P 01 : Notes Wendrock (2)

 

Les Provinciales ou Lettres écrites par Louis de Montalte à un provincial de ses amis [...], avec les notes de Guillaume Wendrock, I, Nouvelle édition, 1700, 2 vol, p. 14-16.

Ludovici MONTALTII Litterae provinciales de morali et politica jesuitarum disciplina, a Willelmo Wendrockio [...], e gallica in latinam linguam translatae, Coloniae, N. Schouten, 1658, p. 10-12.

 

Note première sur la

première Lettre.

En quel sens Montalte rejette le terme

de pouvoir prochain.

 

Il est constant que les termes de pouvoir prochain, ou de puissance prochaine sont très équivoques. Les thomistes, quand ils parlent de la grâce, entendent par ces termes une certaine vertu intérieure qui ne produit jamais l'action, si elle n'est aidée d'un secours efficace de Dieu. Les molinistes au contraire entendent un pouvoir qui renferme tout ce qui est nécessaire pour agir. Alvarez distingue avec soin ces deux sens, et s'attachant à celui des thomistes, il rejette celui des molinistes ; et soutient que sans la grâce efficace il ne peut y avoir de pouvoir prochain, en ce dernier sens.

Mais parce que le sens des molinistes est plus naturel et plus conforme à la notion commune de pouvoir, M. Arnauld avait dit simplement dans sa lettre : Que la grâce sans laquelle nous ne pouvons vaincre les tentations, avait manqué à s. Pierre ; ce qu'il entendait du pouvoir prochain, comme il l'a protesté lui-même. Cependant ses ennemis formèrent le dessein de condamner cette proposition. Mais se voyant divisés en deux partis, les uns voulant passer pour thomistes, et les autres se déclarant ouvertement pour Molina, ils eurent peur que cette division ne fût un obstacle au dessein qu'ils avaient d'opprimer M. Arnauld. C'est pourquoi ils feignirent pour un temps une union qui ne consistait qu'en des mots équivoques qu'on expliquait point, et que chacun interprétait différemment. Ils choisirent les termes de pouvoir prochain. Tous s'en servaient également, mais un parti les endentait dans un sens, et l'autre dans un autre.

C'est ce malicieux artifice, et non le pouvoir prochain en lui-même, que notre auteur également éloquent et enjoué tourne en ridicule, sans s'écarter dans ses railleries de l'exactitude qu'on doit garder quand on traite des matières théologiques. Il dépeint toute cette fourberie avec les couleurs les plus agréables, mais sans rien outrer. Il soutient qu'on ne doit point regarder, comme des termes consacrés, pour exprimer la foi, ni exiger de personne de recevoir avec un respect religieux, des mots nouveaux et barbares, qui ne sont établis par aucun endroit de l'Écriture, des conciles, ou des pères. Mais il est bien éloigné de vouloir condamner quelques théologiens célèbres qui s'en sont quelquefois servi dans un bon sens, c’est-à-dire, dans le sens des thomistes, et avec les précautions nécessaires. Car ils n'auraient pas voulu en user indifféremment en toutes rencontres, et en parlant même au peuple. Ils n'ont jamais obligé personne à s'en servir. Et ils ont eu soin, lorsqu'ils s'en sont servi, d'en rejeter le venin, c’est-à-dire, le sens des molinistes, comme fait Alvarez dans l'endroit que j'ai cité, au lieu que ceux que Montalte condamne, faisaient tout le contraire.

Au reste comme ce pouvoir prochain, n'était qu'un jeu inventé pour faire hâter la censure, elle ne fut pas plutôt faite qu'on n'en parla plus : Et peu de temps après la Sorbonne vit soutenir publiquement chez les Pères de l'Oratoire le 13 Juin 1656 en présence et avec l'applaudissement du Clergé de France, qu'on peut dire dans un sens véritable que sans la grâce efficace il n'y a point de pouvoir prochain : Cependant la censure subsiste, parce que les auteurs de cette brouillerie ont toujours la même autorité dans la Sorbonne ; et que la faveur du P. Annat qui est la source de cette tempête, est toujours la même. Lorsque tout cela ne sera plus, la censure tombera, et peut-être que la mémoire n'en sera conservée que dans les écrits de Montalte, qui ne périront jamais.

