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Les frises

Les frises des pièces originales permettent d’individualiser des tirages différents des pièces originales.

Frise du recueil R 5608 (Ep 0040) de la Bibliothèque du Patrimoine de Clermont-Ferrand

Cet exemplaire donne le premier tirage de la première impression de la première Provinciale.

 

Frise du recueil R 1035 de Clermont

Frise du recueil R 5597 de Clermont

Frise du recueil de Clermont R 1035

Frise du recueil R 5452 de la Bibliothèque du Patrimoine de Clermont

Frise du recueil R 5597 de Clermont-Ferrand

De Paris, ce 23 janvier 1656

Provinciales, éd. Cognet, p. 3. Ce serait la vraie date de rédaction. La lettre est mise en circulation le 27 janvier selon Saint-Gilles, Journal, éd. Jovy, p. 110.

Monsieur,

Les clefs dans les Provinciales

CANTILLON Alain, « Qu’importe qui parle, de qui à et à qui dans Les Provinciales ? », in Lectures à clés, Littératures classiques, n°54, printemps 2005, p. 221-234.

DESCOTES Dominique, « Fonction argumentative de la satire dans les Provinciales », in BAADER Horst (éd.), Onze études sur l’esprit de la satire, Tübingen-Paris, Narr-Place, 1978, p. 43-65. Sur le jeu des destinataires et la manière dont la structure des Provinciales joue sur les différents destinataires pour amener le lecteur à évoluer en faveur de Port-Royal.

JOUSLIN Olivier, Rien ne nous plaît que le combat. La campagne des Provinciales de Pascal. Étude d’un dialogue polémique, Clermont-Ferrand, Presses Universitaires Blaise Pascal, 2007, 2 vol. Voir t. I, p. 75 sq. Sur la forme du texte, qui se présente à la fois comme récit et texte informatif. Pascal procède à ce que C. Kerbrat-Orecchioni appelle un trope communicationnel, comme renversement de la hiérarchie normale des destinataires, « chaque fois que le destinataire, qui en vertu des indices d’allocution fait en principe figure de destinataire direct, ne constitue en fait qu’un destinataire secondaire, cependant que le véritable allocutaire, c’est en réalité celui qui a en apparence statut de destinataire indirect » : p. 76.

L'identité du Provincial

BARRIÈRE Pierre, La vie intellectuelle du 16e siècle à. l’époque contemporaine, Paris, Albin Michel, 1974, p. 143 sq. Notion de provincial.

DANIEL, Entretiens de Cléandre et d'Eudoxe, p. 16 ; voir p. 197 : cite Bouhours, qui dit qu'on ne prend guère le mot de provincial qu'en mauvaise part, pour désigner quelqu'un qui demeure en province ; provinciales : on le dit de ces femmes nouvellement débarquées qui viennent à Paris pour la première fois. Bouhours : “le mot de provincial emporte je ne sais quoi de contraint et d'embarrassé, et sans compter le mauvais accent, quelque chose d'irrégulier, de peu poli dans le langage... A parler en général, il y a une espèce de ridicule attaché au nom de Provincial pris pour une personne qui demeure en province, et le titre de certaines lettres satiriques ne manquent pas de délicatesse. Je m'étonne que l'imprimeur, voyant que l'adresse était à une personne à la campagne, ne mit pour titre Lettres écrite à un campagnard de ses amis, et que ces lettres n'aient été appelées les Campagnardes au lieu des Provinciales.”

Les Provinciales ou les lettres écrites par Louis de Montalte à un provincial et aux révérends pères jésuites, publiées sur la dernière édition revue par Pascal, avec les variantes des éditions précédentes, et leur réfutation consistant en introductions et nombreuses notes historiques, littéraires, philosophiques et théologiques, par M. l’abbé Maynard, chanoine honoraire de Poitiers, I, Paris, Didot 1851, p. 71. Sur le mot provincial, que Bouhours critique dans ses Remarques nouvelles sur la langue française, 1693, p. 276 : le mot se prend en mauvais part ; on aurait dû appeler les lettres de Pascal les Campagnardes.

DUCHÊNE Roger, L'imposture littéraire dans les Provinciales de Pascal, p. 11 sq. ; il faut envisager cette dénomination selon le couple Paris-Province. Campagnard aurait été trop péjoratif : penser au campagnard de la satire de Boileau sur le repas ridicule. Un provincial, c'est un homme de province qui n'a pas l'air du beau monde, que l'éloignement prive d'information, dans le cas présent sur les affaires récentes (intrigues de Sorbonne, hautes sphères politiques).

Dans la traduction des Provinciales par Nicole, c'est l'Allemagne qui prend la place de la province française : comme les Petites Lettres sont connues en France, pour justifier ses explications, Wendrock, prétendument théologien à Salzbourg, écrit que certains détails sont encore mal connus en Allemagne ; voir Provinciales, tr. Joncoux, I, p. 42, Note unique sur la troisième lettre.

Pensées, Laf. 888, Sel. 445. “Nul ne dit courtisan que ceux qui ne le sont pas, pédant qu'un pédant, provincial qu'un provincial, et je gagerais que c'est l'imprimeur qui l'a mis au titre des lettres au provincial”.

Les Provinciales, éd. Cognet, p. 3, note 1. Sur l'hypothèse qu'il s'agit de Florin Périer.

Sur la fonction littéraire du Provincial, voir DESCOTES Dominique, “Fonction argumentative de la satire dans les Provinciales de Pascal”, in L’Esprit de la satire, Narr-Place, 1979, p. 43-66.

Peut-on identifier le lecteur réel au Provincial ? A priori, cela va de soi : ce sont le destinataire désigné et le destinataire par délégation. Mais il n'en découle pas qu'ils soient destinataires au même titre ni sur le même mode. Ils ont aussi en commun d'être muets, du moins par écrit. Voir sur ce point DUCHÊNE Roger, L’Imposture littéraire..., p. 114. Le lecteur se reconnaît à la fois dans l'auteur peu instruit et dans le destinataire qui n'a plus besoin d'être très intelligent pour comprendre de quoi il s'agit.

“Les Provinciales et la littérature”, Notice 2 de PASCAL, Les Provinciales, Pensées et opuscules divers, éd.Sellier et Ferreyrolles, Pochothèque, p. 237 sq.

PARISH Richard, Pascal's Lettres Provinciales, p. 49.

THIROUIN Laurent, “L'èthos de Montalte dans les Provinciales”, in CORNILLIAT François et LOCKWOOD Richard (dir.), Ethos et pathos. Le statut du sujet rhétorique, Champion, Paris, 2000, p. 371-389.

 

1. Nous étions bien abusés. Je ne suis détrompé que d'hier. Jusque-là j'ai pensé que le sujet des disputes de Sorbonne était bien important, et d'une extrême conséquence pour la religion.

 

L’exemplaire du R 5608 (Ep 0040) de la Bibliothèque du Patrimoine de Clermont Métropole, est une première impression, selon J. Mesnard. La ponctuation en est différente des autres impressions.

 

L’exemplaire de la BNF n’est pas une première impression : il y a une virgule après hier.

 

Le R 1035 n’est pas non plus une originale.

 

Le R 5597 n’est pas une impression initiale, il y a une virgule à la fin.

Disputes : sens classique de discussions.

Conséquence : importance, gravité.

Sur le critère du point après le mot hier, voir MESNARD Jean, “Prélude à l'édition des Provinciales”, Courrier du CIBP, n°18, p. 13, et DESCOTES Dominique (éd.), Treize études sur Blaise Pascal, Clermont-Ferrand, P. U. B. P., 2004, p. 103. L’audace de la ponctuation, caractéristique d’un style coupé, a effrayé le correcteur, qui a tenté de l'atténuer en modifiant la ponctuation.

OC I, éd. J. Mesnard, extrait du Recueil de choses diverses, f°110 r°-v°, propos de Varillas : « Le style des Provinciales est coupé, mais il y a deux lettres où il ne l’est pas. Il y a des sujets qui demandent le style coupé ; d’autres le style plus étendu ».

SAINTE-BEUVE, Port-Royal, III, VII, t. 2, p.72. Sur le ton cavalier, mondain, aisément fringant et d'un autre monde que nos docteurs ; opposition au style de famille de Port-Royal : p. 74.

PARISH Richard, Pascal's Lettres Provinciales. A study in polemic, p. 9 sq. Caractère de bluff de ce début, qui laisse attendre une explication qui apaisera les scrupules du Provincial. Contraste avec le début du premier Ecrit des curés de Paris : p. 9-10.

DANIEL Gabriel, Entretiens de Cléandre et d'Eudoxe, p. 200. Critique grammaticale et stylistique. Le style est contre l'exactitude et manque de netteté. Le texte est en réalité un tissu d'équivoques. Les répétitions donnent une impression de négligence. Par la suite, Daniel reproche à Pascal de ne pas employer de donc, de dis-je, ou de comme je l'ai déjà dit, c'est-à-dire tout ce qui fait période. Voir I, 4.

DUCHÊNE Roger, L'imposture littéraire..., 2e éd., p. 34 sq., sur le thème du beaucoup de bruit pour rien.

Contra, voir GRES-GAYER Jacques M., En Sorbonne, Autour des Provinciales, Paris, Klincksieck, 1997, p. XXIX. Importance réelle du débat autour de la Seconde lettre d’Arnauld.

REGUIG-NAYA Delphine, Le corps des idées. Pensées et poétiques du langage dans l’augustinisme de Port-Royal. Arnauld, Nicole, Pascal, Mme de La Fayette, Racine, Paris, Champion, 2007, p. 112. Sur ce début. Rattachement de la dispute de Sorbonne avec la thématique de la vaine enflure et du faux bruit.

Imitation de ce début par Nicole : THIROUIN Laurent, “Les Provinciales comme modèle polémique : la querelle des Imaginaires”, Ordre et Contestation au temps des Classiques, t. 2, Biblio 17, Paris-Tübingen-Seattle, 1992, p. 75-92. Voir p. 83.

On trouve un exemple de la fortune de ce début chez Rousseau : voir CROGIEZ Michèle, Rousseau et le paradoxe, Paris, Champion, 1997, p. 51. Il faut, suivant Rousseau, s’écarter du respect aveugle pour l’autorité des anciens, car il a pour effet d’inhiber les découvertes dans les sciences de raisonnement. Il ne suffit pas de proposer du neuf, il faut avant toute autre chose convaincre le public de prendre connaissance des livres sans préjugé, sans les rejeter par principe. Renvoi au début de la première Provinciale : p. 52.

Le style coupé et discontinu

OC I, p. 892, extrait du Recueil de choses diverses, f° 110 r°-v° : « Le style des Provinciales est coupé, mais il y a deux lettres où il ne l’est pas. Il y a des sujets qui demandent le style coupé ; d’autres le style plus étendu ». Voir LESAULNIER Jean, Port-Royal insolite, p. 328.

SUSINI Laurent, L’écriture de Pascal. La lumière et le feu. La « vraie éloquence » à l’œuvre dans les Pensées, Paris, Champion, 2008, p. 631 sq. Style coupé et esthétique de la rupture.

Le style coupé, la forme fragmentaire, l’inachèvement, la discontinuité de l’expression et de la pensée sont pour beaucoup dans le succès des Pensées : ils placent Pascal dans une tradition qui passe par La Rochefoucauld et La Bruyère, jusqu’à Nietzsche et René Char. Par goût pour les formes brèves, Pascal compose souvent des dialogues, des lettres, des courts traités.

Les formes littéraires longues conviennent aux pensées achevées qui se prêtent à un exposé synthétique : c’est celles des sommes scolastiques. Une pensée qui se cherche recourt de préférence à des formes brèves, plus propres à l’exploration. Pascal pense d’ailleurs que les lourds traités, avec leurs divisions, attristent et ennuient. Il préfère donc les textes nerveux, clairs et libres, par exemple à la manière de Montaigne. Il n’est pas le seul : le Discours de la méthode et les Essais qui l’accompagnent sont aussi des modèles de brièveté ; en politique, la Fronde a suscité les mazarinades, petits écrits polémiques volants, qui touchaient un important public, dont s’est à coup sûr inspiré l’auteur des Provinciales. La lettre, ouverte ou confidentielle, connaît un succès croissant : celles de Guez de Balzac ont été considérées comme le modèle d’une prose capable de traiter sérieusement des sujets élevés de philosophie et de politique, en demeurant accessible au public mondain.

Toute l’œuvre de Pascal est marquée par la brièveté : les Provinciales, brochures d’une dizaine de pages, les Écrits pour les curés de Paris, les Expériences nouvelles touchant le vide, le Récit de la grande expérience, autant d’opuscules incisifs, dont certains ont échappé à la destruction par pur miracle. Les Lettres de A. Dettonville et le Triangle arithmétique sont constitués de plusieurs traités tous réduits à l’essentiel d’un problème. La forme épistolaire revient aussi partout, dans les sciences comme dans la polémique religieuse. Ce goût pour la brièveté, cette « recherche du discontinu et de la cassure » (P. Sellier) a des raisons profondes : pour les augustiniens, le cœur de l’homme corrompu est marqué par l’inconstance et la vanité ; il supporte mal l’uniformité, il a besoin de variété rhétorique. Seule la brevitas le touche.

Cette brièveté répond aussi chez Pascal à une manière naturelle de penser et de composer. Il cherche toujours l’ordre et la synthèse, mais au lieu de recourir à des modèles préétablis, il procède par mises au point de noyaux fragmentaires et discontinus. C’est le cas des Pensées, où apparaissent différents degrés d’élaboration : d’abord Pascal note un mot, une formule, une image ; ce germe est ensuite développé, étoffé, intégré à un ensemble plus vaste jusqu’à constituer les grands développements que nous connaissons sur l’imagination, le divertissement ou les deux infinis par exemple. A plus grande échelle, les chapitres des Pensées sont autant de noyaux travaillés chacun à part et destinés à marquer les différentes étapes de l’argumentation apologétique. La même technique de mise au point de mouvements séparés a été mise en lumière par Jean Mesnard pour les Écrits sur la grâce et les Lettres de A. Dettonville. Naturellement, l’œuvre achevée porte dans son plan la trace de cette méthode : la Ve Provinciale par exemple, comporte visiblement trois éléments distincts. Le premier présente la politique des Jésuites, le second les fondements de la casuistique, le troisième les casuistes eux-mêmes.

