P 05 : Notes Wendrock (2)

 

Note première sur la cinquième Lettre

Ou Dissertation Théologique sur la probabilité

 

Section première

On expose en peu de mots l'état de la Dispute :

On établit une notion certaine des opinions probable : On la met dans son jour, et on démêle les Sophismes, dont les Jésuites ont coutume de l'obscurcir.

§ I

Sophisme des Jésuites. Éloge des Curés de Paris.

 

Les Jésuites brouillent étrangement sur la doctrine de la Probabilité. Tantôt ils défendent ce que l'on n'attaque pas : tantôt ils rendent leurs décisions obscures, par différents artifices : et tantôt ils soutiennent hautement les excès qu'on leur reproche.

Car quelquefois ils s'étendent fort à prouver, qu'il y a quelques opinions probables dans la Morale ; comme si quelqu'un en avait jamais douté. C'est ce que fait leur Apologiste dans sa vingtième imposture, et un autre Jésuite de Tholose, que j'ai lu depuis peu. D'autrefois ils déguisent leur opinion sur la probabilité, en y ajoutant plusieurs restrictions qu'ils tirent de Suarez, quoique les autres Jésuites ne les admettent pas, et les rejettent même expressément. Enfin ils en soutiennent avec la dernière hardiesse les conséquences les plus horribles ; comme ils font dans les impostures 21 et 23 et ce Jésuite de Tholose, dans tout son livre.

Mais parce qu'il est impossible de réfuter, comme il faut ces différentes erreurs, si on établit auparavant des principes certains ; je traiterai cette matière, avec exactitude et l'étendue nécessaire : après quoi toutes leurs vaines chicanes tomberont et se dissiperont d'elles-mêmes.

Je prendrai pour guides dans cet examen, Messieurs les Curés de Paris si célèbres par leur piété et leur érudition, et par les grands services qu'ils ont rendus à l'Église, en découvrant les erreurs, et plus encore en mettant la vérité sans son jour et en éclaircissant les difficultés de cette question. Car dans l'excellent avertissement aux Évêques, qu'ils ont mis à la tête de leur second extrait, ils rétablissent par deux dogmes appuyés sur l'autorité de l'Écriture, des Pères et de saint Thomas, ces deux règles de nos actions, que les Casuistes avaient renversés ; la loi de Dieu et la conscience. Le premier de ces dogmes est, que dans le droit naturel une opinion probable fausse, n'excuse point de péché : Le second, que de deux opinions probables, il faut choisir la plus sûre et la plus probable. Mais comme leur doctrine se trouve répandue dans tout le corps de leur lettre, comme cela arrive d'ordinaire dans les discours suivis : il est à propos d'en faire ici le précis et de la confirmer par de nouvelles raisons que la brièveté d'une lettre les a obligés de supprimer. Il faut donc reprendre cette matière d'un peu plus haut, et l'expliquer avec soin. C'est ce que nous ferons en différents articles.

 

Notes

§ II

Ce que c'est qu'une opinion probable.

On peut considérer toutes les opinions sur la Morale, ou absolument et en elles-mêmes ; ou par rapport à nous, et au degré de connaissance que nous en avons.

Si on les regarde absolument et en elles-mêmes, elles sont toutes ou vraies ou fausses, il n'y en a point de probables : Car ce qui est faux n'est point probable, mais improbable ; et ce qui est vrai est plus que probable, puisqu'il est tout à fait certain. Ainsi il n'y a rien de probable, à l'égard de Dieu, qui voit toutes choses telles qu'elles sont en elles-mêmes ; comme il n'y a rien d'obscur, à l'égard du Soleil.

Mais si on regarde ces mêmes opinions, par rapport à notre manière de les concevoir ; alors il faut en admettre un autre genre, qui est celui des opinions probables : et il faudrait être, je ne dis pas téméraire, mais tout à fait dépourvu de bon sens, pour nier qu'il y en ait de telles. Car comme il y a des opinions, dont on connaît certainement la vérité ; d'autres dont on connaît certainement la fausseté : il y en a aussi, dont certaines personnes ne connaissent pas évidemment la fausseté ou la vérité ; et celle-là à l'égard de ces personnes, sont appelées probables ou douteuses.

Mais puisque ces propositions, dont les hommes ignorent la fausseté ou la vérité, sont cependant vraies ou fausses devant Dieu, c’est-à-dire dans l'éternelle vérité : il est évident que la probabilité des opinions ne vient que des ténèbres de l'esprit humain. Ce qui fait qu'il y en a de fausses qui paraissent probables ; et qu'il y en a de vraies et très certaines en elles-mêmes, qui nous paraissent incertaines et douteuses.

Mais soit que l'esprit de l'homme donne la probabilité au faux, soit qu'il ôte l'évidence au vrai ; il est clair que c'est l'un et l'autre ne viennent, comme nous l'avons dit, que du défaut de lumières : Car il ne juge le faux et le vrai probable que parce qu'il ignore la fausseté de l'un et la vérité de l'autre : il n'aperçoit donc pas d'un côté la vérité, quelque grande que soit la lumière qui l'environne ; car s'il l'apercevait, elle ne lui paraîtrait plus probable, mais tout à fait certaine ; et de l'autre il ne peut reconnaître que le faux n'a que l'apparence de la vérité, car autrement le faux ne lui paraîtrait plus douteux, mais entièrement faux : Ce qui fait dire excellemment à Tertullien, Que la diversité des opinions vient de l'ignorance de la vérité, et à Major, que l'ignorance des hommes depuis le péché d'Adam, est la cause de cette grande multiplicité d'opinions.

Toutes ces opinions probables ne venant donc que des ténèbres qui obscurcissent notre esprit, il s'ensuit de là que nous trouvons plus ou moins d'opinions probables, à proportion que notre esprit est plus ou moins éclairé par la lumière de la vérité.

Mais il est étonnant combien ces ténèbres de l'esprit humain d'où naissent toutes ces opinions probables, sont inégales et différentes. Car il y a une diversité merveilleuse entre la science, la vertu, et les lumières, que Dieu donne aux uns plus abondamment qu'aux autres. D'où il arrive que ce qui ne paraît que probable à l'un, paraît évident et certain à l'autre.

Cette diversité néanmoins peut produire un effet tout contraire. Car on voit que des gens d'ailleurs éclairés, faute d'être instruits sur quelque matière, se laissent persuader par de fausses raisons qui ne font aucune impression sur des gens moins éclairés, et qu'étant éblouis par ces raisons, ils prennent le faux pour certain : et une lumière plus grande, mais qui n'est pas encore pleine et entière, venant ensuite à dissiper cette fausse persuasion, elle leur fait connaître que ce qu'ils prenaient pour certain est très incertain. C'est ainsi qu'il arrive que des personnes pieuses, savantes et qui ont de la pénétration regardent plusieurs choses comme incertaines qui paraissent certaines à des ignorants qui n'ont ni piété ni intelligence. Mais si ces personnes acquièrent encore plus de science et de pénétration, ces choses qui leur paraissaient certaines et évidentes. C'est pourquoi il est toujours vrai de dire, qu'on ne juge une chose probable, qu'à cause qu'on n'en connaît pas la vérité.

 

Corollaires qui suivent de la notion qu'on a établie des opinions probables.

 

§ III

Premier corollaire.

Il n'y a point de proposition qui soit probable universellement, et à l'égard de tout le monde.

De l'explication que nous venons de donner tant de l'origine, que de la nature des opinions probables, on peut tirer quelques corollaires, qui seront d'une grande utilité, pour mieux entendre cette matière, et pour dissiper plusieurs nuages dont les Casuistes tâchent de l'obscurcir.

Premièrement probable étant un terme relatif et non un terme absolu, comme nous venons de le remarquer ; et les uns estimant souvent probable, ce que d'autres jugent certainement faux ou véritable : il est bien clair, qu'il n'y a point d'opinion dans la Morale, qu'on puisse appeler généralement et universellement probable, c’est-à-dire qui soit telle à l'égard de tout le monde. Qu'on en désigne une telle qu'on voudra, bien des gens l'a rejetteront sans hésiter comme fausse, ou l'embrasseront comme vraie ; et par conséquent elle ne sera probable ni aux uns ni aux autres. Qu'ils aient tort, ou qu'ils aient raison, cela n'importe ; car soit que ce consentement ferme et inébranlable de l'esprit, avec lequel ils rejettent ou embrassent cette opinion, vienne de la science ou de l'erreur, il est toujours vrai qu'il est incompatible avec un consentement chancelant et imparfait, en quoi consiste la probabilité d'une opinion.

Les Casuistes nous en imposent donc étrangement, quand ils établissent, qu'il suffit qu'on voie que des Savants, ou pour me servir de leurs termes, des auteurs graves ont approuvé quelque opinion, pour juger aussitôt qu'elle est probable, et pour décider que tout le monde la doit estimer telle ? Ce qui est faux, et déraisonnable. Car lorsque ces Auteurs graves ont les premiers avancé quelque opinion, leur esprit s'y attachait souvent par un consentement si ferme, qu'ils ne l'estimaient pas seulement probable, mais entièrement certaine. Et quand même elle ne leur aurait paru que probable, il serait toujours injuste, de vouloir contraindre les autres à estimer probable tout ce qui aurait paru tel à de certaines gens : rien n'étant si commun, que de voir les hommes tomber dans les erreurs, et en être relevés et corrigés par d'autres plus éclairés en cela qu'eux ; ou d'en voir qui connaissent évidemment ce que d'autres n'auront connu qu'obscurément et avec doute. L'un met de la différence entre les jours, dit l'Apôtre, et l'autre n'y en met point : c’est-à-dire, selon saint Grégoire le Grand, que les uns ont plus de connaissance de la vérité, que les autres.

Il y a donc différents degrés de science et d'ignorance ; et parce qu'un Auteur, faute de lumière, aura douté d'une opinion, rien ne serait plus absurde que de condamner tous les autres à la même ignorance, et de prétendre qu'ils ne puissent pas en acquérir une connaissance certaine, et en porter un jugement assuré. Cette prétention ne serait pas seulement injurieuse aux hommes, mais à Dieu même, qui par sa puissance souveraine, donne à l'un plus pleinement et plus abondamment qu'à l'autre, la lumière qui fait discerner le bien d'avec le mal.

 

§ IV.

SECOND COROLLAIRE

Il y a, à bien compter, autant d’opinions fausses que de vraies.

On ne peut donc douter qu’il n’y ait dans la morale plusieurs opinions respectivement probables, c’est-à-dire que quelques auteurs ou même plusieurs ont approuvées, en y donnant seulement un consentement faible et chancelant ; et qu’il n’y en a point qui soit absolument et universellement probable, parce qu’il n’y en a aucune à laquelle tout le monde ne donc que ce faible consentement.

Mais de ce que l’opinion probable renferme ce faible consentement, qui est toujours accompagné de doute, il s’ensuit, et c’est aussi le sentiment de la plupart des casuistes, qu’il n’y a point d’opinion probable, dont la contradictoire ne le soit aussi. Car quiconque est assuré de la fausseté ou de la vérité d’une opinion, peut porter sur la contradictoire un jugement fixé et certain. Si par exemple je suis assuré que l’opinion qui défend la pluralité des bénéfices, si ce n’est pour des causes importantes à l’Église, est vraie, je suis assuré en même temps que celle qui permet cette pluralité est fausse. Aussi Caramuel assure formellement que ce que je viens de dire suffit pour rendre une opinion probable. Il suffit, dit-il, qu’une opinion ne soit pas évidemment fausse pour qu’elle soit probable par la raison. C’est pourquoi ces casuistes exigent que celui qui nie une opinion probable, en ait des raisons démonstratives. Il faut faire voir, dit le même Caramuel, que les raisons qui prouvent qu’une opinion est mauvaise sont démonstratives, et qu’on ne peut y opposer aucune réponse probable. Il faut encore faire voir que les raisons dont on se sert pour prouver que cette opinion est bonne, ne sont pas même probables. Or il est constant qu’on ne peut apporter de telles raisons sur des choses douteuses. Ainsi toute opinion incertaine ou douteuse est chez eux probable, par cela même qu’elle est douteuse. C’est ce qu’enseigne expressément Tambourin, l. I. c. 3. § 5. Où il assure que la plus mince probabilité suffit pour mettre en sûreté de conscience.

Selon ces casuistes les opinions probables ne sont donc jamais seules. Elles vont toujours deux à deux, et l’une est toujours contradictoirement opposée à l’autre. Or tout le monde sait que de deux propositions contradictoires, il y en a toujours une vraie et l’autre fausse. D’où il s’ensuit qu’il y a la moitié des opinions probables qui sont fausses, et que par conséquent, à compter à la rigueur, il y en a autant de fausses que de vraies.

 

§ V

Troisième Corollaire.

Les opinions probables fausses ne peuvent être appuyées que sur des

Sophismes et sur des raisons trompeuses.

Comme c’est le propre de la fausseté de ne pouvoir être fondée que sur des raisons fausses et défectueuses en quelque partie. (Puisque de ce qui est vrai, on n’en peut rien conclure que de vrai). Il s’ensuit que toutes les opinions probables fausses ne sont appuyées que sur de fausses raisons, ou comme on parle ordinairement sur des Sophismes, c’est-à-dire, des raisons vicieuses ou dans la forme ou dans la matière, et qui n’ont qu’une apparence trompeuse de vérité.

Il est vrai qu’il y a des Sophismes plus obscurs et plus difficiles à reconnaître les uns que les autres. Il en a qui ne trompent que les stupides et les ignorants ; d’autres qui ne trompent que les hérétiques, et d’autres enfin qui surprennent même les savants. Mais cependant un Sophisme est toujours un Sophismes, c’est-à-dire qu’il est toujours par lui-même vain et frivoles, et il n’emprunte ce qu’il a de force que de l’ignorance des hommes, ou des erreurs dont ils se sont laissés prévenir. Car la vérité clairement connue ôte la force à quelque Sophisme que ce soit et le dépouille de toute la vraie semblance dont il était revêtu.

Ce qui fait donc qu’il y a des Sophismes plus difficiles à reconnaître, c’est qu’il y a certaines vérités et certaines erreurs plus communément connues les unes que les autres. D’où il arrive que les Sophismes contraires aux vérités reconnues de tout le monde, passent pour si grossiers et si impertinents, qu’il y a que des ignorants et des stupides qui puissent les estimer probables : mais pour ceux qui sont fondés sur des erreurs dont peu de personnes s’aperçoivent, ils trompent bien plus de gens, et imposent quelquefois à des personnes qui d’ailleurs ont de la piété et de la science.

C’est encore ce qui fait qu’il y a des Sophismes que tous les Catholiques rejettent comme improbables, qui ne laissent pas de paraître probables aux hérétiques. Car tous ceux qui sont appuyés sur des conséquences des erreurs qui les rendent hérétiques leurs paraissent probables, et à nous improbables. On doit dire la même chose des Juifs, des Turcs, des Païens, et tous les autres qui sont de quelque manière que ce soit engagés dans l’erreur. Leurs erreurs leur font regarder comme probables une infinité de choses, que nous regardons avec raison comme improbables.

Mais quoique ceux qui ne sont pas dans l’erreur, et qui connaissent la vérité, puissent et doivent rejeter comme vaines et improbables les opinions de ceux qui sont dans l’erreur ; cela n’empêche pas néanmoins, que ces erreurs ne soient probables à l’égard de ceux qui y sont engagés ; puisqu’être probable n’est autre chose, que de paraître tel.

 

§ VI

Diverses conditions d’une opinion probable tirée du Livre du

P. Jean Ferrier Jésuite de Toulouse, par lesquelles les Jésuites obscurcissent adroitement

la notion qu’on en doit avoir pour empêcher qu’on ne la comprenne.

Les Jésuites votant que tout le monde avait de l’aversion pour leur doctrine de la probabilité, ils se sont particulièrement appliqués à en cacher artificieusement le venin aux simples, et à donner une apparence de vérité à un dogme si pernicieux.

Ils ont cru y pouvoir parvenir, en apportant et en faisant bien valoir quelques conditions nécessaires selon eux pour une opinion probable, qui n’avaient été touchées qu’en passant par quelques-uns de leurs Auteurs. Ils prétendent donc que c’est sans fondement qu’on s’élève avec tant de bruit contre la doctrine de la probabilité, qu’on en fait tant de plaisanteries, et que toute innocente qu’elle est, on la fait passer parmi les ignorants pour une source de toutes sortes de relâchements : puisqu’on n’en peut tirer aucune des conséquences qu’on lui attribue avec tant d’injustice. Car si l’on veut bien s’en rapporter au P. Ferrier, une opinion qui n’est fondée que sur des sophismes n’est point une opinion probable ; autrement il faudrait appeler probables les erreurs les plus détestables des hérétiques. Qu’appelez-vous donc, opinion probable, selon la pensée des Casuistes ? C’est, poursuit ce Jésuite, un jugement ferme et arrêté, qui est fondé sur des raisons considérables, et qui n’est pas contraire à la raison évidente, ni aux paroles de l’Écriture sainte, ni aux définitions des Conciles, ni aux décisions des Papes, ni au consentement général des Pères et des Docteurs. Ainsi selon le sentiment des Casuistes, une opinion ne peut être reçue comme probable dans la Morale, si elle n’est revêtue de deux qualités : La première, si elle n’est établie sur des raisons considérables, c’est-à-dire qui sont d’une part si proches de la vérité qu’elles contentent l’esprit d’un homme sage et intelligent, encore qu’elles ne le convainquent pas ; et que de l’autre elles soient si solides qu’après les avoir bien examinées, on ne puisse pas prouver évidemment qu’elles sont fausses… La seconde condition qui rend une opinion probable, est lorsqu’elle n’est point opposée à la raison évidente, ni aux vérités Catholiques qui nous sont déclarées par l’Écriture sainte, par les décisions des Papes et des Conciles, où par le consentement des Pères et des Docteurs de l’Église. La raison est claire ; parce qu’il est impossible qu’un homme reçoive une opinion comme probable, à même temps qu’il sait qu’elle est indubitablement fausse. Or il est certain que lorsqu’une opinion est contraire à une raison évidente ou à une vérité Catholique, il faut nécessairement qu’elle soit fausse.

Il n’est pas croyable combien il y a d’équivoques et d’illusions cachées sous ces paroles. Ainsi il est important avant toutes choses de les découvrir, puisque c’est principalement par cet artifice que les Jésuites cachent aux simples la corruption de leur doctrine.

 

§ VII

Ce que c’est dans le sens des Jésuites,

qu’une raison qui n’est point appuyée sur des sophismes.

Nous avons fait voir que la moitié des opinions probables est fausse, et que par conséquent elle ne peut être appuyée que sur des raisons trompeuses : C’est ce que les Jésuites ne peuvent pas nier, quand ils le voudraient. En quel sens assurent-ils donc qu’on ne doit pas tenir pour probable une opinion, qui n’est établie que sur des sophismes ? Ils ne veulent dire autre chose, s’ils veulent parler conséquemment, sinon qu’une opinion n’est point probable à l’égard de celui qui voit clairement, que les raisons sur lesquelles elle est appuyée, ne sont que des sophismes ; car ils tombent d’accord qu’elle est probable à l’égard de celui qui ne connaît pas le sophisme sur lequel elle est appuyé, c’est pourquoi ils avouent, qu’il est souvent arrivé, que des opinions d’un grand nombre de Docteurs avaient regardées comme probables, ne connaissant pas le défaut des raisons sur lesquelles elles étaient établies, ont été rejetées dans la suite comme improbables, après qu’on a reconnu ce défaut.

Que si les Jésuites disent, que cela est vrai des sophismes grossiers et palpables, que personne ne peut avoir raison de regarder comme probables, et qu’ainsi ils ne suffisent pas pour faire qu’une opinion soit probable. Il sera facile de leur répondre, qu’il n’y a personne qui puisse avoir raison de juger probable aucun sophisme, quel qu’il puisse être ; car un tel jugement est toujours défectueux, et vient de l’ignorance, qui est une suite malheureuse du premier péché.

Ou il n’y a donc aucune opinion fausse, qu’on doive estimer probable, ce qui renverserait toute la probabilité ; ou l’on doit estimer probables toutes celle qui paraissent telles à chacun de nous, parce que nous n’en connaissons pas la vérité.

Comme cette dernière conséquence est une suite naturelle et évidente des principes que nous avons établis, et dont les Jésuites ne peuvent disconvenir, ils en tombent quelquefois d’accord d’assez bonne foi : car c’est sur ce raisonnement qu’ils avouent que les arguments des Juifs ou des Païens, qui, au jugement des Catholiques, ne sont que de purs sophismes, sont probables à l’égard de ces Infidèles ; et que les Casuistes soutiennent communément la même chose des opinions des hérétiques.

Ainsi lorsque le Père Ferrier nie que leurs opinions soient probables, il veut nous tromper par une équivoque. Car il est vrai qu’elles ne sont pas probables à notre égard, puisque nous les improuvons ; mais s’il veut consulter la raison et ses Casuistes, il ne peut s’empêcher de convenir, qu’elles ne le soient à l’égard des hérétiques, comme nous le verrons bientôt.

 

§ VIII

Ce que c’est selon les Jésuites, que ce jugement ferme et arrêté,

qui est nécessaire pour rendre une opinion probable.

Le P. Ferrier demande, en second lieu, pour rendre une opinion probable, un jugement ferme et arrêté. Les simples qui l’entendent parler de la sorte, s’imaginent que cela veut dire, qu’il faut que l’esprit soit dans une situation ferme, sans aucun doute ni aucune irrésolution. Cependant cet Auteur n’a voulu signifier rien moins que cela. Car un homme à qui deux propositions contradictoires semblent probables, ce qui arrive toujours à ceux qui ne jugent d’une chose que probablement, ne peut porter un jugement ferme de la vérité de l’une de ces deux propositions.

Quel est donc ce jugement ferme que demande ce Jésuite ? Il ne consiste pas à juger fermement qu’une chose est vraie, mais seulement qu’elle est probable, c’est-à-dire douteuse et incertaine. Ainsi ce ferme jugement, selon les Jésuites, se réduit à une ferme ignorance, à une inconstance effective, à un doute réel d’un esprit irrésolu et qui ne sait à quoi s’arrêter. Car il ne faut que savoir certainement qu’on juge une chose probable pour savoir certainement qu’on doute de cette chose, et qu’on n’en connaît pas la vérité.

 

§ IX

Ce que c’est qu’une raison considérable et solide selon les Jésuites.

Ces mots de raison considérable, solide et d’un grand poids renferment la principale équivoque des Jésuites. Les simples entendent par ces termes une véritable et solide raison ; au lieu que les Jésuites n’entendent ordinairement par là qu’une simple vraisemblance. Car quelles solides raisons peut-on trouver dans cette moitié d’opinions probables qui est fausse, ainsi que nous l’avons démontré, et qui n’est appuyée que sur des illusions ; à moins qu’on ne veuille s’imaginer qu’il y a des faussetés qui sont véritables, et de faux raisonnements qui sont solides et d’un grand poids.

La solidité est fondée dans la vérité. Comme il ne peut donc y avoir de vérité dans le faux ; et qu’il ne peut être revêtu tout au plus que de l’apparence de la vérité, il ne peut aussi avoir qu’une solidité apparente. Et comme le faux ne peut paraître vraisemblable qu’à ceux qui ne connaissent pas la vérité ; il ne peut aussi paraître solide qu’à ceux qui n’en connaissent pas le faible. C’est pourquoi cette solidité, dont il s’agit ici, ne peut être que relative, et elle se doit trouver même dans les plus grandes erreurs, qui quelques ridicules et impertinentes qu’elles soient par elles-mêmes, ne laissent pas de paraître solides et appuyées sur de solides raisons à ceux qui y sont engagés. C’est ainsi que les rêveries absurdes de l’Alcoran ont paru solides aux Mahométans, les fables aux Idolâtres, et les superstitions les plus extravagantes aux Égyptiens : de sorte qu’il n’y a rien de si insensé, de si absurde, de si ridicule, qui ne puisse avoir cette solidité qui n’est pas fondée sur la vérité, mais sur l’approbation et le jugement aveugle de ceux qui sont dans l’erreur.

 

§ X

Ce que c’est selon les Jésuites qu’un homme docte.

Il était bien juste que les Jésuites se donnassent toute la peine qu’ils se sont donné, pour relever cet homme docte, dont l’autorité leur était si nécessaire, pour rendre leurs opinions probables. Ils veulent qu’il soit tel, qu’il ne se laisse jamais aller à l’erreur par une fausse apparence de probabilité, et qu’il ne prenne point pour vrai ce qui est douteux. Mais comme c’est avec raison qu’ils nous sont suspects en tout ; il faut examiner ici avec soin, qu’il n’y a point d’équivoque cachée sous ces belles paroles.

Ce qu’on peut remarquer d’abord, c’est qu’il est certain que quelque habile que soit ce docte arbitre de la probabilité, il faut nécessairement qu’il ignore, si l’opinion qu’il juge probable, est vraie ou fausse ; puisqu’il ne la juge que probable. Et si c’est être ignorant sur une chose, que de n’en pas connaître certainement la vérité ; ce docte prétendu est par conséquent un ignorant sur la matière, dont il n’a qu’une opinion probable, quelque savant et quelque éclairé qu’il puisse être d’ailleurs.

Cependant comme il faut avouer que la science des hommes est toujours accompagnée de beaucoup d’ignorance, je veux bien qu’ils accordent ce nom de doctes aux personnes qui ont de l’érudition ; pourvu qu’à cause de ce titre, ils ne leur attribuent pas une parfaite connaissance de toutes choses. C’est pourquoi lorsque le P. Ferrier assure qu’un homme docte, tel que les Casuistes nous le dépeignent, ne peut donner la probabilité aux faux, il donne trop non seulement à ce docte, mais même à quelque homme que ce soit. Car qui peut douter que presque tous les livres des hommes savants ne soient remplis d’erreurs, et que les hérétiques ne soient autre chose que des opinions fausses soutenues par des savants ; et enfin que dans cette contrariété si ordinaire des Casuistes, il y en ait quelques-uns qui se trompent, et qui jugent probable ce qui est faux.

Si les Jésuites répondent à cela, que quiconque se trompe n’est pas docte, et que par conséquent il ne peut être compris dans la définition qu’ils donnent d’un bon Casuiste : rien n’est plus ridicule, ni moins supportable que cette réponse. Elle est ridicule, parce qu’ils nous donnent un fantôme, pour une réalité. Car s’il n’y a de docte, que celui qui ne se trompe jamais ; ce n’est pas sur la terre qu’il le faut chercher. À quoi sert donc de donner tant d’autorité à ce docte, puisqu’il n’y en eut jamais et qu’il n’y en aura jamais, et que les Stoïciens trouveront plutôt leur Sage, que les Casuistes leur Docte.

Mais cette réponse est tout à fait insupportable, puisqu’après avoir dépeint ce docte tel qu’il n’y en eut jamais de pareil : Quand ils viennent à ce faire usage, ils se relâchent tellement, qu’ils donnent indifféremment cette qualité si glorieuse au moindre des Casuistes. Car si je leur demande, qui sont ceux que je dois regarder comme doctes ? Ils me présentent une foule de Casuistes, et principalement des Jésuites. Ainsi non seulement Lessius, Vasquez, Suarez, Molina, Reginaldus, Filiutius, Baldellus, Escobar et les autres Jésuites du premier ordre sont doctes, selon eux, mais encore le moindre Jésuite doit être regardé comme tel, pourvu qu’il ait fait quelque livre, ou employé quelque temps à feuilleter ceux des Casuistes. Enfin toute leur Société, si on les en croit, n’est composée que de doctes. C’est ce qu’ils ont trouvé, je ne sais où dans Navarre, et ce qu’ils ont grand soin d’insinuer aux lecteurs.

Voici donc en quoi consiste leur adresse. Ils proposent d’abord ces deux principes séparément, et les réunissant ensuite dans la pratique, ils sauvent facilement toutes les maximes de leurs Casuistes. Jamais disent-ils, les doctes ne se laissent surprendre par l’erreur sous une fausse apparence de probabilité. Les simples qui ne se méfient pas de l’équivoque, qui est cachée sous le terme de Docte, leur passent aisément ce principe. Or les Casuistes dont doctes : ce que cette idée populaire qu’on a d’eux, fait encore croire aux simples ; et ce que cet amour aveugle qu’ils ont pour leur Société leur fait croire à eux-mêmes. Donc, concluent-ils nos auteurs ne sont tombés dans aucune erreur.

C’est ainsi qu’ils croient avoir mis à couvert toutes les opinions des Casuistes contre lesquelles la piété des fidèles a témoigné une si juste indignation, et que les Évêques, par leur autorité sacrée ont frappé si justement d’anathèmes. C’est ainsi qu’ils ôtent la calomnie du nombre des crimes, qu’ils justifient les meurtres en une infinité de rencontres qu’ils permettent les larcins aux domestiques, les usures aux avares, aux filles de se procurer des avortements. Enfin c’est ainsi que non content de soutenir les erreurs de leurs Auteurs ; ils les consacrent, pour ainsi dire, jusqu’à prétendre qu’on ne peut les condamner ni les reprendre sans témérité.

Mais il est aisé de détruire un si faible argument, en le rétorquant contre eux de cette manière. Toutes les opinions que Montalte attaque dans ses Lettres, que les Curés de Paris combattent dans leurs écrits, et que les Évêques condamnent par leurs Censures sont abominables et affreuses : Il faut donc ou que tous les Casuistes des Jésuites, qui pour la plupart, ont approuvé ces opinions, soient des ignorants, que toute la Société, qui s’est armée pour les défendre, soit ignorante ; ou qu’il arrive très souvent que les doctes se laissent surprendre par des erreurs très grossières. Il serait très facile de démontrer l’un et l’autre ; mais je laisse pour le présent aux Jésuites à choisir lequel ils aiment le mieux des deux.

Cependant le Lecteur remarquera que ces doctes, qu’on rend arbitres des opinions probables, quels qu’ils soient dans la théorie, ne sont dans la pratique que des Casuistes du commun, et des Jésuites des moins distingués, auxquels on attribue une espèce d’infaillibilité que plusieurs célèbres Théologiens n’accordent pas même au Pape.

 

§ XI

Comment il faut entendre cette dernière condition des opinions probables,

qu’elles ne soient point opposée à la raison évidente ou à l’autorité.

Il nous reste à examiner la dernière condition que les Jésuites demandent pour rendre une opinion probable, et dont ils se servent principalement pour tromper ceux qui ignorent leurs artifices. Cette condition est, qu’on ne doit juger probable dans la morale, que ce qui n’est point évidemment contraire à la raison, à l’autorité de l’Écriture, aux décisions des Conciles et des Papes.

Pour bien comprendre cette condition, il faut remarquer, qu’au lieu que toute probabilité est relative, et convient également au vrai et au faux, l’évidence au contraire ne peut être attribuée avec raison qu’à ce qui est vrai ; et qu’elle peut être considérée ou absolument et en elle-même, ou relativement par rapport à l’esprit des hommes.

Elle ne convient qu’à la vérité ; parce que tout ce qui est faux est confus et n’est point intelligible par soi-même. Ce qui est vrai est au contraire clair et intelligible par soi-même. Et c’est ce qui m’a fait dire qu’on pourrait avec raison lui attribuer une évidence absolue ; parce que tout ce qui est vrai considéré en soi-même est capable d’être connus évidemment. Toute vérité est renfermée dans la souveraine vérité, qui est Dieu : Et Dieu comme dit S. Jean, est lumière et il n’y a point en lui de ténèbres.

Mais quoi que toute vérité soit évidente, si on la considère en elle-même, et absolument ; elle ne l’est pourtant pas, si on la considère par rapport aux hommes. Car la faiblesse de leur esprit les rend tellement aveugles, dans la connaissance de beaucoup de choses très vraies en elles-mêmes, qu’ils tombent quelquefois dans les erreurs, qui y sont contraires ; ou qu’au lieu de cette persuasion forte que devrait produire la vue de la vérité, ils n’en portent qu’un jugement incertain et mêlé de doute : ce qui est proprement ce que nous avons appelé un jugement probable.

Ce que je viens de dire a lieu dans toutes les vérités, mais particulièrement dans les préceptes moraux, qui doivent être la règle de notre conduite. Car si on les considère absolument, et tels qu’ils sont en eux-mêmes, rien n’est plus évident ; puisqu’ils ne sont autre chose que cette loi éternelle et souveraine, cette vérité et cette justice souveraine et éternelle, qui est la loi naturelle, sur laquelle les hommes doivent régler toutes leurs actions. Or supposer quelques ténèbres dans cette loi, Ce serait feindre de l’obscurité dans le Soleil. C’est ce qui fait que le Prophète Roi s’écrie : Que le commandement du Seigneur est plein de lumière et qu’il éclaire les yeux. C’est ce qui fait encore que ce commandement est très souvent appelé dans l’Écriture du nom de lumière ; Celui qui fait le mal haït la lumière, de peur que ses œuvres ne soient manifestes. Il était la vraie lumière qui éclaire tout homme venant dans le monde.

Mais quoique cette loi soit par elle-même évidente, elle ne la paraît pourtant pas à tous les hommes, tant les ténèbres que le péché originel a répandues dans leur esprit sont épaisses. Il n’y a presque aucun point dans cette loi de lumière et de vérité, qui non seulement n’ait été révoqué en doute par plusieurs personnes ; mais même rejeté par des nations entières, qui ont approuvé l’erreur qui y est opposée. Car quel est le crime, si horrible qu’il puisse être, qui n’ait passé pour juste et pour permis dans quelque partie du monde ? Il est vrai que l’Écriture et la lumière de l’Évangile, qui renferme et explique toute la loi naturelle dissipe une partie de ces ténèbres ; mais elle ne le fait pas avec tant de clarté et d’évidence, que la dépravation du cœur de l’homme n’y puisse encore feindre quelque obscurité. Ainsi à peine y a-t-il un seul précepte dans l’Écriture, à l’égard duquel il ne se soit trouvé des gens assez téméraires pour vouloir y donner atteinte.

L’Écriture sainte étant donc très claire en elle-même, aussi bien que la loi divine, dont elle est l’interprète, et paraissant néanmoins obscure à des esprits aveugles et remplis de ténèbres ; il s’ensuit que plus on a le cœur droit et éclairé, moins on trouve d’obscurité et dans les Écritures et dans la loi naturelle. Quand il n’y aurait que ces deux préceptes, qui nous obligent d’aimer Dieu plus que nous, et notre prochain comme nous-mêmes : ils renferment tellement toute la loi naturelle, que si quelqu’un par une lumière divine en pénétrait toute l’étendue, il n’aurait plus aucun doute sur toute la Morale. Car quoi de plus vrai, dit saint Augustin, que quand on a accompli ces deux préceptes, on a accompli toute la loi ?

