura in librum Danielis a Jesu tit. 2. prop. 3. an. 16 1.
  6. ^ Conclusum est, ut idem M.N. Grandin cum M. N. Nicolaï catalogum exponeret eorum autorum quibus abuitur ide Autor (Bauny) seu quorum loca & citationes falso & detorto sensu adhibet in confirmationum assertionum sui libri, ut ad calcem censurae improbatur. Ex Regist. Facultatis Die 1. Jul. 1641.
  7. ^ Bar. a. 646. n. 12.
  8. ^ Concil. trid. sess. 5. sess. . cap. 8. sess. 7. Procem. sess. 14. & 5. sess. 22. c. 9. sess. 23. c. 3. sess. 24.
  9. ^ Nemo contra unanime consensum Patrum, ipsa Scripturam sacram interpretari audeat. sess. 4.
  10. ^ Le Père Nicolaï, jacobin.
  11. ^ In Censorio suffragio p.9.
  12. ^ Ibid. pag. 13. 14. 15.
  13. ^ Apolog. II. pag. 17.
  14. ^ Nicolaï p. 14 & 15.
  15. ^ Hebr. 13. 21. V. Fulg. ad Mon. L; 1. 6. 9. Rom. 8. 26 & Gal. 4. 6. V. Aug. ép. 105.
  16. ^ Alvarez, disp. 79. n. 2. 5. Ferrar. 3. contra Gentes c. 153. Cajet. 1. 2. q. 109. a. 10. Barth. Med. Ibid.
  17. ^ Philipp. 2. Hebr. 13. 21. Joan. 3. 8.
  18. ^ Aug. in Ps. 34.
  19. ^ Aug. de Dono persev. c. 13.
  20. ^ Ibid. c. 6.
  21. ^ Coelest. in Epist. ad Gall. cap. 12. Conc. trid. sess. 6.
  22. ^ M. Cornet dans son avis & plusieurs autres.M. Holden.
  23. ^ Apolog. alter p. 31. Voyez aussi pag. 21.
  24. ^ potetia potest dupliciter dici proxima & expedita ad operandum ; quia nihil aliud requiritur ex parte ipsius potentiae quo in actu primo constituatur ad acutaliter operandum ; qui in sua operatione non dependet ab alia priori causa efficienter ei tribuente ipsum cooperari vel actualiter concurrere. Alvarez de aux. disp. 117, n. 11.
  25. ^ Ibid.
  26. ^ Ibid. num. 5.