La brièveté implique la densité. Une Provinciale traite en dix pages un point précis et typique, sur lequel les positions des adversaires sont clairement tranchées. Le Récit de la grande expérience n’a que vingt pages, où deux lettres suffisent à poser et à résoudre le problème de l’horreur du vide. Cette densité a des vertus dramatiques : le « suspens » de l’expérience du Puy de Dôme, l’enquête à moitié sérieuse et pleine de rebondissements sur le complot ourdi contre Arnauld en Sorbonne dans la première Provinciale.

La brièveté implique aussi l’emploi de techniques de rupture et de discontinuité : éviter l’ampleur inutile, les périodes éloquentes pour recourir aux ellipses, aux raccourcis, aux formules qui frappent et éveillent l’esprit. Cette rhétorique se moque de celle des écoles : elle n’hésite pas devant les répétitions nécessaires pour ramener sans cesse le lecteur à l’idée directrice, les hyperboles, les anacoluthes, qui entrechoquent les pensées, l’emploi d’exemples vivants, qui évitent de longs développements abstraits. Pascal n’hésite pas non plus dans le fragment sur l’imagination par exemple, à pasticher la fantaisie de Montaigne qui passe sans cesse d’un sujet à l’autre.

La rhétorique du discontinu n’est pas une technique qui disperse la pensée. Elle conserve l’animation de la vie, avec sa variété et ses surprises, mais toujours dans la recherche d’un ordre solide tiré de la matière même. Il ne faut pas s’étonner de voir que les fragments, parfois très elliptiques, des Pensées puissent aboutir à des œuvres aussi fortement charpentées que les Provinciales.

SELLIER Philippe, “Vers l'invention d'une rhétorique”, in SELLIER Philippe, Port-Royal et la littérature, I, Pascal, Champion, Paris, 1999, p. 171 sq. L’une des règles de rhétorique que Pascal s’est formée est la recherche du discontinu et de la cassure, dans le double champ de la dispositio et de l’elocutio. Technique consistant à polir des formes brèves, discontinues, tout en marquant fortement que cette fragmentation en lettres séparées va de pair avec l’unité d’un dessein d’ensemble : p. 171. La technique de la lettre permet la fragmentation des questions : p. 172. La technique de Pascal consiste à construire des formes brèves, tout en soulignant que la fragmentation va de pair avec l'unité d'un dessein d'ensemble : p. 172. Voir le début de la Provinciale IV, p. 176.

SELLIER Philippe, “Des Confessions aux Pensées”, in Port-Royal et la littérature, I, Pascal, Champion, Paris, 1999, p. 211 sq. L'exemple de Montaigne sautant de sujet en sujet ; mais Pascal critique la confusion des Essais.

SELLIER Philippe, “Imaginaire et rhétorique”, in Essais sur l'imaginaire classique. Pascal, Racine, Précieuses et moralistes, Fénelon, Paris, Champion, 2003, p. 141-156. Voir p. 146, sur la recherche du style discontinu et de la cassure rhétorique.

CARRIER Hubert, “La victoire de Pallas et le triomphe des Muses ? Esquisse d'un bilan de la Fronde dans le domaine littéraire”, XVIIe siècle, 145, p. 372 sq. Effet de la production polémique de la Fronde sur la phrase française. Le Manifeste que Retz écrit en l'attribuant à Beaufort : p. 373. La rhétorique du fascicule polémique n'est pas celle du traité ni de la dissertation ; il faut faire bref et frappant : p. 372. Plus d'érudition, tout pour l'efficacité : p ; 373. La mode est désormais aux exposés concis, aux narrations vives, à la violence oratoire, aux formules cinglantes, à l'ironie, voire au pastiche : p. 373. Pascal en a tiré la leçon dans les Provinciales : p. 373.

Par opposition au style coupé, on trouve parfois des exemples de style périodique qui touchent à la caricature : voir la lettre de Saint-Cyran à Arnauld d'Andilly du 25 septembre 1620, SAINT-CYRAN, Lettres, éd. Donetzkoff, I, p. 9-10 : “La science qu'on a des choses de Dieu naît seulement de son amour, et que tous les esprits de la terre, pour aigus et savants qu'ils soient, n'entendent rien en notre cabale s'ils ne sont initiés à ces mystères, qui rendent, comme en de saintes orgies, les esprits plus transportés les uns envers les autres, que ne sont ceux qui tombent en manie, en ivresse, et en passion d'amour impudique, qui sont trois défauts par lesquels notre Maître explique en ses livres l'indicible perfection de ceux qui s'unissent, ou se rendent uns avec lui par une amoureuse dévotion, qui a ses mouvements divers, qui s'expliquent dignement par ceux du soleil, qui sont uniformes en leur difformité, qui a des taches en apparence qui s'expliquent bien par celles qu'on remarque au corps de la lune, qui n'ôtent rien de sa beauté et de sa lueur, qui a des dérèglements, qui sont comme ceux des quatre saisons, qui sont les mêmes en leur variété, et dont les plus violents, qui sont ceux de l'hiver, ramènent toujours la beauté du printemps, qui est une saillie de plus que vous devez avoir pour agréable, quoiqu'elle ne convienne guères bien à une lettre, puisqu'il a fallu que pour prouver qu'il y avait un honnête dérèglement en cet excellent amour que je m'approprie, je me sois moi-même déréglé”. On comprend que Pascal cherche à éviter ce style...

DAINVILLE François de, L'éducation des Jésuites (XVIe-XVIIIe siècles), p. 200-201. Éloge du style coupé par le jésuite Porée, contre le style cicéronien, qui ne se ferait pas écouter. Rapport avec la crise de la rhétorique traditionnelle. Eloge du style à la Sénèque, « plus propre à aiguiser l'esprit des jeunes gens, et à exercer leur imagination. Il leur apprend à construire leurs pensées avec art et à symétriser leurs expressions » : : p. 201.

DUCHÊNE Roger, L'imposture littéraire..., p. 76 sq.

CARRIER Hubert, “La victoire de Pallas et le triomphe des Muses ? Esquisse d'un bilan de la Fronde dans le domaine littéraire”, XVIIe siècle, 145, p. 372 sq. Effet de la production polémique de la Fronde sur la phrase française. Le Manifeste que Retz écrit en l'attribuant à Beaufort : p. 373. La rhétorique du fascicule polémique n'est pas celle du traité ni de la dissertation ; il faut faire bref et frappant : p. 372. Plus d'érudition, tout pour l'efficacité : p ; 373. La mode est désormais aux exposés concis, aux narrations vives, à la violence oratoire, aux formules cinglantes, à l'ironie, voire au pastiche : p. 373. Pascal en a tiré la leçon dans les Provinciales : p. 373.

Ironie dans les Provinciales

FUMAROLI Marc, La diplomatie de l'esprit, p. 499. Poétique du dialogue. Dialogue didactique et dialogue de raillerie : p. 499 sq. Modèle de Socrate : p. 501. L'ironie, essence du dialogue : p. 502.

KERBRAT-ORECCHIONI Catherine, « Les Provinciales : un texte « dialogal » et « dialogique » », La campagne des Provinciales, Chroniques de Port-Royal, 58, Paris, 2008, p. 73-89. Ironie dans les Provinciales : p. 82 sq.

FERREYROLLES Gérard, “L’ironie dans les Provinciales de Pascal”, Cahiers de l’Association Internationale des Études Françaises, 38, 1986, p. 39-50.

SELLIER Philippe, « Les premières Provinciales et le dialogue d'idées au XVIIe siècle », Port-Royal et la littérature, I, p. 143-153. Les premières Provinciales, à cause de l’ironie socratique, comme procédé d'interrogation par un faux ignorant, semblent répondre à un Plato abbreviatus : p. 148 sq.

JAYMES David, “La méthode d’ironie dans les Provinciales”, Méthodes chez Pascal, Paris, P.U.F., 1979, p. 203-207.

THIROUIN Laurent, “Imprudence et impudence. Le dispositif ironique dans les Provinciales”, Courrier du Centre International Blaise Pascal, 18, 1996, p. 31-42.

Les répétitions et les refrains dans les Provinciales

Le Nous étions bien abusés est repris en I, 13, Mais nous étions bien trompés.

Laf. 515. « Miscell. Quand dans un discours se trouvent des mots répétés et qu'essayant de les corriger on les trouve si propres qu'on gâterait le discours il les faut laisser, c'en est la marque. Et c'est là la part de l'envie qui est aveugle et qui ne sait pas que cette répétition n'est pas faute en cet endroit, car il n'y a point de règle générale. »

SELLIER Philippe, Port-Royal et la littérature, I, p. 176 sq. Esthétique de la répétition chez Pascal. Contrairement au vœu du grammairien Vaugelas, qui n’approuve que du bout des lèvres les répétitions stylistiques. Polyptotes : p. 177. Martèlements lexicaux qui sont parfois renforcés par la dureté des antithèses : p. 177. Martèlement qui prennent la forme de la réversion, souvent considérée comme un paroxysme de l’antithèse : p. 177.

Pensées, éd. Havet, I, Delagrave, 1866, p. 102. Pascal donne l'illustration de sa règle dans le fragment Laf. 515 par la répétition du verbe trouver.

VINET A., Études sur Blaise Pascal, Meyrueis, Paris, 1856, p. 115.

LE GUERN Michel, “La répétition chez les théoriciens de la seconde moitié du XVIIe siècle”, XVVIIe siècle, 152, Juillet-septembre 1986, p. 269-278.

DANIEL, Entretiens de Cléandre et d'Eudoxe, p. 202 sq. Etude grammaticale et stylistique du passage. Répétitions qui sont contre la beauté et la justesse du discours. Les répétitions sont mal venues dans un état de question, et si l'on répète, il faut varier les tours.

DUCHÊNE Roger, L'imposture littéraire dans les Provinciales..., p. 19.

I, 1. Tant d'assemblées d'une compagnie aussi célèbre qu'est la Faculté de Paris, et où il s'est passé tant de choses si extraordinaires et si hors d'exemple, en font concevoir une si haute idée, qu'on ne peut croire qu'il n'y en ait un sujet bien extraordinaire.

Une compagnie aussi célèbre qu'est la Faculté de Paris : l’édition de 1659 (L. Cognet) donne un texte plus explicite : une compagnie aussi célèbre qu'est la Faculté de théologie de Paris.

Hors d'exemple : dont il n’y a pas eu d’exemple ; nous dirions inouï.

DANIEL Gabriel, Entretiens de Cléandre et d'Eudoxe, p. 204 sq. Analyse stylistique et grammaticale de ce passage.

JOUSLIN Olivier, Rien ne nous plaît que le combat. La campagne des Provinciales de Pascal. Étude d’un dialogue polémique, Clermont-Ferrand, Presses Universitaires Blaise Pascal, 2007, 2 vol. Voir t. I, p. 75 sq. Sur la forme du texte, qui se présente à la fois comme récit et texte informatif. Pascal procède à ce que C. Kerbrat-Orecchioni appelle un trope communicationnel

Les Universités

LE GOFF Jacques, Un autre Moyen Age, Paris, Gallimard, 1999, p. 141 sq.

JOURDAIN Ch., Histoire de l’Université de Paris aux XVIIe et XVIIIe siècles, Paris, 1867, 2 vol.

Sur les Universités à l'époque classique, voir MESNARD Jean, « Le XVIIe siècle, époque de crise universitaire », in La culture du XVIIe siècle, p. 97-110. Au XVIIe siècle, l’institution dite Université est en décadence ; les universitaires participent fort peu à la véritable vie intellectuelle et artistique ; la culture du XVIIe siècle se constitue, pour une bonne part, dans un sens anti-universitaire. Alors que ce n’est pas du tout le cas au siècle précédent. Impression de puissance donnée par l’extension territoriale des Universités et l’importance de leurs bâtiments. Celle de Paris déploie une quarantaine de collèges sur tout un quartier de la rive gauche. Ressemblance avec les Universités d’Oxford et de Cambridge plutôt qu’avec universités d’aujourd’hui en France : p. 98. La Sorbonne, collège siège de la faculté de Théologie, est richement dotée par son proviseur Richelieu, auquel succèdera Mazarin : p. 98. Prestige de l’Université : p. 99. Pasquier consacre un livre sur dix de ses Recherches de la France à l’Université de Paris. Efforts de la couronne pour promouvoir le développement des universités : p. 99. Mais les lézardes qui apparaissent. Le prestige de l’Université vient surtout du passé. Les collèges tombent en désaffection ou en ruine, comme le collège de Coqueret, le collège de Boncourt qui a dû être rattaché au collège de Navarre. Le programme des études est en retard considérable sur l’évolution intellectuelle. Matières enseignées : latin, grec, rhétorique, philosophie ; sont négligées les sciences, dont les progrès sont pourtant décisifs à l’époque ; l’histoire et la géographie : p. 101. La doctrine de l'Université est dépassée : le fondement en est l’aristotélisme thomiste, figé en formules et incapable de renouvellement. Concurrence des jésuites, pourtant objets d’une terrible opposition gallicane à Paris, de l’enseignement des oratoriens, de Port-royal, dont le rayonnement est important grâce aux manuels. Les enfants des grandes familles ne vont plus à l’Université, mais dans ces établissements concurrents. Pour les ecclésiastiques, les séminaires qui se multiplient font aussi concurrence aux facultés de théologie. L’Université demeure à l’écart de la vie intellectuelle, qui se déroule au. collège Royal de France, à l’Académie française, à l’Académie Mersenne, origine de l’Académie de sciences, à l’académie des frères Dupuy. Nulle part la séparation entre vie académique et vie universitaire n’est aussi nette qu’en France. Création de petites institutions pour répondre au goût de la science et de la culture dans le public. Les salons : p. 104. La ville devient le véritable lieu de la vie intellectuelle. Autant de cercles intellectuels qui ne sont pas fondés par des universitaires. Les conférenciers mondains sont étrangers à l’Université. Le monde intellectuel évolue contre l’Université. L’honnête homme n’aurait pas pu se former à l’Université.