Mais parce que personne n’est pleinement et parfaitement éclairé en cette vie, quoique les uns aient reçu plus de lumière que les autres : ces ténèbres qui restent dans l’homme sont cause que les personnes mêmes qui ont de la piété et de la science, trouvent toujours dans la loi naturelle et dans les préceptes moraux, des choses qui leur paraissent obscures et incertaines : Et c’est proprement de cette ignorance que naissent les opinions probables qu’ils ont sur ces points. Ce qui fait dire au même saint Augustin ; Que moins nous connaissons Dieu, moins nous connaissons ce qui lui est agréable.

Si on demande donc, si toute opinion fausse est évidemment contraire à la raison et à l’Écriture, il sera facile de répondre à cette question par la distinction de cette double évidence, que nous venons d’expliquer. Car si on veut parler d’une évidence absolue, tout ce qui est faux dans la Morale, est évidemment contraire à la vérité, à la raison, et à quelque témoignage de l’Écriture par lui-même très évident : de sorte que tous ceux à qui l’évidence que ce principe de la raison et ce témoignage de l’Écriture ont par eux-mêmes, se fait sentir, ne peuvent aucunement douter de la fausseté de cette opinion.

Mais si on parle d’une évidence seulement relative, il est clair alors que tout ce qui est faux ne paraît pas à tout le monde évidemment contraire à l’Écriture et à la raison, et qu’il ne paraît tel qu’à ceux qui connaissent clairement la vérité opposée.

Ainsi il n’y a presque point d’opinion fausse, dont on ne puisse dire qu’elle est en même temps et évidemment et non évidemment contraire à la raison et à l’Écriture, si on la considère par rapport aux hommes, aux différentes dispositions de leur esprit, et aux différents degrés de lumière ou de ténèbres qui sont en eux. Car ceux qui connaissent évidemment la vérité dont il s’agit, connaissent aussi très évidemment, que cette opinion fausse lui est tout à fait contraire ; mais pour ceux qui ne la connaissent pas, cette même opinion ne leur paraît point évidemment opposée ni à la raison ni à l’Écriture. De là il faut conclure, qu’il n’y a aucune opinion fausse dans la Morale, dont on puisse dire généralement, qu’elle n’est pas contraire à l’Écriture et à la raison évidente : puisqu’étant fausse, elle est véritablement et par elle-même contraire à l’une et à l’autre : Et cette opposition peut être reconnue de tous ceux qui ont une connaissance claire et certaine de la vérité.

Il est aisé après ces remarques, de comprendre en quel sens il faut entendre cette condition que les Jésuites demandent pour rendre une opinion probable, et dont ils font tant de bruit, laquelle consiste en ce que cette opinion ne soit point manifestement opposée à la raison évidente, ou à l’autorité de l’Écriture et de la Tradition. Car certainement ils ne veulent pas parler de l’évidence absolue ; puisque de cette manière il n’y aurait jamais d’opinion probable qui fut fausse ; la fausseté étant comme nous l’avons démontré, manifestement opposée par elle-même à la vérité et à l’Écriture. Ils ne veulent donc parler que d’une évidence relative, et qui dépend des différents degrés de lumière que nous avons ; la même chose étant évidente à l’égard des uns, et ne l’étant pas à l’égard des autres.

Ainsi quand les Jésuites demandent pour la probabilité d’une opinion, qu’elle ne soit pas manifestement opposée à la raison ou à l’Écriture, ils ne peuvent entendre autre chose ; sinon qu’une opinion n’est probable qu’à l’égard de ceux qui ne la trouvent pas manifestement opposée à l’Écriture et à la raison : ce qui est très véritable, mais ce qu’il est fort inutile de remarquer, parce qu’il est impossible, pour me servir des paroles mêmes du P. Ferrier, qu’un homme reçoive une opinion comme probable à même temps qu’il sait qu’elle est évidemment fausse, ou qu’un Chrétien n’estime pas certainement faux, ce qu’il reconnaît être très évidemment contraire à l’Écriture.

Les Jésuites ne requièrent donc pas pour la probabilité d’une opinion, qu’elle ne soit point en effet opposée à la raison, et à l’Écriture : Car de cette sorte il n’y aurait aucune opinion probable qui put être fausse. Ils ne demandent pas non plus qu’elle n’y soit pas opposée au jugement de ceux qui la croient improbable : car si cela était il n’y aurait point ou très peu d’opinions probables. Ils permettent d’ailleurs qu’on s’éloigne du sentiment des Docteurs qui sont d’une autre opinion, quand on a des raisons solides pour ne pas déférer à leur autorité, c’est-à-dire, selon l’explication que nous en avons donnée, quand on a des raisons qui paraissent solides, quoiqu’en elles-mêmes elles soient peut être très vaines et très faibles. Et de plus il n’y a point de loi qui oblige les Théologiens à croire que ce qu’ils trouvent obscur, soit évident parce qu’il paraît tel à d’autres.

Les Jésuites ne demandent donc autre chose, sinon que celui qui tient une opinion pour probable, ne la croie pas évidemment opposée à l’Écriture. Voilà à quoi se réduit cette condition tant vantée, par laquelle ils se justifient auprès des ignorants, comme si presque tous les hérétiques n’étaient pas persuadés que leurs erreurs ne sont opposées ni à la raison, ni à l’Écriture, quoiqu’elles y soient effectivement contraires. D’où il s’ensuit, selon cette règle des Jésuites que ces erreurs doivent être mises au nombre des opinions probables, aussi bien que la plupart des sentiments des Casuistes, qui pour ne leur paraître pas opposés à l’Écriture et à la raison, parce qu’ils ont l’esprit obscurci de ténèbres, ne laissent pas pourtant d’y être contraires en effet, comme le reconnaissent aisément tous ceux qui n’ont pas le jugement si dépravé et si corrompu.

 

§ XII

Comment les Jésuites eux-mêmes affaiblissent et réduisent à rien

cette condition dont on vient de parler.

Il est donc clair, que suivant cette condition, il n’y a point d’erreurs, point d’hérésies, qu’on ne puisse mettre au nombre des opinions probables : pourvu qu’il se trouve quelqu’un qui par erreur, et appuyé sur des sophismes probables, se persuade qu’elles ne sont point opposées à l’Écriture. Mais les Casuistes trouvant cette condition encore trop incommode, comme restreignant un peu la licence des opinions probables, ils l’affaiblissent par diverses exceptions, et la réduisent presque à rien.

Si quelqu’un n’admet pas entièrement l’autorité de toute l’Écriture sainte ou de l’Évangile, ce qui est évidemment contraire à l’Écriture ou à l’Évangile, pourra, selon eux, être probable à son égard malgré cette contrariété. C’est sur ce fondement que Thomas, Sanchez, Diana, Sancius, cités par Escobar dans sa Théologie Morale, et Escobar lui-même assurent hardiment : qu’un Infidèle à qui on propose notre Religion, comme plus croyable que la sienne, n’est obligé de l’embrasser qu’à l’article de la mort : pourvu que la sienne lui paraisse encore probablement croyable.

Voilà donc le Paganisme, c’est-à-dire les erreurs de toutes les plus absurdes, qui peuvent selon les Casuistes paraître aux Infidèles probablement croyables, en sorte que cela suffit pour les dispenser de l’obligation d’embrasser la Foi Catholique, non seulement quand on ne la leur propose pas, mais même quand on la leur propose ; non seulement quand on ne la leur propose que comme moins probable, mais même quand on la leur propose comme plus probable. Sans doute que ce qu’ils accordent au Paganisme, ils ne le refuseront pas au Mahométisme, ni à quelque autre secte, puisqu’ils avouent qu’elles ont paru probables à leurs sectateurs, quoiqu’elles soient manifestement contraires aux divines Écritures, et à la raison.

Cette condition qu’ils ont établie ne regarde donc que ceux qui admettent l’autorité de l’Écriture et de la Tradition. Car celui qui ne l’admet pas, peut tenir pour probable une infinité de choses qu’i reconnaît être manifestement opposées à l’Écriture, et à la Tradition.

Mais voici une autre exception plus adroite et qui a bien plus d’étendue. Comme il est constant parmi les Théologiens Catholiques, que quand on est persuadé qu’une opinion est effectivement fausse et évidemment opposée à l’Écriture, on ne peut l’appeler probable quand on le voudrait, il fallait imaginer un moyen pour pouvoir tout à la fois, et juger, puisqu’on y était contraint, une telle opinion improbable, et s’en servir néanmoins dans la pratique, comme d’une opinion probable. Les Casuistes en sont venu à bout, par l’intervention merveilleuse de la probabilité extrinsèque, qu’ils appellent aussi authentique, parce qu’elle est fondée sur l’autorité des Docteurs. Probabilité qui suffit, selon eux, pour rendre les opinions probables. Ils l’enseignent dans une infinité d’endroits qu’il n’est pas nécessaire de rapporter, puisqu’ils en tombent d’accord ; et que le dernier défenseur de la probabilité, je veux dire le P. Ferrier, soutient sans crainte et sans aucun détour, que l’autorité d’un seul Docteur suffit pour rendre une opinion probable.

On pouvait toujours leur objecter, qu’il était impossible qu’on regardât comme probables les opinions d’un ou même de plusieurs Auteurs, quand elles étaient contraires à l’Écriture ou à la Tradition. Ils ont trouvé un remède admirable à cet inconvénient.

D’abord pour ne se pas rendre odieux, ils protestent et ils publient bien haut, que l’autorité d’un ou de plusieurs Docteurs ne suffit pas pour donner la probabilité à leurs sentiments, s’ils sont opposés à la Tradition et à l’Écriture. Un Docteur seul, dit le P. Ferrier, ne peut rendre une opinion probable, quelques raisons qu’il emploie pour l’appuyer, si elle se trouve contraire aux passages de l’Écriture sainte et aux définitions des Papes et des Conciles.

On croirait après cette protestation la Doctrine de l’Église fort à couvert : Mais ce serait être bien simple. Les Jésuites ont des moyens de rétracter adroitement tout ce qu’ils paraissent accorder, et rien ne peut les empêcher de donner un plein et entier pouvoir à tous leurs Auteurs, de rendre leurs opinions probables, quelles qu’elles puissent être. C’est ce qu’ils font en établissant cette règle de prudence d’ailleurs bonne en elle-même, qu’on ne doit pas croire qu’un Auteur qui a de la réputation, donne quelque chose au public, ou qu’un Casuiste qui est savant, fasse quelque réponse qui soit contraire à l’Écriture. Sur cela le P. Ferrier veut qu’on ait confiance aux décisions des Casuistes, parce, dit-il, qu’un homme docte ne se trompe jamais d’une manière si étrange qu’il donne pour probable ce qui est faux.

Mais s’il me paraît qu’il se soit trompé, et qu’il se soit manifestement éloigné de l’autorité de l’Écriture ; ne me sera-t-il pas permis de juger son opinion tout à fait improbable ? Non, disent-ils, parce que vous devez être persuadé que ce que vous ne pouvez résoudre, un autre le peut.

Je ne leur impose point, pour les rendre odieux. Je ne fais que rapporter la doctrine commune des Casuistes après Thomas Sanctius, Sayrus et Escobar. Voici leurs propres termes : Il arrive souvent, disent-ils, que lorsque vous jugez une opinion probable, il survient quelque raison qui paraît convaincante pour le contraire. Mais cette opinion ne perd pas pour cela sa probabilité. Car quoi que vous ne puissiez lever cette difficulté, un autre le pourra, et vous en devez être persuadé : puisqu’il vous est arrivé très souvent qu’on vous a proposé des difficultés qui vous ont paru insurmontables, et que d’autres ont levé très facilement. Ainsi vous seriez bien téméraire de juger pour cela les opinions des autres improbables quand elles passent pour probables.

C’est pourquoi Tambourin Jésuite, dont le Livre vient d’être réimprimé, après avoir dit dans un endroit qu’il est sûr de la vérité d’une opinion, il ne laisse pas de soutenir hautement que la contradictoire est probable et entièrement sûre. Voici comme il s’en explique si dans une cause civile, dit-il, les raisons que deux parties qui plaident ensemble, produisent pour faire voir leur droit, prouvent également pour l’une et pour l’autre : Il est certain, selon mon sentiment, qu’un juge ne peut adjuger la chose à qui lui plaira ; mais qu’il doit la partager. J’ai dit, ajoute-t-il, que cela est certain, selon mon sentiment, car à cause de l’autorité extrinsèque de bons Docteurs qui assurent que dans ce cas un juge peut prononcer la sentence en faveur de son ami, s’il le veut, il vous est libre d’embrasser ce sentiment comme probable.

On voit par là que Tambourin propose aux autres une opinion comme probable et comme sûre dans la pratique, pendant qu’il la croit certainement fausse.

Caramouel dit la même chose encore plus positivement, prétendant que des raisons démonstratives ne suffisent pas pour ôter la probabilité à une opinion qui est soutenue par quelques Docteurs. Qu’est-ce, dit-il, que démontrer qu’une chose n’est pas permise ? C’est démontrer qu’elle n’est pas probable. Ainsi celui qui dit qu’une chose n’est pas permise, s’engage à beaucoup. Premièrement il doit faire voir que les raisons qui prouvent qu’une opinion est mauvaise, sont démonstratives, c’est-à-dire, qu’on ne peut y opposer aucune réponse probable. En second lieu il est encore obligé de démontrer que les raisons dont on se sert pour prouver que cette opinion est bonne, ne sont pas même probables. Et il le fera s’il donne à toutes ces raisons jusqu’à la dernière une solution qui soit évidemment vraie. Mais pensez-vous que quand on satisferait à tout cela, on rendit cette opinion improbable ? Nullement. Car il faut en troisième lieu, poursuit Caramouel, faire voir que les raisons qui font paraître cette opinion bonne, n’ont pas des autorités suffisantes pour être nommées probables. Il doit donc prouver tout cela en même temps : Car si prouvant deux de ces conditions il manquait à une seule, c’en serait assez pour lui faire perdre sa cause.

Après cela je demande aux Jésuites, comment les plus habiles Théologiens pourraient rejeter une opinion comme improbable, quelque opposée qu’elle fut à la raison et à l’Écriture, pourvu qu’elle ait quelques défenseurs dans l’école des Casuistes ? Dicastille enseigne qu’on peut sans crime avoir recours à la calomnie pour faire perdre le crédit à un injuste accusateur. Lami, Caramouel, et plusieurs autres aussi aveuglés qu’eux, soutiennent qu’un Religieux peut tuer ceux qui répandent des calomnies contre son ordre, quand il n’y a pas d’autre voie pour les arrêter. Tannerus et d’autres croient que lorsqu’on veut intenter contre nous une accusation qui va à la mort, il est permis de tuer le Juge et les témoins. Je passe sous silence les décisions de Lessius sur l’homicide ; et le conseil qu’un autre Théologien de la Société cité par Diana donne aux filles sur l’avortement. Toutes ces choses sont au jugement des gens de bon sens manifestement opposées à l’Écriture et à la Tradition. Cependant que servirait-il d’apporter des raisons sans réplique contre toutes ces abominations, si selon cette nouvelle maxime de l’humilité Jésuitique, chacun doit être persuadé que d’autres peuvent répondre à ces raisons qu’on estime invincibles ; et s’il n’est pas permis comme parle Escobar, de rejeter les opinions des autres comme improbables.

Caramouel a donc raison, suivant les principes de la probabilité, de nier que jamais on puisse rejeter sans témérité comme improbable une opinion qui est soutenue par des savants. Car une proposition probable, dit-il, n’est autre chose qu’une proposition soutenue par quelques grands hommes. Et dans le même endroit, Nier la probabilité à une opinion soutenue par plusieurs savants, c’est nier que la longueur convienne à la ligne, la largeur à la superficie, et à la définition au défini. Ce qu’il confirme par cet argument. Posez tel cas que vous voudrez hors le jugement de l’Église ; qu’on assemble tous les savants de l’Europe, les ignorants, les grands et les petits : tous ensemble ne pourront ni faire, ni définir véritablement que vingt ne soient pas vingt, ni par conséquent rendre improbable une opinion qui a vingt Auteurs pour garants.

Il suffit donc que les Casuistes aient une fois avancé une opinion comme probable, elle ne cessera jamais de l’être, quelques raisons et quelque autorité qu’on apporte pour le contraire, à moins d’un Concile œcuménique ; parce que ces raisons n’empêchent pas qu’elle n’ait été soutenue par des Casuistes. Et c’en est assez pour la rendre probable.

 

§ XIII

Sommaire de la doctrine des Jésuites et des Casuistes sur la probabilité.

Tambourin imprimé depuis peu par le soin des Jésuites en explique ingénieusement les excès.

Il est facile, après avoir découvert la malignité et l’artifice des équivoques des Jésuites, de faire connaître quel est au fond leur véritable sentiment.

On peut donc dire qu’ils reconnaissent en premier lieu qu’une opinion n’est pas probable absolument mais relativement : c’est-à-dire qu’elle ne l’est, que parce que quelqu’un la trouve probable.

Ils reconnaissent encore qu’il s’ensuit de là qu’une opinion, telle qu’elle puisse être, ne laisse pas d’être probable à l’égard de celui à qui elle paraît telle, et que par conséquent on peut dire que l’hérésie est probable à l’égard des hérétiques, le Judaïsme à l’égard des Juifs, l’idolâtrie à l’égard des Païens, et l’Alcoran à l’égard des Mahométans.

Ils reconnaissent en troisième lieu que la probabilité n’a pas une aussi grande étendue parmi les Théologiens Catholiques, que parmi ceux qui ne reçoivent pas l’Écriture ni la Tradition, parce que rien ne saurait paraître probable à ces Théologiens de tout ce qui leur paraît certainement faux selon l’autorité de l’Écriture ou de la Tradition, On ne peut blâmer les Jésuites d’avoir reconnu tout cela, et ils ont raison jusqu’ici.

Mais ils vont plus loin, et voici proprement le commencement de la corruption de leur doctrine sur ce point. Ils ne se contentent pas de dire qu’une opinion est probable à l’égard d’un homme docte, lorsqu’il l’estime probable. Mais ils veulent encore que tous les autres la tiennent pour probable, quoiqu’ils en connaissent certainement la fausseté, et qu’il leur semble même qu’ils en ont, comme dit Escobar, des raisons convaincantes. Par là ils désarment l’Église. Ils donnent une licence entière aux esprits libertins pour corrompre sa doctrine. Ils ruinent absolument cette exception qu’ils faisaient tant valoir ; Que tout ce qui était évidemment contraire à la raison ou à l’autorité de l’Écriture, ne devait point passer pour probable. Ils établissent enfin cette maxime générale dont nous avons démontré la fausseté et l’absurdité : Qu’une opinion estimée probable par quelque Casuiste doit être estimée telle universellement et de tout le monde.

Mais quelque intolérable que soit cette erreur, elle n’aurait pas néanmoins causé de si grands désordres dans la morale, si à celle là ils n’en avaient ajouté deux autres qu’on peut appeler avec raison et avec vérité les plus pernicieuses de toutes les erreurs qui aient jamais été avancées.

La première, que toute opinion probable, même fausse et effectivement contraire à la loi naturelle et éternelle, est néanmoins sûre dans la pratique : de sorte qu’en la prenant pour règle de sa conduite, non seulement on est en sureté de conscience, mais on peut même mérité la félicité éternelle et aller droit au Ciel, comme dit Escobar in praloq. c. 3. n. 13.

La seconde, que dans le choix des opinions on peut non seulement préférer la moins sûre à la plus sûre, la moins probable à la plus probable, mais qu’on peut même préférer celle qui est en même temps et la moins probable et la moins sûre à celle qui est la plus sûre et la plus probable.

Ce sont ces deux erreurs, ou pour mieux dire, ces deux sources secondes de toutes les erreurs et de tous les relâchements que je me suis proposé de réfuter dans cette dissertation, ne voyant pas comment la Religion Catholique, la foi et la discipline de l’Église peuvent subsister avec ces maximes.

Mais j’ai cru qu’il était absolument nécessaire, avant que d’entrer en matière, de détruire d’abord comme j’ai fait les équivoques des Jésuites, et d’exposer nettement aux Lecteurs ce que c’est, selon ces Pères, qu’une opinion probable, afin qu’étant bien instruits de la véritable notion de ce terme, ils l’aient toujours présente à l’esprit, et ne se laissant pas surprendre dans la suite, par je ne sais quelles subtilités des Jésuites de France, qui font maintenant tous leurs efforts pour embarrasser cette question. Je dis des Jésuites de France, car les autres sont beaucoup plus francs et plus sincères sur la probabilité. Et c’est sans doute un effet de la politique des Jésuites, qui veulent empêcher par là, que les déguisements dont ils sont forcés de se servir, à cause des reproches importuns des Curés de Paris, ne fassent perdre à leur doctrine quelque chose de son autorité et de son éclat. En même temps donc qu’ils sont obligés de produire en différentes Provinces de France quelques Jésuites, comme le P. Ferrier, qui à la vérité ne corrigent et ne changent point leurs principes sur la probabilité ; mais qui sont pourtant contraints, afin de les défendre, de les obscurcir par des explications embarrassées ; ils ont soin d’y produire d’autres Casuistes des pays étrangers, mais de leur Société, qui parlent ouvertement, et qui font connaître à tout le monde leurs véritables sentiments. C’est le dessein de la nouvelle édition du Livre de Tambourin Jésuite Sicilien qu’ils ont fait imprimer cette année 1658 à Lyon. On y trouve la matière de la probabilité si bien développée et expliquée avec tant de netteté qu’on ne peut rien désirer de plus clair.

Car si l’on veut avoir une définition de la probabilité qui soit courte, mais qui exprime tout, on la trouve dans ce Casuiste. C’est, dit-il, le consentement que l’esprit donne à une opinion qui est appuyée ou sur la raison, ou sur une autorité un peu considérable ; pourvu qu’il n’y ait rien d’opposé qui paraisse convaincant. Il a soin comme vous le voyez, de distinguer l’autorité, de la raison : une opinion, dit-il, appuyée ou sur la raison ou sur l’autorité : Car selon les Jésuites, toutes les deux ne sont pas nécessaires, pour rendre une opinion probable ; l’une ou l’autre suffit. C’est pourquoi il ajoute immédiatement après. Quand ce consentement est appuyé sur la raison, on l’appelle une probabilité intrinsèque : et quand il est appuyé sur l’autorité, on l’appelle une probabilité extrinsèque.

Il s’exprime avec le même soin sur la condition que doit avoir une raison ou une autorité pour fonder une opinion probable. Pourvu, dit-il, qu’il n’y ait rien d’opposé qui paraisse convaincant : il ne dit pas, pourvu qu’il n’y ait rien de convaincant, mais seulement pourvu qu’il n’y ait rien qui le paraisse : sachant bien qu’une opinion est dite probable relativement, et non absolument.

Il s’explique ensuite sur la sévérité des opinions probables d’une manière encore plus nette et plus précise. Quiconque, dit-il, agit selon une opinion probable fait bien et ne pèche point. On pourrait croire qu’il fallait au moins suivre l’opinion qui est la plus probable. C’est pourquoi il ajoute qu’on fait bien et qu’on ne pèche point en abandonnant même la plus probable, la plus sûre et la plus suivie.

Il va plus loin. Car afin qu’on ne s’imagine pas qu’il faut au moins une probabilité un peu considérable, il ajoute encore : Nous agissons toujours prudemment, c’est-à-dire en sureté de conscience, quand nous agissons sur une probabilité, SOIT INTRINSEQUE, SOIT EXTRINSEQUE QUELQUE LÉGERE QU’ELLE PUISSE ÊTRE.

Et de peur qu’on ne se portât à juger les opinions des autres improbables à cause que l’opinion contraire nous paraîtrait certaine, il nous arrête par son propre exemple, et il veut que cette humilité Jésuitique dont nous avons déjà parlé nous empêche de faire tels jugements.

Après cela on ne peut rien souhaiter de plus. Mais il ne sera pas inutile pour bien entendre le langage des Casuistes de rapporter encore ici l’avertissement qu’il donne à l’entrée de son Livre. Je suis bien aise, dit-il, mon cher Lecteur, que vous soyez averti d’une chose que je vas vous dire en peu de mots : c’est que quand j’appelle quelque opinion probable, ou que je dis qu’elle est la même chose, mon sentiment est que vous pouvez l’embrasser sans aucune crainte de pécher, et que vous la pouvez suivre dans la pratique. Ce qui fait voir en passant combien ce principe leur paraît important, puisque non contents de le répéter dans toutes les pages de leurs ouvrages, ils ont encore le soin de le mettre à la tête de leurs livres somme la clef de toute leur Théologie. Nous allons en examiner la solidité dans la section suivante.

 

Section seconde.

Examen de cette première maxime des Probabilistes, que toute opinion probable

quoique fausse et contraire à la loi divine excuse de péché devant Dieu.

 

§ I

Fausseté de cette maxime démontrée par saint Thomas

Puisque pour réfuter ce principe, ou plutôt cette pernicieuse erreur j’ai pris pour guides MMrs les Curés de Paris, qui ont enseigné et prouvé très solidement le contraire dans beaucoup d’endroits de leurs écrits ; c’est-à-dire qu’une opinion probable fausse dans le droit naturel (car nous parlerons du droit positif dans la suite) n’excuse point de péché : Je ne puis mieux faire pour démontrer après eux la vérité de ce dernier sentiment, que de commencer à leur exemple à l’établir par l’autorité de saint Thomas, dont les témoignages plus clairs que le jour me serviront de principes pour tout le reste de cette dissertation.

Écoutons donc ce saint Docteur qui traite avec beaucoup d’exactitude toute cette question, et qui la décide ainsi. Je réponds, dit-il, qu’un homme se rend coupable de péché en deux manières. La première en agissant contre la loi de Dieu, comme lorsqu’il tombe dans la fornication : La seconde, en agissant contre sa conscience, quoique ce qu’il fait, ne soit pas contre la loi, comme si quelqu’un croyait qu’il eut péché mortel à lever une paille de terre. Et l’on pèche contre la conscience soit que l’on connaisse certainement que ce que l’on fait est mauvais, soit qu’on n’en ait qu’une opinion mêlée de doute. CE QUE L’ON FAIT CONTRE LA LOI DE DIEUI EST TOPUJOURS MAUVAIS ET NE PEUT ÊTRE EXCUSE PAR CETTE RAISON, QU’IL EST SELON LA CONSCIENCE. Et pareillement ce qui est contre la conscience est mauvais, quoiqu’il ne soit pas contre la loi de Dieu. Mais ce qui n’est ni contre la conscience ni contre la loi de Dieu ne saurait être mauvais.

S’il arrive donc qu’il y ait deux opinions contraires sur une même chose : il faut supposer d’abord comme un principe constant, qu’il y en a une qui est vraie, et l’autre qui est fausse. Et de, ce principe il s’ensuit, que pour juger si un homme qui agit contre une opinion qui est commune parmi les Docteurs, comme fait par exemple celui qui retient plusieurs bénéfices, fait bien ou mal, il faut considérer cette opinion selon cette double supposition, c’est-à-dire, qu’il faut examiner si elle est vraie, ou si elle est fausse. Si cette opinion commune contre laquelle il agit est effectivement la véritable, il n’est point excusé de péché, quoiqu’il la croie fausse, parce qu’encore qu’il n’agisse pas dans ce cas contre sa conscience ; il agit contre la loi de Dieu.

Si au contraire cette opinion commune est fausse, comme s’il était vrai, qu’en effet il est permis d’avoir plusieurs bénéfices, alors il faut distinguer trois cas. Car ou ce bénéfice croit en sa conscience que cette pluralité est permise, ou il en doute, ou il ne la croit pas permise, si c’est le premier, et qu’il croie qu’elle ne soit pas permise, il pèche en agissant contre sa conscience, quoiqu’il n’agisse pas contre la loi. Si c’est le second, et qu’il doute qu’elle soit permise, n’étant pas tellement convaincu qu’il est en sureté en gardant ses bénéfices, que la contrariété des opinions sur ce point ne lui donne quelque scrupule, s’il les retient en demeurant dans son doute, il s’expose au péril, et par conséquent il pèche, préférant un bien temporel à son propre salut. Si enfin il croit cette pluralité permise sans que la contrariété des opinions le jette dans aucun doute, il ne s’expose point au péril de pécher, et par conséquent il ne pèche point.

Il n’y a rien de plus précis, rien de plus clair que ce passage de saint Thomas. Car il parle d’une opinion sur laquelle de son temps les Théologiens ne s’accordaient pas. On trouve, dit-il lui-même, les Théologiens opposés aux Théologiens, et les Jurisconsultes aux Jurisconsultes sur cette question. Et cependant il prononce que sur cette question controversée les deux opinions contradictoires ne sont pas sûres : mais au contraire que n’y en ayant qu’une vraie, quiconque agit contre celle-là pèche très certainement, parce qu’il viole la loi de Dieu. Celui, dit-il, qui agit contre la véritable opinion, n’est point excusé de péché, parce qu’il agit contre la loi de Dieu, quoiqu’il n’agisse pas contre sa conscience.

Pouvait-il condamner plus clairement les Jésuites et tous les Casuistes dont la doctrine est fondée sur ce principe tout opposé : Que celui qui dans des matières contestées entre des Docteurs, suit une opinion fausse et contraire à la loi éternelle, ne pèche point, pourvu qu’il la croie probable ? On ne peut donc assez admirer ici l’audace des Jésuites qui nous rapportent tranquillement dans deux écrits qui ont paru depuis peu, ce même passage de saint Thomas, comme s’il y avait enseigné qu’il est permis de suivre une opinion probable même fausse, pourvu qu’on ne doute point de sa probabilité. Cette insigne supposition, ou si l’on veut cette bévue terrible, se rencontre premièrement dans un insolent libelle qu’ils ont publié sous le nom d’un Prêtre de Guyenne contre les Censures des plus Illustres Évêques de cette Province : puis dans un écrit du P. Ferrier imprimé par l’ordre de son Provincial.

Le même saint Thomas répète plus bas la même chose, et dans des termes qui ne sont pas moins significatifs ni moins opposés à la doctrine commune des Casuistes. Je réponds, dit-il, qu’on ne peut décider qu’avec péril toute question où il s’agit de péché mortel, A MOINS QU’ON NE VOIE BIEN CLAIREMENT LA VERITE, parce que l’erreur qui nous empêche de croire péché mortel ce qui l’est effectivement, n’exempte pas absolument de tout le péché quoique peut être elle en diminue la grièveté. Il est vrai et l’erreur qui fait croire péché mortel ce qui ne l’est pas, fait aussi qu’on pèche mortellement, en ce que l’on agit contre sa conscience : mais le péril comme je l’ai dit, est principalement quand on ne connait pas certainement de quel côté est la vérité, et c’est ce qui arrive dans la question qu’on propose.

>Mais supposons pour un moment que saint Thomas ait été dans le sentiment du commun des Probabilités, peut-on, je vous prie, rien imaginer de plus absurde et de plus éloigné du bon sens, que le seraient ces paroles dans cette supposition ? On ne peut décider qu’avec péril toute question où il s’agit de péché mortel, à moins qu’on ne voie bien clairement la vérité. Il devait dire au contraire pour parler conséquemment, qu’il n’y a point de péril à décider ces sortes de questions, parce que ne voyant pas clairement la vérité, on peut suivre en sureté de conscience l’une ou l’autre des opinions proposées : ce qui ne serait plus permis si on voyait bien clairement la vérité. Saint Thomas ajoute que l’erreur qui empêche de croire péché mortel ce qui l’est effectivement, ne nous exempte pas absolument de tout le péché, quoique peut être elle en diminue la grièveté. Et il devait dire, en suivant les Casuistes que l’erreur qui nous fait croire probable une opinion fausse, non seulement exempte absolument de tout le péché, mais qu’elle suffit même pour rendre une action louable : en sorte qu’un homme qui a suivi dans la pratique une opinion erronée qu’il a jugée probable, n’est pas en danger de pécher, et va droit au Ciel.

Saint Thomas répète encore que le péril est principalement lorsqu’on ne connait pas certainement la vérité : Mais selon les Casuistes il devait dire au contraire que c’est lorsqu’on ne la connait pas évidemment, qu’il y a moins de péril, parce qu’alors chaque opinion est plus certainement probable.

Enfin ce saint Docteur explique encore ailleurs la même doctrine en ces termes. Je réponds, dit-il, qu’on peut suivre indifféremment et sans aucun péril les opinions opposées des Théologiens sur les choses qui n’appartiennent point à la foi ni aux bonnes mœurs ; car c’est en ce cas que doit avoir lieu ce que dit l’Apôtre. Que chacun abonde en son sens. Mais dans les choses qui appartiennent à la foi ou aux bonnes mœurs, NUL N’EST EXCUSE S’IL SUIT UNE OPINION ERRONEE DE QUELQUE DOCTEUR : CAR DANS CES CHOSES L’IGNORANCE N’EST POINT UNE EXCUSE. On ne peut rien désirer de plus formel. Cependant c’est ce passage là même que les Jésuites n’ont pas en honte, comme je l’ai remarqué ci-dessus, d’alerter par une insigne fourberie, le produisant comme si saint Thomas y eut enseigné ; Que dans les choses mêmes qui appartiennent aux mœurs, on ne pèche point en suivant l’opinion erronée de quelque Docteur.

 

§ II

Preuve de la fausseté du même principe des Casuistes par l’Écriture, et par les Pères.

La doctrine que je viens d’expliquer, n’est pas une doctrine que saint Thomas eut inventée. Il l’avait tirée des oracles infaillibles de l’Écriture, de la suite constante de la Tradition, et des plus vives lumières de la raison : de sorte qu’il y a lieu de s’étonner, que tant de Casuistes se soient aveuglés dans la chose du monde la plus certaine.

Car quoi de plus clair que cette parole de Jésus-Christ que les Curés de Paris rapportent dans leurs écrits : Si un aveugle en conduit un autre, ils tomberont tous deux dans la fosse ? Et qui peut nier que celui qui suit une opinion contraire à l’éternelle vérité, ne soit aveugle : puisqu’il ne voit pas la lumière véritable, c’est-à-dire la vérité ? Il tombera donc dans la fosse, s’il suit cette lumière trompeuse, qui lui représente l’erreur revêtue de l’apparence de la vérité ; et il entraînera les autres avec lui dans la même fosse, si étant aveugle lui-même, il en conduit d’autres aussi aveugles que lui.