 

Note II

Du Père Nicolaï Dominicain.

 

Montalte s'étant laissé aller aux apparences, a mis le P. Nicolaï au rang des thomistes, ne croyant pas qu'il se fut écarté de la doctrine de son ordre. Mais son suffrage qui a été imprimé depuis, a fait voir qu'il n'est rien moins que thomistes, et qu'il a entièrement abandonné la doctrine de son ordre. C'est ce que l'auteur de l'écrit intitulé Vindicia a prouvé invinciblement, aussi bien que celui qui a agréablement réfuté ses thèses moliniennes par des notes thomistiques : de sorte que ce père se voyant terrassé par ces deux écrits, s'est contenté de menacer, et s'est tu jusqu'à présent : mais on dit qu'il remplit les commentaires qu'il fait sur la Somme de s. Thomas, de ses réponses, ou pour mieux dire de ses rêveries. Il ferait beaucoup mieux et plus sagement de se taire, mais enfin s'il ne peut s'empêcher d'écrire, il a grande raison de le faire d'une manière que ce qu'il écrira ne soit lu de personne, et il en a assurément trouvé le secret par le moyen qu'il a choisi.

 

Note III

De M. le Moine Docteur de Sorbonne

 

Monsieur le Moine est un docteur de la maison de Sorbonne que le cardinal de Richelieu engagea à se déclarer contre Jansénius qu'il n'avait jamais lu, non plus que s. Augustin. Ce docteur pour se débarrasser plus facilement des passages de s. Augustin a voulu dans notre siècle se faire auteur d'un nouveau système sur la grâce. Il distingue la grâce d'action d'avec celle de prière, et soutient que celle-ci n'est que suffisante, et que celle d'action est toujours efficace. Cette opinion a fait quelque bruit dans la Sorbonne. Il a eu même la hardiesse de la mettre dans un livre, qu'il a fait imprimer ; mais ayant été repoussé fortement par des écrits latins et français, et surtout par l'Apologie pour les SS. Pères, où il est fort maltraité, il a pris depuis le parti de cabaler en secret, au lieu de répondre. C'est lui qui avec quelques docteurs de sa sorte a excité la tempête contre M. Arnauld, dont il est ennemi déclaré, et qu'il croit Auteur de l'Apologie pour les SS. Pères par la censure de la lettre de M. Arnauld. Mais cela n'empêche pas que son opinion ne tombe, et s'il vit encore quelque temps, il pourra se vanter d'y avoir survécu.

Cependant le lecteur doit remarquer que la véritable origine de toutes ces disputes n'est autre chose que l'envie que Mrs le Moine, Cornet, Habert et Hallier ont conçue contre M. Arnauld, et il ne pourra s'empêcher d'admirer la plaisante erreur où sont tant de personnes de distinction, qui s'intéressent dans ces différends, comme s'il s'y agissait d'un point important de la foi catholique, ne comprenant pas que ce n'est ici qu'une querelle de docteurs, et qu'il ne s'agit que des inimitiés particulières d'un M. le Moine, d'un M. Cornet et d'autres gens de pareil caractères.

 

Note IV

Des nouveaux Thomistes, et des distinctions de M. le Moine.

 

Les nouveaux thomistes sont disciples d'Alvarez, ils soutiennent fortement la grâce efficace, mais ils en admettent encore une autre qu'ils nomment suffisante, à laquelle néanmoins on ne consent jamais sans la grâce efficace. On les appelle nouveaux, parce qu'on ne trouve presque point parmi les anciens ce terme de grâce suffisante, quoiqu'on puisse dire qu'ils ont reconnu la chose qu'il signifie.

C'est avec grande raison que Montalte introduisant sur la fin de cette lettre un disciple de M. le Moine lui fait dire distinguo sur chaque chose qu'on lui propose. Car jamais personne n'a tant inventé de distinctions que M. le Moine, il en entasse souvent trois ou quatre les unes sur les autres, quand il répond à un argument, et n'en prouve aucune ; parce qu'il n'a jamais eu dessein d'en trouver la vérité, mais seulement de l'éluder.