 

La Sorbonne, Faculté de théologie de l’université de Paris

Voir La science médiévale.

BLUCHE François, Dictionnaire du grand siècle, art. Université de Paris, p. 1550-1551.

TUILIER A., Histoire de l'Université de Paris et de la Sorbonne, Paris, 1994, 2 vol.

Sur les savants et l'Université, voir DUMAS, Vivre et philosopher au grand siècle, p. 148 sq.

PILLORGET R. et S., France baroque, France classique, II, Dictionnaire, p. 1111 sq. Au XVIIe siècle, le nom de Sorbonne est appliqué à quatre institutions différentes : d'abord le collège fondé en 1253 par Robert de Sorbon pour des étudiants en théologie ; ensuite la faculté de théologie, Sacra theologiae facultas, qui a fixé son siège dans ce collège ; on appelle Maison et société de Sorbonne l'association qui rassemble les bacheliers, les licenciés et les docteurs en théologie qui sortent de ce collège. Enfin il existe une Compagnie de Sorbonne, constituée par les docteurs de Sorbonne qui habitent Paris, et qui ne sont pas membres du clergé régulier, mais chanoines ou bénéficiers. Sur le fonctionnement de ces institutions, voir p. 1112. Noter que la Sacra theologiae facultas n'a pas le monopole de l'enseignement de la théologie, que l'on enseigne aussi dans d'autres collèges, comme le collège de Navarre par exemple. Elle comporte trois étages : le premier est constitué par les étudiants des hospites, quelques centaines sans doute, qui après avoir satisfait aux examens, porteront successivement les titres de bachelier, licencié et enfin docteur de la Maison de Sorbonne. Le deuxième comprend les socii au titre nuancé : bachelier ou docteur de la Maison et Société de Sorbonne. Enfin, au sommet, les socii bursales (boursiers) logés et entretenus dans la Sorbonne. A la tête de la maison se trouve un prieur élu chaque année assisté d'un senior qui préside la table. Au dessus se trouve le proviseur de Sorbonne, protecteur qui n'intervient qu'en cas de conflit. Enfin il existe une Compagnie de Sorbonne, constituée par les docteurs de Sorbonne qui habitent Paris, et qui ne sont pas membres du clergé régulier, mais chanoines ou bénéficiers. Lorsque cette compagnie se réunit, la faculté de théologie se joint à elle, et c'est le syndic de cette dernière qui propose à l'assistance les questions à débattre. C'est elle que désigne le plus souvent le terme la Sorbonne sous la plume des auteurs contemporains.

GRES-GAYER Jacques M., En Sorbonne, Autour des Provinciales. Édition critique des Mémoires de Beaubrun (1655-1656), Paris, Klincksieck, 1997, p. 7 sq. La Faculté de théologie de Paris. Sa fonction : l’éducation des générations nouvelles de clercs, par des examens conduisant au baccalauréat, puis à la licence et enfin au doctorat.

CARMONA Michel, La France de Richelieu, Paris, Ed. Complexe, 1985, p. 214 sq. La Sorbonne et l’Université : données générales.

GRES-GAYER Jacques M., Le Jansénisme en Sorbonne, 1643-1656, Klincksieck, Paris, 1996.

GRES-GAYER Jacques M., « La Sorbonne et les Provinciales », in La campagne des Provinciales », Chroniques de Port-Royal, 58, Parois Bibliothèque Mazarine, 2008, p. 15-33.

MOUSNIER Roland, L’homme rouge, p. 404 sq. à partir de 1629, Richelieu a entrepris la reconstruction de la Sorbonne. Il en a été élu proviseur en 1622. Il se conduit comme son protecteur. Il entreprend la rénovation monumentale du collège. Dès juin 1626, il fait soumettre aux membres du collège un projet de rénovation qui les effraie quelque peu par son ampleur, qui comportait un bouleversement de plusieurs îlots du côté de la rue Saint-Jacques. Voir le détail des travaux et de leur déroulement dans MOUSNIER Roland, L’homme rouge, p. 404 sq. La démolition du collège de Sorbonne commence le 14 août 1626. Les travaux ont duré jusqu’en 1653.

BLUCHE François, Dictionnaire du grand siècle, p. 1459. Richelieu et la rénovation de l’Université de Paris. Les quatre sens du nom de Sorbonne : p. 405.

FUMAROLI Marc, L’âge de l’éloquence, p. 234-235. La Sorbonne est un bastion du gallicanisme contre l’envahissante monarchie pontificale.

Sur les rapports de Rome et de la Faculté de théologie de Paris, voir GRES-GAYER Jacques M., Le jansénisme en Sorbonne, 1643-1656, p. 99 sq. Méfiance de la Curie romaine ; efforts pour enrôler des théologiens sûrs, ce qui entraînait des divisions : p. 99. Efforts de Rome pour empêcher la formation d'un front des théologiens, en opposant les facultés de Louvain et de Paris : p. 99-100. Bourgeois constate qu'à Rome, on respecte la Sorbonne, mais on la craint : p. 101.

GRES-GAYER Jacques M., Le Jansénisme en Sorbonne, 1643-1656, p. 212 sq. La Faculté de théologie de Paris d'après le débat autour de la censure d'Arnauld.

GRES-GAYER Jacques M., « La Sorbonne et les Provinciales », La campagne des Provinciales, Chroniques de Port-Royal, 58, Paris, 2008, p. 15-33. L’affaire Arnauld et les fonctions de la Sorbonne.

L’examen des livres à la Faculté de théologie

GRES-GAYER Jacques M., En Sorbonne, Autour des Provinciales, Paris, Klincksieck, 1997, p. 9 sq.

Les thèses à la Faculté de théologie

MEYER V, « Les thèses, leur soutenance et leurs illustrations dans les universités françaises sous l’ancien régime », Mélanges de la bibliothèque de la Sorbonne, 12, 1992, p. 46-11.

La thèse n’est pas comme aujourd’hui un plus ou moins gros volume présenté pour la soutenance d’un doctorat ; il y en a plusieurs à des niveaux différents des études, et surtout elle n’est concrétisée que par une affiche à placarder ; parfois l’affiche comporte une image, comme dans le cas présent ; mais en général, l’image n’est pas, contrairement à ce que l’on représente ordinairement, une planche anatomique, mais plutôt une gravure des armes de la faculté ou un symbole du patron. Sur les thèses, voir MILLEPIERRES, La vie quotidienne des comédiens au temps de Molière, p. 22 sq. Sur les sujets soutenus : par exemple, l’usage des eaux minérales est-il à recommander pour combattre l’échauffement intestinal ? Le sujet n’est indifférent qu’en apparence, car au fond il a une portée politique : le médecin de Louis XIII le soignant par les eaux de Forges, on interdit d’en traiter désormais sous forme quodlibétique. Autre sujet : le bourgogne est-il plus agréable et meilleur pour la santé que le champagne ? On n’exclut pas les questions d’ordre théologique. Ou encore : le libertinage est-il cause de la calvitie ? Faut-il tenir compte des phases de la lune pour la coupe des cheveux ? Certaines thèses portaient sur des questions controversées : an a sanguine impulsum cor salit ? Les thèses dites cardinales portaient sur des questions d’hygiène ; la soutenance durait 7 heures de suite.

ROGER Jacques, Les sciences de la vie dans la pensée française du XVIIIe siècle, p. 11 sq. Aux examens, au baccalauréat, à la licence, au doctorat, on procède par interrogations et par thèses. La thèse fait 4 pages in-4°. Elle ne suppose aucun travail personnel. l’auteur est généralement le professeur qui préside la soutenance ; l’impétrant doit faire preuve de son savoir lors de la soutenance, mais surtout d’habileté dans le maniement du syllogisme. On lui pose des questions. Comme elle allie une théorie livresque et une pratique routinière, la thèse est bonne pour assurer l’amélioration de l’enseignement, mais elle est complètement inutile à l’avancement des sciences. Noter qu’on peut en dire autant pour pas mal de thèses aujourd’hui.

GRES-GAYER Jacques M., En Sorbonne, Autour des Provinciales, Paris, Klincksieck, 1997, p. 9. Sujets. Caractère de virtuosité. Les soutenances tournent parfois à la comédie.

BLAY Michel et HALLEUX Robert, La science classique, XVIe-XVIIIe siècle, article Médecins, chirurgiens, apothicaires, p. 110 sq. Le rituel des examens est rhétorique et théâtralisé comme le reste. A Paris, il faut subir un examen de quatre jours pour être reçu bachelier. Pour la licence il faut soutenir deux thèses quodlibétaires (à sujet libre) et deux thèses cardinales, après quoi on est admis à la cérémonie du paranymphe (paranymphon, célébrant le mariage), où le licencié est symboliquement marié à la faculté par le doyen. Le doctorat s’obtient par l’examen dit des Vespéries, argumentation sur deux propositions contraires, et par la soutenance qui confère le bonnet (birretum) et l’anneau. Le nouveau docteur prend rang parmi les docteurs régents, quand il aura présidé sa première thèse quodlibétaire, ce qui constitue son acte pastillaire, ainsi dénommé par les pastilles de sucre qu’il offre ce jour-là au doyen. Chaque grade s’accompagne de cadeaux et de réjouissances, de sorte que les études médicales sont un investissement onéreux.

Le déroulement des délibérations de Sorbonne

GRES-GAYER Jacques M., En Sorbonne, Autour des Provinciales, Paris, Klincksieck, 1997, p. 8.

BEAUBRUN, Mémoires, GRES-GAYER Jacques M., En Sorbonne. Autour des Provinciales, Paris, Klincksieck, 1997, p. 148. Une des raisons du manque d’ordre dans les débats : les évêques prétendaient intervenir non pas à leur tour, mais chaque fois qu’il leur semblait bon. Chastelain émet une protestation sur ce sujet.

GRES-GAYER Jacques M., « La Sorbonne et les Provinciales », in La campagne des Provinciales, Chroniques de Port-Royal, 58, Parois Bibliothèque Mazarine, 2008, p. 15-33. Voir p. 22. Les débats ne sont pas publics. On y admet les évêques docteurs, mais ils viennent rarement, de peur qu’on leur manque de respect. Reconstitution du déroulement des débats sur l’exemple d’un tableau représentant l’appel des quatre évêques contre la constitution Unigenitus en 1717 : p. 22. Comment les docteurs opinent : p. 24. Les décisions prises dans une séance sont confirmées dans une deuxième séance par un vote de confirmation : p. 24. Il était interdit aux docteurs de rendre leur avis public.

BEAUBRUN, Mémoires, GRES-GAYER Jacques M., En Sorbonne. Autour des Provinciales, Paris, Klincksieck, 1997, p. 209. Comment réveiller le doyen endormi.

Le plumitif

GRES-GAYER Jacques M., Le jansénisme en Sorbonne, 1643-1656, p. 145. Compte-rendu officiel des délibérations de la Sorbonne, consigné par un scribe assis à une table au centre de la salle.

GRES-GAYER Jacques M., En Sorbonne, Autour des Provinciales. Édition critique des Mémoires de Beaubrun (1655-1656), Paris, Klincksieck, 1997, p. 8. Le plumitif n’a qu’une valeur officieuse, car on doit le détruire pour assurer la liberté des suffrages.

GRES-GAYER Jacques M., « La Sorbonne et les Provinciales », in La campagne des Provinciales », Chroniques de Port-Royal, 58, Parois Bibliothèque Mazarine, 2008, p. 24.

Thèse selon laquelle, dans l’affaire de la censure, la faculté de théologie usurpe une juridiction et n’a aucun droit de censurer

BEAUBRUN, Mémoires, GRES-GAYER Jacques M., En Sorbonne, Autour des Provinciales, Paris, Klincksieck, 1997, p. 320.

Les partis dans la Faculté de théologie

GRES-GAYER Jacques M., En Sorbonne. Autour des Provinciales, Paris, Klincksieck, 1997, p. 25 sq. Les écoles différentes.

Les congruistes

GRES-GAYER Jacques M., En Sorbonne. Autour des Provinciales, Paris, Klincksieck, 1997, p. 25. Molinisme modéré selon lequel la grâce divine rencontre un libre arbitre qui n’est pas complètement affaibli et apporte ce qui est nécessaire pour résister à la tentation ; elle obtient son effet non en vertu d’une activité intrinsèque particulière, mais seulement parce qu’il plaît au libre arbitre de s’accommoder plutôt de cette grâce que de toute autre.

Les thomistes

GRES-GAYER Jacques M., En Sorbonne. Autour des Provinciales, Paris, Klincksieck, 1997, p. 26 sq.

Les nouveaux thomistes

GRES-GAYER Jacques M., En Sorbonne. Autour des Provinciales, Paris, Klincksieck, 1997, p. 27.

Les molinistes

GRES-GAYER Jacques M., En Sorbonne. Autour des Provinciales, Paris, Klincksieck, 1997, p. 27 sq.

Les augustiniens

GRES-GAYER Jacques M., En Sorbonne. Autour des Provinciales, Paris, Klincksieck, 1997, p. 28.

Le parti antijanséniste en Sorbonne

GRES-GAYER Jacques M., Le Jansénisme en Sorbonne, 1643-1656, p. 236 sq.