>Qu’y a-t-il encore de plus évident que ce passage des Proverbes rapporté par les mêmes Curés, Il y a une voie qui paraît droite à l’homme, et dont la fin conduit à la mort ? Cette voie qui paraît droite, et qui ne l’est pas, qu’est-ce autre chose, sinon une fausse probabilité ? Car une conscience qui suit une opinion probable, mais fausse, n’est en rien différente d’une conscience qui est dans l’erreur : car c’est être dans l’erreur que de prendre pour probable ce qui est faux : c’est être dans l’erreur que de régler sa conduite sur de fausses maximes. Ou s’il y a quelque différence, c’est que l’erreur où elle est, peut-être moins connue. Car il y a des erreurs faciles à connaître, et à celle-là on leur a laissé le nom d’erreur. Et il y en a d’autres dont il est plus difficile de s’apercevoir, et qui ne sont aperçues que par un petit nombre de gens ; et les Casuistes mettent celles-là au rang des opinions probables, et ne les appellent pas des erreurs : mais elles le sont en effet, et de quelque manière qu’on soit dans l’erreur, de quelque autorité humaine qu’on s’appuie, quelque grand que soit le nombre de ceux qui l’approuvent, on pèche malgré tout cela, lorsqu’en suivant une opinion fausse on s’écarte de l’éternelle vérité.

L’Évangile nous fournit un exemple illustre de cette vérité. Car si jamais on a pu appeler une opinion fausse probable, c’est sans doute celle par laquelle les Juifs qui étaient mécontents de leurs femmes, croyaient qu’il leur était permis de les renvoyer en leur donnant un billet de répudiation. Il n’y avait point de Docteur parmi eux qui eut eu le moindre soupçon que cela fut illicite : Moïse l’avait permis très expressément. C’était à la vérité à cause de la dureté de leur cœur, comme le dit Jésus-Christ ; mais d’où pouvaient-ils conjecturer que ce fut seulement pour cette raison ? Cependant sur la parole de Jésus-Christ, qui déclare que cette liberté de répudier n’avait été accordée aux Juifs qu’à cause de la dureté de leur cœur, et qu’on ne peut épouser sans commettre un adultère, une femme qui aurait été ainsi répudiée : la tradition constante des Pères conclut qu’il n’a jamais été permis aux Juifs de répudier leurs femmes.

On peut dire la même chose de la loi du Talion, que saint Augustin appelle la justice des injustes, et qu’il croit n’avoir pas entièrement excusé les Juifs, lorsqu’en se vengeant de leurs ennemis, ils suivaient les termes de la loi, et l’interprétation de leurs Docteurs. Il est donc constant par l’Écriture qu’on ne peut faire sans péché, ce que la loi éternelle condamne.

Les Pères ne détruisent pas moins clairement cette probabilité chimérique, qui excuse de péché ceux qui suivent une opinion fausse et contraire à la loi éternelle. Tertullien réfute cette erreur par ces paroles admirables qui renferment tout ce que nous devons croire sur ce sujet : Nous nous trompons, dit-il, il n’y a point de lieu, point de temps, où ce que Dieu condamne, puisse être excusé. Il n’y a point de lieu, ni de temps, où ce qui est défendu, puisse être licite. Le caractère de la vérité c’est d’être toujours, d’être partout la même : et celui de l’obéissance parfaite, de la crainte respectueuse, et de la fidélité inviolable que nous lui devons, c’est de ne jamais changer dans les sentiments qu’elle nous inspire, de ne jamais varier dans nos jugements. Ce qui est véritablement bon ne saurait être mauvais, et ce qui est véritablement mauvais, ne peut être bon. Tout est immuable dans la vérité éternelle de Dieu. Mais les Païens qui ne connaissent pas parfaitement la vérité, parce qu’ils ne connaissent point Dieu qui en est le Docteur, jugent du bien et du mal par caprice et par passion ; en sorte que ce qui paraît bon dans un lieu, passe pour mauvais dans un autre. Que les Casuistes prennent garde que cela ne leur convienne autant qu’aux Païens.

Je crois que les Jésuites voudront bien donner autant d’autorité à saint Augustin pour rendre ses opinions probables et sûres dans la pratique qu’à Lessius, Vasquez, et à tous les autres Casuistes. Cependant il nous avertit lui-même que l’assurance qu’il donne ne sert de rien, si elle est contraire à la loi de Dieu. Car voici comme il parle dans l’Homélie douzième. L’oeconome vous donne de l’assurance, mais à quoi vous sert-elle, si le père de famille ne la ratifie pas ? Je ne suis que l’oeconome : je ne suis que le serviteur. Voulez-vous que je vous dise que vous n’avez qu’à vivre comme vous voudrez, et que le Seigneur ne vous perdra pas ? Ce ne sera que l’oeconome qui vous donnera cette assurance : et une telle assurance ne sert à rien. Plut à Dieu que ce fut le Seigneur qui vous la donnât, et que moi je vous donnasse de l’inquiétude. Car l’assurance qu’il donne a son effet quand je ne le voudrais pas, et celle que je donnerai, est inutile s’il ne l’approuve pas. Sur quoi donc mes frères établirons-nous notre confiance vous et moi, si ce n’est dans l’application continuelle que nous aurons à écouter ce que le Seigneur nous commande, et dans une ferme espérance en ses promesses.

Le même saint appelle ailleurs ministres de Satan, dispensateurs du serpent ceux qui promettent ce que Dieu n’a point promis : et on peut donner après lui ce nom à ces Docteurs qui promettent une fausse sécurité à ceux qui suivent une opinion fausse. Car Dieu ne l’a jamais promise, ou plutôt il nous menace du contraire.

Mais si les Jésuites n’ont pas assez de créance à saint Augustin, qu’ils croient au moins au témoignage du Pape Félix III qui déclare qu’il n’est pas au pouvoir de l’homme d’exempter de péché ceux qui violent la loi éternelle, qu’ils écoutent ces paroles si remarquables. Que celui qui trompe les autres, dit ce grand Pape, sache qu’il se trompe lui-même, et qu’il apprenne que notre facilité ne diminue rien de la sévérité du jugement du Très haut, qui ne peut rien approuver que ce qui est conforme à la piété, à la vérité, et à la justice. Mais que veulent nous enseigner les Pères, lorsqu’ils nous recommandent si fortement de ne nous point laisser conduire par des directeurs lâches et corrompus, de peur que nous ne tombions avec eux dans le précipice ? Que nous veulent-ils faire comprendre par là, sinon que l’exemple et l’opinion des hommes ne pourront nous garantir de la rigueur des jugements de Dieu. Saint Basile est admirable sur ce sujet. Notre ennemi, dit-il, fait tous ses efforts pour nous persuader de nous confier à quelqu’un qui loue nos défauts, sous prétexte d’une fausse douceur, afin de nous engager par là dans une infinité de dérèglements. Si donc voulant flatter votre corps, vous vous êtes choisi un directeur qui s’accommode à vos inclinations déréglées, ou pour parler plus juste, qui tombe avec vous dans le même abîme, c’est inutilement que vous avez renoncé aux vanités du siècle, puisque vous avez pris pour guide un aveugle qui vous fera tomber dans la fosse. Voilà, selon le témoignage de saint Basile, ce directeur, ce Casuiste lâche et indulgent, dont les sentiments paraissent sans doute probables à ceux qui le suivent : car autrement ils ne s’attacheraient jamais à lui. Et cependant il ne laisse pas, selon le même saint, d’entraîner dans la fosse ceux qu’il a ainsi abusés par ses probabilités.

N’est-ce pas encore ce que les Pères nous enseignent, lorsqu’il nous apprenne qu’il arrive quelquefois, que faute de vigilance, on se laisse surprendre, en prenant des vices qui n’ont que l’apparence de la vertu pour la vertu même ; et qu’ils nous assurent néanmoins qu’on ne laisse pas d’être coupable, quoiqu’on ait été trompé. C’est la doctrine commune des Pères, et particulièrement de saint Grégoire le Grand. Il y a certains vices, dit-il, qui se déguisent sous le voile de la vertu, et qui ne se présentent pour l’ordinaire à nous qu’avec des dehors propres à nous séduire. Souvent une colère immodérée veut passer pour justice, un relâchement honteux pour compassion, une crainte inconsidérée pour humilité, et un orgueil sans bornes pour une sainte liberté. Les amis de Job le vinrent voir sous prétexte de le consoler, et ils ne lui firent que des reproches. De même les vices déguisés en vertus s’introduisent sous les plus beaux prétextes du monde, et dans la suite ils nous jettent dans le trouble, et nous engagent dans un état contraire à celui où nous nous étions promis d’arriver. Il explique un peu après quel est cet état, et il dit que c’est le feu de l’enfer qui punira ces péchés dont on ne s’est pas donné de garde.

Et sur ces paroles de Job : Viro enjus abscondita est via, il établit encore la même doctrine d’une manière qui n’est pas moins claire. Il arrive souvent, dit-il, que les actions que nous regardons comme les effets de notre progrès dans la voie de la vertu, sont la cause de notre condamnation ; et souvent lors même que notre juge nous est favorable, nous excitons sa colère, par les œuvres avec lesquelles nous pensons l’apaiser : comme Salomon nous en assure par ces paroles : Il y a une voie qui paraît droite à l’homme, et dont la fin conduit à la mort. C’est pourquoi les Saints en surmontant le mal, tremblent pour leurs bonnes actions, dans la crainte qu’ils ont, lors même qu’ils souhaitent de faire le bien, d’être trompés par une fausse apparence de bien ; et qu’une secrète malignité ne se cache dans leur cœur, sous ces désirs spécieux de s’avancer dans la vertu. Car ils savent que n’étant point encore délivrés de ce corps de mort, ils ne peuvent discerner parfaitement le bien d’avec le mal. Et quand ils réfléchissent sur la rigueur du dernier jugement, ce qu’ils estiment de meilleur en eux leur devient un sujet d’appréhension. Il est vrai qu’ils tendent au bien de tout leur cœur : mais tout saisis de crainte sur l’incertitude de la qualité de leurs œuvres, ils ne savent s’ils sont dans la bonne voie.

Cette malignité et cette corruption cachée sous l’apparence du bien, ces vices déguisés en vertus, sont-ils autre chose que des actions illicites en elles-mêmes, qui nous paraissent bonnes et permises par une trompeuse vraisemblance ? Quand saint Grégoire déclare donc que ces sortes d’actions sont de véritables péchés, et que par cette raison il veut que les justes craignent toujours que Dieu ne condamne ce qui leur paraît juste, ne renverse-t-il pas manifestement toute la doctrine de la probabilité, qui ne veut pas qu’on ait raison de blâmer comme coupable, celui qui a suivi une opinion probable, quoique fusse et contraire à la loi éternelle ?

Mais le même saint Grégoire s’explique encore plus clairement sur ce sujet, et dépouille entièrement la fausse probabilité du privilège qu’on lui attribue, quand il condamne une conscience simple, c’est-à-dire, qui a des intentions droites, lorsqu’elle n’est pas accompagnée de la justice, et de la sévérité ; c’est-à-dire proprement, lorsqu’elle suit dans la pratique une opinion fausse. Voici ses paroles : il y a, dit-il, des personnes qui sont tellement simples, qu’elles ignorent ce qui est juste. Elles perdent ainsi l’innocence de la véritable simplicité, en ne s’élevant pas à la connaissance de la justice. Car n’étant pas en état de se garantir des fautes parla connaissance de cette justice il est impossible qu’avec leur simplicité elles persévèrent dans l’innocence.

Enfin pour ne pas rapporter ici un plus grand nombre de passages, saint Bernard enseigne d’une manière admirable et tout à fait décisive, que les actions que l’on fait sur une opinion fausse, quelque probable qu’elle soit, doivent être mises au nombre des actions criminelles. Car il demande deux choses afin qu’une action soit bonne : la charité dans l’intention et la vérité dans le choix : de sorte que si l’une des deux manque, l’action est défectueuse. C’est dans le traité du précepte et de la dispense ch. 14 que se trouve cet excellent passage qui renverse si absolument les fausses probabilités.

Je crois, dit-il, qu’afin que notre œil intérieur soit véritablement simple, il doit être accompagné de deux choses, de la charité dans l’intention, et de la vérité dans le choix. Car si on choisit ce qu’on estime un bien, et qu’on ne choisisse pas le vrai bien, il est vrai qu’on a le zèle de Dieu, mais il n’est pas réglé selon la science. Et je ne vois pas comment au jugement de la vérité, la véritable simplicité peut subsister avec ce faux choix. Aussi celui qui est la vérité même et notre maître, voulant instruire ses disciples de la véritable simplicité, il leur dit soyez prudents comme des serpents, et simples comme des colombes. Il fait précéder la prudence, afin de nous apprendre que sans elle on ne peut être véritablement simple. Et comment l’œil serait-il véritablement simple, s’il ignorait la vérité ? Peut-on appeler une véritable simplicité celle qui n’est pas reconnue de la vérité ? N’est-il pas écrit que celui qui ignore sera ignoré ? Il est donc évident que la simplicité si recommandable en elle-même et si recommandée par le Seigneur, ne peut être bonne sans ces deux qualités ; la bonne intention et la prudence, afin que l’œil intérieur du cœur ne soit pas seulement bon pour ne point vouloir tromper ; mais qu’il soit aussi circonspect pour ne pouvoir être trompé.

Et un peu après. La simplicité continue-t-il, ne peut être trompée sans qu’il y ait quelque faute dans cette erreur. Pourquoi, me direz-vous, ne fait-elle pas agir par le principe de la foi ? Je l’avoue, mais c’est par une foi qui est fausse, ou plutôt ce n’est nullement par la foi ; parce qu’une foi fausse ne peut pas s’appeler foi. Et je crois que c’est d’une foi véritable et non d’une foi fausse que l’Apôtre dit que : Tout ce qui ne vient point du principe de la foi, est péché. Or il est certain que ce n’est point par la lumière d’une foi véritable, qu’on prend pour un bien ce qui est un mal, puisque cela est faux : c’est donc un péché. Et par conséquent cette règle de l’Apôtre, que je viens de rapporter : Tout ce qui ne vient point du principe de la foi est péché etc. renferme également ce qui se fait par une malice aveugle, et ce qui se fait par une simplicité trompée, parce que quand un homme agit par ignorance, s’il a une mauvaise intention, elle corrompt entièrement le bien qu’il peut faire, et s’il a une bonne intention, elle n’excuse pas tout à fait le mal qu’il commet. AINSI SOIT QUE VOUS FASSIEZ UNE MAUVAISE ACTION EN LA CROYANT BONNE ; OU UNE BONNE, EN LA CROYANT MAUVAISE, VOUS PECHEZ EN L’UNE ET EN L’AUTRE ; parce que la foi n’est le principe ni de l’une ni de l’autre. Le péché est sans aucun doute beaucoup plus léger lorsque l’intention étant droite l’action paraît seulement répréhensible au dehors : que quand on cache une mauvaise intention, même sous une bonne action. Mais il n’en est pas moins vrai, que tout ce qui n’est pas entièrement exempt de péché, n’est point un véritable bien.

Il serait inutile de rien ajouter à ces paroles, car il semble que saint Bernard se soit appliqué à ôter aux Casuistes tout lieu de s’échapper.

 

§ III

Le même principe de la probabilité détruit par des arguments Théologiques.

Quoique j’aie assez fait voir jusqu’ici le peu de solidité de ce principe de la probabilité, j’espère qu’on voudra bien me pardonner, si pour détruire entièrement un dogme dont le venin est si pernicieux, qu’il a infecté presque toute la Morale, j’en démontre encore la fausseté par quelques principes tirés de la Théologie et de l’Écriture, que je proposerai seulement avec le plus de brièveté qu’il me sera possible.

  1. Il est également certain, et qu’on ne peut faire le bien sans la grâce, et que la grâce répand toujours dans l’âme la connaissance de la vérité, et l’ardeur de la charité. Le Concile de Trente déclare expressément l’un et l’autre dans la sess. 6 d’où l’Apologiste des Jésuites a pris ce qu’il dit dans un endroit en peu de mots, mais avec beaucoup de vérité, que la grâce est la vérité dans l’esprit, et la charité dans le cœur : S’il arrive donc qu’on fasse une action en suivant une règle fausse, ou une opinion probable, qui soit fausse, on ne peut pas dire que la grâce soit le principe de cette action en tant qu’elle est faite par cette règle. Et par conséquent elle ne peut pas être bonne, au moins quant à cette circonstance. On ne peut pas dire qu’elle vienne du saint Esprit. Or l’Église fait profession de croire que sans le saint Esprit non seulement il n’y a rien de bon, mais même qu’il n’y a rien qui soit exempt de faute.

Toi seul nous fais ce que nous sommes :
Sans toi rien n’est bon dans les hommes :
Tout est impur, tout est péché.

 

D’où il faut conclure que cette simplicité trompée, que saint Bernard dans l’endroit que nous avons cité, approuve dans un sens, et condamne dans un autre, n’est louable qu’entant qu’elle est éclairée de la lumière de la vérité, dont elle n’est pas entièrement privée, puisqu’elle aime le véritable bien ; mais entant qu’elle est trompée, et qu’elle est dans l’erreur, bien loin d’être louable, elle mérite d’être blâmer, comme ce Père le fait voir dans le même endroit.

  1. On peut trouver la même chose par la nature du péché que S. Augustin, et après lui S. Thomas, et ensuite tous les Théologiens définissent : Une action, une parole, ou un désir contre la loi de Dieu. D’où il s’ensuit que si une opinion, quelque probable qu’elle puisse être, est contraire à la loi éternelle, comme celle qui est fausse y est toujours contraire, quiconque la suit, agit contre la loi éternelle, et par conséquent pèche.
  2. C’est ce qu’on peut encore prouver par la nature de la vertu et de la bonne volonté : puisque ce n’est rien autre chose, comme l’enseigne saint Augustin, que la connaissance et l’amour de la loi éternelle, de l’éternelle vérité, et de la justice éternelle. Car l’homme, dit-il, devient juste, fort, et prudent, en réglant son cœur sur ces règles immuables, et sur ces vives lumières des vertus. Et ailleurs. Étant injuste, dit-il, vous ne pouvez devenir juste qu’en vous tournant vers une souveraine justice qui est Dieu même. Si vous vous en éloignez vous êtes injuste ; et si vous vous en approchez vous êtes juste. Voici les paroles. La justice est toujours présente à celui qui vit selon la justice : il connaît par la règle qu’elle lui donne, comment il doit se conduire pour ne s’en point écarter. Et comme les justes en vivant bien voient cette règle, les injustes en vivant mal ne la voient pas. Car le juste ne vit qu’autant qu’il la voit, et qu’il règle ensuite toutes ses actions sur elle. Et dès qu’il cesse de se conduire par elle, il tombe dans l’erreur et dans l’iniquité.

Or les Auteurs de la probabilité oseront-ils soutenir que celui qui suit une opinion probable qui est effectivement contraire à la loi éternelle, voit cette justice éternelle, et qu’il règle sur elle ses actions ? S’ils sentent bien eux-mêmes combien il serait impertinent de le dire, qu’ils reconnaissent donc aussi la condamnation de leur erreur dans ces belles paroles de saint Augustin, que je viens de rapporter. On s’égare et on tombe dans l’iniquité, si on ne prend pas la justice pour la règle de ses actions. À quoi la doctrine de saint Thomas est conforme : car il enseigne : Que la bonté de la volonté dépend de la loi éternelle. D’où il s’ensuit que la volonté qui est opposée à la loi éternelle n’est point bonne, et qu’elle est par conséquent mauvaise.

  1. On peut tirer un semblable argument de ces paroles de l’Écriture : Le juste vit de la foi. Et tout ce qui ne vient point de la foi est péché. Ce qui nous manque que les actions des hommes ne sont justes et animées par la charité, qu’autant qu’elles sont réglées par la lumière de la foi, et que sans cela elles sont mauvaises. Car il y a une vie de raison, et une vie de foi. La lumière de la raison est la règle de celle-là, et la lumière de la foi la règle de celle-ci. Jésus-Christ a trouvé la première lumière dans le monde, et il y a apporté l’autre. Or la probabilité appartient à la raison, et la vérité constante et certaine appartient à la foi. Ainsi celui qui suit une fausse probabilité, peut avoir la vie de la raison, qui était la vie des Païens ; mais il n’a point de vie de la foi, qui est celle des Chrétiens. Il ne vit point par la foi, parce qu’une foi fausse n’est point une foi, dit saint Bernard. Or selon l’Apôtre : Tout ce qui ne vient point de la foi est péché. Ce que saint Bernard dans l’endroit que j’ai cité, et saint Augustin en mille endroits assurent devoir s’entendre d’une foi véritable et chrétienne : Ou si nous l’entendons de la conscience, comme le veut saint Thomas, il faut nécessairement que ce soit de la conscience réglée par la foi, comme le marque le même Saint. Donc etc.
  2. Jésus-Christ dit de lui dans l’Évangile : Je suis la voie, la vérité, et la vie. Et par ces paroles il nous montre, selon toute la Tradition ; qu’on ne peut parvenir à la vie que par la vérité. On n’y peut donc parvenir par une opinion probable, qui permet comme licite ce qui est véritablement illicite devant Dieu.
  3. L’Écriture Sainte répète si souvent la même doctrine en différents termes, qu’elle ne laisse aucun lieu d’en douter. Quand Jésus-Christ nous instruit dans l’Évangile du dessein de l’Incarnation, et qu’il nous apprend comment le culte évangélique est opposé au judaïque, il nous dit le temps vient, et il est déjà venu que les véritables adorateurs adoreront le Père en esprit, et en vérité. Il promet à ses disciples ce même esprit de vérité, afin qu’ils ne prennent pas pour une production de cet Esprit saint tout ce qui vient du mensonge. Et afin que nous ne croyons pas pouvoir aller à Dieu par la voie de la fausseté, l’Écriture nous crie dans les Psaumes : Toutes vos voies sont vérité. C’est pourquoi elle exprime l’égarement des méchants et des impies, en disant, qu’ils se sont écartés de la voie de la vérité ; et elle dit au contraire des justes qu’ils choisissent la voie de la vérité, qu’ils marchent dans la vérité, qu’ils se conduisent selon la vérité.
  4. Les bonnes œuvres sont appelées dans l’Écriture des œuvres de lumière ; et les mauvaises des œuvres de ténèbres. Et cette lumière n’est autre chose que la vérité même, que Jésus-Christ même, qui dit de lui qu’il est la lumière : Je suis venu dans le monde, moi, dit-il, qui suis la lumière. Or peut-on dire qu’une action contraire à la vérité éternelle soit une œuvre de lumière : si on ne l’ose dire, que reste-t-il, sinon d’avouer que c’est une œuvre de ténèbres ?
  5. Jésus-Christ nous déclare qu’au dernier jugement les actions des hommes seront jugées sur l’Évangile : Ce sera la parole même que j’ai annoncée, qui vous jugera au dernier jour. Nous montrant par là que ce ne sera point sur les discours, ni sur les opinions des hommes, que notre vie sera examinée, mais sur la loi de Dieu et sur la vérité de sa parole. Comment se pourrait-il donc faire qu’une probabilité fausse, et qui se trouvera contraire à la parole de la vérité, mit alors à couvert celui qui aura la vérité pour juge ?
  6. On peut encore prouver la même chose par ce principe certain parmi les Théologiens instruits de la doctrine des Pères : Que l’ignorance du droit naturel n’excuse point de péché. Si quelqu’un, dit saint Augustin, croit bon ce qui est mauvais, il ne laisse pas de pécher en ayant cette pensée : Et : Tous les péchés d’ignorance consistent en ce que l’on fait mal en croyant bien faire. C’est ce qui fait dire à Gratien que l’ignorance du droit naturel est criminelle dans tous les adultes.

Ce seul principe qui est très constant dans la vraie Théologie, et enseigné universellement par tous les anciens Théologiens, comme le reconnait Vasquez, suffit pour terminer toute cette dispute. Car celui qui dans la pratique suit une opinion fausse qu’il croit probable, et qui néanmoins est contraire au droit naturel, agit proprement par ignorance : puisqu’il ignore que ce qu’il fait, soit défendu. Il y a plus ; toutes les chicanes que les Jésuites font sur l’ignorance invincibles, ne peuvent avoir lieu dans ce cas. Car cet homme qui croit permis ce qui est en effet défendu, et qui ne le croit que probablement, doit aussi croire probablement que cela est défendu. Il faut donc nécessairement que cette variété d’opinions le jette dans le doute et pour s’en éclaircir il doit avoir recours aux moyens que Dieu a établis pour trouver la vérité, et principalement à la prière. S’il s’acquitte de ce devoir comme il le doit, il trouvera sans doute la vérité : mais s’il le néglige, on peut dire qu’il ignore la vérité, plutôt par une ignorance vincible, que par une ignorance invincible, et plutôt volontairement, qu’involontairement. Mais on peut voir touchant l’ignorance ce que nous en avons dit sur la lettre précédente.

 

§ IV

Réfutation de la principale, ou plutôt de l’unique raison,

sur laquelle les Casuistes appuient la sureté de la probabilité.

Toutes les raisons que nous avons apportées jusqu’ici pour combattre l’erreur pernicieuse des Probabilités, ne l’attaquent en quelque sorte qu’indirectement, ayant eu principalement dessein d’établir la vérité qui y est opposée, c’est-à-dire que tous ceux qui suivent une opinion fausse et contraire à la loi éternelle, quelque probable qu’elle paraisse, pèchent très certainement. Il faut maintenant attaquer cette erreur par une autre voie, et entrer pour parler ainsi, jusque dans le camp de nos ennemis ; afin qu’ayant fait connaître à tout le monde la faiblesse des retranchements, dont ils tâchent de se couvrir, et des moyens qu’ils emploient pour défendre leur opinion insensée, il n’y ait personne après cela, qui soit assez insensible à son salut, pour le vouloir risquer sur un sentiment aussi ruineux.

Il s’agit entre les Probabilités et nous, de savoir si un homme qui dans sa conduite suit une opinion fausse, est hors de péril et en sureté de conscience devant Dieu, parce qu’il croit avec plusieurs autres cette opinion probable. Les Jésuites prétendent qu’oui : les Évêques et plusieurs Curés de France soutiennent que non ; et que l’opinion des Jésuites est une erreur très pernicieuse. Si les Jésuites ont raison, ceux qui suivent des opinions probables, n’ont rien à craindre ; mais s’ils ont tort, leur salut court grand risque, et il faudra qu’au lieu de cette sécurité que les Jésuites leur donnaient, ils entrent dans cette attente terrible du jugement de Dieu dont l’Apôtre les menace.

Puis donc qu’il ne s’agit de rien moins dans cette dispute que du salut éternel, non seulement des Jésuites mais aussi de tous ceux qui mettent leur conscience entre leurs mains, si les uns et les autres ont eu quelque prudence, il n’y a rien qu’ils aient dû examiner avec plus de soin, que les raisons sur lesquelles on établissait une opinion quia des suites si terribles. Car s’il n’y a point de raisons pour la soutenir, ou qu’il n’y en ait que de très faibles, il est évident que toute cette assurance dont on les flatte, n’a aucun fondement et s’évanouit tout à fait.

C’est un examen néanmoins que je ne crois pas que personne d’entre les Probabilités ait encore pris soin de faire. Car je ne saurais m’imaginer que des Théologiens eussent été assez aveuglés et assez insensés pour vouloir, à moins que de renoncer entièrement à tous les sentiments de religion, hasarder leur salut, je ne dis pas sur des raisons, mais sur des illusions si frivoles et si grossières. Il me paraît donc bien plus vraisemblable que les partisans de cette opinion s’y sont laissé aller, ou par un espèce d’emportement aveugle, ou en suivant l’exemple des autres, sans avoir fait auparavant aucune démarche pour s’assurer de la vérité.

Une grande preuve de ce que j’avance, est qu’à peine trouve-t-on un seul Probabilité qui ait entrepris d’appuyer de la moindre autorité ou de quelque raison, une maxime si importante. Ils se contentent tous de nous alléguer quelquefois ce prétendu axiome, que quiconque suit une opinion probable agit avec prudence, et qu’ainsi il ne pèche pas. Voilà le seul fondement de leur dogme. Voilà à quoi se réduisent toutes leurs raisons. Qu’on lise et qu’on relise les Casuistes, on n’y trouve rien autre chose. Peut-on assez admirer leur négligence, ou plutôt leur aveuglement, de bâtir ainsi toute leur Théologie sur un principe et sur un fondement si fragile et si peu solide.

Car qu’y a-t-il, je ne dis pas de plus frivole et de plus trompeur ; mais même de plus évidemment faux que cette raison : Il y a de la prudence à suivre une opinion probable. Quoi, quand même cette opinion serait fausse, et contraire à la vérité éternelle ! Y a-t-il donc, ô aveugles et insensés Probabilités, y a-t-il de la prudence à être dans l’erreur, à s’y attacher, et à se détourner de la loi éternelle de Dieu, de l’éternelle vérité et de la justice éternelle ? Folle et extravagante prudence ! Est-ce donc ainsi qu’on nous suppose comme des vérités certaines et hors de doute, des choses dont la fausseté saute tellement aux yeux, qu’elle n’a presque pas besoin d’être réfutée.

Il est si peu vrai qu’il y ait de la prudence à faire ce que Dieu défend, que c’est pécher en plusieurs manières contre la prudence que de le faire, comme il est aisé de le démontrer.

  1. Tout jugement faux et contraire à l’éternelle vérité est très certainement une imprudence ; puisque la prudence véritable et chrétienne n’est autre chose qu’un jugement droit que la connaissance de la justice éternelle fait porter des choses que l’on doit faire. Or quiconque, comme nous l’avons fait voir ailleurs, donne son consentement à une opinion fausse et contraire à la loi éternelle, quelque probable que puisse être la raison qu’il a eu de le donner, porte un jugement faux ; puisque malgré cette probabilité, il ne laisse pas d’être trompé. Il est donc par conséquent imprudent, et il juge imprudemment, quoiqu’il juge probablement.
  2. Cette imprudence dans le jugement que l’on porte des choses, vient toujours d’une autre imprudence dans la conduite, c’est-à-dire de la négligence qu’on a eue à chercher la vérité et à purifier son cœur. Car ceux qui demandent à Dieu la lumière de la sagesse, qui leur est si nécessaire, de la manière qu’une chose si importante mérite d’être demandée, ne manquent jamais de l’obtenir ; puisque nous en avons pour garants, non seulement l’Apôtre saint Jacques, mais Jésus-Christ même, qui est celui qui la donne. D’où il faut conclure que celui qui ne l’a point reçue, ou ne la point demandée du tout, ou ne la point demandée avec la pureté de cœur nécessaire pour l’obtenir.
  3. On est imprudent lorsque voyant de la contrariété entre des opinions probables, et le partage des auteurs sur ces opinions, sans que la vérité paraisse ni plus clairement, ni plus probablement d’un côté que de l’autre, on n’entre dans aucun doute, ou lorsqu’étant dans le doute, on passe à l’action avant d’en être éclairci. Car ne condamnerait-on pas, non seulement d’imprudence, mais même de stupidité et de folie, un homme qui voyant plusieurs personnes assurer qu’un mets est empoisonné, et d’autres soutenir qu’il ne l’est pas, sans que les raisons des uns lui paraissent plus probables que celles des autres, n’entrerait pour cela dans aucun doute sur ces mets ? Mais ne l’accuserait-on pas encore davantage d’imprudence et de témérité, si entrant dans le doute, et ne sachant en aucune manière laquelle des deux opinions serait la plus véritable, il ne laissait pas de manger de ce mets avec une entière assurance, et comme s’il n’y avait rien à craindre.
  4. Mais si cet homme n’était pas simplement dans le doute et dans l’incertitude. S’il était beaucoup plus porté pour une opinion que pour l’autre, et qu’il crut plus probable que ce mets est empoisonné, et moins probable qu’il ne l’est pas ; combien l’estimerait-on encore plus coupable, plus insensé et plus imprudent ? Car qu’appelle-t-on imprudence dans presque toutes les choses de la vie, sinon de préférer ce qui est moins probable à ce qui l’est davantage ? Si un Général d’armée donnait bataille dans un temps, où il croit qu’il n’est plus probable qu’il remportera la victoire : Si un marchand contractait une société qu’il croit plus probablement lui devoir être plutôt onéreuse qu’utile, on ne se contenterait pas d’appeler ces gens là des imprudents, ils passeraient dans l’esprit de tout le monde pour des fous. Comment se peut-il donc faire que celui qui dans la conduite de sa vie, préfère le moins probable au plus probable, et le moins sûr au plus sûr, puisse paraître prudent aux Casuistes ? Ou plutôt qui pourra supporter leur impertinence de nous donner pour un principe très certain, et pour l’unique fondement de toute leur Théologie, une maxime qu’on voit d’abord, pour peu qu’on ait de prudence, être la plus fausse, la plus vaine, et la plus improbable de toutes les maximes.

Je sais que les Jésuites ont essayé de remédier à cet inconvénient par l’invention d’une prétendue sureté pratique, mais comme rien n’est plus propre que ce remède même à mettre dans un plus grand jour le système des Probabilités, et à en faire connaître toute la faiblesse, il est à propos de traiter ce point en particulier et avec un peu plus d’exactitude.

 

§ V

Que si la doctrine des Jésuites sur la probabilité n’est pas certainement vraie,

elle est très certainement fausse : et que cependant on ne peut dire sans folie qu’elle

soit certainement vraie.

Quand nous n’aurions point d’autres raisons, ni d’autres preuves contre la prétendue sureté des opinions probables, cette unique raison, qu’elle n’est fondée que sur le doute et l’incertitude, suffirait pour renverser cette sureté chimérique. Mais afin de faire mieux comprendre qu’elle est la force de cette raison, et presser de plus près les Casuistes, il faut commencer par leur faire cet argument.

Celui qui est incertain s’il a fait une action défendue, ne peut pas être assuré de n’avoir point péché. Or celui qui en suivant une opinion probable a fait une chose qu’il ne croyait pas probablement permise, n’est point une action défendue, c’est-à-dire un péché. Donc il n’est point assuré de n’avoir point péché en la faisant.

Les Casuistes pressés par cet argument, nous vont découvrir le grand mystère de la probabilité, ce secret admirable qui consiste à unir le doute dans la spéculation avec la sureté dans la pratique. Oui, disent-ils, nous avouons que cet homme qui a suivi une opinion probable, n’est point assuré spéculativement, si ce qu’il a fait est permis, ou non ; car autrement ce ne serait plus une opinion probable, mais une opinion certaine qu’il aurait suivie : mais nous soutenons que ce même homme dans la pratique n’a aucun doute, ni aucune incertitude, et qu’il est dans une entière assurance. Car le jugement qu’il porte qu’une chose lui est certainement permise dès qu’il est probable qu’elle est permise ; quelque incertain qu’il soit dans la spéculation, il est très certain dans la pratique, puisque chacun peut suivre en sureté et avec prudence une opinion probable ; ainsi quoique cet homme doute spéculativement, il ne doute point néanmoins pratiquement, et par conséquent ne pèche point, concluent-ils, contre cette règle de tous les autres Théologiens, qui condamnent de péché ceux qui agissent dans le doute, et qui préfèrent l’incertain au certain.