GRES-GAYER Jacques M., En Sorbonne, Autour des Provinciales, Paris, Klincksieck, 1997, p. 12 sq. Liste des principaux noms liés à ce parti.

Antijansénistes romains

GRES-GAYER Jacques M., Le Jansénisme en Sorbonne, 1643-1656, p. 252 sq. Défenseurs d'une ecclésiologie ultramontaine, ils reprochent surtout à Arnauld d'avoir par ses appels à l'opinion publique affaibli l'autorité de l'Église : p. 253-254. Leur antijansénisme est souvent lié à une opposition plus ou moins claire à la théologie augustinienne, sans qu'on puisse tous les taxer de molinisme ; c'est leur conception de l'autorité dans l'Église qui assure leur cohésion. On y retrouve le comité qui a créé la querelle janséniste en cherchant la condamnation de l'Augustinus, puis des cinq propositions, et qui a suscité l'affaire Arnauld : p. 254. Ce parti n'est pas entièrement homogène : voir le cas de Hallier, antijésuite et ultramontain, mais qui reste exceptionnel. Dans l'ensemble, le profil est bien marqué : attachés au renouveau post-tridentin, collaborateurs zélés de l'épiscopat, missionnaires apostoliques : p. 254. Un nombre important de ces docteurs appartient aux religieux mendiants.

Antijansénistes politiques

GRES-GAYER Jacques M., Le Jansénisme en Sorbonne, 1643-1656, p. 255. Le molinisme a leur faveur, mais on sent dans leur attitude le désir de satisfaire les volontés du pouvoir. Ce sont des romains d'une part, mais aussi des gallicans : p. 256.

Antijansénistes gallicans

GRES-GAYER Jacques M., Le Jansénisme en Sorbonne, 1643-1656, p. 256. Docteurs dont le comportement ultérieur montrera la flexibilité à l'égard des pressions du pouvoir ; ayant utilisé l'antijansénisme comme moyen de promotion, ils adoptent des principes gallicans quand ils y trouvent leuur intérêt : p. 256. Voir Roullé, “délateur perpétuel de ses confrères”, “espion du gouvernement”, quoique ancien approbateur de La fréquente communion, il est bientôt entièrement dévoué aux jésuites : p. 256-257. Et surtout au chancelier : p. 258. Cas de G. Dabes, qui se fait porter au syndicat par les augustiniens, sans être leur obligé ; il fait partie du conseil de Mazarin : p. 257.

Gallicans antijansénistes

GRES-GAYER Jacques M., Le Jansénisme en Sorbonne, 1643-1656, p. 258. Bréda, janséniste et richériste traditionnel, mais opposé à Arnauld. Cas d'opposants à l'ultramontanisme qui n'ont pas pour autant de sympathie pour le jansénisme : p. 259.

Le parti janséniste en Sorbonne

GRES-GAYER Jacques M., Le Jansénisme en Sorbonne, 1643-1656, p. 238.

GRES-GAYER Jacques M., En Sorbonne, Autour des Provinciales, Paris, Klincksieck, 1997, p. 12 sq.

Un très grand nombre de Docteurs de Sorbonne sont amis de Port-Royal et certains participent aux débats sur la censure d'Antoine Arnauld en 1655-1656 : Jacques Aleaume, Louis Aleaume de Tilloy, Louis Arandel, Arnaudin, Antoine Arnauld, Joseph Arnolfini, Bedian Arroy, Eustache Asseline, Pierre Auxcouteaux, Jérôme Bachelier, Pierre Baguier, Louis Bail, Jean Banneret, Pierre Barbereau, Etienne Barré, François-Placide Baudry de Piencourt, Jean de Beaumont, Christophe Becquereau, Scipion Bégon, Jean Antoine Bellotte, Jean Bertoult, Jean Bertrand, Pierre de Bérulle, Jérôme Besoigne, Jean Blondel, Jacques Boileau, Jean-Jacques Boileau, Boitard, Nicolas Boschot, Urbain Bouessay de la Couralière, Martin Boulle, Antoine de Boulogne, Michel Bourdaille, Claude Bourdeguel, Urbain Bourdin, Jean Bourée de Reveillon, Etienne Bourg-L'Abbé, Jean Bourgeois, François Bourguignon de Souchaud, Thomas de Bragelongne, Antoine de Bréda, Jean Breyer, Noël de Brix, Jacques Brousse, Jean Burlugai, Epipode Bursi, François de Bussy, Adrien-Augustin de Bussy de Lamet, Norbert Cailleux, Jean Callaghan, Pierre Cardot, Claude Carmier, Jean Carré, François Castel, Anthony Champney, Chapelain, Gervais Chardon, Jean-Baptiste Chassebras, Nicolas Chaudière, Laurent Chenart, François de Cheveruë, Jean-Baptiste Choart, Claude Clément, Louis de Clèves, Clonsinnil, Nicolas Cochois, Nicolas Cocquelin, André Colbert, Nicolas Colbert, Julien de Collardin, François Combes, Nicolas Convet, Pierre Coppin, Claude Cordon, Philippe Cospeau, Pierre Courcier, Jean Courtin, Jean Cousin, Nicolas Cousin, Henri de Creil, Jean de Creil, Nicolas Dagneaux, Fiacre Damont, Michel Dauberet, Paul Davyn, Nicolas Denise, Raymond Desbordes, Pierre Deschâteaux, Denis Desita, Jean Deslyons, Michel Dobaires, Jean-Jacques Dorat, Jacques Dreux, Nicolas Drujon, Pierre Du Bois, Pierre Gilles Dubois, Pierre Du Bois Baudri de Cahan, Henri-Charles Du Camboust, Jérôme Duchesne, Jean Du Ferrier, Jean-Baptiste Du Festel, Pierre Du Four, Elie Dufresne de Mincé, Henri Dulaurel, Bernard Du Mas de La Lande, François Du Monceau, Jean Du Moulin, Egide Du Pont, Jacques Durand, Thomas Durieux, Jacques Du Tour, André Duval, Louis Ellies Du Pin, Christophe Fanneau ou Fauveau, Guillaume Farnier, François Feu, François Feu (le neveu), Jacques de Fieux, Antoine Filère, Jean Filesac, Valérien de Flavigny, Pierre de Flécelles, François Fleury, Nicolas Florimond, Thomas Fortin, Elie Fougeu d'Escures, Jean de Fourcroy, Fourrer, Pascal Fréhel, Louis Frémont, Ambroise Froger, Georges Froger, Jean Fulbert, François Gage, Charles Galliot, Thomas Gallot, Jean-Baptiste Gauthier (ou Gaultier), Isaac-Anselme Gérard, Jean Gerbais, Jean Germain, Balthazar Gibert, Germain Gillot, Jean Gillot, Louis Goislard, Nicolas Gosset, Jacques de Goubis ou Goubit, François Goyet de Bescherel, Pierre de Graves ou Desgraves, Claude Grenet, Jean Guillebert, Claude Guyot, Louis Habert, Louis Haslé, Jacques Helios, Jacques Hénault, François Héron, Nicolas Héron, Louis Hideux, Isaac Hocquet, Alexandre de Hodencq, Henry Holden, Mathias Huot, François Istier ou Ithier de Chastelain, Pierre Jardé, Michel Julien, Pierre L'Esveillé ou Léveillé, Claude L'Empereur, Jean Labbé, Félix-Philippe de La Brosse, Pierre de La Broue, Claude de La Fayette, La Haie, Léonard de Lamet, Jacques de Langle, Pierre de Langle, Antoine de La Porte, Denis Largentier, François de La Rocque, Pierre Laudot, Jean de Launoy, François La Velle, Rodolphe Le Barbier, Jacques Le Bossu, Gabriel de Lecey, Faron Le Clerc, Etienne Le Cornetier, Blaise Le Féron, Philippe Le Féron, Adrien Le Fèvre, Jean Le Fèvre, Michel Le Fèvre, Etienne Le Franc de la Grange, Jacques Le Gaigneux, Pierre Léger, Nicolas Legros, Jean Le Maire, Charles Le Maistre, Esprit Le Mercier, Louis Le Moussu, Louis Le Noir, Nicolas Le Noir, Antoine Le Paige, Thomas (Le) Petit, Samson Lerade, Rémond Leroux, Pierre de Lescolle, Nicolas Lescot, Adrien Le Vaillant, Martin Leveilley, René Le Verrier, Charles-Daniel de Lévis de Tubières de Caylus, Nicolas de Lisle, Pierre Loisel, Guy de Lopriac Kermassonnet, Charles Louvet, François Loys, Nicolas Mabille, Claude Macaire, Antoine Maindestre, Jean Maleteste, Jacques Maleude, François Mallet de Graville Drubec, André Manichau (ou Mareschau), Jean Marant, Pierre Marlin, Louis Martel, Jean Martin, Gaspard Martinet, Claude de Mauroy, Jean-Baptiste Mayou, Guillaume Mazure, Nicolas Mazure, Claude Médard de Villiers, Guillaume Meschatin de la Faye, Thomas Mesnildrey, Charles Meusnier, Nicolas Michau, Philibert Michel ou Michot, Armand de Monchy d'Hocquincourt, Claude de Montauzil, Joseph de Montuli, Michel Moreau, Paul Moreau, Florent (ou Florentin) Morichaud (ou Mareschau), Rodolphe Mousnier, Nicolas Navarre, Charles Nonet, Georges de Nully, Jacques de Nully, Philip O'Lonergan, Jean-Jacques d'Obeilh, Charles Papin du Fresnel, Jacques de Paris, Charles Patu, Charles Payen, Jean Payen, André Percheron, Nicolas Perrault, Guillaume Perrin, Nicolas Petitpied, Nicolas Petitpied (le neveu), Nicolas Pignay, Robert Pocquelin, Robert Pocquelin (le cousin), Nicolas Porcher, François-Aimé Pouget, Mathurin Quéras, Paul Ratouyn, Hyacinthe Ravechet, Louis de Rechignevoisin de Guron, Pierre Régnier, Simon de Ribeyran, Julien Rion, René de Robbeville, Egide Robert, François Robert, Jean-Baptiste Robert, Nicolas Robine, Etienne de Roissey, Jean Roland, Jean Rousse, Raymond de Roux, Claude Ruffier, Jean Sachot, Pierre Sarazin (ou Sarrazin), Etienne Saucoin, François Sauvage, Claude de Saxy, Jean Simon, Louis Sordon, Jacques de Souchay, Henri Tassy dit Félix, Mathurin Terrier, Michel Terrier, Jacques Thiret, Jacques Tirement, Claude Tristan, Alphonse-Louis de Valbelle, Charles de Villeneuve de Vence, Pierre Violette, François Vivant, Antoine de Vrevin, Antoine Vyon d'Hérouval, Charles Witasse.

Au cours des débats sur la censure, les augustiniens ont battu le rappel des troupes, comme l’ont fait leurs adversaires. Arnauld s’en inquiète dans une lettre du 12 décembre 1655, adressée sans doute à Barcos, où il note que »le nombre nous est fort important », et que « ce n’est pas une affaire tout à fait désespérée pourvu que personne ne se relâche ». Il regrette l’absence d’un docteur aussi savant que Guillebert : voir BEAUBRUN, Mémoires, éd. de GRES-GAYER Jacques M., En Sorbonne. Autour des Provinciales, Paris, Klincksieck, 1997, p. 131 sq.

I, 2. Cependant vous serez bien surpris quand vous apprendrez, par ce récit, à quoi se termine un si grand éclat ; et c'est ce que je vous dirai en peu de mots, après m'en être parfaitement instruit.

A quoi se termine : à qui se borne...

DUCHÊNE Roger, L'imposture littéraire..., 2e éd., p. 34 sq. En peu de mots : annonce d'une rhétorique fondée sur la brièveté, qui ne peut que renforcer le thème du Beaucoup de bruit pour rien, essentiel de la Provinciale I.

DANIEL Gabriel, Entretiens de Cléandre et d'Eudoxe, p. 204 sq. Analyse stylistique.

L’argument de Pascal : Arnauld présenté comme une victime parce qu’il n’est pas traité par ses pairs comme il devrait l’être ou comme un autre le serait

GRES-GAYER Jacques M., « La Sorbonne et les Provinciales », La campagne des Provinciales, Chroniques de Port-Royal, 58, Paris, 2008, p. 20. En fait, selon Gres-Gayer, l’arguemtn n’est pas recevable : Pascal ne mentionne pas certains faits qui jouent en faveur d’Arnauld : jeu de présence et d’absence d’Arnauld, présence d’évêques docteurs en théologie, et la présence du chancelier, qui est anormale : p. 21.

GRES-GAYER Jacques M., En Sorbonne, Autour des Provinciales, Paris, Klincksieck, 1997, p. 15. Caractère exceptionnel de la position d’Arnauld : il est rare de voir un membre de la Faculté mis en accusation devant ses pairs, d’autant plus qu’Arnauld avait écrit au pape Alexandre VII pour se soumettre à son jugement : p. 15.

DUCHÊNE Roger, L'imposture littéraire dans les Provinciales, p. 6.

I, 3. On examine deux questions l'une de fait, l'autre de droit

Voir Provinciale XVII, pour la distinction technique du fait et du droit.

GRES-GAYER Jacques M., En Sorbonne, Autour des Provinciales, Paris, Klincksieck, 1997, p. 79.

I, 4. Celle de fait consiste à savoir si M. Arnauld est téméraire pour avoir dit dans sa fait consiste à savoir, si Mr Arnauld est téméraire, pour avoir dit dans sa seconde Lettre, Qu'il a lu exactement le livre de Jansénius, et qu'il n'y a point trouvé les propositions condamnées par le feu pape ; et néanmoins que comme il condamne ces propositions en quelque lieu qu'elles se rencontrent, il les condamne dans Jansénius, si elles y sont.