Quand on a poussé les Probabilités jusqu’à ce point, ils ne peuvent pas faire un seul pas davantage : de sorte qu’on peut appeler ce subterfuge le dernier retranchement de la subtilité des Casuistes. Il ne faut donc que rompre cette barrière, pour exposer à la vue de tout le monde l’absurdité de leur opinion, et révéler ce qu’il y a de plus secret dans ce mystère d’iniquité ; cela n’est nullement difficile. Il ne faut que les presser encore de cette manière.

Puisque personne ne peut être certain et assuré lorsqu’il n’est appuyé que sur des raisons douteuses et incertaines ; je vous demande sur quoi fondez-vous cette certitude, et cette sureté pratique ? Car si elle n’a qu’un fondement incertain et douteux, il faut nécessairement que vous avouiez que ce n’est point une véritable certitude, ni une véritable sureté.

Nous la fondons, répondront-ils, sur ce principe, que personne ne pèche en suivant une opinion probable. Cela est fort bien ; mais ce principe même qui est le fondement de toute votre certitude, de toute votre sureté, et sur lequel est appuyé cette décision ; qu’il est permis à chacun de suivre une opinion probable, quoique fausse devant Dieu : ce principe, dis-je, est-il bien certain ? Est-il hors de tout doute ? Le sentiment contraire est-il improbable, erroné, et hérétique ?

C’est ici que tout ce qu’il y a au monde de défenseurs de la probabilité, doivent bien songer à ce qu’ils ont à répondre ; car je soutiens qu’ils ne peuvent répondre sans ruiner entièrement leur opinion, ou sans tomber dans des absurdités si intolérables, qu’ils ne pourront eux-mêmes s’empêcher d’en rougir. Car où ils diront que ce principe capital, sur lequel ils veulent qu’on soit en sureté, et qu’on ne pèche point en sureté, et qu’on ne pèche point en suivant une opinion probable quoique fausse, où ils diront, dis-je, que ce principe n’est que probable, c’est-à-dire incertain et douteux, où ils soutiendront qu’il est certain et indubitable.

S’ils disent, qu’il n’est que probable, il est évident qu’ils ont perdu leur cause ; car leur certitude pratique s’évanouit entièrement, étant impossible qu’elle subsiste, n’étant appuyée que sur un fondement probable, et incertain. Personne ne peut véritablement être certain qu’il ne pèche point en suivant une opinion probable, s’il est incertain et douteux, que celui qui suit une opinion probable, ne pèche pas. Leur sureté pratique s’évanouit pareillement, puisqu’elle ne peut subsister sans la certitude. Et au lieu de cette certitude et de cette sureté, il ne reste qu’une grande crainte de pécher, qui est une suite nécessaire de l’incertitude.

Il faut donc qu’ils aient recours à l’autre réponse, qui est de dire, que la doctrine des Casuistes qui met en sureté ceux qui suivent une opinion probable même fausse, est non seulement probable, mais très certaine et très vraie, et que par conséquent la doctrine opposée est tout à fait improbable, tout à fait fausse et erronée. S’ils ne démontrent cela bien clairement, la doctrine et le salut éternel des Jésuites et de leurs adhérents est dans un grand danger : mais cela est si absurde, que je ne sais si les Jésuites eux-mêmes oseront le soutenir publiquement.

Quoi ! Mes Pères, osez-vous appeler votre sentiment, un sentiment entièrement certain, le voyant combattu d’un côté par tant de raisons et de témoignages d’un si grand poids, et de l’autre par l’autorité de tant de Docteurs, et de tant d’Évêques qui le condamnent et qui le proscrivent comme une erreur très pernicieuse dans la Morale.

Si trois ou quatre Docteurs vous suffisent pour rendre une opinion probable, combien l’opinion d’un si grand nombre de Docteurs, de Curés et d’Évêques doit-elle paraître probable quand vous ne le voudriez pas ? Car si c’est par l’autorité qu’il faut juger de la probabilité de deux opinions : combien leur autorité doit-elle l’emporter sur la vôtre ? Puisqu’ils tiennent les premiers rangs dans la hiérarchie ecclésiastique, et que vous n’y en avez aucun : puisqu’ils sont Pasteurs et que vous n’êtes que du nombre des ouailles, puisqu’ils sont les juges, et que vous êtes les accusés ?

S’il faut juger de leur opinion et de la vôtre par l’antiquité, quel passage de l’Écriture, quel témoignage des Pères nous avez-vous jamais apporté, pour autoriser votre doctrine, que les Curés de Paris ont détruite en tant d’endroits par des passages évidents de l’Écriture, par le témoignage exprès de S. Thomas, et par des raisons très solides, et que nous achevons encore de ruiner par les nouvelles preuves que nous donnons de sa fausseté ?

Si vous voulez enfin que ce soit par la raison qu’on juge de la probabilité, nous avons fait voir que la raison est manifestement contre vous. Ainsi à moins que vous n’ayez pris le parti d’y renoncer tout à fait, vous ne sauriez réfuter la probabilité à notre sentiment, ni soutenir la certitude que vous attribuez au votre.

Mais d’un autre côté en reconnaissant seulement que le nôtre est probable, vous avouez que le vôtre est entièrement faux. Car s’il est probable que l’on pèche en faisant une chose qu’on estime faussement, mais néanmoins probablement, être permise ; il n’est donc pas certain qu’on ne pèche pas en le faisant, ni par conséquent qu’on soit en sureté : Et vous, mes Pères, qui êtes les auteurs d’une telle sureté, vous trompez certainement les autres, et vous vous trompez très certainement vous-mêmes.

Voyez donc mes Pères, à quelle extrémité vous êtes réduits : puisque vous ne sauriez sans extravagance réfuter la probabilité à notre sentiment, ni la lui accorder sans ruiner entièrement le vôtre : Et qu’elle est au contraire la bonté de notre cause, puisqu’au lieu qu’il suffirait pour remporter la victoire, de prouver que notre sentiment est au moins probable, ce que nous avons fait et au-delà, nous avons démontré invinciblement, si je ne me trompe, que non seulement il est probable, mais qu’il est très vrai, très certain et établi sur des fondements inébranlables.

 

Section troisième

On ruine la probabilité par quelques-unes de ses conséquences.

 

§ I

Première conséquence.

Si une opinion probable quoique fausse et contraire à la loi éternelle, suffit pour bien agir, pourquoi les Saints demandent-ils à Dieu avec des désirs si ardents la connaissance de la vérité ? Ne leur serait-il pas beaucoup plus avantageux de lui demander des probabilités qui ne seraient pas moins sûres que la vérité même, et presque toujours plus faciles à suivre ? Il faut donc, si nous en croyons les Casuistes changer entièrement les prières des Chrétiens. Il ne faut plus dire avec le Prophète : Seigneur enseignez-moi votre vérité. Conduisez-moi Seigneur dans votre voie, et je marcherai dans votre vérité. Mais en réglant nos prières sur la doctrine de la probabilité, il faut dire, enseignez-moi, Seigneur les Probabilités des hommes. Conduisez-moi, Seigneur, dans votre voie, et je marcherai suivant les probabilités des hommes. Il fallait que saint Augustin eut perdu le bon sens, lorsqu’il faisait cette prière à Dieu : Détruisez en moi tout ce qui est contraire à la vérité : Car de combien de probabilités très commodes, et de combien de bonnes actions que ces probabilités auraient produites, ce Père demandait-il la destruction par cette prière ? Hélas ! Quelle imprudence ; s’il est vrai que la prudence des Casuistes soit une prudence !

C’est trop peu d’avoir dit, que selon la doctrine des Probabilistes, on ne doit pas désirer de connaître la vérité. Il s’ensuit même qu’on doit l’éviter, et demander à Dieu de ne la jamais connaître. Car le seul fruit que l’on retire, selon eux, de la connaissance de la vérité, c’est qu’il n’est plus permis de suivre l’opinion qui y est contraire : au lieu que quand elle demeure inconnue et obscurcie par de fausses probabilités, il est permis de suivre laquelle on veut des deux opinions opposées. Or qui est-ce qui peut vouloir se rétrécir la voie du salut sans en retirer aucun avantage.

On peut comprendre par cette horrible conséquence, combien il y a de malignité et de venin dans cette doctrine qui rend la connaissance de la vérité non seulement inutile, mais même pernicieuse, et qui par conséquent éteint absolument l’amour de cette divine vérité dans le cœur des Fidèles, pour les attacher aux fausses opinions des hommes.

 

§ II

Seconde conséquence

S’il est vrai comme le soutient Escobar, et comme il le conclut du sentiment uniforme de tous les Probabilités, Que deux opinions les plus opposées dont l’une est vraie, et l’autre fausse ; sont néanmoins également sûres, il s’ensuit que c’est inutilement que les Théologiens disputent entre eux sur ces sortes d’opinions, et qu’ils mettent en question, si telle chose est permise, ou si elle ne l’est pas : Car il est certain selon cette maxime des Casuistes, que ce que les uns et les autres prétendent être permis, l’est effectivement, puisqu’il se trouve des Auteurs qui le permettent, et c’est se moquer que de le nier.

Ainsi l’Apologiste des Casuistes se moque de nous, quand, par exemple, après avoir proposé cette question : S’il est permis à un juge de juger selon une opinion probable, en quittant la plus probable, il répond : Bonacina, et cite Sayus, Aragonia, et Salon qui la défendent, mais Vasquez, Becannus, Azor, Reginaldus, Valencia, Sanchez tiennent l’autre opinion : et je suis de leur sentiment, etc. Il semble dire quelque chose, et il ne dit rien en effet. Car ayant établi auparavant que chacun peut en sureté de conscience suivre le sentiment des Casuistes célèbres, quand ils ne sont pas entièrement abandonnés de l’autorité des autres, la décision particulière qu’il fait qu’une chose n’est pas permise pour de certaines raisons, devient inutile, si d’ailleurs il est contrait d’avouer que cette même chose est permise à cause de l’autorité des Casuistes. Que n’importe, par quel endroit elle soit permise, pourvu qu’elle le soit en effet ?

Ainsi lorsque l’on voit les Casuistes se partager en différents sentiments, les uns soutenant les autres qu’elle ne l’est pas : Ce que l’on doit dire de leur disputes, c’est que ceux qui nient que cette chose soit permise, se trompent toujours quoiqu’ils soient mieux fondés en raisons que les autres. Car ce qu’ils prétendent n’être point permis, l’est véritablement ; ou si l’on veut ils ont la vérité de leur côté dans la spéculation, mais ils se trompent dans la pratique, parce que tout ce qu’ils prouvent par les raisons qu’ils apportent, c’est que cette chose n’est pas permise dans la spéculation : ce qui n’empêche pas que les autres ne gagnent leur cause dans la pratique, puisqu’il est faux que la chose dont on dispute ne soit pas permise dans la pratique.

 

§ III

Troisième conséquence

Le silence des Casuistes qui n’apportent jamais aucun endroit de l’Écriture ou des Pères pour établir cette doctrine qui met en sureté ceux qui suivent une opinion probable quoique fausse et contraire à la loi éternelle, est une preuve convaincante qu’il ne s’en trouve aucun vestige dans les Pères. Or quand nous n’aurions point d’autre preuve, cela suffirait pour faire voir le peu de solidité de cette doctrine. Car nous laissons à tous ceux qui ne veulent pas être trompé dans la chose du monde la plus importante à juger eux-mêmes, s’il y a quelque vraisemblance que tous les Pères aient ignoré le principal fondement de la Philosophie Chrétienne, et la connaissance en ait réservée à ces derniers temps.

Il faut avouer que si la doctrine de la probabilité était vraie, et qu’elle ne donnât pas une sureté ruineuse, il n’y aurait rien de plus commode, rien de plus propre à calmer les scrupules, rien qui aplanit davantage la voie du salut. Le Chrétien qui serait assez heureux pour en être instruit, y trouverait des secours merveilleux pour se sauver, et il faudrait plaindre le malheur de ceux quoi seraient privés d’une connaissance si utile. C’est pour cela que les nouveaux Casuistes ont soin d’insinuer cette doctrine presque dans toutes les pages de leurs écrits.

Pourquoi donc Dieu a-t-il caché cet admirable secret aux SS. Pères ? Ou pourquoi s’il le leur a découvert, ont-ils affecté de nous le cacher. Pourquoi ne font-ils jamais usage de ces probabilités ? D’où vient que dans les rencontres où la vérité ne leur fait pas connaître parfaitement comment ils doivent agir, ils témoignent être dans le tremblement et dans la crainte que Dieu ne condamne comme injuste, et comme mauvais ce qui leur paraît bon et équitable ? Qui ne voit pas combien il est ridicule de dire qu’on ait été tout d’un coup éclairé dans ces derniers temps sur une chose si importante qui a été inconnue à tous les Pères de l’Église.

 

§ IV

Quatrième Conséquence

Que doit-on penser de ce que la voie du salut devient tous les jours plus facile et plus douce à proportion du progrès que fait la Théologie morale par le moyen des probabilités. Les Casuistes non seulement conviennent de ce changement, mais même ils s’en applaudissent, et ils en font le sujet de leur gloire. S’il y a maintenant, dit Caramouel, des opinions probables qui ne l’étaient pas autrefois, on ne pèche plus en les suivant, quoiqu’on péchât auparavant.

C’est sans doute une vanité ridicule, un aveuglement déplorable, et une audace punissable à des hommes qui ne sont rien, de s’imaginer qu’ils peuvent effacer la loi de Dieu par les faibles raisons de leur esprit, et par leurs fausses opinions, et de se persuader qu’ils n’ont rien à craindre de la colère de la vérité éternelle pourvu qu’ils mettent entre elle et eux quelque nuage de probabilité. Les Casuistes cependant méritent qu’on leur reproche cette vanité, cet aveuglement, et cette audace, puisque tout cela est renfermé dans cette maxime : Que les opinions probables même fausses et contraires à la loi éternelle excusent de péché ; et qu’admettant ce premier principe, ils admettent aussi cette étrange absurdité, ou plutôt cette impiété qui en est une conséquence naturelle, qu’on se sauve mille fois plus facilement dans ces derniers temps qu’on ne faisait dans les premiers siècles.

C’est à ce sujet que les Curés de Paris les ont si justement tournés en ridicules, en se servant de ces belles paroles de Guigues le Chartreux. O le malheureux temps que celui des Apôtres ! O que les hommes de ces premiers siècles étaient enveloppés d’épaisses ténèbres, et que leur ignorance était digne de compassion ! Rigides observateurs de toutes les paroles qui sont sorties de la bouche de Dieu, pour arriver à la vie, ils marchaient par des voies dures et pénibles : et ils ne connaissaient point ces voies courtes et si faciles que nous avons découvertes.

 

§ V

Cinquième Conséquence.

Mais ce qu’il y a de plus pernicieux dans la doctrine de la probabilité, c’est qu’elle ouvre la porte à toutes sortes d’impiétés. Nous voyons déjà de ses horribles productions. Car tout ce que les Lettres de Montalte rapportent, tout ce qui est contenu dans les Extraites des Curés, et tout ce que la pudeur, ou la prudence ont fait supprimer à Montalte, et à ces mêmes Curés, vient principalement de cette source, et en tire la plus grande partie de son venin. Toutes ces opinions sont à la vérité redevables de leur probabilité aux différents Auteurs qui les ont avancées : mais c’est de la doctrine générale de la probabilité qu’elles empruntent l’autorité qu’elles ont, et qui les fait regarder comme des règles certaines, innocentes, sûres, et qu’on peut suivre dans la pratique.

Qu’on ne s’imagine pas que l’Église soit délivrée de tous ces monstres d’opinions qui ont paru dans ce temps. Elle est menacée de bien d’autres périls. Cette contagion n’en demeurera pas là. Les conséquences de cette maxime pernicieuse s’étendent si loin, qu’elles ne vont pas à moins qu’à la ruine entière de tout le Christianisme, et à faire un mélange monstrueux de toutes sortes de Religions. Que les Jésuites qui accusent calomnieusement les autres de nier l’Incarnation prennent garde, que contre leur dessein et leur intention, les Déistes ne les regardent un jour eux-mêmes comme leurs chefs. Tout est incertain, dit Ciceron, quand on s’est une fois écarté de la règle : et quand une fois on n’est plus retenu, ni par la foi, ni par la vérité, et qu’on se donne la liberté de suivre les égarements et les caprices de son esprit, il n’y a plus rien d’assuré, rien de constant, rien de fixe et d’immuable. Or cela arrive aussitôt qu’on reçoit cette maxime, Qu’une probabilité même fausse excuse de péché, et suffit pour rendre une action honnête. Car à qui est-ce que son erreur ne paraît pas probable, soit dans ce qui regarde les mœurs, soit même dans ce qui regarde la foi ? Combien y a-t-il d’hérésies qui paraissent plus vraisemblables que ces opinions que les Casuistes appellent probables ?

Les Jésuites ont beau faire, ils ne trouveront jamais de bornes qui arrêtent la contagion de cette doctrine. Diront-ils qu’il y a des choses fausses et contraires à la loi éternelle, qu’elle excuse, et d’autres qu’elle ne peut excuser : mais il n’y a pas de raison de dire qu’elle excuse plutôt les unes, que les autres. Je vois bien à la vérité que semblables à des gens qui se sont laissé emporter jusque sur le bord d’un précipice, ils sont saisis de crainte, et qu’ils veulent reculer et se sauver à la faveur de quelques restrictions. Mais ils se trompent fort, s’ils espèrent que par ces exceptions qu’ils mettent à leur fantaisie, et qui n’ont aucun fondement, ils pourront retenir l’impétuosité de l’esprit humain, lorsqu’il est déjà sur le penchant du précipice, surtout s’il est excité à tout oser par la promesse spécieuse qu’on lui fait d’une entière sureté.

Ce ne sont point ici des terreurs paniques que nous voulons donner : et ce n’est point de notre tête que nous tirons toutes ces horribles conséquences. Les Casuistes eux-mêmes reconnaissent qu’elles suivent nécessairement de leur principe. Ils posent eux-mêmes les fondements de toute sorte impiété. Et non seulement ils s’insinuent cette maxime si agréable aux impies, Que chacun peut se sauver dans sa Religion quand il la croit probable, mais même il s’en faut peu qu’ils ne l’enseignent expressément.

Car où tend cette proposition de Thomas Sanchez, rapporté par Escobar, Qu’un infidèle à qui on propose notre foi comme plus croyable que la sienne n’est pas obligé, hors l’article de la mort de l’embrasser, pourvu que sa secte lui paraisse encore probablement croyable. À quoi il faut ajouter ce que disent Sancius et Diana, qui rejettent cette exception de l’article de la mort, et qui croyant, comme le rapporte encore Escobar, que cette circonstance n’oblige point à suivre une nouvelle règle de conduite, assurent conséquemment que cet infidèle n’est point obligé d’embrasser la foi, même à l’article de la mort.

Après cela quel est l’hérétique qui pourra être damné pour son hérésie ; puisqu’il n’y en a presque pas un seul qui ne puisse assurer que sa Religion lui paraît probable, et non seulement probable, mais plus probable que la foi catholique ? Mais s’il peut demeurer dans son hérésie sans péché, il a pu aussi l’embrasser sans péché, ainsi il n’importe point pour le salut d’être catholique, ou hérétique ?

C’est une chose si visible, que cette conséquence suit nécessairement de ces principes, que Caramouel homme très intelligent dans la dialectique de la probabilité, t d’autant plus dangereux, qu’il sait mieux tirer toutes les conséquences qui suivent des faux principes qu’il embrasse, a reconnu lui-même qu’il était incapable de résoudre cette difficulté, et l’a laissé indécise, que de dire d’une part tout ce qu’il a trouvé de plus fort pour la négative, et ne pas dire de l’autre un seul mot pour l’affirmative. Le passage dont je parle, est dans sa Théologie fondamentale page 472.

Bazanomenus, dit-il, est né de parents Luthériens, t dans une ville Luthérienne. Il a été élevé parmi les Luthériens, et il n’a eu que des maîtres et des prédicateurs de cette secte. D’abord qu’il a entendu le Père Valérien Magny, la gloire des Capucins, et encore quelques autres qui prêchent qu’il faut, ou revenir à l’Église Romaine, ou renoncer à Jésus-Christ, il s’est élevé fortement contre eux, et leur a dit : Le Christianisme est une Religion très probable, qui est partagée en plusieurs sectes, dont les unes sont plus anciennes, les autres plus nouvelles, les unes plus sévères, les autres plus douces, les unes plus répandues, les autres moins (entre lesquelles les principales sont la Romaine, la Luthérienne, et la Calviniste,) QUI TOUTES SONT VERITABLEMENT PROBABLES. Ce n’est donc pas une nécessité pour moi qui suis Luthérien de retourner à l’Église Romaine, ou de renoncer à J. C. Car outre la Religion Romaine, que je ne refuse pas de reconnaître comme probable, la religion Luthérienne est aussi Chrétienne et probable, et beaucoup plus douce que le Romaine.

Vous voyez par là, continue Caramouel, la force du raisonnement de cet hérétique, et ce qu’il veut prouver. Premièrement il tient qu’il est probable que Dieu ne peut mentir : en second lieu qu’il est probable qu’il a révélé l’Écriture Sainte, et même qu’il l’a dictée, si vous voulez qu’on parle ainsi : en troisième lieu qu’il est probable que l’Église Romaine explique bien l’Écriture : et néanmoins il ajoute que le contraire de tout cela ne laisse pas d’être probable. Et voici comme il confirme, été comme il explique son sentiment. La doctrine d’Aristote, dit-il, ainsi qu’on l’enseigne aujourd’hui dans les Universités d’Italie, d’Espagne, et de France, est très probable : car on ne peut opposer contre cette probabilité, qu’Aristote a tenu que le monde était éternel, et que l’âme était mortelle, parce que ces erreurs et d’autres semblables sont aujourd’hui bannies de cette Philosophie, et sont rejetées par les Chrétiens qui l’ont embrassée. Cette même doctrine, ou plutôt l’école d’Aristote est divisée en trois sectes, celle des Thomistes, celle des Scotistes, et celle des Nominaux. Elles sont toutes trois probables, toutes trois célèbres, toutes trois plausibles. Si les Dominicains disaient aux Scotistes : notre École est plus ancienne que la vôtre, et que celle des Nominaux, il faut par conséquent se ranger de notre côté, ou abandonner Aristote. Quel égard les Cordeliers auraient-ils à cet argument ? Ils s’en moqueraient, et croiraient avoir autant de raison de dire à leur tour, qu’il faut ou suivre l’École de Scot, ou se séparer des Péripatéticiens. À la vérité le raisonnement serait pressant, si une des Religions qui connaissent Jésus-Christ, ou une des écoles qui suivent Aristote, produisait pour elle des démonstrations. Car si on démontrait une fois qu’une de ces sectes fut vraie, on démontrerait en même temps que toutes les autres sont fausses : mais dans notre cas, moi Luthérien je juge que toutes ces religions (la Romaine, la Luthérienne, et la Calviniste) sont chrétiennes et probables : comme je juge que les trois écoles des Thomistes, des Scotistes et des Nominaux sont Péripatéticiennes et probables. On ne peut pas par conséquent, ni me convaincre, ni me presser par ce dilemme qu’il faut ou revenir à Jésus-Christ.

Il ne se met pas beaucoup en peine, poursuit Caramouel, de l’antiquité, ni des Conciles généraux qu’on lui pourrait opposer, parce qu’on n’en saurait, dit-il, tirer des preuves évidentes, mais seulement probables, puisque l’école d’Aristote est plus ancienne que la Religion de Jésus-Christ, et que les Académies Péripatéticiennes ont un bien plus grand nombre de maîtres et de docteurs, que les Conciles généraux n’ont de Pères. Et s’il est permis, ajoute-t-il, au P. Valérien d’accuser d’erreur et de tyrannie la doctrine des Péripatéticiens, pourquoi ne me sera-t-il pas permis de ne pas changer légèrement de Religion ? Pourquoi ne pourrai-je pas dire que l’Église Romaine est à la vérité très probable, et même très sûre dans le for de la conscience : mais que cela n’empêche pas que la Religion Luthérienne dont je fais profession ne soit également probable, également chrétienne, également sûre, et MÊME ABSOLUMENT PLUS SÛRE ? PUIQU’UNE OPINION MOINS PROBABLE, EST AUSSI LA PLUS SÛRE, SI ELLE EST LA PLUS DOUCE. Pourquoi encore ne me sera-t-il pas permis de dire que je suis en repos de conscience dans la religion Luthérienne, et que par conséquent je ne suis point obligé de rentrer dans l’Église Romaine, non plus que d’abandonner la Religion de Jésus-Christ.

Voilà, conclut Caramouel, assez content de ces mauvaises raisons, comme raisonne encore aujourd’hui ce Luthérien, et vous devriez savant Lecteur entreprendre le P. Valérien, et il souhaite d’en entendre encore d’autres.

Il faut remarquer que ce Casuiste au commencement de ce doute, et de plusieurs autres semblables met en tête ce beau titre. J’écris, ou plutôt je transcris quelques lignes des meilleurs Auteurs pour la consolation de ceux qui demeurent en Allemagne qui ont de la douleur de voir tant de personnes, d’ailleurs très gens de bien, infectées de l’hérésie, insinuant par là que son dessein dans ces doutes, est de prouver que le salut de ces personnes n’est pas si désespéré qu’on a coutume de le croire.

Mais ce que Caramouel n’ose dire qu’en tremblant Érard Bille Jésuite ne craint pas de l’enseigner tout ouvertement. La foi, dit-il, qu’un enfant a reçue par le Baptême ne suffisant pas pour la lui faire professer, à moins qu’on ne la lui propose et qu’on ne lui en explique les mystères, il ne péchera point en croyant une hérésie qu’on lui propose et que ses parents lui ont enseignée, à moins qu’il n’y ait des raisons convaincantes et qui ôtent toute probabilité à sa secte : CAR TANDIS QU’ELLE LUI EST PROBABLE, IL NE PECHERA POINT EN LA SUIVANT. D’où il arrive qu’on ne peut presque pas considérer comme hérétiques un grand nombre de filles jusqu’à l’âge de vingt ans, quoiqu’elles fassent même la Cène. CAR QUI DIRA QU’ELLES N’ONT POINT D’ARGUMENTS PROBABLES EN FAVEUR DE LEUR SECTE : OR PERSONNE NE PECHE EN SUIVANT UNE OPINION PROBABLE.

Vous me direz, ajoute-t-il : Il y a aussi beaucoup de personnes âgées qui croient bien faire en demeurant dans leur secte. Je réponds que cela ne suffit pas pour ceux qui vivent parmi les Catholiques. Mais en Suède, en Danemark, et dans les Provinces de l’Allemagne, où il n’y a aucun exercice de la Religion Catholique, ces personnes peuvent se sauver dans leur secte, s’ils ne pèchent point, ou supposé qu’ils pèchent, s’ils font un acte de contrition ou d’amour.

Au reste cet Auteur s’éloigne sans aucune raison de ses propres principes, en niant que ce qui suffit pour les hérétiques qui n’ont point de commerce avec les Catholiques suffise pour ceux qui vivent parmi eux.

Que diront à cela les Jésuites ? Car il est visible qu’ils seront réduits, pour me servir des termes de Caramouel, ou à tout passer, ou à abandonner leur opinion fondamentale, qui consiste à assurer qu’un sentiment probable quoique faux et contraire à la loi éternelle excuse de péché.

Il faut qu’ils admettent encore de toutes les extravagances que les Curés de Paris ont ramassées dans cet excellent écrit contre la probabilité, qu’ils ont présenté aux Évêques. Jamais ils ne se tireront de cet embarras, qu’ils n’abandonnent les deux guides trompeurs qu’ils suivent dans leur Théologie : je veux dire l’autorité des hommes et la raison humaines. Tant qu’ils leur donnent le pouvoir de rendre une opinion sûre, il n’y a presque rien quelque absurde qu’il soit, qu’ils puissent se défendre d’admettre. Car si ce qui suit nécessairement d’une opinion probable, est aussi nécessairement probable, il n’y a plus rien qu’on puisse rejeter, puisqu’il n’y a rien qu’on ne puisse conclure de quelque opinion qu’on fera passer pour probable. Les conséquences que les Curés de Paris ont tirées de la probabilité, et ramassées dans l’écrit dont je viens de parler, en sont une preuve plus que suffisante.

 

§ VI

Sixième conséquence.

Nous venons de voir qu’il suit nécessairement de la doctrine de la probabilité, que chacun peut embrasser une religion qu’il croit probable, et y demeurer sans péché. Mais la suite, et l’enchaînement de ces maximes corrompues, qui sont comme liées les unes aux autres, nous mène encore plus loin, et elle va à nous faire croire que selon ces principes toutes sortes de crimes sans distinction, et même les plus honteux, sont souvent permis et innocents. Car il faut remarquer, comme nous en avons déjà averti bien des fois, que probable parmi les Casuistes est un terme relatif et non absolu. C’est pour cela qu’ils avouent que l’hérésie est probable par rapport aux hérétiques, quoiqu’elle soit tout à fait improbable par rapport aux Catholiques. Ainsi une opinion devient probable, quand il se trouve quelqu’un qui la croit telle. Et en effet ce n’est qu’en ce sens que le faux peut être probable : puisque ceux qui connaissent la vérité opposée, le rejettent avec raison comme improbable.

Je demande donc aux Jésuites, pourquoi excusant de péché un homme qui est dans une hérésie qu’il croit probable, ils n’en excusent pas aussi ceux qui commettent l’adultère et la fornication, et qui croient faussement, mais pourtant probablement, que ces crimes ne sont point des péchés. Et pour les presser par un exemple plus connu, il est certain que les Turcs croient également, et que la fornication est permise entre des personnes libres, et que Mahomet est un Prophète envoyé de Dieu. Ils peuvent, selon les principes des Jésuites, suivre cette dernière opinion, pourvu qu’elle leur paraisse probable. Pourquoi ne leur sera-t-il pas permis de suivre aussi la première touchant la fornication, puisqu’elle n’est pas par elle-même plus fausse que l’autre, et qu’elle ne leur paraît pas moins probable ? Il est impossible aux Jésuites d’admettre l’une de ces opinions, sans admettre l’autre. Et s’ils veulent demeurer fermes dans leurs principes, ils ne nieront jamais qu’il ne soit probable aux Turcs que la fornication n’est point un crime. Il faut donc nécessairement qu’ils avouent que les Turcs ne pèchent point en commettant la fornication, non plus qu’en demeurant dans leur religion pendant qu’elle leur paraît probable.

Mais qu’ils ne s’imaginent pas que ce soit moi qui tire cette conséquence de leurs maximes. Il y a longtemps que saint Augustin a témoigné que cette conséquence suivait des principes des Académiciens, qui étaient en cela conformes à ceux des Casuistes. Car le sentiment de ces Philosophes, selon saint Augustin, était, que quand on fait ce qu’on croit probable, en n’est point coupable de péché ni d’erreur. Et c’est là la pure doctrine des Jésuites. Que dit saint Augustin sur cela ? Il fait voir que ce principe étant une fois reçu il faut approuver tous les crimes. Ce qui lui donne lieu de presser ainsi les Académiciens. Un jeune homme, dit-il, instruit de ce principe, ne dressera-t-il pas des embûches à la chasteté de la femme d’autrui ? Je vous le demande à vous-même, Ciceron, puisqu’il s’agit ici des mœurs et de ce que peuvent faire les jeunes gens dont l’instruction et l’éducation à fait le principal objet de vos études et de vos écrits. Il fait faire ensuite à Ciceron cette réponse, qui est la plus probable que les Jésuites puissent apporter. Vous ne pouvez, dit-il, me répondre autre chose, sinon qu’il ne vous paraît pas probable que ce jeune homme puisse en user ainsi. Mais saint Augustin rejette aussitôt cette réponse. Si cela ne vous paraît pas probable, continue-t-il, cela le paraît à ce jeune homme. Et si vous vouliez qu’on se conduisit par ce qui paraît probable aux autres, vous n’auriez pas du gouverner la République, parce qu’Épicure a cru que cela n’était pas à propos. Il faut donc que vous avouiez que ce jeune homme peut corrompre la femme d’autrui.

Une conséquence si affreuse frappe tellement saint Augustin, que craignant qu’on ne s’imagine que ce n’est pas sérieusement qu’il parle, il ajoute un peu après : Mais vous croyez que je raille : Non : Je puis en cette occasion jurer partout ce qu’il y a de plus saint, que je ne vois pas comment il se pourrait faire que ce jeune homme péchât, s’il est vrai qu’on ne pèche pas quand on fait ce qu’on croit probable… Je ne parle point des homicides, des parricides, des sacrilèges, et de tous les autres crimes qu’on peut commettre ou imaginer, qui trouvant des défenseurs, et ce qu’il y a de plus étrange, même parmi ceux qui sont regardés comme les plus sages, deviennent permis par la même raison : Car comment les hommes ne feraient-ils pas ce qui leur paraît probable. À quoi il ajoute, pour ruiner la raison de ceux qui disaient que le crime ne paraît probable à personne. Que ceux, dit-il, qui ne croient pas que tous ces crimes puissent jamais paraître probables à personne, lisent la harangue que fit Catilina pour persuader qu’il était permis de perdre sa patrie, ce qui seul renferme tous les autres crimes.

Enfin saint Augustin renferme en ce peu de mots toute la malignité de ce principe : c’est dit-il, une chose de la dernière conséquence, et qui doit donner de la crainte à tout le monde et de l’horreur à tous les gens de bien. Que supposé qu’une chose soit probable, lorsqu’elle paraît probable à quelqu’un, il n’y a point d’action injuste qu’un homme ne puisse faire sans qu’on lui puisse reprocher qu’il ait commis un crime, ni même qu’il soit tombé dans l’erreur.

Les Jésuites peuvent apprendre bien des choses de ce passage de saint Augustin.

Premièrement qu’il est vrai que leur doctrine sur la probabilité est ancienne, puisqu’elle vient d’Arcesilas et de la secte des Académiciens, dont il est le chef : Mais qu’il y a longtemps qu’elle a été éteinte et entièrement détruite avec les autres erreurs des Philosophes, par la religion de Jésus-Christ.

Secondement que le principal adversaire de cette opinion a été saint Augustin, avec lequel les Jésuites ont la malheur de ne se trouver presque jamais d’accord.

Et enfin que quand on a tiré de leurs principes tant de conséquences affreuses, ce n’a point été par passion, ni pour rendre a plaisir ces principes plus odieux qu’ils ne sont : puisque le même saint Augustin qui n’a eu aucun intérêt à notre dispute a prévu si longtemps auparavant les mêmes conséquences, et en a averti, afin qu’on ne s’y laisse pas surprendre.

 

§ VII

Des opinions probables qui ne sont contraires qu’au droit positif.