Le feu Pape : Innocent X, mort le 7 janvier 1655 ; voir plus bas.

La question de fait

Un point de fait est un état de choses ou un événement que l’on peut constater par les sens ou le raisonnement, et qui s’exprime sous la forme d’une déclaration d’existence. Par exemple la présence d’un énoncé dans un livre est un point de fait. Une question de fait est une interrogation sur un point de fait. Se demander si ces propositions sont dans ce livre est poser une question de fait.

GRES-GAYER Jacques M., « La Sorbonne et les Provinciales », La campagne des Provinciales, Chroniques de Port-Royal, 58, Paris, 2008, p. 15-33. Voir p. 21 sur la nature de la question de fait. Le fait, c’est un extrait de texte sur lequel on doit décider.

GRES-GAYER Jacques M., En Sorbonne, Autour des Provinciales, Paris, Klincksieck, 1997, p. 18 sq. Le fait et les problèmes qu’il pose.

BEAUBRUN, Mémoires, GRES-GAYER Jacques M., En Sorbonne. Autour des Provinciales, Paris, Klincksieck, 1997, p. 18. La question de fait concerne la présence des cinq propositions dans le livre de Jansénius. En proposant de résoudre la question en consultât les textes, Arnauld suggère implicitement une erreur ou un mensonge de la part des évêques et du pape : p. 18. Cela apparaît comme un refus d’obéissance et une négation de l’autorité suprême.

GRES-GAYER Jacques M., Le jansénisme en Sorbonne, 1643-1656, p. 149 sq. La question de fait. Importance de fond de la question de fait : le problème est posé de la possibilité de différer une décision de l'Église quand on estime qu'une erreur a été commise dans son établissement, et du droit de résister lorsqu'on la juge incompétente. Vouloir commencer par l'étude du fait, c'est affronter courageusement le problème essentiel : p. 153. Arnauld répond qu'on n'a qu'à montrer les propositions : p. 154. Cette enquête suppose que le magistère peut se tromper sur un fait dogmatique, et que non seulement cette erreur peut être signalée, mais doit être corrigée : p. 154. Problème de la témérité qui revient dans la quaestio facti : p. 154. Qu'il suffit, pour trancher la question de fait, de vérifier dans le livre : p. 159.

SAINTE-BEUVE, Port-Royal, III, VI, t. 2, éd. Leroy, Pléiade, p. 64. Les délibérations.

ARNAULD, Première lettre apologétique, passim. Voir p. 14 sur les circonstances du vote et les manœuvres du syndic.

Les Provinciales, éd. Cognet, Garnier, p. XXI-XXIII. Les délibérations ont lieu du 10 décembre au 4 janvier. Question : si les propositions censurées par Innocent X sont ou non dans l'Augustinus. La censure sur la question de fait est votée en Sorbonne le 14 janvier 1656 ; entre le 20 décembre 1655 et le 14 janvier 1656, en 18 séances, 208 évêques et docteurs ont pris la parole sur la question de fait. Le projet de censure taxe Arnauld de témérité et de scandale pour avoir dit qu'il n'avait pas trouvé dans l'Augustinus les 5 Propositions condamnées par la bulle Cum Occasione : on lui reproche donc le manque de respect envers l'Église et une atteinte à son unité. La réponse des partisans d'Arnauld, c'est l'argument esquissé par Pascal ans la Provinciale I et approfondi dans la Provinciale XVII en partant du principe : l'Église peut se tromper dans les faits ; les décisions de fait n'engagent pas l'infaillibilité ; en conséquence : remettre en cause une décision qui touche un fait n'est pas manquer de respect à l'Église ; au contraire, c'est lui éviter d'être tournée en ridicule par ses ennemis ; tout ce que l'on peut exiger, c'est le silence respectueux. Confirmation : on donne des exemples où des responsables ecclésiastiques se sont trompés sur des faits : le pape Honorius, condamné par le concile de Constantinople III, le pape Zosime. Protestation : rien dans les déclarations pontificales ne règle la question du fait de Jansénius.

Des 5 propositions, seule la première est verbatim, mais les autres seulement quant au sens ; et dans tous les cas, c'est dans un contexte qui en rend le sens orthodoxe, soutiennent les partisans d'Arnauld.

BEAUBRUN, Mémoires, GRES-GAYER Jacques M., En Sorbonne. Autour des Provinciales, Paris, Klincksieck, 1997, p. 79. Voir p. 152-154, la tentative de Jean Potier pour donner les références des cinq propositions dans l’Augustinus. Mais l’assemblée se lasse d’entendre ces citations, et il est interrompu par le doyen. Cornet proteste contre l’interruption. Potier n’en continue pas moins ses citations. Il conclut qu’il faut condamner Arnauld. mais le lendemain 18 décembre 1655, plusieurs docteurs remarquent que les passages de Jansénius allégués ne sont pas les mêmes, et qu’il faut donner des extraits écrits aux docteurs pour pouvoir porter un jugement solide : p. 157.

Seconde lettre à un duc et pair. Voir p. 139 : « Mais s’ils [les juges d’Arnauld] n’aimaient que la vérité et la pureté de la foi catholique, et qu’ils eussent un désir sincère de la paix de l’Église, sans être poussés d’animosité contre les personnes, ne devaient-ils pas avoir été plus que satisfaits de la révérence profonde que j’ai témoignée sur ce fait envers la Constitution du Pape, lors que j’ai dit : Que je condamne sincèrement les cinq propositions censurées en quelque livre qu’on les puisse trouver sans exception : Et par conséquent aussi bien dans le livre de Jansénius, que dans tout autre où elles se trouveront ? » Et p. 149-150 : « se pourra-t-il trouver, Monseigneur, quelqu’un assez déraisonnable et assez injuste pour s’imaginer, que parce (p. 150) que des personnes ayant lu un livre avec soin, et n’y ayant point trouvé des propositions qui sont attribuées à un auteur catholique après sa mort dans l’exposé de la Constitution d’un Pape, ne peuvent déclarer contre leur conscience qu’elles s’y trouvent, quoi qu’en même temps ils les condamnent en quelque livre qu’elles se trouvent, ce soit un prétexte suffisant de les traiter d’hérétiques, d’excommuniés, et de retranchés de l’unité de l’Église, comme si un point de fait, dont les yeux sont juges, pouvait être un point de foi, qui ne peut être établi que sur une révélation divine, et une cause légitime d’accuser d’hérésie des théologiens catholiques, qui embrassent tout ce qui concerne la foi dans cette Constitution, et qui dans ce point de fait même ne sont point opiniâtres, étant prêts de se rendre aussitôt qu’on leur aura fait lire ces propositions dans le livre, d’où l’on dit qu’elles ont été tirées : ce qui doit être la chose du monde la plus facile si elles en ont été véritablement tirées : comme au contraire la plus difficile et même impossible si elles n’y furent jamais. Et cependant quand on supposerait même qu’ils se trompent dans ce point de fait, n’est-il pas visible, Monseigneur, qu’on ne leur pourrait reprocher en aucune sorte d’être hérétiques, ou de blesser la foi de l’Église : mais seulement de n’avoir pas de si bons yeux ou de n’entendre pas si bien le latin que ceux qui soutiendraient le contraire ? Et en ce cas-là même leurs adversaires ne seraient-ils pas obligés de leur dire ces paroles de S. Paul, dont S. Augustin s’est servi à l’égard même des Semipélagiens qui étaient dans la communion de l’Église : Quicumque perfecti sumus hoc sentiamus, et si quid aliter sapitis et hoc vobis Deus revelabit [ Aug. de prad. Sanctor. c.1. Phil. p. 3. 65] : Et les supporter cependant avec charité et humilité, en les traitant comme leurs frères pour les conserver dans l’unité catholique, et les rendre capables de recevoir la lumière qui leur manquerait, sur tout en des choses qui ne portent aucun préjudice à la foi et à la doctrine de l’Église ? »

GRES-GAYER Jacques M., Le jansénisme en Sorbonne, 1643-1656, p. 188-189. Comment les adversaires d'Arnauld répondent sur le fait : c'est en refusant l'origine jansénienne des cinq propositions qu'Arnauld peut développer son argumentation ; or cette attribution à l'évêque d'Ypres est indéniable ; la remettre en doute aboutit à affaiblir l'autorité du pape et des évêques, et même de l'Eglise en général.

Il y a eu des tentatives de conciliation sur la question de fait : voir BEAUBRUN, Mémoires, GRES-GAYER Jacques M., En Sorbonne. Autour des Provinciales, Paris, Klincksieck, 1997, p. 142 sq. Différents textes proposés en décembre 1655. Les formules proposées par Arnauld et ses amis sont refusées par les évêques et la Faculté : p. 143.

BEAUBRUN, Mémoires, GRES-GAYER Jacques M., En Sorbonne. Autour des Provinciales, Paris, Klincksieck, 1997, p. 145. Déclaration de M. Messier, doyen : p. 145 sq. Déclarations de La Barde, De Mincé, Chapelas, etc. : p. 146 sq. De Mincé déclare qu’il faut commencer par examiner le fait de Jansénius, et qu’après cela on pourra statuer sur le cas d’Arnauld : p. 146. Au cours de ce débat, l’évêque d’Amiens rejette la proposition de De Mincé « en disant que personne n’avait qualifié la proposition de M. Arnauld de fausseté, mais bien de témérité, et qu’ainsi il n’était point nécessaire d’examiner si les cinq propositions étaient dans Jansénius. Et il dit qu’il s’étonnait qu’un docteur catholique, apès les constitutions, voulût encore contester et faire juger le contraire de ce qu’elles disaient » : p. 147.

GRES-GAYER Jacques M., Le jansénisme en Sorbonne, 1643-1656, p. 157 sq. Discours et stratégies sur le fait : p. 157 sq. Complexité des débats : p. 158. Opposition principale des amis et des ennemis d'Arnauld ; les positions plus modérées : p. 158. Reproche de témérité et de scandale adressé à Arnauld pour avoir dit qu'il n'avait pas lu les cinq propositions dans l'Augustinus : p. 158.

La position des augustiniens est nettement résumée par Jean Rousse, au cours de la délibération du 17 décembre 1655. Voir BEAUBRUN, Mémoires, GRES-GAYER Jacques M., En Sorbonne. Autour des Provinciales, Paris, Klincksieck, 1997, p. 149. « M. Jean Rousse dit qu’en toutes choses il y avait des fondements à établir, que toute question de fait demandait l’ouverture des livres ; qu’ainsi il fallait examiner celui de Jansénius » ; qu’on ne peut reprocher à Arnauld d’en avoir douté et qu’on ne peut exiger de lui que le silence, puisque la soumission n’est due qu’aux décisions des conciles touchant les dogmes.

BAUDRY DE SAINT-GILLES D’ASSON Antoine, Journal d’un solitaire de Port-Royal, éd. Ernst et Lesaulnier, Paris, Nolin, 2008, p. 135 sq. Censure sur la question de fait.

ADAM Antoine, Du mysticisme à la révolte, p. 218 sq. Voir p. 220 sur le vote.

DANIEL Gabriel, Entretiens de Cléandre et d'Eudoxe, p. 204 sq. Analyse stylistique.

Arnauld condamne les propositions

DESMARES Toussaint, Réponse d’un docteur en théologie à Monsieur Chamillard, docteur et professeur de Sorbonne, 16 janvier 1656, p. 4.

Ce qu’il conteste, c’est que les propositions qu’on lui impute sont dans l’Augustinus, dans le sens hérétique.

Jansénius, évêque d'Ypres, 3 novembre 1585 - 6 mai 1638

Voir la note et la bibliographie dans le dossier Jansénius.

Mazarin et l’affaire de la censure

A Paris, la bulle est reçue par les jansénistes avec respect et soumission, mais les disputes ne sont pas terminées pour autant. Sous la présidence de Mazarin qui redoute les liens entre les jansénistes et le cardinal de Retz, devenu archevêque de Paris, et qui a lui-même ses propres raisons politiques, une assemblée composée de cinq archevêques et les évêques qui se trouvent à la cour adopte le 9 avril 1654, une lettre au pape, le remerciant de sa bulle et une lettre circulaire déclarant «qu'il a été reconnue par l'assemblée, tant par la lecture de la Constitution, que des textes de Jansénius, que les propositions [condamnées par Rome] étaient de Jansénius.» Dans la lettre au pape on répète encore que les propositions condamnées se trouvent dans l'Augustinus et que la condamnation du sens de Jansénius permet de protéger la vérité contre les fausses interprétations que donne Jansénius de la doctrine de saint Augustin. En outre l'auteur [Pierre de Marca] y dénonce particulièrement «ceux de Port-Royal» (P. Jansen, 1967, p. 80). La réponse du pape ne sera donnée que le 29 septembre : dans un bref l'attribution des cinq propositions à Jansénius est reconnue.

GRES-GAYER Jacques M., Le jansénisme en Sorbonne, 1643-1656, p. 133. Interprétations de la bulle Cum occasione. Mazarin presse la réception de la bulle pour des raisons politiques plutôt que théologiques : p. 134.

JANSEN Paule, Arnauld d'Andilly, p. 20 sq. Arnauld d'Andilly écrit à Mazarin pour défendre la Lettre ; rappelant au ministre que les Jansénistes s'étaient par son intermédiaire engagés à ne rien publier, il assume la responsabilité de sa publication. Mazarin fait répondre que sa lettre est bien accueillie : p. 21. Voir p. 59 la lettre d'Arnauld d'Andilly du 9 mars 1655 ; et p. 61, n. 3, la réponse probable de Mazarin.