Nous n’avons traité jusqu’ici que des opinions probables fausses, qui ne sont contraires qu’au droit naturel et à la loi naturelle. Et nous avons dit qu’elles n’excusent point de péché, parce que l’ignorance de la loi éternelle étant une suite du péché, et pouvant être surmontée par la prière, et l’application à la pratique des vertus, tout ce qu’elle peut faire c’est peut-être de diminuer ma grandeur du péché, mais elle n’en peut point exempter entièrement.

La même raison nous oblige à porter un autre jugement des opinions qui appartiennent au droit positif, soit divin, soit humain. Car comme il y a plusieurs Théologiens qui croient, et avec assez de fondement, qu’il peut y avoir une ignorance invincible de l’un et de l’autre, et qu’elle suffit pour excuser de péché : on peut dire par la même raison qu’une probabilité fausse excuse quelquefois de péché. Cela est constant pour ce qui regarde le droit humain, étant indubitable que l’ignorance invincible de ce droit excuse entièrement de péché.

Cela est encore constant à l’égard du droit divin positif avant la prédication de l’Évangile, qui en a été comme la publication. Mais depuis que l’Évangile est répandue par toute la terre, c’est une question difficile, et épineuse de savoir si on peut encore l’ignorer sans péché. Il est certain que la plupart des Théologiens ont regardé comme des péchés, non seulement les actions faites par cette ignorance ; mais cette ignorance même est selon eux un péché. Et on pourrait appuyer cette opinion par plusieurs passages des Pères, qui paraissent enseigner la même chose, comme lorsqu’ils disent que l’Évangile est maintenant assez connu de toutes les Nations, pour que personne n’ait plus droit de s’excuser sur ce qu’il n’en a pas eu connaissance.

Il semble aussi que ce n’est que sur le même principe que saint Augustin condamne de sacrilège ceux qui par ignorance du droit divin se faisaient baptiser parmi les hérétiques. Pour ceux, dit-il, qui par ignorance se font baptiser parmi les hérétiques, croyant que la véritable Église de Jésus-Christ est chez eux, ils commettent à la vérité un péché moindre que celui des hérétiques ; mais ils ne laissent pas cependant de se rendre coupables du sacrilège du schisme ; et on ne peut pas dire que leur péché ne soit pas très grand, parce que celui des autres est encore plus grand. Le même Père assure dans sa lettre à Maxime Donatiste que ceux qui rebaptisaient les hérétiques péchaient en les rebaptisant. C’est sans doute un péché, dit-il, de rebaptiser un hérétique qui a déjà reçu ce caractère de sainteté. Et cependant il est évident que le précepte de ne point rebaptiser n’est que de droit positif.

Mais comme nous ne voulons point parler ici des points qui sont contester entre les célèbres Théologiens, (au nombre desquels on ne fera jamais tenté de mettre cette foule de Casuistes) nous n’entrerons point dans l’examen de cette question de l’ignorance du droit divin positif.

Nous remarquerons seulement, que comme il est certain que l’ignorance vincible du droit positif n’excuse point de péché, il est aussi certain que la probabilité, qui vient de cette ignorance n’en excuse pas non plus. C’est pourquoi l’opinion des Casuistes qui prétendent qu’on peut sans péché préférer l’opinion la moins sûre et la moins probable à celle qui est en même temps, et la plus probable et la plus sûre, n’a point lieu même dans le droit positif. Car la raison veut que nous nous approchions toujours le plus près que nous pouvons de la vérité. La prudence demande, que comme notre esprit, dans le jugement qu’il porte des opinions, préfère toujours celles qui sont plus sûres et plus probables, à celles qui le sont moins, notre cœur les préfère de même dans le choix qu’il fait des unes et des autres.

Et il ne servirait de rien aux Casuistes de nous dire ici, qu’on n’est pas obligé absolument de suivre la voie la plus sûre. Car cela n’est vrai, comme nous l’avons déjà remarqué, que lorsqu’il s’agit de choisir entre deux choses qui sont sûres toutes deux, et non pas entre deux choses, qui sont toutes deux dangereuses, ou bien entre deux choses dont l’une est sûre, et l’autre est dangereuse. Or une opinion qui est en même temps, et la moins sûre et la moins probable, n’est point sûre et la moins probable, n’est point du tout sûre : Car approchant plus de l’erreur que de la vérité, il faut nécessairement qu’elle porte l’esprit à la rejeter, et la volonté ne peut s’éloigner de cette disposition de l’esprit qu’on n’agisse en même temps contre sa conscience. Car puisqu’une probabilité fausse n’excuse dans le droit positif qu’autant que l’ignorance où l’on est de la vérité rend excusable, il est visible qu’on ne peut être excusé dans ces cas, où l’on embrasse l’opinion la moins probable et la moins sûre, c’est-à-dire où l’on embrasse volontairement ce qu’on croit être plutôt faux que vrai, et plutôt défendu que permis. Ce choix étant une preuve évidente que le cœur n’aime, et ne cherche point la vérité.

 

Section quatrième

Du second Principe des probabilités ; que de deux opinions contraires, il est permis d’embrasser la moins probable, et la moins sûre.

 

§ I

Réfutation de cette doctrine par divers arguments.

La loi de Dieu et la conscience sont, comme nous l’avons remarqué dès le commencement de ce traité, les deux règles de nos actions. Ainsi comme le premier principe de la Morale est de ne jamais rien faire contre la loi de Dieu, le second est pareillement de ne jamais rien faire contre notre conscience. S’il arrive donc que dans le doute, ou dans le conflit de deux opinions probables, notre conscience juge qu’une chose est plus sûre et plus probable que l’autre, nous devons nécessairement suivre ce jugement, et nous ne pouvons le rejeter sans péché. Les Casuistes qui ont substitué à la loi de Dieu et à la conscience la probabilité, comme l’unique règle de nos actions, nient cette conséquence. Et afin de mieux faire connaître en quoi consiste précisément la difficulté qu’ils nous font sur ce point, il faut la renfermer dans un cas particulier.

Supposons donc un homme qui désire avoir un bénéfice, et qui ne voit point d’autre moyen de l’obtenir, que d’offrir de l’argent à ceux qui le lui peuvent procurer, qu’il offrira non comme prix, mais comme motif. Il examine en lui-même si cela est permis, ou non. D’un côté l’autorité de Valencia le porte à croire probablement que cela est permis ; et d’un autre côté l’autorité de la Sorbonne, qui a condamné ce sentiment dans Milhard, le porte à croire que cela n’est pas permis. Enfin tout bien considéré, il croit qu’il est plus probable qu’il y a de la simonie à offrir de l’argent, et que par conséquent cela n’est point permis. Ainsi l’opinion qui veut que cela soit permis, lui paraît la moins probable, et la moins sûre. Et au contraire l’opinion qui condamne cela comme illicite, lui paraît la plus sûre et la plus probable. Cela supposé, on demande si dans cette disposition il peut embrasser l’opinion la moins sûre, et la moins probable, en abandonnant la plus probable, et la plus sûre.

Les Jésuites assurent qu’il le peut, et ils ont pour eux une foule de Casuistes modernes. Les Curés de Paris nient qu’il le puisse faire, et ils ont pour eux tous les anciens Théologiens. Car c’est le sentiment de Henri de Gand, de Gerson, de S. Antonin, de Jean Major, de Corradius, d’Adrien, de Cajetan, de Soto, de Sylvestre, d’Angélus, de Tabiena, de Navarre, de Panorme, et même de Comitolus quoique Jésuite.

Voilà l’état de la question bien posé. Pour reconnaître maintenant combien la dernière de ces deux opinions est véritable, et combien elle est certaine, il ne faut qu’examiner avec soin ce qui a porté les nouveaux Casuistes à un si honteux relâchement, comme l’appelle Comitolus. Ils ont d’abord établi cette fausse maxime, qu’il n’est point nécessaire, afin qu’une action soit permise et même louable, qu’elle soit faite selon une opinion vraie, mais qu’il suffit qu’elle soit faite selon une opinion probable, quoique fausse. D’où ils ont conclu que toutes les opinions probables sont sûres, quoiqu’ils y en ait de plus sûres les unes que les autres, parce que les une éloignent plus que les autres de l’occasion de pécher. Et de cette première conséquence, que toutes les opinions probables sont sûres, ils ont tiré cette autre, qu’on n’est pas absolument obligé de suivre l’opinion la plus probable, parce que cette opinion, quoique moins probable, est néanmoins probable, et par conséquent sûre.

Il n’y a personne qui ne voie que ce n’est là qu’une suite ridicule de mauvaises raisons, qui est défectueuse dès le commencement, et qui dans son principe s’éloigne de la vérité. Car comme nous l’avons montré ci-dessus par S. Thomas, il n’y a point de bonne action, sinon celle qui est conforme à la règle qui est la vérité. Et il n’y a par conséquent que la vérité seule qui nous délivre du péché, selon cette parole de l’Écriture : La vérité vous délivrera. D’où il s’ensuit qu’une opinion probable, n’est point sûre, a moins qu’elle ne soit vraie, et que celui qui suit une opinion qui n’est que probable, ne peut être en sureté, parce qu’il n’est point assuré si elle est vraie.

Or s’il n’est point assuré, il faut nécessairement qu’il soit dans le doute et dans l’incertitude. Il est donc obligé dans ce cas de se conduire selon les règles que tous les Théologiens, et les Casuistes eux-mêmes prescrivent à ceux qui sont dans le doute, c’est-à-dire, qu’il est obligé de choisir le parti le plus sûr, selon cette maxime du droit Canon qui a été consacrée par les souverains Pontifes, et qui est tirée de la lumière naturelle : Dans les choses douteuses on doit choisir la voie la plus sûre. Sur quoi la Glose porte : Dans les choses qui sont douteuses, nous devons choisir ce que nous croyons plus certain.

Mais souvent le danger de pécher ne se rencontre que d’un côté. Car on doute bien à la vérité, s’il est permis d’avoir plusieurs bénéfices ; mais on ne doute point du tout qu’il ne soit permis de n’en point avoir plusieurs. C’est pourquoi on ne peut pas dire que celui qui en a plusieurs, préfère une opinion moins probable à une opinion probable : mais on doit dire qu’il préfère une opinion probable à une opinion certaine. C’est cependant dans ces sortes de cas que les Jésuites soutiennent qu’il est permis de suivre l’opinion la moins probable : en quoi ils s’éloignent manifestement de la raison, de l’autorité, et de la pratique des Saints.

Car saint Augustin, sans parler des autres Pères, a décidé ce cas en termes exprès, dans son premier Livre du Baptême contre les Donatistes ch. 3 Un Donatiste, dit-il, pense à rentrer dans l’Église Catholique. Il avoue déjà qu’il est assuré qu’on reçoit légitimement le Baptême dans l’Église Catholique, et il doute de plus qu’on le puisse recevoir légitimement parmi les Donatistes. Que répond S. Augustin à cette question ? Si cet homme, dit-il, doutait qu’on put légitimement recevoir le Baptême parmi les Donatistes, et qu’il fut assuré qu’on le reçoit légitimement dans l’Église Catholique, il pécherait très grièvement dans ce qui regarde son salut éternel, en le recevant parmi les Donatistes, par cela seul qu’il préférerait ce qui est incertain à ce qui est certain. Et traitant cette matière avec plus d’étendue au chap. 5 il dit, S’il est incertain que ce soit un péché de recevoir le Baptême dans le parti de Donat, qui doute que ce ne soit très certainement un péché de ne le pas recevoir plutôt dans le lieu où il est certain qu’on le peut recevoir sans pécher.

Mais on se trouve souvent dans des circonstances où il y a du danger de pécher de part et d’autre, les uns assurant que si on ne fait pas une certaine chose, on pèche ; et les autres assurant au contraire, qu’on pèche si on la fait. Que pourra faire un homme de bien dans cette rencontre. Il demeurera dans le doute, jusqu’à ce qu’il ait reconnu laquelle de ces deux opinions est la véritable. Il demandera à Dieu qu’il l’éclaire. Il fera tous ses efforts pour découvrir la vérité.

Mais si le temps le presse, et qu’il faille nécessairement qu’il se détermine, laquelle de ces deux opinions suivra-t-il ? Il suivra sans doute celle qui lui paraît approcher davantage de la vérité, et qu’il croira plus probablement pouvoir suivre sans péché. Il est aisé d’en voir la raison partout ce que nous avons dit. Car puisque chacun est obligé de régler toutes ses actions sur la vérité, chacun est aussi obligé de chercher la vérité, et de s’en approcher le plus près qu’il lui est possible. Or celui qui laisse ce qu’il croit le plus vrai et le plus probable, pour embrasser ce qu’il juge être plutôt faux que vrai, montre assez par cette conduite qu’il ne cherche point la vérité. Il pèche donc, puisqu’il s’éloigne volontairement de la vérité, et qu’il se porte volontairement vers la fausseté.

On connaitra plus clairement la vérité de ce que nous venons de dire, si l’on examine qu’elle est la cause qui peut porter cet homme à faire un si mauvais choix. Car dira-t-on que c’est la raison qui le porte à embrasser l’opinion la moins sûre et la moins probable ? Mais comment la raison peut-elle porter à embrasser ce qu’elle juge d’elle-même être plus éloigné de la raison ? Est-ce la charité qui lui persuade de suivre l’opinion la moins sûre, c’est-à-dire, l’opinion qui le met plus probablement en danger des pécher ? Mais comment la charité pourrait-elle lui persuader ce qui probablement est plus capable de la violer ? Que reste-t-il donc, sinon d’avouer, que c’est la cupidité seule qui le conduit, et qui lui fait choisir ce qui non seulement est probablement péché, mais ce qui plus probablement est péché. Or quel est l’homme qui peut se persuader qu’on puisse faire sans péché ce que la raison condamne, ce que la charité rejette, et ce que la cupidité seule peut inspirer ?

Qu’est-ce agir contre sa conscience, si ce n’est agir de la sorte ? Faire une chose qu’on juge qu’on ne doit pas faire, c’est sans doute agir contre sa conscience. Or c’est ce que fait un homme qui jugeant qu’il est plus probable qu’une chose est plutôt défendue que permise, et jugeant par conséquent qu’il est aussi plus probable qu’il doit plutôt l’éviter que ne la pas éviter, plutôt ne la pas faire que la faire, puisqu’on ne doit pas faire le mal, mais l’éviter, ne laisse pas dans cette disposition, et contre le jugement de sa conscience de faire ce qu’il juge qu’il devrait ne point faire, et d’embrasser ce qu’il juge qu’il devrait éviter. Il agit donc contre les lumières, et le jugement de sa conscience.

Cela est si conforme à la raison, que non seulement les Philosophes Dogmatiques, qui croyaient qu’il pouvait y avoir des connaissances certaines ; mais que les Sceptiques même qui doutaient de tout ; et qui sont proprement les inventeurs des probabilités, en sont également demeuré d’accord. Car quoique ces derniers qu’on nommait Académiciens prétendissent qu’il n’y avait rien de certain, et qu’ils avouassent seulement qu’il n’y avait des choses qui étaient plus probables les unes que les autres, ils enseignaient néanmoins qu’on devait préférer dans la conduite de la vie les choses probables à celles qui l’étaient moins, et qu’ils appelaient improbables.

Il ne faut pas s’imaginer, dit Ciceron qui était à la secte des Académiciens, que notre esprit se laisse emporter à toutes sortes d’erreurs, et qu’il ne trouve jamais rien de certain qu’il puisse suivre. Car quel caractère d’esprit serait-ce que cela, ou plutôt quelle serait notre conduite, si non seulement nous n’avions plus de principes pour disputer de la nature des choses ; mais encore si nous n’avions point de règle pour nos mœurs. La différence qu’il y a entre les autres Philosophes et nous, c’est qu’au lieu qu’ils soutiennent qu’il y a des choses qui sont certaines, nous disons seulement nous autres, que les unes sont probables, et que les autres sont improbables. Mais qui est-ce qui peut m’empêcher de suivre celles qui paraissent probables, et de rejeter celles qui me paraissent improbables ? C’est par ces probabilités, dit-il dans un autre endroit, que l’homme sage règle sa conduite.

Or pour peu que l’on soit instruit de la doctrine des Académiciens, on ne peut douter que Ciceron n’ait entendu par ces choses qu’il appelle improbables, celles qui sont moins probables, et non celles qui sont entièrement fausses. Car toutes leurs paraissaient douteuses. Mais les unes leur paraissaient approcher davantage de la vérité, ou de la fausseté que les autres.

 

§ II

On ôte aux Casuistes tous leurs subterfuges, fondés sur la distinction qu’ils méritent entre chose probable et chose douteuse.

Il y a une union si étroite entre la foi et la raison, la piété et la vérité, qu’on ne peut en abandonner une, sans les abandonner toutes. C’est ce qui paraît d’une manière admirable, dans la question que nous traitons. Car les Casuistes voulant soutenir cette maxime nouvelle et contraire, comme ils l’avouent eux-mêmes, aux sentiments de tous les anciens, Qu’il est permis de suivre les opinions les moins probables et les moins sûres, pour se mettre à couvert des vives lumières de la vérité qui condamnait leur erreur, ils ont eu recours à des distinctions qui font voir que leur raison est entièrement obscurcie. Je prie néanmoins le lecteur d’y faire beaucoup d’attention. Car quoique la fausseté en paraisse évidemment à ceux qui examinent les choses à fond, les ambiguïtés recherchées des termes dans lesquels ces distinctions sont conçues, trompent quelquefois ceux qui ne sont pas sur leurs gardes.

Je me suis servi après les anciens, contre l’erreur des Casuistes que je viens de rapporter, d’un argument qui pour être commun n’en est pas moins invincible, et qui est tiré de cette règle du droit canonique, ou plutôt du droit naturel. Que dans les choses douteuses, il faut choisir le parti le plus sûr, et ne point faire une chose quand on doute si elle est bonne ou mauvaise. Car il est facile de conclure de là qu’on ne peut préférer sans péché ce qui est moins probable et moins sûr à ce qui est plus sûr et plus probable ; ni choisir entre des opinions également probables, celles qui sont les moins sûres : parce qu’il est constant que la diversité de ces opinions opposées dont on ne connait point de vérité, jette l’esprit dans le doute, et nous met par conséquent dans l’obligation de nous conduire dans ces rencontres, suivant cette règle qui est prescrite à ceux qui doutent.

Personne ne s’était avisé pendant quinze cent ans d’entreprendre seulement de répondre à cet argument. Mais les nouveaux Casuistes s’apercevant bien que toute leur doctrine qui n’est presque appuyée que sur des opinions moins probables et moins sûres, tomberaient par terre, s’ils ne venaient à bout de détruire cette grande règle, ils ont inventé diverses distinctions, pour en éluder la force.

Celle dont ils se servent le plus souvent, et que nous réfuterons la première, c’est la distinction chimérique qu’ils mettent entre chose douteuse et chose probable. Comme ils n’ont osé contredire un sentiment si profondément imprimé dans tous les esprits, ils ont avoué qu’il faut à la vérité choisir le parti le plus sûr dans les choses douteuses : mais ils nient que cela ait lieu dans les choses probables. Cet axiome, dit Vasquez, se doit seulement entendre à l’égard des choses douteuses, et non pas à l’égard des opinions. Sanchez, Tambourin, Escobar disent la même chose. Et c’est le distinguo de toute la troupe des Casuistes.

Mais pour mieux pénétrer le sens de cette distinction, il faut bien comprendre la différence qu’ils mettent eux-mêmes entre le doute et l’opinion. On est dans le doute, dit le même Vasquez, quand deux propositions sont tellement égales, qu’on ne voit point qu’il y ait entre l’attribut et le sujet de l’une une plus grande convenance qu’entre l’attribut et le sujet de l’autre : et l’on est dans l’opinion quand on aperçoit qu’il y a une plus grande convenance entre l’attribut et le sujet de l’une de deux propositions contradictoires, qu’entre l’attribut et le sujet de l’autre. On pourrait dire la même chose en moins de mots : on est dans le doute, quand on ne sonne son consentement à aucune des deux propositions, et on est dans l’opinion, quand on donne son consentement à l’une, ou à l’autre.

Jusqu’ici ces Auteurs ont raison, et les notions qu’ils nous donnent du doute et de l’opinion sont assez justes. Mais ils se trompent grossièrement dans l’usage qu’ils en font pour leur dessein. Car afin de se conserver la liberté de choisir telle opinion qu’il leur plait, et même la moins probable et la moins sûre : ils soutiennent premièrement, que dans une égale probabilité c’est-à-dire, lorsque deux opinions contradictoires nous paraissent appuyées sur des raisons égales, l’esprit, quoique partagé entre ces opinions, n’est point pour cela dans le doute, mais qu’il est dans l’opinion ; ou ce qui est la même chose, ils soutiennent que l’esprit donne un consentement probable à chaque proposition contradictoire, et qu’il ne demeure pas indéterminé et incertain à laquelle des deux il donnera son consentement. Ils soutiennent en second lieu que quoique l’une des propositions paraisse plus probable et plus sûre que l’autre, cela n’empêche pas que l’esprit ne donne à la moins probable un consentement, qui a la vérité est plus faible que celui qu’il donne à la plus probable, mais qui ne laisse pas d’être un vrai consentement.

Par là ils ôtent du nombre de ceux qui doutent, ou qui suspendent absolument leur consentement, et ceux que l’égalité des raisons qu’ils voient de part et d’autre retient dans l’équilibre, et ceux qui penchent plus d’un côté que de l’autre. Et ils veulent que par une suite nécessaire ni les uns, ni les autres ne soient compris dans la loi commune qui oblige ceux qui doutent à suivre le parti le plus sûre. Car disent-ils, ces personnes ne sont point dans le doute, mais dans l’opinion, puisqu’elles donnent quelque consentement aux deux opinions contraires : ce que ne font point ceux qui doutent.

Mais pour faire voir plus clairement combien ces subtilités sont fausses et frivoles, nous allons examiner dans quatre ou cinq conclusions, et par quelques observations fort courtes ce qui concerne cette matière.

 

§ III

Qu’il est impossible que dans une égale probabilité, l’esprit donne aucun consentement.

Ce que je prétends démontrer premièrement, c’est que l’esprit dans une égale probabilité, c’est-à-dire, lorsque deux opinions contradictoires lui paraissent également probables, et qu’ils voient des raisons également fortes de part et d’autre, ne peut donner son consentement ni à l’une, ni à l’autre, mais qu’il demeure dans le doute. Or cette vérité est si certaine et si évidente, qu’elle a moins besoin d’être prouvée que d’être expliquée. Car si nous consultons la raison, et le sens commun, et Vasquez lui-même, qu’est-ce que ce consentement probable en quoi consiste l’opinion, sinon un jugement de notre esprit, qui fait que nous nous attachons à une proposition plutôt qu’à l’autre, parce que nous voyons qu’elle a plus de vraisemblance, ou pour me servir des termes de Vasquez, nous voyons qu’il y a une plus grande convenance entre l’attribut et le sujet de cette proposition. Or il y a de la contradiction à dire que de deux opinions contradictoires également probables, il y en ait une qui nous paraisse avoir plus de vraisemblance que l’autre, puisqu’on ne les appelle également probables, que parce que l’une ne paraît pas plus probable ni plus vraisemblable que l’autre. Nous ne consentons donc proprement ni à l’un, ni à l’autre, mais nous demeurons dans le doute, et l’esprit en équilibre, comme des balances chargées de poids égaux, ne penche ni d’un côté ni d’autre, et demeure en suspens entre ces deux opinions. C’est pourquoi si l’on demande à un homme qui est dans cette disposition, laquelle de ces deux opinions est la vraie, s’il veut parler avec sincérité, il avouera ingénieusement qu’il n’en sait rien, et qu’à cet égard il est dans le doute et dans l’incertitude.

Jamais personne avant les Casuistes n’a eu une autre idée, ni une autre notion du doute. C’est pourquoi Virgile voulant dépeindre un esprit qui est dans l’incertitude et dans le doute, le fait en ces termes.

 

Son esprit inquiet, balançant, incertain,

Ne peut suivre in conseil ni former un dessein.

Et Terence fait parler ainsi Demiphon, après qu’il eut entendu les différents sentiments de ses amis : Je vous suis fort obligé ! Me voilà beaucoup plus incertain de ce que je dois faire, que je n’étais auparavant. C’est avec raison qu’il se plaint de ce qu’ils l’avaient rendu plus incertain. Car ce doute aveugle où l’on est quand on n’aperçoit aucune raison de part ni d’autre, est en quelque manière tranquille, et il approche plus de l’ignorance que du doute : mais quand on aperçoit une lumière égale de part et d’autre, et qu’on ne peut distinguer la vraie d’avec la fausse, c’est proprement alors qu’on doute, qu’on est agité, et qu’on a un sentiment plus vif de l’effet du doute. Ainsi Terence a eu raison de dire que Demiphon était incertain avant qu’il eut entendu les avis de ses amis, et qu’après les avoir entendus, il était beaucoup plus incertain qu’auparavant.

 

§ IV

Réfutation de la distinction ridicule que Tambourin donne du doute.

Il paraît par ce que nous venons de dire, que c’est tout à fait ridiculement que Tambourin Jésuite a prétendu qu’on n’est dans le doute, que quand l’esprit n’aperçoit aucune raison de côté ni d’autre, et que lorsqu’il est partagé par des raisons opposées, et également fortes, il n’est pas dans le doute, mais dans l’opinion. Des balances demeurent-ils moins dans l’équilibre quand on met de chaque côté des poids parfaitement égaux, que quand on n’y met rien ? Et celui qui se trouve également porté vers les deux opinions, ne demeurera-t-il pas dans la même irrésolution, que celui qui n’est porté vers aucune des deux ?

Mais il suffit de rapporter l’exemple que Tambourin donne lui-même pour faire toucher au doigt, combien ce qu’il dit est absurde. Deux hommes plaident devant le juge, et ils demandent tous deux une bourse qui a été trouvée. Le juge est assuré qu’elle appartient à l’un des deux, mais il ne sait point auquel elle appartient. Si l’une ni l’autre des deux parties n’apporte aucune raison pour prouver la justice de sa demande, Tambourin avoue que le juge est dans le doute. Mais si chacune des parties produit en sa faveur deux témoins d’une égale probité, je demande si le juge sera plus assuré auquel des deux la bourse appartient ? S’il doutera moins ? S’il sert à moins imprudent en prononçant en faveur de l’une ou de l’autre ? Que doit-on penser de Salomon ; car c’est précisément le même cas, quand il rendit ce jugement si célèbre entre deux femmes ? Avant qu’il eut trouvé cette adresse admirable dont il se servit pour découvrir laquelle était la véritable mère, n’était-il pas dans le doute, aussi bien que tous ceux qui étaient présents, quoiqu’il eut entendu les raisons de ces deux femmes ?

Mais qui ne voit que cette chicane est un des principaux artifices que les Casuistes aient trouvé pour établir leur morale ? Ils changent les notions communes que l’on donne aux termes, et ils leur en substituent d’autres qu’ils n’ont point, afin de pouvoir introduire leurs nouveautés dans l’Église sans en changer le langage. C’est ainsi que Tambourin dans cet endroit donne un sens et une notion toute extraordinaire au terme du doute, afin que dans le doute, on ne soit plus obligé de suivre le parti le plus sûr. Car il veut qu’on ne soit dans le doute, que lorsqu’on ne voit aucune raison, ni aucune probabilité des deux côtés : ce qui n’est jamais arrivé. Et afin qu’il soit permis de suivre l’opinion la moins probable, il appelle opinion ce que tout le monde avant lui avait pris pour un doute véritable ; et il permet de préférer ce doute, auquel il a ôté le nom de doute, à l’opinion la plus probable.

 

§ V

Réfutation de l’erreur de Vasquez sur le même sujet.

Au reste il est tout à fait indifférent pour empêcher que l’esprit ne se détermine, qu’il y ait de part et d’autre des raisons ou des autorités égales, ou qu’il y ait d’un côté une raison, et de l’autre une autorité équivalente à cette raison. Car il ne se détermine et il ne donne véritablement son consentement, que lorsque la raison l’emporte sur l’autorité, ou que l’autorité est plus forte que la raison. Mais lorsqu’elles sont toutes deux égales, il demeure dans l’équilibre, et il ne saurait pencher plus d’un côté que d’un autre, en consentant à l’un plutôt qu’à l’autre. C’est Pourquoi Vasquez, qui a reconnu que l’esprit ne pouvait donner en même temps son consentement à deux propositions contradictoires, qui étaient probables toutes deux par la raison, s’est trompé lourdement, quand il s’est imaginé qu’il pouvait leur donner son consentement, lorsque l’une était probable par la raison, et l’autre par l’autorité, parce qu’il pouvait alors consentir à la première à cause de la raison, et n’y pas consentir à cause de l’autorité, et consentir à la seconde à cause de l’autorité, et n’y pas consentir à cause de la raison : Comme si l’esprit ne comparait pas en lui-même l’autorité et la raison, et qu’il ne jugeât pas laquelle des deux est la plus forte. Souvent il n’a point d’égard à la raison, parce que l’autorité lui paraît plus considérable, et d’autrefois l’évidence de la raison lui fait mépriser l’autorité. Toutes les fois donc que l’une ne l’emporte point sur l’autre, il ne peut mépriser ni l’une ni l’autre, ni préférer l’une à l’autre ; mais il demeure en suspens entre l’une et l’autre. Et c’est là proprement en quoi consiste le doute, et l’idée véritable qu’on en doit avoir.

 

§ VI

Qu’il y a une grande différence entre juger

que des opinions sont probables de part et d’autre,

et juger de la chose même.

Il s’ensuit de ce que nous venons de dire, que pendant que l’esprit demeure ainsi flottant entre des raisons ou des autorités égales, qui lui représentent deux propositions contradictoires, comme également probables, il n’a proprement d’opinion ni sur l’une ni sur l’autre de ces propositions : parce que l’opinion, selon la définition des Casuistes, et selon la vérité, renferme un consentement que l’esprit ne peut donner pendant qu’il est dans cette agitation. Il est vrai qu’il ne laisse pas de juger que ces propositions sont probables de part et d’autre. Mais c’est proprement parce qu’il les juge ainsi probables, qu’il ne donne son consentement ni à l’une ni à l’autre, comme il est clair, que c’est parce que des balances sont chargées de poids égaux de part et d’autre, qu’elles demeurent dans l’équilibre. L’esprit en cet état juge donc que l’une et l’autre proposition est probable, et cependant il ne donne son consentement ni à l’une ni à l’autre, parce qu’il ne préfère point l’une à l’autre.

Ainsi c’est se tromper lourdement que de s’imaginer, comme ont fait les Casuistes, que ce jugement unique que l’esprit porte, quand il juge que deux propositions contradictoires sont également probables, soit deux jugements probables qu’il porte, ou deux opinions qu’il ait sur la chose même qui est exprimée par ces propositions, comme s’il jugeait en même temps que cette chose est permise et qu’elle ne l’est pas. Toute opinion ou tout jugement probable, est toujours mêlé de quelque crainte, et n’est jamais accompagné de cette certitude que donne l’évidence de la vérité. Or ce jugement réfléchi que porte l’esprit, lorsqu’il juge que deux propositions sont également probables, n’est mêlé d’aucune crainte, mais il est tellement vrai et tellement certain qu’il n’est pas même sujet à l’erreur : Car quoique l’une des deux propositions qu’il juge probables, soit très fausse en elle-même, il n’est pas moins vrai ni moins certain que dans la disposition où est l’esprit, elles lui paraissent toutes deux également probables. Et c’est la seule chose qu’il affirme par ce jugement, qui par conséquent ne peut être pris pour un jugement probable, ou pour une opinion, puisqu’il est entièrement certain.

C’est pourquoi il faut bien distinguer dans cette matière le jugement direct, ou le jugement que l’esprit porte de la vérité de la chose exprimée par les propositions, d’avec les jugements réfléchis, ou les jugements qu’il porte des propositions mêmes considérées par rapport à la connaissance qu’il en a. Car lorsqu’on nous présente deux propositions contraires également probables, il est certain que pendant qu’elles nous paraissent telles, nous ne portons aucun jugement de la vérité ou de la fausseté de ces propositions en elles-mêmes, que nous n’y donnons aucun consentement ; mais qu’à cet égard nous demeurons purement et simplement dans le doute et dans l’incertitude. De sorte que si l’on vient à nous interroger sur la vérité de la chose dont il s’agit, nous ne manquerons jamais d’avouer ingénieusement que nous n’en avons point de connaissance, et que nous doutons de ce qu’il en faut penser. Mais si nous considérons ces mêmes propositions par rapport à la connaissance que nous en avons, nous ne craignons point d’affirmer qu’elles sont également probables, c’est-à-dire qu’elles nous paraissent telles. Et ce jugement n’est pas un jugement incertain et sujet à l’erreur, comme est l’opinion, mais un jugement ferme, certain, et qui ne peut jamais être faux.

 

§ VII

Que ce jugement qui nous fait dire que deux propositions contradictoires sont probables,

n’ôte point de doute, mais qu’au contraire, il suppose un doute véritable.

Ce serait donc se tromper étrangement, ou n’avoir point d’idée des termes, que de s’imaginer qu’à cause de ce jugement que nous venons de dire que nous pouvons porter de deux opinions contraires, en jugeant qu’elles sont également probables, nous cessons entièrement d’être dans le doute, et qu’ainsi nous ne sommes plus obligés à la loi qui nous défend de faire une chose, quand nous doutons si elle est bonne ou mauvaise, et qui nous ordonne de préférer dans les choses douteuses celles qui sont les plus sûres.

Car ce jugement réfléchi que nous portons de l’égale probabilité de deux propositions, et que nous avons dit être un jugement certain et assuré, et non un jugement probable, ou une opinion, comme le prétendent les Casuistes, ce jugement, dis-je, ôte si peu de doute, qu’il est au contraire, sinon le doute même, au moins une suite nécessaire du doute ; puisqu’il n’est proprement que la réflexion que fait notre esprit sur le doute où nous met l’égalité des raisons que nous voyons de part et d’autre. Car qu’est-ce que juger que de certaines propositions sont également probables, sinon juger que nous ne voyons rien, qui nous porte à donner notre consentement à l’une plutôt qu’à l’autre, ou ce qui est la même chose, juger que nous doutons, et que nous sommes incertains laquelle des deux est la plus vraie, et la plus probable. Or que peut-on dire, ou penser, ou imaginer de plus absurde et de plus ridicule, que de prétendre qu’une personne ne doute point, parce qu’elle est assurée qu’elle doute ?

On doit donc regarder le sentiment des Casuistes, comme le comble de la folie et de l’extravagance. Car avouant d’un côté, qu’on est obligé dans le doute de choisir l’opinion la plus sûre, et soutenant néanmoins de l’autre, que celui qui connait que deux opinions sont également probables, n’est pas obligé d’embrasser la plus sûre ; c’est comme s’ils disaient, que celui qui connait qu’il doute, n’est plus obligé de suivre dans le doute l’opinion la plus sûre.