JANSEN Paule, Arnauld d'Andilly, p. 21-22. Mazarin semble pousser Arnauld à s'enfoncer. Comment il pousse Arnauld d'Andilly à amener Antoine Arnauld à écrire la Seconde lettre. Le 25 août 1655, Arnauld d'Andilly écrit une lettre au ministre pour lui présenter la Seconde lettre. Voir ARNAULD, Œuvres, XIX, p. XL. Il insiste sur le fait qu'Arnauld a été obligé de répondre contre son désir : voir SAINT-GILLES, Journal, éd. Jovy, p. 64.

D’autre part, suivant SAINT-GILLES, Journal, éd. Jovy, p. 41, Arnauld d'Andilly envoie un des premiers exemplaires de la Seconde lettre à Séguier, hardiesse dont celui-ci se plaint à Mazarin.

BEAUBRUN, Mémoires, GRES-GAYER Jacques M., En Sorbonne. Autour des Provinciales, Paris, Klincksieck, 1997, p. 144 sq. Le 16 décembre 1655, Mazarin demandant aux évêques d’apaiser les controverses en Sorbonne sur la censure.

Innocent X

LEVILLAIN Philippe, Dictionnaire historique de la papauté, p. 892 sq. Né à Rome le 6 mai 1574, Giovanni Battista Pamfili est élu pape le 15 septembre 1644, couronné le 4 octobre. Il meurt le 5 janvier 1655. Il appartient à la noblesse romaine. Ordonné prêtre, il fait une carrière rapide dans les offices judiciaires de la Curie. Le pape Grégoire XV le nomme nonce auprès de la cour de Naples (1621). Urbain VIII le nomme nonce auprès de la cour d’Espagne (1626). Un double conflit l’oppose à la France. A Paris, Mazarin n’a pas accepté le choix du conclave, il rappelle son ambassadeur. Innocent X réplique par une promotion cardinalice d’orientation clairement antifrançaise (6 mars 1645). Par la suite, Innocent X accueille avec honneur le cardinal de Retz, archevêque de Paris et ennemi de Mazarin durant la Fronde. La prise de position du Saint-Siège sur le jansénisme engendre de longues controverses. Devant les progrès des thèses de Jansénius en Flandre et en France, et le succès remporté par La fréquente communion d’Arnauld, le Saint-Siège entre progressivement dans la voie d’une prise de position doctrinale. La bulle Cum occasions impressionis libri (31 mai 1653) est publiée à Rome le 9 juin, reçoit l’autorité de la sanction royale de Louis XIV, mais non sans rencontrer des résistances.

RAPIN René, Mémoires, I, éd. Aubineau, p. 8 sq. Appréciation sur ses capacités et ses défauts : p. 8.

SAINTE-BEUVE, Port-Royal, III, VI, t. 2, éd. Leroy, Pléiade, p. 41 sq.

RANKE Léopold, Histoire de la papauté pendant les XVIIe et XVIIIe siècles, p. 608 sq. Sa position à l'égard des jansénistes et de leurs adversaires : p. 659 sq.

Bulle

LEVILLAIN Philippe, Dictionnaire historique de la papauté, p. 239-240. Article Bulle.

JOMBART Émile (SJ), Manuel de droit canon, Beauchesne, 1949, p. 33. Les bulles sont les lettres apostoliques les plus solennelles ; écrites sur un parchemin, elles commencent par le nom du pape qui généralement ne les signe pas (elles sont signées par deux cardinaux) ; aux plus importantes est attachée la boule de plomb qui a donné le mot bulle, portant en cachet d'un côté les effigies de saint Pierre et de saint Paul, de l'autre le nom du pape.

Ne pas confondre avec l’encyclique qui est une forme d’expression du magistère doctrinal. Le magistère ecclésiastique est la fonction qui appartient à l’Église, particulièrement à la hiérarchie apostolique, d’annoncer la Parole de Dieu et d’en préciser éventuellement le sens.

La bulle Cum Occasione impressionis libri (31 mai 1653)

Le texte de la bulle Cum occasione est reproduit dans GEF IV, p. 85-88.

ARNAULD Antoine, Œuvres, XIX, La publication a lieu dès le 19 juin 1653 : p. XIII.

GEF IV, p. 85-88. Texte. Voir ARNAULD Antoine, Œuvres, XIX, p. XI sq. ; p. XII, une remarque sur les dispositions du pape, qui prêtaient à l'action des jésuites. La publication a lieu dès le 19 juin 1653 : p. XIII. Les cinq propositions erronées imputées à Jansénius sont expressément attribuées à l'auteur de l'Augustinus. Les quatre premières sont déclarées hérétiques et la cinquième fausse. La bulle arrive à Paris le 30 juin 1653 ; elle est remise au roi le 3 juillet : p. XIX sq. Les défauts qui s'opposent à la réception ; la décision du roi en faveur de l'acceptation, sous la pression de Mazarin (4 juillet 1653). Les réticences des évêques et la publication : p. XX-XXI.

Voir la notice du Dictionnaire de Port-Royal sur Jansénius. En juillet 1652 une congrégation spéciale est chargée par Innocent X d'examiner ces propositions. Le 31 mai 1653 la bulle Cum occasione contre les 5 propositions, “conçues en termes ambigus, proposées abstraitement, sans aucun rapport avec Jansénius” (Ceyssens, La première bulle ..., p. XXXV) est signée, et publiée à Rome le 9 juin, malgré les protestations des représentants des jansénistes qui se sont adressés au pape pour lui faire voir que les 5 propositions peuvent avoir des sens différents selon leur contexte et que le sens chez Jansénius est celui de saint Augustin. Mais le texte définitif qui a été dressée par l'assesseur du Saint-Office, Albizzi, avec le cardinal Chigi, le futur pape Alexandre VII, précise que le sens condamné est celui de Jansénius. Pourtant, Innocent X, pendant l'audience d'adieu des représentants jansénistes, déclare à leur grande joie que le sens de saint Augustin, et, à leurs yeux donc l'Augustinus, n'a pas été condamné. Aussi, à Paris, la bulle est-elle reçue par les jansénistes avec respect et soumission, mais les disputes ne sont pas terminées pour autant. Sous la présidence de Mazarin qui redoute les liens entre les jansénistes et le cardinal de Retz, devenu archevêque de Paris, et qui a lui-même ses propres raisons politiques, une assemblée composée de cinq archevêques et les évêques qui se trouvent à la cour adopte le 9 avril 1654, une lettre au pape, le remerciant de sa bulle et une lettre circulaire déclarant “qu'il a été reconnue par l'assemblée, tant par la lecture de la Constitution, que des textes de Jansénius, que les propositions [condamnées par Rome] étaient de Jansénius.” Dans la lettre au pape on répète encore que les propositions condamnées se trouvent dans l'Augustinus et que la condamnation du sens de Jansénius permet de protéger la vérité contre les fausses interprétations que donne Jansénius de la doctrine de saint Augustin. En outre l'auteur [Pierre de Marca] y dénonce particulièrement “ceux de Port-Royal” (P. Jansen, 1967, p. 80). La réponse du pape est donnée le 29 septembre : dans un bref l'attribution des cinq propositions à Jansénius est reconnue.

Innocent X signant la bulle Cum occasione

 

Les raisons de la condamnation de l'Augustinus : voir NEVEU Bruno, “Augustinisme janséniste et magistère romain”, XVIIe siècle, 135, p. 201 sq. Différentes hypothèses : ou bien Rome a condamné globalement l'Augustinus pour raison de police sans s'arrêter à la question de son authenticité augustinienne ; ou bien Rome ne s'est pas prononcé sur l'authenticité parce qu'elle a ressenti la nécessité dans l'orbis catholique d'un désengagement augustinien de la part du magistère et d'une relativisation dogmatique. Première hypothèse : Rome refuse de considérer la question, car les consulteurs ne sont pas habitués à ce type de problème ; se considère comme qualifié sur le sens dogmatique seul. Les jansénistes auraient fait l'erreur de présenter Rome comme un tribunal scientifique : p. 203. L'Église se trouve prise au dépourvu par une méthode que canonistes et théologiens maîtrisent mal ; à l'attitude rationaliste des jansénistes, Rome répond par décisions successives, sans s'expliquer sur la nature du fait dogmatique : p. 207. Deuxième hypothèse : elle suppose que l'Église prend saint Augustin pour référence privilégiée, non pour norme doctrinale : p. 204.

GRES-GAYER Jacques M., Le jansénisme en Sorbonne, 1643-1656, p. 108. La bulle, présentant des propositions censurées in abstracto, délimite une hérésie, fournissant une référence destinée à faciliter aux théologiens l'expression de la doctrine véritable. La censure est plus serrée que celle qui avait été présentée en juillet 1649 à la Sorbonne : p. 108. Voir la comparaison des qualifications, p. 109. Comment les antijansénistes présentent l'histoire de la constitution : p. 160.

SELLIER Philippe, Port-Royal et la littérature, II, p. 18 sq. Signification de la bulle, qui condamne effectivement toute une part de la théologie augustinienne. Hypocrisie de la cour romaine qui condamne Augustin sans avoir le courage de le dire, sous le nom de Jansénius. Conséquences désastreuses de cette habileté pusillanime : le reflux progressif de l'augustinisme, les controverses interminables qui ont duré plus de deux siècles, et le sacrifice de l'école de Port-Royal : p. 19.

GRES-GAYER Jacques M., Le jansénisme en Sorbonne, 1643-1656, p. 133. Interprétations de la bulle Cum occasione. Mazarin presse la réception de la bulle pour des raisons politiques plutôt que théologiques : p. 134.

Les notices historiques de l’édition des Œuvres d’Antoine Arnauld (éd. de Lausanne) sont toujours riches en enseignements. Dans le cas présent, voir

ARNAULD Antoine, Œuvres, XXI, p. CXVIII. Mémoires d'Arnauld sur cette bulle.

ARNAULD Antoine, Œuvres, XXX, p. XI.

Dictionnaire de théologie catholique, “Jansénisme”, col. 476 sq. La longueur et la difficulté de cet article incitent à ne l’aborder qu’en seconde instance, après avoir lu des synthèses plus digestes.

COGNET Louis, Le jansénisme, coll. Que sais-je ?, p. 61 sq.

ADAM Antoine, Du mysticisme à la révolte, p. 193 sq.

SAINTE-BEUVE, Port-Royal, III, VI, t. 2, éd. Leroy, Pléiade, p. 48 sq.

I, 5. La question est de savoir, s'il a pu sans témérité témoigner par là qu'il doute que ces propositions soient de Jansénius,

La question est de savoir : le texte de 1659 est La question sur cela est de savoir...

Sur les propositions attribuées à Jansénius, voir le dossier Provinciale XVIII.

Témérité

ARNAULD Antoine, Première lettre apologétique, 10 mars 1656, p. 12.

Téméraire : vaillant, outré, qui s’expose au danger de façon irréfléchie. Mais ce n’est pas le sens ici : téméraire se dit aussi dans les actions et disputes civiles ; on parle d’une demande téméraire, c’est-à-dire imprudente et insoutenable. On condamne les propositions hérétiques comme téméraires et scandaleuses. Furetière ajoute à juste titre que c’est un grand péché que le jugement téméraire, de mal juger d’autrui sans un fondement légitime. Comme l’indique le Dictionnaire de l’Académie (1787), en matière de doctrine, et principalement en matière de morale et de théologie, on appelle Proposition téméraire une proposition trop hardie, de laquelle on peut tirer des inductions contraires à la véritable doctrine. Voir Provinciales, éd. Le Guern, p. 324, la définition du Dictionnaire de Trévoux (1704).

GRES-GAYER Jacques M., Le jansénisme en Sorbonne, 1643-1656, p. 157 sq. Reproche de témérité et de scandale adressé à Arnauld pour avoir dit qu'il n'avait pas lu les cinq propositions dans l'Augustinus : p. 158. Dans le catalogue des notes théologiques, la témérité et le scandale désignent un manque de respect de l'autorité de l'Eglise et une blessure possible de son unité. Le reproche de témérité et de scandale est adressé à Arnauld pour avoir dit qu'il n'avait pas lu les cinq propositions dans l'Augustinus : p. 158. Voir, sur l'idée de témérité, ARNAULD Antoine, Défense des professeurs de théologie de la Faculté de Bordeaux, 1660, p. 14, § 2.

FRIES H (DIR.), Encyclopédie de la foi, art. Espérance, t. II, Paris, Cerf, 1967, p. 17. La témérité conçue comme perversa securitas, selon saint Augustin. Abdication de l’homme devant le besoin de sécurité.

Provinciales, éd. Cognet, p. 7, n. 1 ; GEF IV, p. 110. Extrait des Mémoires de Hermant indiquant que dans la délibération du 17 décembre, l'évêque d'Amiens a soutenu dans son avis que “personne n'avait qualifié la proposition de M. Arnauld de fausseté, mais bien de témérité”.

ARNAULD Antoine, Œuvres, XIX, p. LI. Les adversaires d’Arnauld soutiennent qu’il ne s’agit pas de la vérité ou de la fausseté de sa proposition, mais de sa témérité.

SAINT-GILLES D’ASSON Antoine, Journal d’un solitaire de Port-Royal, éd. J. Lesaulnier, Paris, Nolin,2008, p. 110. 20 décembre 1655. Lors de son intervention avec des huissiers et des hallebardiers à l'Assemblée de Sorbonne, “M. le Chancelier dit (...) qu'il ne s'agissait pas de cela, et que la Faculté ne s'assemblait pas pour examiner si les propositions étaient dans Jansénius ou non, mais si M. Arnauld n'était pas téméraire, etc., d'avoir parlé comme il a fait dans les endroits qu'on a marqués de sa lettre, après les décisions du Pape et des évêques”.

GRES-GAYER Jacques M., En Sorbonne, Autour des Provinciales, Paris, Klincksieck, 1997, p. 36. Arnauld est coupable de témérité, non d’hérésie. Caractère politique de cette censure.