Quand donc y est-il obligé, s’il n’y est pas obligé, quand il sait qu’il doute ? Est-ce quand il ne le sait pas ? Mais, comment celui qui ne sait pas qu’il doute, pourrait-il accomplir cette loi, qui est imposée à ceux qui doutent, et qui les oblige à suivre le plus sûre ? D’ailleurs, qui est celui qui lorsqu’il doute, ne sait pas qu’il doute ? Toute connaissance délibérée, comme parlent les Philosophes, n’est-elle pas virtuellement réflexe, c’est-à-dire ne se fait-elle pas toujours apercevoir à l’esprit, qui ne peut connaître sans savoir qu’il connait ? Et cela a lieu principalement dans le doute. Car personne ne peut douter, qu’il ne connaisse qu’il n’est pas assuré d’une certaine chose, c’est-à-dire, qu’il ne connaisse qu’il en doute. On ne peut donc supposer qu’une personne doute de deux opinions contraires, qu’on ne suppose en même temps qu’elle sait qu’elle en doute, et par conséquent qu’elle sait que ni l’une ni l’autre, n’est évidemment vraie ou évidemment fausse, ou ce qui est la même chose selon Caramouel, qu’elle sait que l’une et l’autre est probable.

Ainsi si ce que les Casuistes disent est véritable, que celui qui sait que deux opinions contraires sont probables, n’est point obligé de suivre celle qui est la plus sûre : On ne sera jamais obligé dans le doute de suivre le plus sûr, puisque dans le doute on sait toujours que le pour et le contre sont probables. Il faut donc effacer comme inutile cette règle si claire, si certaine, qui est approuvée non seulement des Chrétiens, mais encore des Païens : que dis-je des Païens, qui est approuvée des Casuistes mêmes. Ou plutôt il faut reconnaître que les Casuistes, en voulant la détruire, sont tombés dans une contradiction manifeste, et qu’ils n’ont pu entreprendre de l’ébranler sans renverser les lois divines et humaines, et éteindre en eux les plus vifs sentiments de la lumière naturelle.

C’est pourquoi pour renfermer dans une courte démonstration tout ce que nous venons de dire, il ne faut que représenter encore une fois aux Casuistes, cette règle qu’ils n’ont osé nier ouvertement, comme un principe dont ils conviennent. Il n’est pas permis de faire une chose quand on doute si elle est bonne, ou mauvaise ; et dans les choses douteuses, il faut choisir celles qui sont les plus sûres. Or quand l’esprit est partagé par des raisons qui paraissent également probables de part et d’autre, on est véritablement dans le doute et dans l’incertitude. On ne peut donc tant qu’on demeure dans cette agitation, choisir sans pécher l’opinion la moins sûre.

 

§ VIII

Réfutation d’une autre chicane des Casuistes.

Voici une autre chicane que nous font quelques Casuistes, qui ayant abandonné la vaine distinction que ceux que nous venons de réfuter mettent entre opinion probable, et opinion douteuse, tâchent d’éluder par une autre réponse cette grande règle que nous avons rapportée tant de fois, et qui nous oblige à suivre dans le doute le parti le plus sûr. Cet axiome, disent-ils n’est vrai que dans le doute pratique, et n’a pas lieu dans le doute spéculatif, Or quand l’esprit est partagé entre des probabilités égales, il ne doute que spéculativement, et il ne doute point pratiquement, parce qu’il sait que la pratique, il lui est permis de suivre de deux opinions probables celle qu’il lui plait. Donc il n’est point nécessairement obligé de suivre l’opinion la plus sûre.

Il n’est pas nécessaire de s’arrêter beaucoup à réfuter cette réponse, je l’ai déjà fait ailleurs, lorsque j’ai prouvé invinciblement que cette certitude et cette sureté pratique qu’on veut qui subsiste avec une incertitude et un doute spéculatif, est une pure chimère, n’étant appuyé que sur une opinion très incertaine, ou plutôt très fausse, c’est-à-dire sur cette maxime des Casuistes, Qu’on peut suivre en sureté de conscience une opinion probable quoique fausse.

J’ajouterai seulement ici que les Casuistes ne se tirent pas plus heureusement par cette nouvelle réponse, de l’inconvénient que nous avons montré ci-dessus qui suivait de la première. Car il s’ensuit aussi de cette réponse qu’ils anéantissent la règle qui nous oblige de préférer dans les choses douteuses celles qui sont les plus sûres, et de ne point faire une chose quand nous doutons si elle est bonne, ou mauvaise.

Cette règle, disent-ils, n’a lieu que dans le doute pratique, et non dans le doute spéculatif. Cette règle ne sera donc plus qu’un jeu et une pure fable, s’il est impossible qu’il y ait jamais parmi les Probabilités de doute pratique. Or il n’y a rien de plus aisé que de faire voir parla doctrine même de la probabilité qui est une source inépuisable de subtilités et de sophismes, qu’il est impossible que parmi les habiles Probabilités il y ait jamais de ces sortes de doutes. Voici comme je le prouve.

Personne ne peut avoir de doute pratique, à moins que deux opinions contraires ne lui paraissent douteuses dans la pratique. Or c’est ce qui ne peut jamais arriver. Car si elles lui paraissent douteuses dans la pratique, elles ne lui paraitront pas évidemment fausses. Et si elles ne lui paraissent pas évidemment fausses, elles lui paraitront probables ; puisqu’une opinion probable selon la définition de Caramouel et des Probabilités, c’est une opinion qui ne paraît pas évidemment fausses. Or si elles lui paraissent probables, elles seront entièrement sûres dans la pratique, parce que la probabilité suffit pour agir surement. Et par conséquent elles ne lui paraitront plus douteuses dans la pratique.

Ainsi on ne peut supposer qu’une personne est dans le doute pratique si une chose est permise ou non, qu’on ne suppose en même temps qu’elle n’y est pas, et qu’elle a une certitude et une assurance pratique, parce qu’en doutant de cette manière, il faut nécessairement qu’elle connaisse que les deux opinions dont elle doute, sont probables : ce qui suffit, selon les Casuistes, pour le mettre en sureté. Il est donc impossible qu’il arrive jamais parmi les Probabilités qu’on soit obligé d’observer la règle qui oblige de choisir l’opinion la plus sûre.

 

§ IX

Que dans une probabilité inégale l’esprit donne

son consentement à une des propositions,

et rejette l’autre.

Nous avons examiné jusqu’ici ce qu’il faut penser des opinions également probables qui tiennent par leur égalité l’esprit en suspens. Il nous reste maintenant à parler des opinions inégalement probables. Et il est facile de conclure de ce que nous avons dit des premières, ce qu’il faut croire de celles-ci. Car il est évident.

  1. Que l’esprit donne son consentement à la plus grande probabilité, parce que comme les balances penchent nécessairement du côté qui est le plus chargé, de même l’esprit se porte toujours par son consentement du côté de la plus grande probabilité, quoique ce soit avec quelque peine, et avec quelque doute, à cause des scrupules que lui laissent les raisons qui appuient l’autre opinion, et qui affaiblissent son consentement.
  2. Il est évident que l’esprit ne donne aucun consentement à l’opinion la moins probable, parce qu’il ne la préfère en aucune façon à l’autre, et qu’il ne la juge point plus vraie, ce qui est nécessaire pour le consentement probable en quoi consiste l’opinion.
  3. Il est évident que l’esprit rejette et désapprouve l’opinion la moins probable, quoique ce soit aussi avec quelque crainte. Car comme il juge, quoiqu’en tremblant que l’opinion la plus probable est la vraie, de même aussi il juge que celle qui lui paraît la moins probable, est la fausse, mais toujours avec quelque crainte et quelque appréhension de se tromper.
  4. Il est évident que celui qui suit l’opinion la moins probable, suit une opinion à laquelle il ne donne point son consentement, mais qu’il rejette plutôt, et qu’il désapprouve. Et qu’ainsi il agit manifestement contre sa conscience.
  5. Quoique l’esprit rejette toujours l’opinion la moins probable, et qu’il donne toujours son consentement à la plus probable, il ne laisse pas par un jugement réfléchi qui subsiste avec l’opposition qu’il a pour la première opinion, et avec l’approbation qu’il donne à la seconde, de juger que les deux opinions contraires sont probables, mais que l’une l’est moins, et que l’autre l’est plus. Et ce jugement n’est pas un jugement probable, ou une opinion, mais un jugement fixe et certain qui n’empêche pas néanmoins que l’esprit ne donne véritablement son consentement à l’opinion la plus probable, et qu’il ne rejette véritablement la moins probable, et qui par conséquent n’empêche pas non plus que celui qui suit l’opinion la moins probable n’agisse contre sa conscience.
  6. Enfin il est évident qu’on ne pouvait rien inventer de plus absurde, de plus ridicule, et de plus extravagant pour établir la maxime des Probabilités, Qu’il est permis de suivre l’opinion la moins sûre, et la moins probable, et pour renverser la loi qui nous oblige dans le doute de choisir le plus sûr, que ce qu’ils nous apposent ici, que cette loi n’a lieu que dans les doutes, et non dans les probabilités, et qu’une opinion moins probable ne doit pas passer pour un doute, mais pour une probabilité.

Car il est bien moins permis de suivre une opinion qui nous paraît moins probable, que de suivre une opinion dont nous doutons simplement, sans la croire ni plus ni moins probable. Car si l’esprit ne donne pas son consentement aux opinions dont il doute, aussi ne les rejette-t-il pas, au lieu qu’il rejette véritablement les opinions qui lui paraissent moins probables. Or il est bien plus permis de suivre ce que nous n’approuvons, ni n’improuvons, que ce que nous sentons que nous improuvons. Car quoique l’esprit juge que les opinions moins probables ne laissent pas d’être en quelque manière probables, il ne s’ensuit pas néanmoins, qu’il soit plus permis de les suivre, que celles dont il ne fait simplement que douter, puisque celles-ci sont aussi probables, et plus probables même que les autres. Car toute opinion dont on doute, est probable, parce qu’elle n’est pas évidemment fausse : mais on ne doute pas de toute opinion probable, parce qu’on ne peut pas dire proprement qu’on doute d’une opinion qui nous paraît plus probable, ou moins probable, puisque l’esprit approuve l’une, et rejette l’autre.

Il y a donc cette différence entre les opinions moins probables, les opinions dont on doute, et les opinions plus probables, que l’esprit juge les moins probables tellement probables, qu’il ne laisse pas cependant de les rejeter : qu’il juge celles dont il doute tellement probables, qu’il ne les rejette, ni ne les approuve : et qu’enfin il juge les plus probables tellement probables, qu’il les approuve et leur donne son consentement. On voit par là que les moins probables sont celles qui ont le moins de probabilité, et qu’elles sont si fort au-dessous des opinions dont on doute, que s’il n’est pas permis de suivre celles-ci, comme les Casuistes l’avouent eux-mêmes, il est incomparablement bien moins permis de suivre celles-là.

Je suis bien aise de faire remarquer ici en passant que comme les Casuistes se trompent quand ils distinguent entre une conscience probable, et une conscience douteuse, ou pour parler plus clairement entre croire une chose probable, et douter d’une chose : comme si c’était deux dispositions tout à fait différentes, dont l’une ne renfermât pas l’autre : au lieu qu’en effet celui qui doute d’une chose, ne laisse pas de la croire probable. Ils se trompent aussi, quoique d’une manière moins grossière, quand ils distinguent entre une conscience probable et une conscience erronée, ou ce qui est la même chose, entre croire une chose probable et être dans l’erreur ; comme si on ne pouvait être dans l’erreur en croyant une chose probable : ou qu’on ne crut point une chose probable étant dans l’erreur : au lieu qu’en effet, c’est être dans l’erreur que de croire probable ce qui est faux, et c’est croire son erreur probable que de s’y attacher, comme il arrive à tous ceux qui sont dans l’erreur. Mais c’est assez parler de ces vaines chicanes des Probabilités.

 

§ X

Que la doctrine que nous venons d’établir ne trouble point la conscience des gens de bien,

comme le disent les Casuistes.

Je suis persuadé qu’après ce que nous avons dit jusqu’ici, la faiblesse, pour ne pas dire l’extravagance des raisons de nos adversaires, n’aura pas moins contribué que la force de nos preuves à convaincre les Lecteurs de la solidité de cette maxime établie par les anciens Théologiens, Qu’il faut suivre l’opinion la plus sûre, et la moins probable. Je suis bien aise néanmoins pour détruire une misérable objection, qu’ils répètent sans cesse, d’ajouter encore, que quoiqu’il soit vrai que les gens de bien sont obligés de ne jamais agir sur une opinion, si elle n’est vraie, ou au moins si elle n’est la plus probable, et que quoi qu’il soit vrai pareillement qu’il n’y a point de véritable assurance que dans la vérité, en sorte qu’on ne peut dire qu’une opinion probable, ni même la plus probable est sûre, à moins qu’elle ne soit vraie ; il est faux cependant que cette attention qu’ils doivent avoir à chercher la vérité, soit capable de les jeter dans des scrupules qui les gênent, ou qui troublent la paix de leur conscience.

Car premièrement il est clair que la plus grande partie des opinions que les Casuistes jugent probables, paraîtront improbables aux gens de bien, et qu’ainsi ils n’en pourraient faire usage. Un homme de bien par exemple, n’a jamais douté, s’il est permis ou non de tuer un calomniateur, ou celui qui lui veut donner un souffler. Ces opinions le frappent d’abord, et lui font horreur. L’onction du saint Esprit qui l’éclaire, lui fait connaître tout d’un coup qu’elles sont fausses et impies. Car le doute même sur ces sortes de choses est criminel.

À l’égard de celles où il trouve de la difficulté et sur lesquelles il doute, il a une règle certaine pour calmer ses inquiétudes. Il doit premièrement avoir recours au moyen que nous marque l’Apôtre saint Jacques. Si quelqu’un, dit-il, manque de sagesse, qu’il la demande à Dieu qui donne à tous libéralement sans reprocher ce qu’il donne. Il s’adressera donc au Père des Lumières, par ses prières ; il consultera des personnes pieuses et éclairées : ensuite après avoir bien examiné toutes choses, si la vérité ne se découvre pas clairement à lui, il suivra ce qui lui paraîtra le plus probable, et le plus sûr. Lorsqu’il se sera conduit de cette manière, et qu’il n’aura rien négligé pour découvrir la vérité, il pourra demeurer en paix, mais néanmoins il ne sera pas tout à fait en assurance. Car il faut que notre vie soit toujours accompagnée de sollicitude et de crainte, afin d’accomplir ce précepte de l’Apôtre : Faites votre salut avec crainte et avec tremblement.

Voilà qu’elle était la disposition du saint homme Job, quand il craignait pour toutes ses œuvres ; et de saint Paul, quand il disait que sa conscience ne lui reprochait rien, mais qu’il n’était pas pour cela justifié. C’était aussi celle de saint Augustin, lorsque ne connaissant pas parfaitement la vérité dans beaucoup de choses, il témoignait à saint Paulin, qu’elle était sa crainte en ces termes. Qui sait quelles bornes il faut garder dans les châtiments, dont on est obligé de punir ceux qui pèchent, non seulement par rapport à la quantité ou à la qualité des fautes, mais par rapport à la force, et à la disposition des esprits, et à ce que chacun est en état d’accepter ou de refuser ? Quelles ténèbres ! Quelle profondeur, quand on veut entrer dans tous ces égards ! J’avoue que je manque tous les jours en cela, et que je ne vois pas bien en quelles occasions, ni en quelle manière on doit pratiquer ce précepte de l’Apôtre : Reprenez publiquement ceux qui pèchent, afin de tenir les autres dans la crainte. Que d’incertitude, que de ténèbres, ô mon cher Paulin, ô saint homme de Dieu, que de sujets de trembler ? N’est-ce point là ce qui fait dire au Prophète : Je me suis trouvé saisi de crainte et de tremblement, et environné de ténèbres ?

Saint Grégoire assure que cette disposition est celle de tous les Saints : Les justes, dit-il, tremblent même pour leurs bonnes actions, et la crainte qu’ils ont de déplaire à Dieu, par quelques fautes cachées, leur fournit un sujet de gémissements continuels.

Ôter aux Saints cette crainte pieuse, c’est leur ôter la plus grande partie de leur humilité, de leur vigilance, et même de leur félicité. Car comme Jésus-Christ a fait consister la béatitude dans les pleurs, et dans la pauvreté ; de même le sage fait consister une partie du bonheur qu’on peut goûter en cette vie, dans ce saint tremblement : heureux l’homme, dit-il, qui est toujours dans la crainte. Cette crainte cependant n’est point telle, qu’elle exclue la paix et la tranquillité : Et ceux qui le prétendent ne savent ce que c’est que cette paix de Dieu qui surpasse toute pensée, et qui au milieu des frayeurs garde les cœurs et les esprits des Saints.

C’est pourquoi afin de renfermer tout ce que j’ai dit en peu de mots. On est en repos, quand on cherche sincèrement à connaître la vérité ; mais on n’est en sureté, que quand on l’a trouvée. Ainsi celui qui embrasse l’opinion, qu’il juge la moins probable et la moins sûre, c’est-à-dire, qui approche plus de la fausseté, que de la vérité, et du péché, que de la vertu : celui-là, comme dit l’Apôtre, est son juge à lui-même, et il est condamné par le jugement de sa propre conscience : Celui qui suit ce qu’il croit plus vrai et plus sûr, est en repos, et sa conscience ne lui reproche rien, quoiqu’il ne soit pas pour cela justifié. Et il n’y a que celui qui a certainement connu la vérité, et qui l’a suivie, qui peut être véritablement en assurance. Mais parce qu’il n’y a personne qui puisse être sûr de l’avoir fait en toutes choses, il n’y a personne qui n’ait toujours sujet de faire à Dieu cette prière du Prophète : Seigneur ne vous souvenez point de mes péchés d’ignorance : Et purifiez-moi des fautes qui me sont cachées.

 

§ XI

Saint Antonin cité faussement par les Jésuites, en faveur de leur opinion.

Quel jugement on doit porter de cet Auteur.

Il y a toujours cela de commode avec les Jésuites, qu’on n’a pas grande peine à réfuter leurs fausses citations des Pères : Car ils n’en citent presque jamais aucun. Nous avons vu avec quelle témérité ils ont avancé leur première maxime, touchant la sureté des opinions probables, sans citer aucune autorité capable de l’appuyer. Et nous allons voir qu’ils n’appuient pas davantage celle-ci, touchant la liberté qu’ils donnent de choisir l’opinion la moins probable et la moins sûre. Car excepté des Casuistes modernes, qui ont paru depuis cent ans, ils n’allèguent aucun auteur en faveur de leur nouvelle opinion, que saint Antonin, auquel ils imposent même en cela d’une manière honteuse. Car ce Saint n’a jamais enseigné qu’il fut permis de suivre l’opinion la moins probable et la moins sûre, et ce qui est étonnant il enseigne nettement le contraire dans l’endroit même que les Jésuites citent en leur faveur.

Voici ses paroles. De deux opinions probables on peut suivre celle que l’on veut, et agir selon cette opinion : pourvu qu’elle ne soit point contre l’autorité expresse de la sainte Écriture, ni contre les décisions de l’Église Catholique ; et que d’ailleurs la contrariété des opinions ne jette point dans le doute, mais qu’on soit dans la bonne foi, et que l’on regarde ce que l’on croit comme le parti le plus sûr.

On voit par ces paroles, que saint Antonin n’accorde la liberté de suivre telle opinion qu’il nous plait, que quand nous la jugeons la plus probable. Ainsi les Jésuites sont manifestement des faussaires de lui attribuer dans cet endroit même, une opinion toute opposée à la sienne, et il faut nécessairement qu’ils passent pour tels, même parmi les autres Casuistes, qui avouent de bonne foi, que c’est le sentiment de saint Antonin, qu’il n’est permis à personne de s’éloigner de l’opinion la plus probable et la plus sûre. La principale difficulté, dit le Jésuite Sanctius, est de savoir si l’on peut en conscience suivre dans la pratique l’opinion d’un autre qui est la moins sûre, mais qu’on croit probable, en abandonnant son opinion qui est la plus sûre et qu’on croit la plus probable. Quelques-uns prétendent que non, parce que dans les choses douteuses on doit choisir les plus sûres, et parce que c’est agir contre sa conscience : c’est qu’enseignent Gabriel, et saint Antonin.

Cependant comme j’aime sur toutes choses la candeur et la sincérité, je veux bien avouer de bonne foi que saint Antonin n’a pas suivi en tout S. Thomas, et qu’il s’est écarté en quelque chose des sentiments des Pères. Car saint Thomas, comme nous l’avons vu, déclare expressément que sur les matières contestées entre les Docteurs, celui qui suit une opinion fausse et contraire à la loi de Dieu, pèche : Et il semble que saint Antonin qui est bien inférieur à saint Thomas en science et en autorité, excuse ceux qui dans ces rencontres tombent dans l’erreur, pourvu qu’ils suivent les opinions les plus probables.

En quoi nous ne faisons point difficulté d’avouer, que nous ne sommes pas de son sentiment, comme lui-même n’est pas certainement de celui de saint Thomas.

Mais quoique nous ne puissions pas entièrement justifier d’erreur le sentiment de saint Antonin, on peut dire néanmoins pour sa défense, qu’il le propose avec tant de précaution, qu’il est presque impossible qu’il puisse nuire à personne dans la pratique. Car s’il a cru qu’on ne pèche pas, quand on se trompe dans le choix des opinions, pourvu qu’on choisisse la plus probable ; il veut en même temps qu’on apporte une telle exactitude pour examiner ces opinions, qu’il est presque impossible qu’il arrive jamais que la plus probable ne soit pas aussi vraie. Il veut que pour éviter de tomber dans l’erreur, on se prépare autant qu’on peut pour recevoir la grâce : qu’on attire sur soi l’esprit de sagesse par la prière ; qu’on examine avec un grand soin, quel est le sens des Écritures ; qu’on n’oublie rien, pour connaître la vérité, et qu’on la recherche avec autant d’ardeur, qu’on rechercherait des trésors.

Il est difficile, ou même il n’arrivera jamais qu’un homme qui a fait tout cela, soit surpris par l’erreur, ou s’il en est surpris, ce ne sera qu’une erreur très légère. Ainsi quoiqu’on puisse reprendre avec raison saint Antonin, de ce qu’il paraît enseigner, qu’on ne pèche jamais, non en suivant une opinion probable, comme les Jésuites le supposent faussement, mais en suivant l’opinion la plus probable ; il mérite d’être loué d’un autre côté, de ce que par les conditions que nous venons de rapporter, il a fait en sorte qu’il est presque impossible qu’on tombe dans l’erreur qu’il excuse.

Mais à l’égard de ce qu’il dit, que de deux opinions sûres, on n’est point obligé de suivre la plus sûre, il a raison, et les Jésuites ont tort de le citer, comme s’il favorisait par là leur sentiment. Car il est très vrai, que de deux choses sûres on n’est point obligé de suivre la plus sûre : mais il est très faux qu’une opinion qui est en même temps et la moins sûre et la plus probable, soit une opinion sûre : elle est au contraire tout à fait dangereuse, comme nous l’avons prouvé amplement ci-dessus.

Le conseil que ce Saint donne aux scrupuleux de préférer l’opinion la plus douce à la plus sévère, ne fait pas davantage contre nous : car il ne compare pas l’opinion la moins probable avec la plus probable, mais seulement la plus sévère à la plus douce : et ce sont deux choses bien différentes, une opinion douce pouvant être la plus probable et la plus vraie.

On peut dire même que le conseil que donne saint Antonin dans cet endroit, est très prudent. Car comme les personnes scrupuleuses se portent toujours d’elles-mêmes, par des vaines terreurs qu’elles ont, vers les opinions les plus sévères ; on a raison de les ramener à celles qui sont les plus douces, et qui néanmoins ne sont pas les moins probables ; afin de les corriger par là d’un défaut, qui est quelquefois plus dangereux, que ce qu’elles veulent éviter.

Mais comme saint Antonin ne donne ce conseil, qu’aux personnes scrupuleuses, il est à présumer qu’il en donnerait un tout contraire aux personnes qui seraient portées à la mollesse et au relâchement, et qu’il leur conseillerait, toutes choses étant pareilles, de choisir plutôt l’opinion la plus sévère. Car selon que l’inclination ou le tempérament porte des personnes vers l’une ou l’autre extrémité, il faut les ramener à la médiocrité, en se servant de moyens opposés à leur disposition, et en les rapprochant de l’extrémité contraire.

Ainsi les règles que saint Antonin donne sur ce sujet, sont tout à fait étrangères à la question, et les Jésuites ne les rapportent que pour se jouer par ces sortes de citations de la crédulité des ignorants.

Au reste on peut dire en général de l’autorité de saint Antonin, qu’elle n’est pas d’un si grand poids, même parmi les Casuistes, qu’on ne puisse pas s’écarter de ses sentiments. Rien ne leur est plus ordinaire que de la mépriser. C’est pourquoi il leur sied mal d’exiger de nous plus de déférence et de respects pour cet Auteur, qu’ils n’en ont eux-mêmes ; de nous, dis-je, que ne croyons pas comme eux, que tout ce qui a paru probable à quelque Casuiste, le soit pour cela. Il est vrai que ce Saint mérite un respect particulier, mais il en mérite beaucoup moins que saint Thomas et les autres Pères. Et si les Jésuites l’ont mis au rang des Pères, parce qu’ils ont cru qu’il leur était favorable, c’est plutôt un effet de leur témérité que de leur religion. Ils pouvaient avec justice le placer parmi les Casuistes du premier ordre, et lui donner quelque autorité, mais il faut que l’autorité qu’on lui donne, puisse servir à appuyer la vérité et non pas à la détruire.

 

Section cinquième

On rapporte et on réfute trois erreurs qui suivent de la doctrine de la probabilité.

La première, qu’il est permis à un Théologien de donner conseil selon une opinion probable

qu’il croit certainement fausse. La seconde, qu’il est permis de consulter plusieurs Casuistes

jusqu’à ce qu’on en ait trouvé un qui réponde comme on le souhaite.

La troisième, qu’un Confesseur pèche mortellement

quand il réfute l’absolution à des pénitents

qui ont suivi une opinion probable.

 

§ I

Explication et réfutation de la première erreur.

Un égarement en attire un autre, et une erreur qu’on admet entraîne souvent après elle une longue suite d’autres erreurs. C’est ce qui arrive dans la doctrine de la probabilité. On n’en peut recevoir cette première maxime, Que toutes les opinions probables sont sûres, et même celles qui sont fausses, qu’on ne reçoive cette autre maxime que nous venons de réfuter, Qu’on peut préférer dans la conduite de la vie, l’opinion la moins probable et la moins sûre à celle qui est plus probable et plus sûre. Et de ces deux maximes suivent trois autres erreurs qui s’entretiennent aussi les unes aux autres.

La première, qu’un Docteur étant consulté peut répondre tantôt d’une manière et tantôt d’une autre, et donner à ceux qui le consultent un avis qu’il croit moins probable, ou même qu’il croit faux, pourvu qu’il soit tenu pour probable par d’autres Docteurs.

La seconde, que quand on doute si une chose est permise, ou si elle ne l’est pas, on peut consulter plusieurs Docteurs à dessein de choisir parmi leurs différentes opinions, celle qui est la plus accommodante, et la plus conforme à son inclination.

La troisième, qu’un Confesseur qui réfute l’absolution à des pénitents, qui ont suivi une opinion probable, pèche mortellement.

Les Jésuites ne nient aucune de ces conséquences, ils avouent qu’elles suivent très naturellement de la doctrine de la probabilité, et par cette raison, ils les soutiennent communément comme très véritables. Mais comme elles sont en effet très fausses et très absurdes. Il faut conclure de là non qu’il faut les approuver, parce qu’elles sont une suite nécessaire de la doctrine de la probabilité, mais qu’on doit rejeter et condamner avec elles la maxime fondamentale ; de la probabilité, puisqu’elle est la source de ces conséquences si pernicieuses, et qu’elle en est inséparable. Car on ne peut mieux appliquer qu’ici, ce que dit Ciceron des paradoxes des Stoïciens : Ces principes étant établis, dit-il, Zenon a eu raison d’en soutenir les conséquences ; mais ces conséquences sont si fausses, que les principes n’en sauraient être véritable. Examinons donc la première erreur.

Voici comment Laiman la compose dans sa Théologie morale. Je crois, dit-il, qu’un Docteur ne fera rien que de raisonnable, si étant consulté, il donne avis à celui qui le consulte, qu’une opinion est soutenue comme probable par quelques personnes doctes, et qu’ainsi il lui est permis de la suivre : quoiqu’en donnant cet avis il soit persuadé dans la spéculation qu’elle est certainement fausse, en sorte qu’il ne pourrait pas lui-même la suivre dans la pratique. Car celui qui consulte ayant droit d’embrasser dans une chose douteuse une opinion qui est soutenue par quelques Doctes, quoique d’autres la rejettent et la jugent improbable dans la spéculation : le Docteur peut l’avertir de ce droit qu’il a. C’est ce qui fait qu’un homme docte peut donner des conseils tous différents à différentes personnes selon différentes opinions probables qu’il suivra dans ses conseils. En quoi néanmoins il doit user de discrétion et de prudence.

C’est ainsi que les Probabilités non contents de laisser la liberté à chacun de forger des opinions probables, selon son caprice, permettent encore qu’on se serve de celles que les autres ont inventées, non seulement de celles qu’on juge les moins probables, mais même de celles que l’on juge entièrement fausses dans la spéculation, pourvu qu’on les juge probables dans la pratique.

J’avoue que je suis dans l’étonnement de voir que les notions les plus communes de la piété Chrétienne puissent tellement s’effacer de l’esprit des Théologiens, qui font profession de piété et de Science, qu’il soient capables d’approuver de tels égarements, et je dirais volontiers ici avec saint Augustin : J’ai honte de m’arrêter à réfuter de telles extravagances, quoiqu’ils n’aient pas eu honte d’y tomber. Mais quand je songe qu’ils ont bien osé les soutenir, ce ne sont plus ces extravagances qui me font honte, c’est la patience ou plutôt la stupidité des hommes qui ont été capables de les écouter.

Cependant afin de faire mieux connaître le venin d’une doctrine si opposée aux principes du Christianisme, examinons qui est celui à qui on demande avis, quel est celui qui le demande, sur quoi on le demande, et quel fond on doit faire sur cet avis.

On consulte un Théologien, un Directeur des âmes, c’est-à-dire un homme qui dans cette fonction tient la place de Jésus-Christ, puisque nous n’avons qu’un seul maître qui est Jésus-Christ : Un homme qui doit parler aux hommes, comme si c’était Dieu même qui leur parlât et qui les exhortât par sa bouche, et qui ne doit leur apprendre que ce qu’il a appris de Dieu, ainsi que parle saint Paul : Un homme qui ne doit avoir qu’une seule fin, qui est de retirer les hommes de leurs dérèglements, afin qu’ils ne deviennent pas semblables à ce qu’ils ont été autrefois, lorsque dans leur ignorance ils s’abandonnaient à leurs passions, mais qu’ils soient saints en toute le conduite de leur vie, comme celui qui les a appelés est saint : Un homme qui ne doit avoir qu’une seule lumière qui est la parole de Dieu, sur laquelle il doit toujours jeter les yeux comme sur une lampe qui éclaire dans les ténèbres : Un homme qui ne peut se présenter avec confiance devant le souverain juge, auquel il doit rendre compte de son administration, que quand il pourra dire aux fidèles avec saint Paul : Je n’ai point fuit de vous annoncer toutes les volontés de Dieu : Un homme enfin qui doit être un ministre de l’Évangile si irréprochable, qu’on puisse dire de lui avec vérité, ce que les ennemis mêmes de Jésus-Christ disaient de lui Maître nous savons que vous êtes sincère et véritable, et que vous enseignez la voie de Dieu dans la vérité.

Quel est celui qui consulte ? C’est un Chrétien qui ne vit plus pour lui-même, mais pour celui qui est mort pour lui : Qui a crucifié sa chair avec ses passions : Qui ne veut entendre que la voix de son Pasteur, qui est Jésus-Christ, et non celle d’un étranger : qui ne doit suivre que les traces de Jésus-Christ, et marcher comme il a marché : Qui ne souhaite d’entrer que dans une seule voie, qui est la voie étroite qui mène à la vie : Qui ne doit point considérer les choses visibles, mais les invisibles ; qui enfin ne veut point être un imprudent, mais qui veut connaître la volonté de Dieu pour y conformer la sienne.

Et sur quoi veut-il être instruit, par le conseil qu’il demande ? Il veut qu’on lui apprenne, si une chose est permise ou défendue ; si en la faisant, on ne blesse point l’honneur que l’on doit à Dieu, et si on ne viole point la loi éternelle ; si elle conduit à la vie éternelle, ou à la mort éternelle.

Ceux qui, comme parle saint Augustin, ont le cœur éclairé verront facilement que toutes les consultations, que l’on fait ordinairement avec tant de soin et d’exactitude sur les choses temporelles, ne sont rien en comparaison de celle-ci. Car il s’agit non seulement du salut éternel de celui qui consulte, qu’un mauvais conseil damnera peut-être pour toute l’éternité ; mais encore du salut de celui qui est consulté qui tombera infailliblement dans la même fosse où il aura fait tomber celui qui s’est adressé à lui. Car cet oracle de la vérité ne peut mentir : Si un aveugle conduit un autre aveugle, ils tomberont tous deux dans la fosse.

Quoi donc un Prêtre qui exerce un ministère si terrible et si dangereux, agira avec prudence, si l’on en croit les Jésuites, s’il fait entrer dans une voie qu’il est persuadé qui mène aux enfers, ceux qui lui demandent le chemin qui conduit au Ciel ? Il pourra conseiller ce qu’il sait qu’on ne peut faire sans offenser Dieu, à ceux qui lui demandent ce qu’ils peuvent faire pour ne le point offenser. O prudence criminelle ! O aveuglement horrible ! On ose dans l’affaire du salut approuver, comme une conduite innocente et permise, ce qui dans les affaires temporelles, dans les affaires les moins importantes, serait condamné comme un procédé détestable et criminel.

Car ne regarderait-on pas, comme un perfide, et un malhonnête homme, celui qui étant consulté sur des affaires qui concernent la vie, l’honneur ou les biens, imiterait la conduite de ces Casuistes ? N’aurait-on pas horreur d’un médecin, qui étant persuadé qu’un remède donnerait la mort à un malade qui le consulte, ne laisserait pas par complaisance de le lui ordonner, sous prétexte que d’autres médecins auraient approuvé ce remède mal à propos ? On laisse à penser aux Princes, s’ils voudraient avoir des Ministres qui ne leur donnassent pas les conseils qu’ils jugeraient leur être les plus avantageux, mais ceux au contraire qu’ils croiraient les plus pernicieux, et les moins capables de leur faire honneur ; pourvu que ces conseils eussent par u bons à quelques autres dont ils n’approuveraient pas en cela le sentiment.

On dira peut-être que ces comparaisons ne sont pas justes, et que ce qui est appuyé par quelques Casuistes, ne peut être pernicieux. Mais je réponds, que c’est au contraire cette objection qui n’est pas juste ; n’y ayant rien de plus déraisonnable, que de prétendre qu’une chose mauvaise par elle-même puisse devenir permise, parce qu’un homme se sera avisé de la croire permise, et qu’une chose défendue par la loi éternelle cesse de l’être, parce qu’un Casuiste se sera imaginé qu’elle est probable.

Les Païens qui avaient bien plus de sincérité et de bonne foi que les Casuistes, auraient sans doute eu horreur d’une Morale si corrompue, et ils les auraient confondus, en leur appliquant ces paroles de Ciceron ; Faire ce que vous enseignez, n’est-ce pas ce qui s’appelle ne pas redresser un homme qui s’égare : ce que les Athéniens ont jugé digne des exécrations publiques. C’est même quelque chose de beaucoup plus criminel ; puisque c’est laisser tomber un homme dans un précipice qu’il ne voit point et qu’on lui cache de mauvaise foi. Or d’induire quelqu’un en erreur de dessein formé, combien est-ce un plus grand crime, que de ne pas montrer le chemin à un homme qui s’égare.

Qu’y a-t-il donc de plus imprudent que de risquer son salut sur l’opinion d’un je ne sais quel Casuiste, sur une opinion, dis-je, appuyée de raisons si faibles, que le Casuiste même qui la propose la croit fausse ? Peut-on dire qu’un homme qui agit si inconsidérément, examine qu’elle est la volonté de Dieu, comme nous y exhorte l’Apôtre saint Paul ? Peut-on dire qu’il recherche la gloire de Dieu, comme l’ordonne le même Apôtre, et qu’il accomplisse ce précepte : Ne soyez point imprudents, mais comprenez qu’elle est la volonté de Dieu ?

Mais afin que les Jésuites ne se plaignent pas qu’on ait rien omis, il ne faut pas oublier ici une exception de Vasquez, qui est presque aussi mauvaise que la maxime même dont nous faisons voir la malignité. Il faut bien remarquer, dit-il, que quoiqu’un Docteur puisse contre sa propre opinion excuser une personne de péché sur l’opinion probable d’un autre Docteur, il ne peut pas néanmoins contre sa propre opinion condamner ou obliger personne à restituer, ou à quelque chose de semblable sur l’opinion d’un autre.

Que peut-on dire de cette exception, sinon qu’elle n’est digne que d’un homme qui ignorerait entièrement les principes les plus communs du Christianisme ? Car quel est le Chrétien qui ne sache pas ce que dit saint Paul Je veux que vous soyez prudents dans le bien et simples dans le mal, c’est-à-dire, que vous soyez vifs, exacts, pénétrants pour rechercher, pour reconnaître, et pour pratiquer tous les devoirs de la vertu, afin que rien ne vous échappe de tout ce qui peut procurer la gloire de Dieu, Et simples dans le mal, c’est-à-dire éloignés de toutes sortes de détours, évitant non seulement ce qui est évidemment mal, mais même tout ce qui en a quelque apparence, comme l’Apôtre l’ordonne dans un autre endroit : Abstenez-vous, dit-il, de tout ce qui a l’apparence du mal ? Vasquez tout au contraire veut qu’on soit prudent, pour excuser le crime, t simple, pour éviter le bien. Il ne veut point de précaution où il ne faut avoir, et il en veut où il n’en faut point.

Mais il ne faut pas non plus oublier le moyen que Thomas Sanchez donne aux Casuistes, pour éviter la honte qu’il y a de passer pour des gens qui se contredisent, à quoi cette opinion les expose nécessairement, Ils pourront, dit-il, conseiller tantôt selon une opinion et tantôt selon une autre toute opposée, quoiqu’il soit mieux de conseiller toujours selon la même, et particulièrement quand c’est par écrit, de peur d’être surpris dans des opinions différentes : mais on peut éviter facilement d’être surpris dans cette contradiction, si lorsqu’on donne un conseil soit verbalement, soit par écrit, on a la précaution de le faire, en assurant que quoique l’opinion contraire soit la plus probable, on peut néanmoins suivre aussi celle-ci en sureté de conscience comme probable.

Est-ce là la sagesse de la chair, ou la sagesse de Jésus-Christ ? L’Apôtre en sera le juge. Quand je prends, dit-il une résolution, cette résolution n’est-elle qu’humaine et charnelle, et trouve-t-on ainsi en moi le oui et le non ? Mais Dieu qui est véritable m’est témoin qu’il n’y a point eu de oui et de non dans la parole que je vous ai annoncée. Et non seulement il n’y en a point eu dans la parole de saint Paul : mais il n’y en a point dans celle de tous ceux qui annoncent la voie de Dieu dans la vérité. Car, dit-il, Jésus-Christ fils de Dieu qui vous a été prêché par nous, c’est-à-dire, par moi, par Sylvain, et par Timothée, n’est pas tel que l’oui et le non se trouve en lui : tout ce qui est en lui étant ferme et inébranlable.

Après cela quel cas peut-on faire de ces Casuistes qui de leur propre aveu sont doubles et inconstants dans leurs réponses, qui disent tantôt le pour, et tantôt le contre, et qui non seulement n’ont pas la sincérité d’un Chrétien, mais qui n’ont pas même la gravité d’un Philosophe, ni la droiture et l’égalité d’un honnête homme.

 

§ II

Réfutation de la seconde erreur.

Monsieur Duval avoue ingénieusement dans son traité de la bonté et de la malice des actions humaines, Que si on était toujours obligé de faire ce qui est le plus probable, il serait inutile de composer des traités de cas de conscience. Car chacun régulièrement parlant voit assez ce qui est le mieux et le plus sûr ; ainsi si on était toujours obligé de choisir le plus sûr et le plus probable, ce serait fort inutilement, que les Docteurs donneraient des résolutions de cas de conscience.

Si on applique ce que dit ce Docteur aux nouveaux Casuistes, il y a autant de vérité, que de simplicité dans cet aveu. Car en effet cette foule de Casuistes n’est favorable qu’à ceux qui ne veulent pas suivre ce qu’ils voient bien être plus conforme à la raison et à la vérité, et qui cherchent des règles de morale qui s’accordent avec leurs passions : ce qui leur est bien facile de trouver parmi cette multitude de Casuistes.

Les gens tout à fait abandonnés, et ces gros pécheurs qui ne se mettent point du tout en peine de leur salut, ne se soucient pas beaucoup de Casuistes, et ils font aussi librement ce qui est défendu que ce qui est permis. Les gens de bien et les personnes pieuses qui marchent avec simplicité dans la vérité, et qui recherchent la loi de Dieu de tout leur cœur, n’en ont pas non plus beaucoup besoin. Car dans la plupart des choses la justice et la vérité se font assez connaître d’elles-mêmes ; et un esprit qui n’est pas corrompu, juge presque toujours sainement de ce qu’il doit faire.

Mais entre ces deux sortes de personnes, il y en a d’autres qui tiennent comme le milieu, qui n’ont ni la piété des uns, ni l’impiété des autres, qui sont possédés par leurs passions, et qui craignent néanmoins pour leur salut, qui aiment trop le monde pour embrasser la sévérité de l’Évangile, et qui craignent assez l’enfer pour ne pas commettre des cimes grossiers et manifestes, de sorte que la concupiscence affaiblit en eux les sentiments que leur inspire la crainte, et la crainte trouble le plaisir qu’ils goutent à suivre les désirs de la concupiscence.

C’est à ces sortes de personnes que les nouveaux Casuistes s’offrent en foule. Ils leur fournissent des expédients merveilleux pour faire leur salut sans renoncer à leurs passions. Ils leur ôtent cette crainte incommode, par la sureté de leurs opinions probables ; et ils trouvent le moyen d’accommoder la loi de Dieu avec leurs désirs déréglés, par la liberté qu’ils leur donnent de choisir entre un grand nombre d’opinions probables celle qui est la moins probable. Car il est presque impossible que dans une si grande multitude d’opinions probables, ils n’en trouvent pas quelqu’une qui soit conforme à leurs inclinations.

Il n’y avait qu’une seule chose qui empêchât qu’on ne put profiter des avantages que ce grand nombre de Casuistes offrait à tout le monde ; c’est qu’on ne pouvait se servir de leurs opinions probables, si on ne les connaissait, et il était difficile de es connaître si on ne consultait qu’un Docteur, parce qu’il est rare qu’un Docteur propose une autre opinion que la sienne. Escobar a remédié à cet inconvénient avec beaucoup d’esprit, et en même temps d’une manière très conforme à ses principes. Si j’ai, dit-il, une intention droite de chercher une opinion qui me soit favorable, et que je sois dans une ferme résolution de ne rien faire de contraire à ce que je croirai probable, je puis sans blesse ma conscience, aller consulter plusieurs Docteurs, jusqu’à ce que j’en aie trouvé un qui me donne un conseil qui me plaira. C’est le sentiment de Sanchez, de Castro Palao et de Zumel je suis aussi de ce sentiment, et je crois même que ce n’est point dans ce cas qu’Adrien et Navarre ont soutenu le contraire, mais qu’ils n’ont parlé que de ceux qui cherchent un Docteur qui leur donne un conseil qui leur plaise, sans se mettre en peine s’il est vrai ou probable.

Voilà comme Escobar présente le poison sans déguisement. Aussi n’y a-t-il point de Casuiste qui soit plus naïf que lui. Mais plus il parle avec assurance, plus il fait voir clairement, combien il y a de venin dans la maxime, qui est la source de conséquences pernicieuses. C’est ce qu’il faut expliquer un peu plus au long.

Ce n’est point une chose mauvaise en soi, que de consulter plusieurs Docteurs quand on les consulte pour découvrir la vérité, et pour choisir entre leurs opinions différentes, non celle qui plait davantage, mais celle qui est la plus vraie et la plus probable. Mais ce n’est pas là l’intention des Casuistes. Car ils veulent qu’on les consulte dans le dessein de choisir celle qu’on trouvera la plus commode, quoiqu’elle doit la moins sûre et la moins probable. C’est pourquoi tout ce que nous avons dit plus haut pour réfuter l’opinion qui permet de faire ce mauvais choix, se peut appliquer aussi à celle-ci.

Car s’il n’est pas permis de suivre les opinions les moins probables et les moins sûres, s’il n’est pas permis de suivre celles qui sont simplement probables, c’est-à-dire les douteuses, pendant qu’on est dans le doute, il s’ensuit nécessairement qu’il n’est pas non plus permis de ramasser toutes ces différentes opinions probables dans le dessein de choisir, non celle qui paraîtra la plus véritable, mais celle qu’on trouvera la plus commode. Car cet œil ténébreux dont parle l’Évangile, et qui rend tout le corps ténébreux, qu’est-ce autre chose que cette intention, si on de chercher la vérité, mais de trouver un moyen de satisfaire en sureté ses passions.

Tous les Auteurs qui nous ont donné des règles pour vivre dans la piété, nous recommandent d’avoir soin, lorsque nous cherchons dans nos doutes qu’elle est la volonté de Dieu, de purifier notre âme de ses passions, de l’amour de soi-même, et du désir des commodités temporelles. Et ils nous avertissent qu’il y a beaucoup de danger qu’étant séduits et abusés dans cette recherche par des désirs secrets qui se cachent souvent au fond de notre cœur, nous n’embrassions ce qui s’accommode avec notre cupidité, au lieu de suivre ce qui est conforme à la loi de Dieu. C’est pourquoi ils veulent que dans ces rencontres nous ayons recours à Dieu par des prières plus ardentes, non seulement afin qu’il dissipe nos ténèbres, mais encore plus, afin qu’il purifie notre cœur, et ils nous enseignent que c’est principalement alors qu’il faut lui crier avec le Prophète : Purifiez-moi, Seigneur de mes fautes cachées. Mon Dieu, créez en moi un cœur pur et renouvelles l’esprit de justice au fond de mon cœur.

Mais cette pieuse sollicitude des Saints parait aux Jésuites un soin inutile et superflu : C’est en vain qu’ils veulent nous inspirer tant de crainte de ces passions secrètes, puisqu’il est permis de suivre celles mêmes que l’on connait ; puisqu’il est permis de juger d’un sentiment par la conformité qu’il a avec nos inclinations et avec nos intérêts, et de choisir dans un grand nombre d’opinions différentes celle qui y est plus conforme.

Ces conséquences sont absurdes et impies, mais elles suivent néanmoins des principes des Jésuites : car pourquoi ceux qui ne cherchent pas la vérité, mais la probabilité, craindraient-ils d’être séduits par leurs passions, puisqu’il n’y a rien de plus facile que de reconnaître si une chose est permise selon l’opinion de quelque nouveau Casuiste, ce qui suffit, dit Escobar, pour rendre une action bonne, C’est pourquoi au lieu que ces justes craintifs qui veulent trouver la vérité, et connaître qu’elle est la volonté de Dieu, craignent encore après tous les soins qu’ils ont pris pour la connaître que la cupidité n’ait répandu quelque ténèbres dans leur esprit : ceux-ci au contraire qui n’ont point d’autre règle que leur cupidité pour juger si une action est permise, jouissent d’une sécurité parfaite, et ils sont tellement assurés qu’ils n’ont point péché, que Caramouel dit qu’ils en pourraient même jurer. En effet, s’il est permis de suivre entre plusieurs opinions différentes des Casuistes celle qui plait davantage, ceux par exemple, qui ont suivi l’opinion de Diana, ne feraient pas un serment téméraire, en jurant qu’ils n’ont point péché ; car ils sont assurés d’avoir suivi l’opinion de Diana : ce qui suffit pour excuser leur action de péché, et même pour la rendre bonne.

Mais pour faire voir quel fond on doit faire sur cette assurance que les Casuistes donnent à ceux qui suivent leur cupidité dans le choix des opinions, il ne faut que rapporter ici un exemple de l’Écriture qui vient très bien à ce sujet, et y joindre l’explication de saint Augustin.

Balac Roi des Moabites avait envoyé des gens à Balaam pour l’engager à venir maudire le peuple de Dieu. Dieu ayant averti ce Prophète de ne point obéir à ce Roi impie, les députés étaient revenus sans avoir rien fait. Le Roi qui croyait qu’il lui était fort important de faire venir Balaam, lui renvoya un plus grand nombre de députés avec de plus grands présents. Voici quelle fut la réponse de Balaam. Quand, dit-il, Balac me donnerait plein sa maison d’or et d’argent, je ne pourrai pas changer la parole du Seigneur mon Dieu, ni dire plus ou moins que ce qu’il m’ordonnera.

L’intention de Balaam, qui déclare que rien ne sera capable de le détourner de son devoir, doit paraître aux Jésuites l’intention la plus pure du monde. Cependant parce que dominé par une secrète avarice, il voulut accorder l’ordre de Dieu avec sa cupidité, en le consultant une seconde fois, il fit voir, dit saint Augustin, qu’il était vaincu par sa cupidité, en voulant que Dieu lui parlât une seconde fois sur une chose sur laquelle il lui avait déjà fait connaître sa volonté. C’est pourquoi Dieu voyant que son avarice avait été tentée et gagnée par les présents qu’on lui offrait, il lui permit d’aller trouver le Roi. Et il confondit en même temps sa folie par l’ânesse sur laquelle il était monté, qui n’osa pas marcher contre les ordres du Seigneur, que Balaam tâchait d’éluder, pour satisfaire une avarice que la crainte néanmoins étouffait en quelque sorte… Pourquoi ne consulta-t-il plus le Seigneur, après qu’il eut obtenu la permission d’aller trouver Balac, et pourquoi crut-il le devoir encore consulter, après qu’il lui avait défendu d’u aller ; si ce n’est pace que son avarice le poussa à le faire, quoiqu’elle fut retenue par la crainte de Dieu.

Voilà justement le véritable portrait de ceux qui vont consulter les Casuistes les uns après les autres, jusqu’à ce qu’ils en trouvent un qui réponde selon leur inclination. Quand ils l’ont une fois trouvé, ils cessent de consulter de même que Balaam, et ils suivent aussitôt ce Docteur qui les flatte. C’est pourquoi Dieu permet qu’ils tombent dans l’erreur comme Balaam. Car le Seigneur selon l’expression du Prophète fait pleuvoir, et il fera toujours pleuvoir des pièges sur les pécheurs ; par une loi qui subsistera toujours, comme dit S. Augustin, et il répand sur les désirs déréglés des hommes des ténèbres qui en sont une juste punition.

Il est inutile d’apporter pour excuse que leur intention n’est pas d’être trompés par les Casuistes qu’ils consultent. Il n’y a personne qui ait jamais voulu être trompé. Il n’y a personne qui ait jamais aimé la malédiction. Et cependant comme il y en a qui méritent d’être trompés, et qui attirent sur eux la malédiction, à cause des affections déréglés dont leur cœur est corrompu : l’Écriture exprime cette dépravation de leur cœur de la même manière que s’ils eussent voulu être trompés, et qu’ils eussent aimé la malédiction. Il a aimé, dit le Prophète, la malédiction, et elle tombera sur lui. Et Isaïe en parlant des Juifs : Ce peuple, dit-il, est un peuple qui m’irrite sans cesse ; ce sont des enfants menteurs, des enfants qui ne veulent point écouter la loi de Dieu : qui disent à ceux qui ont des yeux : Ne voyez point ; et à ceux qui voient : Ne regardez point pour nous ce qui est droit et juste, dites-nous des choses qui nous agréent : que votre œil voie des erreurs pour nous : éloignez de nous la voie de Dieu : détournez de nous ce sentier étroit : que le saint d’Israël cesse de paraître devant nous.

L’Écriture ne veut pas rapporter leurs paroles ; mais c’est la disposition de leur cœur qu’elle veut exprimer : car jamais personne n’a parlé ainsi, mais c’est le langage intérieur de tous ceux qui corrompus au-dedans par leur cupidité, souhaitent qu’on leur persuade, que ce qu’ils désirent est juste et permis, et qui pour cela ont recours à une foule de Docteurs propres à les flatter. Et l’on peut dire ici ce que saint Grégoire dit sur un sujet semblables. Les insensés mêmes, dit-il, n’osent pas tenir un tel langage. C’est néanmoins ce que disent à Dieu tous les pécheurs, non pas à la vérité par leurs paroles, mais par leurs actions.

 

§ III

Réfutation de la troisième erreur.

L’Apologiste des Jésuites soutient avec une grande confiance cette opinion de Bauni : Que quand le pénitent suit une opinion probable, le Confesseur le doit absoudre, quoique son opinion soit contraire à celle du pénitent, et que lui réfuter l’absolution, c’est un péché qui de sa nature est mortel. Il se croit d’autant mieux fondé à la soutenir, qu’outre Bauni Jean Sancius site quarante-six autres Casuistes qui la soutiennent. C’est pourquoi l’Apologiste demande qu’on juge par là de la science de Montalte qui fait un crime au P. Bauni d’une opinion si bien appuyée. J’accepte la condition, et je consens que ce soit par là qu’on juge aussi du peu de cas qu’on doit faire de l’autorité des Casuistes, dont un si grand nombre a été capable d’autoriser une maxime si absurde.

Il n’est pas nécessaire de s’étendre ici beaucoup à réfuter cette erreur, puisque nous l’avons déjà détruite jusque dans sa racine, qui n’est autre que la doctrine de la probabilité, dont un des principes est, que toutes les opinions probables sont sûres, quand même elles seraient en effet fausses et erronées : car il s’ensuit de là que celui qui a suivi une opinion probable, n’a point péché, et que par conséquent il mérite de recevoir l’absolution.

Mais comme nous avons fait voir par un grand nombre de preuves que cette doctrine est fausse et pernicieuse, il faut dire au contraire que la probabilité d’une opinion ne l’empêchant pas de pouvoir être fausse, il se peut faire, et même il arrive très souvent, qu’un pénitent pèche en suivant une opinion probable, et qu’il est indigne de recevoir l’absolution, à moins qu’il ne reconnaisse son erreur. Car si le Prêtre à qui il s’adresse, plus éclairé et plus instruit que lui, voit qu’il est dans l’erreur, et qu’il n’est point dans la disposition de recevoir l’absolution, il n’y a point de loi qui l’oblige à tromper ce pénitent, par une fausse et vaine absolution, et à le délier sur la terre, pendant qu’il connait qu’il est encore lié dans le Ciel. Un Juge qui connait la vérité, peut-il obligé de suivre le sentiment d’un criminel qui est dans l’erreur ? Un pénitent devient-il plus digne de recevoir l’absolution, parce qu’entre les péchés dont il s’accuse, il demeure encore opiniâtrement dans l’erreur, et conserve la volonté de pécher qui en est une suite nécessaire.

Mais, disent-ils, nous ne parlons pas d’une conscience erronée, mais d’une conscience probable, c’est-à-dire, qui a suivi une opinion probable. Je le sais bien, mais je demande si cette opinion est vraie ou fausse ? Si elle est vraie, j’avoue qu’on doit absoudre celui qui la suit : mais si elle est fausse, comme cela arrive souvent, et que le Prêtre connaisse qu’elle est fausse étant une véritable erreur, il doit traiter le pénitent qui la suit, comme s’il était dans l’erreur.

À cela les Jésuites répliqueraient en vain, que si une opinion est probable, elle ne doit pas passer pour fausse. Car nous avons fait voit ci-dessus, que ce qui est probable selon beaucoup de Casuistes, est regardé avec raison comme faux et improbable par les gens de bien. Or les opinions probables dont il s’agit ici, ne sont probables que d’une probabilité Casuistique. Car lorsque les Jésuites disent qu’elles sont probables, ils entendent seulement qu’elles sont autorisées par quelques Casuistes. Ainsi quand ils soutiennent qu’on doit absoudre celui qui est dans la disposition d’accepter un duel, avec las précautions que demande Laiman ; celui qui est dans la disposition de se venger d’un soufflet par la mort de celui dont il l’a reçu ; de tuer un juge et des témoins, qui veulent le perdre ; de repousser les médisances de ses ennemis par des calomnies : car tous ces crimes n’étant que des péchés véniels, selon les Casuistes, ils ne le rendent pas indigne de l’absolution. Ce qu’ils prétendent enfin, c’est qu’on doit absoudre celui qui ayant formé sa conscience sur les décisions des Casuistes, est dans la résolution de faire tout ce qu’ils permettent. Un Prêtre aux pieds duquel un pénitent vient se jeter dans cette disposition est donc obligé de l’absoudre aussitôt qu’il a récité ses crimes, et de l’envoyer sur le champ à la sainte Table. Voilà qu’elles sont les lois que ces bons Casuistes, et les auteurs de la Morale des Jésuites imposent aux Confesseurs.

Mais qu’il me soit permis ici de les confondre, et de renverser la fausse sagesse des Probabilités par un trait tiré des principes mêmes de la probabilité. C’est Escobar, ce fameux Auteur de tant de probabilités, qui me le fournit dans sa Théologie morale, où il décide en deux endroits cette question selon sa méthode qui lui permet de dire le oui et le non.

Voilà la première décision : Un Confesseur peut, et ne peut pas absoudre un pénitent qui suit une opinion probable contraire à celle du Confesseur, quand ce serait même une opinion qui le déchargerait de l’obligation de restituer. Adrien et Augustin croient qu’il ne peut pas absoudre. Vasquez : Valencia, Salas, Reginaldus, Coninc, (tous Jésuites) croient qu’il le peut.

Voici la seconde : Un Confesseur ordinaire, et un Confesseur délégué sont obligés sous peine de péché mortel, et ne sont pas obligés sous peine de péché mortel d’absoudre un pénitent selon son opinion. Vasquez, Salas et Escobar même croient qu’ils n’y sont point obligés, Thomas Sanchez, et Jean Sanchez croient le contraire.

Or cela supposé, c’est à l’Apologiste des Jésuites à voir comment il se peut défendre de cet argument.

Selon la nouvelle dialectique des Casuistes, il est permis, et il n’est pas permis d’absoudre ce pénitent : Donc très certainement il est permis de ne le pas absoudre. On pèche mortellement, et on ne pèche pas mortellement en réfutant l’absolution aux pénitents qui ont suivi une opinion probable : Donc il est très certain qu’on ne pèche pas mortellement en la leur refusant. Donc l’opinion de Bauni qui prétend qu’on pèche, ne peut se soutenir, soit que la probabilité subsiste, ou qu’elle ne subsiste pas. Car si elle subsiste, il est constant qu’il est permis de refuser l’absolution à ces sortes de personnes, si elle ne subsiste pas, non seulement il est encore plus certain que cela est permis, mais il est très certain qu’on y est indispensable obligé.

Au reste quoique ce soit toujours un sentiment pernicieux d’assurer généralement qu’on est obligé d’absoudre ceux qui ont suivi une opinion probable, néanmoins la mal que peut faire cette doctrine n’est pas toujours égal. Il est ou plus grand, ou plus petit à proportion qu’on donne plus ou moins d’étendue aux opinions probables. Car si on appelle probable tout ce qui paraît tel aux Casuistes, rien n’est plus pernicieux que ce sentiment : mais si on n’appelle probable, que ce qui paraît tel à des personnes éclairées et très habiles dans la véritable Théologie, c’est-à-dire dans la Tradition, ce sentiment est moins dangereux, mais il n’est pas tout à fait exempt d’erreur. Car Dieu peut tellement éclairer un Confesseur qu’il connaisse par une lumière supérieure qu’une chose que des personnes qui ont beaucoup de piété et de science, mais qui ne sont point chargées comme lui de la conduite d’un pénitent, croient probablement être innocente, ce l’est pas en effet, eu égard à toutes les circonstances. Qui doute que dans ce cas le Confesseur n’est point obligé de tromper son pénitent, et de rejeter une vérité qui lui est connue, pour suivre l’opinion erronée des autres ? Il faut donc que le pénitent se soumette au Confesseur ou le Confesseur aura droit de la renvoyer à un autre.

 

§ IV

De Jean Sancius, que les Jésuites ventant

comme un des plus savants maîtres de la Théologie Morale.

Mais, dit l’Apologiste, Jean Sancius qui est un des plus savants maîtres de la Théologie morale, est d’un sentiment contraire. Que répondrons-nous à une si grande autorité ? Rien autre chose, sinon que comme les Jésuites sont de dignes panégyristes de Sancius, aussi Sancius est-il digne d’être loué parles Jésuites. Car si jamais quelqu’un a écrit sur la morale d’une manière impie et corrompue, c’est ce Jean Sancius qui est en si grande réputation parmi ces Pères. En effet il ne faut que rapporter quelque chose de sa morale pour faire connaître qu’un Auteur qui a avancé des maximes si abominables n’a eu aucun sentiment de religion, et qu’il faut que les Jésuites aient perdu toute honte, de louer un homme si corrompu et de le proposer aux Chrétiens comme un des plus excellents maîtres de la morale.

Que les Jésuites écoutent donc les belles maximes de leur Sancius. Si un pénitent, dit-il, croit probablement que le Confesseur lui refuserait l’absolution, s’il le confessait d’un péché d’habitude, il peut en usant d’équivoque nier que ce soit un péché d’habitude, en sorte que le sens de ses paroles soit : Je ne suis pas dans l’habitude de ce péché, non que je n’y sois pas absolument, mais parce que je n’y suis pas pour vous le dire présentement. Et il pourrait se servir de la même équivoque, quand même il croirait que le Confesseur ne lui refuserait pas l’absolution, parce qu’il n’est pas obligé de se confesser deux fois des mêmes péchés, ni de souffrir la honte que cause l’habitude d’un péché quoi est déjà connu. On peut dire la même chose de l’occasion prochaine, qu’on ne peut éviter, sans en souffrir quelque grande incommodité, ou sans causer du scandale. Car dans un tel cas un pénitent pourra user d’équivoque, quand même un Confesseur l’interrogerait sur cette occasion. On peut aussi inférer de ce que j’ai dit contre Azor, qu’on ne doit point refuser l’absolution à ceux qui sont dans l’habitude de jurer.

Outre beaucoup d’autres choses effroyables que le même Sancius avance, il va jusqu’à cet excès d’impiété que de soutenir que, si une concubine était fort utile à son concubinaire pour le tenir de bonne humeur, et lui préparer à manger comme il le souhaite ; de sorte que sans elle il passerait sa vie dans le chagrin, et aurait un grand dégoût des autres viandes qu’on pourrait lui apprêter, et qu’il ne put pas aisément trouver une autre servante qui lui fut propre, il ne faudrait pas en ce cas l’obliger de chasser cette concubine ; parce que la satisfaction que lui donne son service considérée avec ces circonstances, est plus estimable qu’aucun bien temporel. Par la même raison il lui serait permis, si cette femme était sortie d’avec lui, de la reprendre à son service, quelque sujet qu’il eut de craindre d’être en péril de pécher avec elle, s’il n’en trouvait point d’autre qui fut aussi capable de l’assister dans ces choses qui lui sont très utiles. Car puisque cette raison le dispense de la chasser après l’avoir prise : elle lui donne aussi droit de la reprendre après l’avoir mise dehors.

Il assure ailleurs qu’on ne doit point conseiller à ceux qui se sont souillés par quelque genre d’impureté que ce soit, de s’abstenir pour un peu de temps de la communion, mais qu’on doit plutôt les envoyer à la sainte table, au sortir de la Confession, le même jour qu’ils se sont accusés de si grands crimes. D’où il conclut que le vœu qu’on aurait fait de ne point communier le jour qu’on serait tombé dans la fornication, n’est point valide.

Enfin après avoir nié qu’on puisse donner pour pénitence à un homme de communier, il appuie cette doctrine, qui en elle-même est très véritable, par cette raison simple, qu’il serait trop dur d’obliger un homme à une chose qu’il ne pourrait faire qu’étant en état de grâce.

Voilà quels sont les Maîtres et les Docteurs que les Jésuites nous recommandent de suivre pour la morale ! Voilà quels sont ceux qu’ils honorent de leur estime et de leur approbation, nous faisant voit par là qu’ils sont aussi mauvais juges des bons ou des mauvais auteurs, que des bonnes ou des mauvaises opinions ! Qu’ils ne s’attendent donc pas que je me donne la peine de répondre exactement aux témoignages qu’ils produisent de tous ces auteurs contre Montalte. Tout ce qu’on rapporte de tels écrits fait plutôt pour lui que contre lui. Car comme je l’ai déjà remarqué, tout ce qui déplait à des gens qui ont l’esprit si corrompu et si gâté, ne peut être que très bon et très véritable.

 

Section sixième

De l’autorité qu’ont les Casuistes pour rendre leurs opinions probables.

 

§ I

Que c’est avec raison que ce qui paraît probable à plusieurs Casuistes, est quelquefois estimé improbable par des personnes pieuses et savantes. Combien on doit faire peu de fond sur l’autorité des Casuistes.

Après avoir établi contre les Probabilités la vérité de ces deux maximes capitales. I. Qu4une opinion fausse quoique probable n’excuse pas pour cela de péché. 2. Et, que de deux opinions probables on ne peut suivre la moins probable et la moins sûre : je pourrais ne me pas mettre beaucoup en peine d’éclaircir les autres difficultés qui restent à examiner sur ce sujet, comme est par exemple de déterminer ce qui est nécessaire pour qu’on puisse dire qu’une opinion est probable ; s’il faut qu’elle soit appuyée de l’autorité d’un ou de plusieurs Docteurs ; si trois ou quatre suffisent pour cela. Car il importe peu qu’on dise qu’une opinion est probable, pourvu qu’on ne dise pas qu’elle est sûre, à cause de cela seul qu’elle est probable. On peut néanmoins résoudre facilement toutes ces difficultés par les principes dont nous avons démontré la vérité.

Car premièrement il s’ensuit de la notion que nous avons donné dès le commencement des opinions probables, que lorsqu’un Docteur croit qu’une opinion est probable, elle est effectivement probable à son égard. Mais il ne s’ensuit pas qu’elle le soit aussi à l’égard de tous les autres. Car il peut arriver, et il arrive souvent, qu’une opinion paraisse probable à beaucoup de Docteurs, et que d’autres néanmoins jugent avec raison qu’elle est fausse et improbable, comme lorsqu’ils sont convaincus qu’elle est très certainement opposée à l’Écriture, aux Pères, et à la raison évidente : alors l’autorité de ces premiers ne leur doit faire aucune impression, parce qu’ils voient évidemment qu’ils ne sont entrés dans ces sentiments que par de fausses raisons dont ils se sont laissé éblouir.

C’est ainsi que saint Augustin jugea fausse et improbable l’opinion de saint Jérôme et de plusieurs autres, qui prétendaient avec lui que ce n’était que par une feinte que saint Paul avait repris saint Pierre. Et non seulement toute l’Église, mais saint Jérôme lui-même embrassa dans la suite le sentiment de saint Augustin. L’autorité d’un grand nombre de Pères, et principalement d’entre les Grecs qui dans quelques circonstances excusaient le mensonge de péché, n’empêcha point le même saint Augustin de condamner de quelque péché toutes sortes de mensonges, et même les mensonges officieux.

Et c’est sur ce fondement qu’est établie cette règle que ce Saint répète si souvent, et qu’il donne même aux femmes. Il faut croire, dit-il, sans hésiter tout ce qui est confirmé par l’autorité évidente des Écritures divines, c’est-à-dire des Écritures que l’Église reconnait pour canoniques. (Et à cette autorité il joint toujours celle de l’Église et de la Tradition, sans laquelle nous ne croirions pas même à l’Évangile.) Mais ajoute-t-il, à l’égard des autres témoins et des autres témoignages qui nous portent à croire une chose, on peut y déférer ou n’y pas déférer à proportion de l’autorité que nous voyons qu’ils ont pour établir la vérité de cette chose.

Or si selon cette règle de saint Augustin, il est quelquefois permis de regarder comme improbables les sentiments de quelque Père en particulier, lorsqu’on en reconnait la fausseté, par l’autorité certaine de l’Écriture ou de la Tradition : à combien plus forte raison cela est-il permis à l’égard des opinions des Casuistes, dans les écrits desquels on ne remarque souvent ni science, ni piété ? Car ce serait une erreur bien grossière, que de prendre pour une marque de science et d’érudition, cette étude que chacun d’eux affecte da faire paraitre qu’il a faite des autres Casuistes modernes. Ce n’est pas un amas confus d’opinions qui n’ont aucune solidité, qui rend un homme savant, mais l’étude de l’antiquité, la lecture exacte des Saints Pères, et une méditation humble et continuelle de l’Écriture sainte. Ce sont-là les sources où l’on doit puiser la science de la morale Chrétienne, et les règles que nous devons suivre. L’insensé qui les néglige, et qui leur préfère les eaux bourbeuses des nouveaux Casuistes, demeure toujours ignorant, et un ignorant d’autant plus dangereux, qu’une ignorance présomptueuse est plus pernicieuse, que la simple ignorance : Si ce n’est peut-être qu’on doive mettre au nombre des savants Antoninus Diana, qui a tant dévoré de méchants livres, et dont on peut dire avec vérité que personne ne fut plus savant dans les Casuistes, plus ignorant dans véritable Théologie, et plus dépourvu de raison et de bons sens.