Voir NOUËT Jacques, Deuxième réponse..., in Réponses aux lettres Provinciales… éd. de 1658, p. 41. Le P. Nouët prend prétexte du passage sur le fait que la témérité d'Arnauld ne touche pas les consciences pour déclarer que Pascal ne défère pas aux censures de la Sorbonne ni aux décisions du pape (p. 42).

ARNAULD Antoine, Première lettre apologétique, 10 mars 1656, p. 12.

WENDROCK, Disquisitio II, in Litterae Provinciales, éd. de 1658, p. 526. La première Disquisition a montré que dans tous les cas, les partisans de Jansénius ne pouvaient, tout au plus, être accusés que de témérité, et certainement pas d'hérésie. L'objet de la seconde est d'examiner la question de la témérité elle-même.

DANIEL Gabriel, Entretiens de Cléandre et d'Eudoxe, p. 204 sq. Analyse stylistique du passage.

I, 5. après que Messieurs les évêques ont déclaré qu'elles y sont.

Voir BEAUBRUN, Mémoires, in GRES-GAYER Jacques M., En Sorbonne. Autour des Provinciales, Paris, Klincksieck, 1997, passim : le reproche qu’on adresse à Arnauld, c’est d’avoir été assez téméraire pour manquer de respect aux évêques. Les docteurs reviennent constamment là-dessus dans leurs avis.

Fin mars-début avril, sous la présidence de Mazarin qui redoute les liens entre les jansénistes et le cardinal de Retz, devenu archevêque de Paris, et qui a lui-même ses propres raisons politiques, une assemblée composée de cinq archevêques et de vingt-neuf évêques qui se trouvent à la cour signe une lettre au pape, le remerciant de sa bulle et une lettre circulaire déclarant « qu'il a été reconnu par l'assemblée, tant par la lecture de la Constitution, que des textes de Jansénius, que les propositions [condamnées par Rome] étaient de Jansénius », déclarant qu'ils approuvaient les condamnation par la bulle d'Innocent X du 31 mai 1653 des propositions au sens de Jansénius. Dans la lettre au pape on répète encore que les propositions condamnées se trouvent dans l'Augustinus et que la condamnation du sens de Jansénius permet de protéger la vérité contre les fausses interprétations que donne Jansénius de la doctrine de saint Augustin. “Que la Constitution avait condamné les cinq Propositions comme étant de Jansénius et au sens de Jansénius, et que le pape serait informé de ce jugement de l'assemblée”. En outre l'auteur [Pierre de Marca] y dénonce particulièrement “ceux de Port-Royal”. La réponse du pape ne sera donnée que le 29 septembre : dans un bref où l'attribution des cinq propositions à Jansénius est reconnue et confirmée.

Provinciales, éd. Cognet, Garnier, p. 5.

HERMANT, Mémoires, éd. A. Gazier, Paris, 1905-1910, t. 2, p. 391 sq.

LE TELLIER ou Hilaire DUMAS, Histoire des cinq propositions, Liège, 1700, p. 74 sq.

ADAM Antoine, Du mysticisme à la révolte, p. 210-211.

GERBERON, Histoire générale du jansénisme, II, p. 220 sq.

I, 6. On propose l'affaire en Sorbonne. Soixante et onze docteurs entreprennent sa défense, et soutiennent qu'il n'a pu répondre autre chose à ceux qui par tant d'écrits lui demandaient s'il tenait que ces propositions fussent dans ce livre, sinon qu'il ne les y a pas vues, et que néanmoins il les y condamne si elles y sont.

Remarquer le ryhtme de la phrase.

ARNAULD, Seconde Lettre à un duc et pair, p. 26. Arnauld l'admet que les propositions sont hérétiques ; il se soumet à la Constitution, et condamne les propositions où qu'elles se trouvent : p. 114 : « J’ai dit dans ma lettre : Que d’une part je condamnais sincèrement les cinq Propositions que le Pape a censurées, en quelque livre qu’on les puisse trouver sans exception ; et que de l’autre je ne suis attaché à aucun Docteur ni auteur particulier, qui forme des opinions nouvelles, et qui parle de lui-même touchant la matière de la grâce ; mais à la seule doctrine sainte de l’Eglise (p. 115) Catholique, Apostolique, et Romaine, que les Papes et les Conciles nous assurent être contenue dans les ouvrages du grand Docteur de la grâce S. Augustin, tant de fois approuvez et consacrez par les Pères et les Souverains Pontifes : et que je n’entendais y faire entrer aucune interprétation particulière, mais la puiser seulement dans ces pures et vives sources et dans les propres paroles et le propre sens de S. Augustin et des décrets des Papes et des Conciles, sans aucune nouveauté, aucune altération ni aucun mélange. » Sa soumission sur la question du fait : p.139 sq. : « Mais s’ils n’aimaient que la vérité et la pureté de la foi catholique, et qu’ils eussent un désir sincère de la paix de l’Eglise, sans être poussez d’animosité contre les personnes, ne devaient-ils pas avoir été plus que satisfaits de la révérence profonde que j’ay témoignée sur ce fait envers la Constitution du Pape, lors que j’ay dit : Que je condamne sincèrement les cinq Propositions censurées en quelque livre qu’on les puisse trouver sans exception : Et par conséquent aussi bien dans le livre de Jansénius, que dans tout autre où elles se trouveront ? (p. 140) Car il n’y a que cette condamnation absolue et sans aucune restriction des propositions censurées par tout où elles se trouvent qui puisse appartenir à la foi et à la doctrine de l’Eglise, et sur laquelle on ait droit d’exiger des catholiques un acquiescement d’esprit et une soumission de cœur et de conscience. Et c’est cette parfaite et intérieure soumission que j’ay déclaré publiquement et à la face de toute l’Eglise que je rendais et voulais rendre à la Censure que le Pape a faite de ces erreurs. » Selon Arnauld, ces déclarations doivent satisfaire ses adversaires.

DANIEL Gabriel, Entretiens de Cléandre et d'Eudoxe, p. 204 sq. Analyse stylistique et grammaticale de ce passage.

Le vote et la condamnation d'Arnauld sur la question de fait, 14 janvier 1656

Vote sur le fait le 14 janvier 1656, d'après ARNAULD, Œuvres, XIX, p. XLVIII. Fin des délibérations sur la question de fait. On compte

130 contre Arnauld (évêques et 40 religieux mendiants compris)

72 docteurs séculiers pour Arnauld.

Décompte ultérieur : 124 voix contre Arnauld

72 ou 74 pour

17 indifférents

Selon GEF IV, p. 107 :

± 71 docteurs pour Arnauld

130 contre Arnauld

8 à 15 indifférents

Mais en tout cas, le vote est irrégulier : 40 moines sont présents dans la salle, alors qu'ils ne devaient pas être plus de 8.

Lettre de Pontchâteau à Saint-Gilles du14 janvier 1656. in BAUDRY DE SAINT-GILLES D’ASSON Antoine, Journal d’un solitaire de Port-Royal, éd. Ernst et Lesaulnier, Paris, Nolin, 2008, p. 246-247, donne 124 voix pour la censure, 71 contre et 15 neutres.

DUCHÊNE Roger, L'imposture littéraire..., p.18 sq. Sur les différentes façons de compter les votes, selon qu'on est pour ou contre Arnauld. Pascal fausserait le bilan des votes en comptant en faveur d'Arnauld des docteurs qui se sont abstenus. Mais on voit mal comment Duchêne peut justifier ce reproche de falsification, puisque I, 9 indique expressément que ces docteurs ont été indifférents. Voir aussi JOVY Ernest, Etudes pascaliennes, IX, Le Journal de M. de Saint-Gilles, p. 97, et SAINT-GILLES D’ASSON Antoine, Journal d’un solitaire de Port-Royal, éd. J. Lesaulnier, Paris, Nolin 135, 2008, p. 110. qui indique que ces indifférents sont “réputés pour M. Arnauld”.

KOYANAGI Kimiyo, « Silences et publicité sur l’affaire Arnauld. Ce que Pascal a dit et ce qu’il n’a pas dit », Études de langue et littérature française, n°70, Société japonaise de langue et littérature françaises, Tokyo, 1997, p. 27-41. Voir notamment, p. 37-41, le relevé nominatif des docteurs et de leur vote respectif.

Les avis des docteurs favorables à Arnauld sont donnés dans l’édition des Œuvres, t. XIX ; voir la notice, p. XLIX. Avis de M. de la Barde, évêque de Saint-Brieuc : p. L. Avis de Brousse, chanoine de Saint-Honoré : p. L. Avis de M. Bourgeois : p. LI. Avis de M. Holden : p. LII. Avis de Lalane : p. LIII. Avis de Cordon : p. LIII. Avis de Manessier : p. LIV. Avis de Perrault : p. LIV. Avis des évêques : p. LV. Avis de Berthier, évêque de Montauban : p. LV.

Voir la Provinciale I, sur ceux qui n'ont pas trouvé les propositions.

ARNAULD Antoine, Epistola et alter apologeticus Antonii Arnaldi doctoris et socii sorbonici, ad Sacram Facultatem parisiensem in Sorbona congregatam, die 17 jan. An. 1656, Desprez, Paris, 1656, 33 p. in-4°.

ARNAULD Antoine, Considérations sur ce qui s’est passé à l’Assemblée de la Faculté de Théologie de Paris tenue le 4 novembre 1655. Sur le sujet de la Seconde lettre de Monsieur Arnauld Docteur de Sorbonne, Paris, 1655, 34 p. in-4°.

BAUDRY DE SAINT-GILLES D’ASSON Antoine, Journal d’un solitaire de Port-Royal, éd. Ernst et Lesaulnier, Paris, Nolin, 2008, p. 135 sq. Censure sur la question de fait.

JOVY Ernest, Etudes pascaliennes, IX, Le Journal de M. de Saint-Gilles, p. 95 sq. Dernières opinions et censure. p. 100, sur la réaction de la Cour, étonnée du nombre de votants favorables à Arnauld : “cela les porte à vouloir accommoder. Ils ont même déjà envoyé un écrit à M. Arnauld pour accommodement, où ils accordent ce qu'ils avaient toujours refusé. Mais M. Arnauld et ses amis sont résolus à ne rien relâcher de la doctrine de saint Augustin et de saint Thomas, et cet écrit portant quelque équivoque, ils l'ont renvoyé”.

OC III, p. 447.

GAZIER Augustin, Histoire générale du mouvement janséniste, I, p. 102 sq.

GRES-GAYER Jacques M., Le jansénisme en Sorbonne, 1643-1656, p. 170 sq. Avis des docteurs sur la présence des propositions dans l'Augustinus : p. 171. Tableau des avis. Relevé des votes sur le fait : p. 242 sq. Votes douteux : p. 243. Voir les tableaux généraux, p. 284 sq.

RAPIN René, Mémoires, I, p. 348 ; et p. 532 sq., les lettres de Saint-Amour.

JANSEN Paule, Arnauld d'Andilly défenseur de Port-Royal, p. 77 sq. Lettre à Mazarin du 12 février 1656.

SAINTE-BEUVE, Port-Royal, III, VI, t. 2, éd. Leroy, Pléiade, p. 64.

Les irrégularités dans les délibérations sur l’affaire Arnauld en Sorbonne

ARNAULD Antoine, Œuvres, t. XIX, p. LVIII sq. Protestations et arguments de plusieurs docteurs. On force les docteurs à délibérer avec les parties d’Arnauld et devant elles. Les jésuites sont les principaux auteurs de la cabale contre Arnauld. On réduit les discours par le sable. On permet de voter à des juges qui n’ont entendu qu’une partie des discussions.

Réactions politiques à la censure

BAUDRY DE SAINT-GILLES D’ASSON Antoine, Journal d’un solitaire de Port-Royal, éd. Ernst et Lesaulnier, Paris, Nolin, 2008, p. 139, et SAINT-GILLES, Journal, éd. Jovy, p. 100, sur la réaction de la Cour, étonnée du nombre de votants favorables à Arnauld : « cela les porte à vouloir accommoder. Ils ont même déjà envoyé un écrit à M. Arnauld pour accommodement, où ils accordent ce qu'ils avaient toujours refusé. Mais M. Arnauld et ses amis sont résolus à ne rien relâcher de la doctrine de saint Augustin et de saint Thomas, et cet écrit portant quelque équivoque, ils l'ont renvoyé ». « Les plus honnêtes gens de la Cour se raillent de la censure » : p. 100.

I, 7. Quelques-uns même passant plus avant, ont déclaré que quelque recherche qu'ils en aient faite, ils ne les y ont jamais trouvées, et que même ils y en ont trouvé de toutes contraires, en demandant avec instance, que s'il y avait quelque docteur qui les eût vues, il voulût les montrer, que c'était une chose si facile, qu'elle ne pouvait être refusée, puisque c'était un moyen sûr de les réduire tous, et Monsieur Arnauld même. Mais on le leur a toujours refusé. Voilà ce qui se passa de ce côté-là.

Texte de 1659 : Quelques-uns même, passant plus avant, ont déclaré que, quelque recherche qu'ils en aient faite, ils ne les y ont jamais trouvées, et que même ils y en ont trouvé de toutes contraires. Ils ont demandé ensuite avec instance que, s'il y avait quelque docteur qui les y eût vues, il voulût les montrer ; que c'était une chose si facile qu'elle ne pouvait être refusée, puisque c'était un moyen sûr de les réduire tous, et M. Arnauld même ; mais on le leur a toujours refusé. Voilà ce qui s'est passé de ce côté-là.

Pascal insiste sur ce point, car les dernière Provinciales et la Préface au traité du vide insistent sur cette règle que les questions de fait ne se règlent que par la vérification in concreto de la réalité du fait. Que plusieurs docteurs déclarent qu’ils n’ont pas trouvé les propositions censurées plaide donc contre les adversaires d’Arnauld, qui déclarent qu’elles y sont.