C’est pourquoi toutes les personnes qui ont de la science et de la piété n’ont pu apprendre de Caramouel, sans être pénétrés d’indignation, qu’à Rome ont ait fait examinateur des Évêques un tel homme, qui non seulement n’a jamais connu les devoirs d’un Évêque, mais qui ignore même ce que c’est que d’être Chrétien.

Et ce que je dis de Diana, je le dis également de Caramouel, d’Escobar, de Mascarenhas, de Bauni, de Jean Sancius le plus effronté de tous, de Thomas Santius etc. Il vaudrait beaucoup mieux pour tous ces gens là qu’ils n’eussent jamais rien appris. Car tout ce qu’ils ont gagné par leur étude, c’est d’avoir étouffé en eux les lumières naturelles de la raison et du bon sens. C’est pourquoi l’Assemblée générale du Clergé de Franco tenue en 1656 dit admirablement bien en parlant des nouveaux Casuistes dans la préface qu’elle mit à la tête des Instructions de S. Charles qu’elle fit imprimer, que ces opinions modernes ont tellement altéré la Morale chrétienne, et les maximes de l’Évangile, qu’une profonde ignorance serait beaucoup plus souhaitable, qu’une telle science.

 

§ II

Qu’il y a des Casuistes dont l’approbation rend plutôt les opinions

improbables, que probables.

Il faut conclure de ce que nous venons de dire, que bien loin qu’on doive regarder une opinion comme probable, parce qu’elle a paru telle à ces sorte de Casuistes, cette raison doit plutôt porter les ignorants même à la tenir pour suspecte. Car la marque la plus infaillible que nous ayons qu’une chose n’est pas droite, c’est qu’elle s’accorde avec une règle, qui elle-même ne l’est pas. Et cette marque est tellement à la portée de tout le monde, que les ignorants doivent s’en apercevoir comme les savants. Ainsi comme nous voyons personne, qui se laisse tromper dans le jugement qu’on doit porter de ceux qui ont donné des marques certaines de folie, et qu’ils passent pour fous en tout, et dans l’esprit de tout le monde. Il faut de même que ces Casuistes, qui ont donné des marques si visibles du renversement de leur raison, par les opinions horribles et monstrueuses qu’ils ont embrassées, soient soupçonnés d’une pareille extravagance dans leurs autres opinions, et dans celle-là mêmes qui ne paraissent pas si évidemment fausses.

En effet quel cas peut-on faire de l’autorité d’un Caramouel, quand on a lu dans ses écrits ces paroles aussi impies qu’insensées. Vous demandez, dit-il, si un religieux qui se laissant aller à la fragilité aura abusé d’une femme de basse condition, laquelle se trouvant fort honorée de s’être abandonnée à un si grand personnage, s’en vante et le décrie, peut tuer cette femme ? Que puis-je répondre à cela sinon ce que j’ai oui dire au Révérend Père N. Docteur en Théologie, et homme d’un grand esprit et d’un grand savoir : il disait que l’Ami se fut bien passé de décider qu’il la pouvait tuer : Mais qu’ayant une fois fait imprimer cette décision, il était obligé de la soutenir, et nous de la défendre. Et en effet cette doctrine est probable, et un Religieux s’en pourrait servir, et tuer la femme dont il a abusé, de peur qu’elle ne le diffamât. C’est ce que je vous laisse à examiner.

Qui peut avoir la moindre créance dans un Bauni, après qu’on a vu, comme il exempte de restitution un homme qui a poussé un incendiaire à brûler une grange. Enfin peut-on avoir aucun égard pour les décisions d’un Escobar, après qu’on lui a entendu prononcer cette détestable maxime : Celui qui a reçu un soufflet, n’est-il pas censé déshonoré jusqu’à ce qu’il ait tué celui dont il l’a reçu ?

C’est sans doute par une providence de Dieu toute particulière que ces Casuistes n’ont pas fait plus de réflexion sur ces excès, qui leur devaient faire honneur ; afin que les plus simples et les plus ignorants pussent être avertis par là, de ne les pas suivre dans tout le reste. C’est pourquoi non seulement les savants, mais les ignorants mêmes, peuvent et doivent mépriser entièrement leur autorité. Car il suffit d’avoir le sens commun, il suffit d’avoir les premières teintures de la piété pour découvrir leurs erreurs, et pour en avoir du mépris.

Aussi d’abord que les lettres de Montalte eurent fait connaitre leurs principales maximes, toute la France se souleva-t-elle contre une morale si détestable ; et elle devint l’objet de l’indignation et des exécrations publiques. Car les sentiments du commun des Chrétiens, des simples femmes, et des ignorants sont beaucoup plus purs, et bien moins corrompus sur la morale, que ceux de la plus part des Casuistes. Les hommes ne naissent point naturellement si déraisonnables. Il faut de l’art et de l’étude pour parvenir insensiblement jusqu’à ce degré d’extravagance, pour obscurcir peu à peu les notions du bien et du mal, que la nature et la religion ont imprimées dans notre âme, et pour se gâter la raison en l’accoutumant à raisonner d’une manière captieuse.

C’est pourquoi si un point de morale sur lequel on serait partagé se devait décider ou par le jugement d’un ignorant, mais qui eut du bon sens, ou par celui d’un Diana, ou d’un Escobar, j’aimerai mieux mille fois m’en tenir au jugement de cet ignorant qu’à celui de ces vieux Casuistes. Mais si je voyais d’un côté l’autorité d’un seul Curé pieux et savant, comme le sont ordinairement ceux de Paris, et celle de ces Casuistes de l’autre, je croirais faire injure à celle-là, que de lui comparer seulement celle-ci.

Ainsi quand ils nous produisent dix ou vingt Casuistes en faveur de leur opinion, comme si leur cause par là en devenait beaucoup meilleure, ils ne savent pas combien nous méprisons ces autorités, et le peu de scrupule que nous nous faisons de les rejeter. Qu’ils en produisent dix mille, s’ils veulent, au lieu de dix, j’opposerai à tous ces Casuistes qui n’ont aucune autorité dans l’Église, et qui y sont plutôt tout à fait décriés, ce grand nombre de gens de bien dont la vie et les sentiments sont tout à fait opposés aux leurs. Je leur opposerai tout ce qu’il y a de Chrétiens en Allemagne, en France, en Espagne, et en Flandres, qui ont tous conçu une telle horreur de ces maximes, que leurs oreilles mêmes ne les peuvent souffrir : Je leur opposerai tous ces Illustres Curés qui ont signalé leur zèle en les combattant : Enfin je leur opposerai tant d’Évêques qui les ont proscrites par leurs Censures, sans que personne s’y soit opposé, ce qui a toujours été regardé comme suffisant dans l’Église pour repousser plusieurs hérésies très manifestes telles qu’on ne peut nier que ne soient celles des Casuistes.

 

§ III

Que les Casuistes n’ont pas plus d’autorité pour avoir beaucoup écrit ;

mais qu’au contraire ils en ont moins.

Mais peut être les Jésuites donnent-ils beaucoup d’autorité à leurs Docteurs, parce qu’ils ont beaucoup écrit ; comme si ce n’était pas encore là un surcroit de témérité çà eux d’avoir osé tant écrire, étant si peu capables de le faire, et si peu instruits des véritables règles de la morale. L’Église avait été florissante pendant quinze siècles avant qu’on eut vu naître cette multitude de Casuistes. Bellarmin qui a fait un Catalogue des Auteurs Ecclésiastiques de l’Église jusqu’en 1650 que douze Casuistes, dans cette longue suite d’années.

Il ne faut pas croire, que ce soit par un effet du hasard, qu’il y ait eu si peu de ces Auteurs. Mais c’est qu’on a toujours regardé comme une chose très périlleuse, et où il était facile de faire des fautes, que de traiter du fond du cœur de l’homme, de l’énormité des crimes, de la distinction des péchés mortels et des péchés véniels, de la qualité et de la mesure de la pénitence qu’on doit imposer, et que l’on a cru que l’on avait besoin, pour le faire comme il faut, d’une grande circonspection et d’une prudence presque divine, qui se rencontre en très peu de personnes, toutes ces difficultés ont fait juger aux Anciens, qui avaient beaucoup plus de piété et de lumière que nous, que c’était assez d’établir des principes généraux de morale : et il s’en est trouvé très peu qui aient voulu entreprendre d’expliquer toute la morale entière.

Mais on voit maintenant cette partie la plus difficile de la science Ecclésiastique, comme en proie à des gens téméraires, qui n’ont ni mérité ni capacité, et qui la défigurent pitoyablement. Il n’y a personne qui ne s’y croie propre, et qui ne se mêle d’écrire sur ce sujet. De là est venu cette nuée de Casuistes, qui semblables à ces grenouilles qui couvrirent autrefois toute l’Égypte, se sont répandus dans toute l’Église, et n’ont presque rien laissé dans la morale qu’ils n’aient altéré et corrompu.

Le fameux Petrus Aurelius dépeint d’une manière admirable ce malheur de nos temps. Toute la terre, dit-il, commence à se voir comme accablée sous le poids de ce grand nombre de méchants livres qui se multiplient tous les jours, et qui rabattent sans cesse les mêmes pauvretés. Et c’est presque aux Jésuites seuls que la Théologie est redevable de cette fécondité funeste de nos temps. Car depuis leur naissance, il s’est élevé une infinité de misérables auteurs, qui comme un essaim de guêpes infectent le miel de la sainte doctrine, et sont à charge à tout ce qu’il y a de véritables savants. Jusque là on avait conservé quelque pudeur, et quelque retenue dans ce que l’on donnait au public, et on n’osait mettre au jour des ouvrages de Théologie qui ne valussent au moins la peine d’être lus. Mais présentement l’ambition des Jésuites, et l’émulation d’une fausse gloire, qui s’est communiquée aux particuliers de ce grand corps, qui n’ont pour la plupart guères plus d’élévation, que le simple peuple, a tellement gâté leur esprit, qu’elle a étouffé en eux les sentiments naturels qu’inspirent la pudeur, et toutes les lumières du bon sens : de sorte qu’ils se font un honneur d’exposer aux yeux de tout le monde leurs relâchements, comme si c’était trop peu d’extravaguer en secret. Ce qui fait qu’on peut dire que notre siècle, que les Jésuites élèvent si fort, et que leur amour propre leur fait quelquefois préférer à tous les siècles, où il n’y avait point encore de Jésuites, n’est pas comme ils le disent un siècle florissant en toutes sortes de sciences, mais plutôt un siècle où l’ignorance ose se produire avec la dernière effronterie. Care dans cette foule prodigieuse de gens qui s’empressent d’écrire, on en trouve si peu, pour une si grande multitude, qui aient une connaissance exacte des choses qu’ils traitent, qui écrivent avec le jugement et la prudence nécessaire, qui sachent faire un juste discernement de ce qu’il faut dire, et de ce qu’il ne faut pas dire : et on en trouve au contraire un si grand nombre qui n’ont point d’autre mérite, qu’un babil sans choix et sans ordre, et une hardiesse téméraire à parles des choses qu’ils savent le moins, et qu’ils ont le moins méditées, qui s’écartent sans cesse des sources pures où l’on doit puiser la vérité, qui répètent jusqu’à l’ennui les choses les plus communes, et les plus triviales ; et qui enfin n’ont ni l’esprit ni la capacité que demandent les sujets dont ils traitent ; qu’il est bien moins surprenant que notre siècle ait si peu produit d’hommes capables de remédier à ces maux, qu’il ne l’est qu’il en ait produit un si grand nombre, qui aient osé nous débiter un amas de visions qui sont propres qu’à séduire le peuple ignorant, et les demi savants qui font, et qui ont toujours fait la plus grande partie du monde.

Et parlant nommément des Casuistes : Mais les plus insupportables de tous, ajoute-t-il, ce sont ces Compilateurs de Théologie Morale, d’œuvres Morales, et de règle de Morale, dont la plupart sont Jésuites. Car je ne sais par quel destin il est comme naturel à la Société d’enfanter tous les ans quelque ouvrage de ce genre. À n’en examiner que le titre, ils promettent toujours quelque chose de grand, de singulier, de fort élevé au-dessus de la poussière, et de la routine des écoles, et du goût des esprits grossiers, et des gens du commun. Mais quand on vient à examiner les choses à fond, on n’y trouve que des forfanteries, des sottises cent fois rebattues, certaines divisions de morale commune dans l’école, et les mêmes questions que tous les Commentateurs de saint Thomas ont coutume d’agiter, et dont ceux-ci ne font que retrancher de certaines subtilités qui sont à ce qu’ils prétendent, trop abstraites : de sorte qu’au fond c’est toujours la même chose, sinon pour la matière, au moins pour la forme et la manière de traiter, et que sous les différends noms d’institutions morales, explication du décalogue etc. qu’ils donnent à leurs livres, c’est toujours la somme de saint Thomas qu’ils nous présentent, tantôt dans un ordre, et tantôt dans un autre, imitant en cela ces mauvais traiteurs que la nécessité oblige de déguiser, et de servir plusieurs fois les mêmes mers.

Cependant quelque grand que soit le nombre de ces Casuistes, ils sont très peu néanmoins, en comparaison des autres Fidèles, et des autres Prêtres, qui conservent et qui conserveront toujours des sentiments purs sur la Morale.

J’ajouterai ici avant de finir en faveur de ceux qui abandonnant leurs Paroisses, et leurs propres Pasteurs, se choisissent des directeurs étrangers, qu’à la vérité il faut toujours craindre, comme nous l’avons dit souvent, de tomber entre les mains d’un conducteur aveugle, et qu’il n’y a nulle part de véritable assurance que dans la vérité même : ce qui nous doit faire demander sans cesse à Dieu qu’il dissipe nos ténèbres, et celles de ceux qui nous conduisent : Que cependant on a beaucoup plus de sujet de craindre d’être trompé par des Pasteurs étrangers qu’on se choisit soi-même, que par nos propres Pasteurs. Car outre que ce ne sont presque que ces étrangers qui ont introduit toutes ces opinions pernicieuses dans la morale, et qu’on ne trouve point que les Curés les aient inventées, ou approuvées, il y a encore une chose qui est extrêmement à considérer ; c’est qu’il est beaucoup plus dangereux d’être trompé par un étranger, que par un Prêtre ignorant, mais qui est le propre Pasteur. Car la soumission du cœur et l’humble obéissance d’une âme pour eux que Dieu a établis ses Pasteurs, diminue beaucoup la faute qu’elle fait en suivant son Pasteur qui s’égare. Mais celui qui de soi-même se met entre les mains d’un Pasteur étranger, s’il est trompé, quelle excuse pourra-t-il apporter ? Car qui l’a contraint de se livrer lui-même aux loups ? Qui lui a conseillé de quitter la voie ordinaire des Chrétiens pour aller chercher des voies écartées ? Enfin qui l’a obligé d’abandonner ses propres fontaines pour aller boire l’eau de ces citernes impures ?

Je ne prétends pas néanmoins empêcher par là les Fidèles de prendre des Religieux pour les conduire dans les voies évangéliques, pourvu qu’ils soient d’une piété reconnue, et qu’ils fassent profession d’être entièrement éloignés des relâchements des Casuistes. Qu’ils se souviennent néanmoins, que pour choisir des voies particulières, il faut avoir des raisons particulières, et qu’ils sont toujours obligés de rendre à leurs propres Pasteurs tous les devoirs de respect, et la soumission qu’ils leurs doivent.

 

Note II

Du peu de respect que les Jésuites ont pour la doctrine des Pères sur la Morale.

Passages de Reginaldus, et de Cellot sur ce sujet.

Montalte ayant lu dans le P. Cellot en l’endroit qu’il cite ; Qu’on doit tirer des anciens la décision des difficultés qui naissent touchant la foi : mais que pour la doctrine des mœurs, il la faut prendre des nouveaux, et dans le P. Reginaldus dans la Préface de son ouvrage, Qu’à la vérité pour définir les difficultés qui surviennent touchant la foi, plus les Auteurs sont anciens, plus leurs décisions ont d’autorité, parce qu’elles sont plus proches de la Tradition et de la doctrine des Apôtres : mais que pour les questions de Morale, l’autorité des nouveaux Docteurs est préférable, parce qu’ils ont une parfaite connaissance des mœurs et des usages de leurs temps : Il s’est contenté sans rapporter les propres termes de ces Auteurs d’exprimer ainsi leur sentiment avec sa brièveté et son élégance ordinaire : Écoutez, fait-il dire à son Jésuite, notre Père Cellot, qui suit en cela même notre fameux Père Reginaldus : Dans les questions de Morale, les nouveaux Casuistes sont préférables aux anciens Pères, quoiqu’ils fussent plus proches des Apôtres.

Sur cela les Jésuites ont crié à l’imposture, et ils ont soutenu hardiment que ces paroles ne se trouvent ni dans la Hiérarchie Ecclésiastique du Père Cellot, ni dans la Préface de Reginaldus.

Mais après les deux passages que nous venons de rapporter, il faut croire que les Jésuites usent ici d’équivoque. Car il est vrai que ces paroles ne se trouvent pas en française dans ces Auteurs, parce qu’ils ont écrit en latin, mais je crois qu’ils ne peuvent nier eux-mêmes s’ils veulent y faire un peu d’attention, et être sincères, qu’on y trouve le sens que ces paroles française présentent à l’esprit. Et c’est tout ce que Montalte a dû exprimer.

Car ne trouve-t-on pas dans Reginaldus, que les nouveaux Docteurs sont préférables ? Ce qui est le premier membre de la proposition. N’y trouve-t-on pas encore à qui ils sont préférables, que c’est aux anciens dont les décisions sont plus proches de la Tradition et de la doctrine des Apôtres ? Ce qui est l’autre membre de la proposition. Ainsi la proposition entière de Montalte, Que les nouveaux Casuistes sont préférables aux anciens Pères, se trouve dans Reginaldus.

Car quand l’Apologiste prétend que par ces anciens dont les décisions sont plus proches de la Tradition, et de la doctrine des Apôtres, on doit entendre non les anciens Pères, mais les anciens Scolastiques, il s’aveugle lui-même, et il me permettra de lui dire que la raison qu’il en apporte, est tout à fait impertinente : Il n’est pas, dit-il, seulement question en cet endroit des anciens Pères. Pourquoi ? Parce qu’on n’y nomme point les Pères ? Il n’est donc pas question non plus des anciens Scolastiques. Car Reginaldus ne les nomme point non plus dans toute cette période, ni dans toute sa préface. Jusqu’ici l’Apologiste n’a donc pas plus de droit de prétendre que Reginaldus parle des Scolastiques, que j’en ai de prétendre qu’il parle des Pères, puisqu’il ne nomme ni les uns ni les autres. Il a pourtant eu en vue ou les uns ou les autres, et il a voulu les désigner en disant que leurs décisions sont plus d’autorité pour définir les difficultés qui surviennent touchant la foi, parce qu’elles sont plus proches de la Tradition et de la doctrine des Apôtres. Or dîtes-moi, je vous prie, M. l’Apologiste, (car j’en appelle à vous-même) auxquels cela convient-il mieux, ou des Pères, ou des Scolastiques ? Pensez bien à ce que vous répondrez, et prenez garde de vous exposer à la raillerie par une mauvaise réponse.

Je suis bien aise cependant de vous faire remarquer que votre Père Annat en a agi sur cela plus franchement que vous. Car dans sa réponse à la Théologie morale, qu’il a fait imprimer à Toulouse, il n’a point voulu user ici du privilège de la Société, qui est en possession de nier les chose les plus évidentes, et il ne disconvient pas que ce ne soit là en effet le sens de Reginaldus : mais il prétend que ce Casuiste a eu raison d’être de ce sentiment : Voici ses paroles. Les cas de conscience, dit-il, demandent des Docteurs selon les temps. Ce critique serait bien habile, s’il pouvait résoudre par la doctrine de S. Augustin toutes les difficultés qui se rencontrent sur la simonie : sur les interdits ; et s’il pouvait régler tous les contrats par les écrits de saint Grégoire de Nysse et de S. Grégoire de Nazianze.

Mais le Père Cellot s’explique encore plus clairement que Reginaldus, et il renverse entièrement l’interprétation ridicule de l’Apologiste. Reginaldus, dit-il, fait gloire de suivre les sentiments des autres plutôt que les siens, et particulièrement ceux des nouveaux, parce, ajoute-t-il, qu’on doit tirer des anciens la décision des difficultés qui naissent touchant la foi, mais pour celles qui regardent les mœurs et la conduite d’un Chrétien, on les doit décider par les nouveaux auteurs.

Il n’y a pas moyen ici de biaiser, ni de s’échapper. On ne peut entendre que les Pères par ces anciens, dont Cellot veut que l’on tire la décision des difficultés qui naissent touchant la foi. Et on ne peut sans impiété ôter cette qualité aux Pères d’être les juges et les dépositaires de la foi, pour la donner aux Scolastiques.

Mais pourquoi s’arrêter à prouver par quelques passages des Casuistes, combien ils méprisent les anciens Pères, et combien ils leur préfèrent les Auteurs modernes. Tous leurs livres, toutes leurs décisions n’en sont-elles pas autant de preuves ? Qu’on lise Reginaldus, Sanctius, Escobar, Filiutius, on n’y trouvera presque jamais les noms vénérables de S. Augustin, de S. Chrysostome, de S. Grégoire, non plus que si ces Saintes n’avaient jamais rien écrit sur la Morale, au lieu qu’il n’y a point de pages qui ne soient remplies des passages et des noms de leurs nouveaux auteurs. Et c’est sur leur autorité, quoiqu’elle ne soit soutenue que de raisons très faibles, qu’ils appuient leurs décisions les plus importantes.

Bauni est le seul qui cite un peu plus souvent les Pères, mais ce n’est que par une vaine ostentation de science, et non pas pour régler ses sentiments sur les leurs. On peut voir un exemple remarquable de cet abus à la fin de son traité de l’Eucharistie. Car en parlant de la préparation avec laquelle on en doit approcher, après avoir rapporté quelques-uns des plus beaux passages des Pères sur la sainteté et la pureté de cœur qu’ils veulent qu’on apporte à ce Sacrement, il détruit aussitôt après tout ce qu’il avait établi auparavant par ce peu de paroles par où il conclut.

J’ai rapporté tout cela, dit-il, pour montrer la diligence, et le soin que nos Pères avaient coutume d’apporter pour se préparer à recevoir l’Eucharistie. Et quoi qu’on doive en cela louer leur religion, il ne semble pas néanmoins qu’il soit absolument nécessaire de l’imiter, pour éviter le péché et recevoir la grâce, ce qui est l’effet propre de ce Sacrement : parce que pour acquérir une augmentation de grâce en le recevant, il n’y a point d’autre disposition requise, sinon de recevoir volontairement comme la nourriture de l’âme, si celui qui le reçoit est adulte, et dans son bon sens. Sylvestre, Suarez.

C’est ainsi qu’appuyé sur deux nouveaux Casuistes, il a la témérité de mépriser l’autorité des Pères, dans le temps même qu’il rapporte leurs sentiments. Aussi avoue-t-il ingénument, que s’il cite tant de passages des Pères, ce n’est pas afin que les fidèles en fassent la règle de leur conduite, mais afin de donner plus de lustre à son livre. Quelqu’un, dit-il, me demandera peut-être pourquoi j’ai rapporté tout ce que j’ai dit dans la dissertation précédente, puisqu’il n’est pas nécessaire d’apporter à la table de Jésus-Christ les dispositions qui y sont marquées ? Je réponds que je l’ai fait pour ne rien omettre dans cet abrégé de tout ce qui pouvait contribuer à faire voir l’excellence de l’Eucharistie, et la ferveur des Anciens.

Que peut donc servir à l’Apologiste ce long catalogue qu’il fait ici des Jésuites qui ont fait imprimer, qui ont commencé, ou qui ont traduit des ouvrages des Pères, sans aucun rapport à la morale, comme si ce que Montalte a dit en était moins vrai. Que pour la morale les Jésuites ne font aucun cas de l’autorité des Saints Pères, comme si cela même n’était pas une preuve qu’ils sont effectivement persuader que les Pères ne sont pas propres à reformer les mœurs. Car puisqu’ils connaissent si bien les Pères, puisqu’ils les citent si souvent, lorsqu’il s’agit de questions curieuses, ou de questions qui regardent seulement la foi, pourquoi en font-ils si peu d’usage dans la morale, si ce n’est parce qu’ils croient avec Cellot qu’il faut puiser la foi dans les anciens, et la morale dans les nouveaux.

Qu’ils prennent donc garde que tout ce qu’ils disent par une vaine ostentation, pour faire voir le respect qu’ils ont pour les Pères pendant qu’ils les méprisent, en les abandonnant sur la morale, qui est le point sur lequel ils doivent particulièrement les suivre, ne donne lieu de leur appliquer ces paroles de Jésus-Christ aux Pharisiens qui tenaient la même conduite qu’eux à l’égard des Prophètes : Malheur à vous qui baptisés des tombeaux aux Prophètes, et qui ornés les monuments des Justes.

Au reste ce pitoyable Apologiste ne sait pas à quelles railleries il s’est exposé, lorsque pour imiter Montalte il a fait ce dénombrement ridicule de noms d’hérétiques qu’il oppose à tous ces noms de Casuistes que Montalte rapporte. Il ne sait pas toutes les plaisanteries que ceux qui n’ont pas d’autre plaisir que de se divertir des sottises des autres, ont faites en lisant cet endroit de son Apologie. O Imitatores servum pecus ! se sont-ils écriés, O le fameux imitateur ! O l’Ignorant copiste. Il n’y a rien de plus spirituel que la manière dont Montalte se joue des Casuistes : ce n’est pas leurs noms qu’il raille, mais leur folie, de mettre à la place des anciens Pères des gens inconnus, de les citer sans cesse, et de prétendre gouverner toute la chrétienté par leurs maximes. Mais je ne me souviens pas d’avoir jamais rien vu de plus froid, ni de plus impertinent, que cet amas que fait l’Apologiste de noms hérétiques et barbares, dont Montalte n’a jamais parlé dans ses Lettres, et qui lui sont bien moins connus qu’aux Jésuites. Mais plut à Dieu que ce fut là la seule faute des Jésuites qu’ils ne manquassent que de politesse, et qu’ils n’eussent pas aussi perdu tout goût pour la vérité, et pour la sincérité.

 

Note III

De la doctrine de Filiutius qui dispense du jeûne

ceux qui se sont fatigués à quelque action illicite.

La faculté de Louvain censura avec grande raison l’année dernière (1657) la doctrine de Filiutius de la manière qu’elle est rapportée par Escobar.

Troisième proposition : Celui qui s’est fatigué à quelque action soit licite, soit illicite ; par exemple à des débauches honteuses, est dispensé du jeune. Censure. Cette proposition est fausse, et fait horreur aux oreilles chastes.

Mais les Jésuites qui n’ont plus honte de rien, entreprennent ouvertement de la défendre, et ils la soutiennent avec la dernière hardiesse. Ils osent même appuyer une doctrine si infâme de l’autorité de saint Antonin, et de quelques autres Auteurs, mais c’est en leur supposant selon leur coutume, ce qu’ils ne disent point, car ces Auteurs disent seulement dans les passages que les Jésuites rapportent, que si quelqu’un devient infirme par sa santé, il n’est point obligé à jeuner tant que dure son infirmité.

Or il y a bien de la différence entre être infirme, c’est-à-dire, être malade, et être seulement fatigué. La maladie met dans l’impuissance de jeuner. La fatigue ou l’affaiblissement rend tout au plus le jeune plus difficile et plus incommode. Et quand on s’est attiré cette incommodité par ses crimes, il faut être bien impudent pour refuser de la souffrir, et encore plus impudent pour en décharger les autres, comme font les Jésuites. Quoi ! Ces sortes de pécheurs seront dispensés du jeune, auquel les innocents mêmes se soumettent, et que toute l’Église s’est imposée, et ils en seront dispensés précisément à cause des crimes qu’ils ont commis, et qui leur rendent le jeune plus nécessaire ? Mais ils ont plus de peine à jeuner que les autres ? Je l’avoue. Mais y a-t-il rien de plus juste, que de faire jeuner plus rigoureusement que les autres ceux qui sont plus coupables, et qui se sont rendus eux-mêmes le jeune plus difficile.

Qui n’admirera donc l’impudence des Jésuites, qui après qu’on les a convaincus de favoriser le libertinage, ne rabattent rien de leur fierté, et vont même jusqu’à accuser leurs adversaires, et à les charger d’injures ? Tant il est vrai que chez eux la méchanceté et le crime ne se contentent plus de paraître en tremblant, mais ils se montrent à découvert, ils triomphent, ils menacent, et ils insultent à l’innocence. Et voilà assez pour réfuter cette opinion avouée par les Jésuites.

Quant au reproche qu’ils font à Montalte d’avoir coupé et déchiré le texte de Filiutius, et de n’en avoir rapporté qu’un lambeau, quoiqu’il ne soit pas nécessaire de s’y arrêter, après avoir fait voir ailleurs l’injustice de semblables plaintes : comme c’est néanmoins là-dessus qu’ils font plus de bruit, je suis bien aise de faire voir ici en peu de mots, que c’est sans aucun fondement qu’ils se plaignent de l’infidélité de Montalte.

Filiutius examine sommairement dans cet endroit trois difficultés sur le jeune : La première, si celui qui se fatigue pour une mauvaise fin, est dispensé du jeune : La seconde, si celui qui se fatigue pour une mauvaise fin, et à dessein d’être par là dispensé du jeune, pèche en se procurant ainsi une raison de rompre le jeune : Et la troisième, si dans ce dernier cas il pèche en n’observant pas le jeune.

Il résout différemment ces trois questions. La première et la troisième d’une manière tout à fait relâchée, et la seconde d’une manière plus raisonnable. Il dit donc sur la première, que celui qui se fatigue pour une mauvaise fin, est dispensé du jeune, et c’est le premier de ses excès. Il dit sur la seconde, qu’on pèche en se procurant une raison de rompre le jeune, et en cela il a raison. Enfin il dit sur la troisième, que lorsqu’on s’est une fois fatigué, quoiqu’on l’ait fait exprès pour ne point jeuner, on n’est point obligé à jeuner, et c’est le second excès où il tombe.

Il est évident que ce sont deux questions très différentes, que de savoir si l’on pèche en se procurant une raison de rompre le jeune, et de savoir si celui qui est fatigué, est déchargé de l’obligation du jeune. C’est pourquoi Filiutius les décide différemment, répondant sur la première que l’on pèche, et sur la seconde qu’on ne pèche point.

Montalte a omis la décision qu’il fait de ce premier cas, qui est qu’on pèche en se procurant une raison de rompre le jeune, et il a eu raison de l’omettre : car pourquoi aurait-il confondu le bon avec le mauvais ? Pourquoi aurait-il rapporté ce qu’il ne blâmait pas ? À moins qu’on ne veuille obliger les accusateurs à rapporter tout ce qu’ils ne condamnent point dans leurs adversaires, aussi bien que ce qu’ils condamnent. Il suffit donc qu’un accusateur n’impose rien de faux à son adversaire, comme il est certain que Montalte n’a rien imposé à Filiutius. Il dit que Filiutius exempte du jeune celui qui s’est fatigué à poursuivre une fille. Et c’est là en effet le sentiment de Filiutius. Il dit que ce même Casuiste exempte du jeune celui qui s’est fatigué exprès pour être par là dispensé du jeune. C’est encore là son sentiment.

Il estvrai que Montalte n’a pas dit que Filiutius reconnait qu’on pèche en se procurant une raison de rompre le jeune. Mais aussi n’a-t-il point fait de procès à Filiutius sur ce point. Il ne l’a point accusé de ne pas reconnaître qu’il y ait en cela du péché. S’il faut appeler cela imposture, quel est l’auteur qui sera exempt d’imposture ? Quels sont les Jésuites qu’on n’aura pas droit d’accuser très souvent de calomnie, lors même qu’ils citent leurs Confrères ? Et sans aller plus loin, il est certain qu’Escobar ne rapporte point la doctrine de Filiutius autrement que Montalte, ne faisant aucune mention du péché que Filiutius reconnait qu’il y a à se procurer une raison pour rompre le jeune, et rapportant seulement les deux autres décisions en ces termes.

Un homme qui s’est fatigué à quelque action, soit licite, soit illicite ; licite, par exemple à jouer à la paume ; illicite, par exemple CUM FOEMINIS COMMIXTIONE à des débauches honteuses, est-il obligé à jeuner ? Quelques-uns assurent que celui qui prévoit qu’une telle action le rendra incapable de jeuner, pèche : D’autres croient qu’il est absolument dispensé du jeune, parce qu’il est hors d’état de jeuner le jour auquel le précepte l’y oblige, et que dans le temps qu’il se fatiguait soit par une action licite, soit par une action illicite, il n’y avait point de précepte qui l’obligeât pour lors au jeune, y est-il obligé ? Un Docteur (c’est Filiutius) l’en dispense encore dans ce cas là : Mais nous autres nous croyons avec Azor qu’un homme qui se fatigue ainsi exprès est coupable de la transgression du précepte.

Escobar, comme on le voit dans ces deux premières décisions qu’il tire de Filiutius, n’avertit point non plus que Montalte, que ce Casuiste reconnait au même endroit qu’on pèche en se procurant une raison de rompre le jeune.

Mais, dit l’Apologiste, Montalte s’écrie aussitôt après : He quoi ! est-il permis de rechercher les occasions de pécher ? Et par là il fait entendre que Filiutius a été jusqu’à dire qu’il n’y a point de péché de se procurer une raison pour rompre le jeune : ce qui n’est pas véritable.

Toutes ces plaintes ne sont que des puérilités. Car quand Montalte demande, s’il est permis de rechercher les occasions de pécher, ce n’est pas à dessein d’attribuer ce sentiment à Filiutius, mais c’est seulement pour engager son Jésuite à lui parler des principes de Bauni qui a enseigné que cela était permis. Il y a une infinité de transitions et de manières de parler semblables, dont on est obligé de se servir dans les dialogues. Et qui voudrait les prendre à la rigueur, ou les condamner sérieusement, non seulement il serait injuste, mais il passerait encore pour un ridicule, et un homme sans esprit.