Instance : Prière, sollicitation empressement avec lequel on poursuit quelqu’un de faire quelque chose. Le roi a chargé son ambassadeur de faire instance sur l’évacuation d’une telle place. Cet officier sollicite avec grande instance auprès des ministres le paiement de ses pensions (Furetière).

Provinciales, éd. Cognet, Garnier, p. 6. En mars 1654, Arnauld a fait imprimer pour l'Assemblée des évêques, un factum intitulé Quinque propositiones ab Innocentio X damnatae et propositiones Jansenii Yprensis episcopi damnatis contrariae, Œuvres, XIX, p. 228. Son argumentation est devenue classique dans le groupe janséniste. On la retrouve dans l'avis du docteur de Claude Gordon, 31 décembre ; voir GEF IV, p. 109 : « et quia ego legi jam illum librum, nec in eo reperi propositiones illas damnatas, imo vero reperi alias istis omnino contrarias... »

GRES-GAYER Jacques M., Le jansénisme en Sorbonne, 1643-1656, p. 171 sq.

ARNAULD Antoine, Considérations sur ce qui s’est passé a l’Assemblée de la Faculté de Théologie de Paris tenue le 4 novembre 1655, X, p. 8-9. « Aussi M. Guyart s’est bien gardé de marquer en particulier les points de la lettre, dans lesquels il prétendait, que M. Arnauld avait soutenu les erreurs condamnées par le Pape, ou aucun autre endroit qui contînt quelque chose digne de censure. Et ce procédé si peu équitable, est une des grandes nullités de son entreprise. Car c’est la coutume observée de tout temps dans la Faculté, que le Syndic n’y propose point de livres à censurer, sans marquer au moins en particulier quelques propositions tirées fidèlement du livre dont il s’agit, qui lui paraissent dignes de censure. Et cette célèbre compagnie a toujours cru, qu’elle ne pouvait agir d’une autre sorte sans blesser la justice et la charité. Car comme la seule proposition d’un livre pour être soumis à la censure en peut faire concevoir une opinion désavantageuse, et rendre un auteur suspect d’avoir enseigné une mauvaise doctrine, au moins dans l’esprit de ceux qui n’en peuvent pas juger par eux-mêmes : toutes les lois de l’équité non seulement Chrétienne, mais naturelle et civile demandent, qu’on ne fasse point (p. 9) ce tort, surtout à un Prêtre et à un Docteur, à qui la réputation est nécessaire pour pouvoir utilement servir l’Église, si l’on n’est auparavant assuré, qu’il y a des choses considérables à reprendre dans cet ouvrage, et qui méritent qu’on le mette entre les mains de personnes qui l’examinent comme suspect d’une mauvaise doctrine. Or comme c’est à la Faculté à juger s’il est à propos de donner des Examinateurs à un livre, dont le Syndic lui demande la censure : le Syndic est obligé de lui marquer au moins les principaux chefs, et les principales propositions qui lui semblent dignes d’être censurées ; parce qu’autrement elle n’en pourrait juger qu’à l’aveugle et sans connaissance de cause ; et qu’il dépendrait du caprice et de la passion d’un Syndic de l’engager à flétrir la réputation des auteurs les plus Catholiques au moins par la proposition d’une censure, qui les rendrait suspects dans l’esprit du peuple. »

GRES-GAYER Jacques M., Le jansénisme en Sorbonne, 1643-1656, p. 171. Certains docteurs demandent la référence dans l’ouvrage d’Arnauld.ARNAULD Antoine, Première lettre apologétique, 10 mars 1656, p. 12.

JANSEN Paule, Arnauld d'Andilly, défenseur de Port-Royal.., p. 77.

D'après L'histoire des cinq propositions, p. 94, à l'assemblée du 2 décembre, l'évêque de Chartres Lescot “offrit de faire voir dans le livre de Jansénius, qu'il avait fait apporter, tous les endroits d'où l'on avait tiré les cinq propositions ; mais les partisans d'Arnauld s'y seraient refusés. Hermant ne dit rien de cet épisode dans ses Mémoires. De même, le P. François ANNAT donne des propositions avec le texte de Jansénius en parallèle, dans sa Réponse à la plainte..., in Réponses..., p. 443 sq. ; mais l'ouvrage est postérieur au débat et aux Provinciales.

BEAUBRUN, Mémoires, in GRES-GAYER Jacques M., En Sorbonne. Autour des Provinciales, Paris, Klincksieck, 1997, p. 79. Voir p. 152-154, la tentative de Jean Potier pour donner les références des cinq propositions dans l’Augustinus. Mais l’assemblée se lasse d’entendre ces citations, et il est interrompu par le doyen. Cornet proteste contre l’interruption. Potier n’en continue pas moins ses citations. Il conclut qu’il faut condamner Arnauld. Mais le lendemain 18 décembre 1655, plusieurs docteurs remarquent que les passages de Jansénius allégués ne sont pas les mêmes, et qu’il faut donner des extraits écrits aux docteurs pour pouvoir porter un jugement solide : p. 157.

I, 8. De l'autre part se sont trouvés quatre-vingts docteurs séculiers,

Texte de 1659 : De l'autre se sont trouvés quatre-vingts docteurs séculiers, et quelque quarante religieux mendiants, qui ont condamné la proposition de M. Arnauld sans vouloir examiner si ce qu'il avait dit était vrai ou faux, et ayant même déclaré qu'il ne s'agissait pas de la vérité, mais seulement de la témérité de sa proposition.

Séculier : désigne, par opposition aux réguliers (soumis à la règle d’un couvent), les ecclésiastiques qui vivent dans le siècle, c’est-à-dire dans le monde, et n’ont pas fait les vœux dits de religion. Le mot ne signifie pas profane ; voir BOUYER, Dictionnaire théologique, p. 604.

I, 8. et quelque quarante moines mendiants,

Les éditions primitives portent : « De l'autre part se sont trouvés quatre-vingts docteurs séculiers, et quelques quarante moines mendiants, qui ont condamné la proposition de M. Arnauld, sans vouloir examiner si ce qu'il avait dit était vrai ou faux, et ayant même déclaré qu'il ne s'agissait pas de la vérité, mais seulement de la témérité de sa proposition ». L’édition Cognet donne « religieux mendiants ».

Quelques quarante moines mendiants : l’imprimé original porte quelques au pluriel.

CABOURDIN Guy et VIARD Georges, Lexique historique de la France d'Ancien Régime, Paris, Armand Colin, 1978, p. 210.>

PILLORGET R. et S., France baroque France classique, II, Dictionnaire, art Probabilisme, p. 993 sq. sur les réguliers.

Olivier Jouslin estime que l’expression moines mendiants serait presque insultante.

Laf. 956, Sel. 791. « L'habit fait la doctrine. »

>La création des ordres mendiants, Franciscains et Dominicains, remonte au XIIIe siècle. Ce sont des ordres dont les membres doivent vivre du produit de leur travail ou même de la charité publique. Au lieu de vivre dans leurs monastères, ils se mêlent au peuple, et exercent sur lui une influence considérable. Ils ont le droit de dire la messe, de confesser et d’enterrer, ce qui en fait les égaux des prêtres séculiers.

Sur l'état d'esprit de ces réguliers, voir ADAM Antoine, Du mysticisme à la révolte, p. 27 sq. Ils sont dans la dépendance directe du Pape, et figurent parmi ses plus fermes soutiens. Voir p. 218-220.

François d’Assise, après avoir renoncé à une joyeuse vie et aux richesses, décide d’imiter la vie du Christ : il parcourt les campagnes en prêchant la pauvreté et soigne les malheureux. Les amis qui se sont joints à lui forment la confrérie des Frères Mineurs ou Franciscains, pieds nus et portant une robe de laine grossière, avec un capuchon et une corde autour du corps : ils en tirent le nom de capucins ou de cordeliers : p. 313-314. Saint Dominique, Dominique De Guzman, noble espagnol, fonde un ordre religieux voué à la pauvreté : venu en France vers 1206 dans le comté de Toulouse, il est effrayé des progrès de l’hérésie des Albigeois. Il tente de ramener les hérétiques à l’Église par la prédication, en se mêlant au peuple et en menant la vie des plus simples. Ayant constaté que le clergé régulier ou séculier n’est pas à la hauteur de sa tâche, il se résout à fonder un ordre uniquement consacré à la prédication et à l’instruction, les Frères prêcheurs, ou Dominicains (1215).

On a créé aussi un ordre pour les femmes, et les laïques pouvaient s’affilier aux ordres mendiants tout en continuant à vivre dans leur famille. Lorsque les moines mendiants reçurent des papes le droit de dire la messe et de confesser, ils devinrent les égaux des prêtres séculiers. Les ordres mendiants furent les plus fermes soutiens de la papauté ; chacun avait un général qui résidait à Rome ; dépendant directement du pape, ils lui formèrent de véritables armées : cinquante ans après la création de l’ordre, les Franciscains étaient 200 000 . Les Dominicains avaient une mission jusqu’au Groenland, près de l’Amérique.

Sur les ordres religieux au Grand Siècle, voir DELUMEAU Jean et COTTRET Monique, La catholicisme entre Luther et Voltaire, Paris, Presses Universitaires de France, 1996, p. 105-113.

Les quatre ordres religieux mendiants sont les Carmes, les Jacobins (ou Dominicains), les Cordeliers (ou Franciscains) et les Augustins. Sur leurs origines, voir MALET, Le Moyen Age et le commencement des temps modernes, classe de cinquième, Hachette, Paris, sd, p. 197 sq. Les Franciscains : p. 197. Les Dominicains : p. 198. Nature et importance des ordres mendiants : p. 198 sq. La différence avec les réguliers cloîtrés consiste en ce qu’ils vivent dans le siècle, ayant le double caractère de moines et de prêtres : p. 198. Leur contribution à la vie intellectuelle : p. 198 sq. Ils relèvent de la seule autorité du pape, dont ils constituent une véritable armée : p. 199. Dans le cas présent, ce sont surtout des franciscains et des dominicains.

GEF X, p. 110.

ARNAULD Antoine, Considérations..., p.4.

ARNAULD Antoine, Première lettre apologétique, p. 3-4.

Voir la note de l’édition Cognet, Garnier, p. 6, n. 3 et p. 19, n. 1. Voir aussi p. 118, sur les controverses suscitées par la présence de religieux mendiants, principalement dominicains et franciscains aux délibérations de Sorbonne. Des règlements limitaient strictement leur nombre dans les délibérations de la Sorbonne, mais ils n’avaient jamais été respectés.

GRES-GAYER Jacques M., Le jansénisme en Sorbonne, p. 53 : le 11 août 1648. La faculté règle que suivant les arrêts de 1626 et les statuts de la Faculté, le nombre des docteurs mendiants capables de participer aux réunions était limité à deux de chaque ordre.

Différentes affaires ont déjà soulevé le problème de la présence des moines ; voir CEYSSENS Lucien, “Nicolas Cornet”, p. 120 sq. L'affaire Santarelli (1625), durant laquelle les ultramontains ont fait inviter dans les débats de la Sorbonne des docteurs des ordres mendiants, alors qu'il ne pouvait en venir que deux par ordre, soit huit en tout. En 1629, c’est l'affaire Kellison. L'élection de Nicolas Cornet lui-même a encore posé le problème. Voir p. 148 sq., l'éclat fait sur la présence des mendiants en 1648, d'après le témoignage de Saint-Amour ; l'appel au Parlement aboutit à un décret, dont Cornet ne veut pas tenir compte. L'influence des religieux mendiants croît avec la Fronde : p. 150.

GRES-GAYER Jacques M., En Sorbonne, Autour des Provinciales, Paris, Klincksieck, 1997, p. 87. Présence des religieux mendiants lors de l’élection de Guyart comme syndic de la faculté de théologie.

D’autre part, le pouvoir politique est favorable à la présence de ces moines : voir Provinciales, éd. Cognet, p.7, note sur le dialogue de Mme. de Guéméné et de la reine. A partir du moment où Séguier vient présider les débats, les moines viennent en nombre croissant : voir ADAM, Du mysticisme à la révolte, p. 218-220.

Noter que parmi les moines présents à la Sorbonne le 22 décembre 1655 figure le P. Philippe Le Roy, cordelier, confesseur de la reine. Voir BEAUBRUN, Mémoires, GRES-GAYER Jacques M., En Sorbonne. Autour des Provinciales, Paris, Klincksieck, 1997, p. 201.

GRES-GAYER Jacques M., Le jansénisme en Sorbonne, 1643-1656, p. 125. Manœuvre de la participation plus grande des docteurs mendiants aux assemblées de la Faculté, et effort avorté pour en recevoir encore davantage. Ce nombre accru a permis l'élection de Cornet et de son successeur F. Hallier : p. 125. L'appel du Parlement sur les votes des mendiants et son intervention directe ne résolvent rien, parce que les antijansénistes ont d'autres appuis ; mais l'association des défenseurs de Jansénius et des parlementaires est lourde de conséquences d’ordre politique : leurs adversaires dénoncent la connivence des jansénistes et des meneurs de la Fronde parlementaire.

Dans l’affaire Arnauld, l’invasion des religieux mendiants a fait scandale.

ARNAULD Antoine, Œuvres, XIX, p. III. Dès 1649, les religieux mendiants s’introduisent à la Faculté de théologie. Cela vise à renforcer la faction de Nicolas Cornet. C’est contraire aux statuts : la Faculté obtient trois arrêts successifs, « mais les troubles de la première guerre de Paris en arrêtent l’effet, au moins en partie ». Les religieux avaient déclaré à l’avocat général Talon qu’on ne les chasserait pas de la Sorbonne « sans de nouvelles barricades, plus dangereuses peut-être que celles de l’année précédentes ».

ADAM Antoine, Du mysticisme à la révolte, p. 218-220. A partir du moment où Séguier préside les débats, les moines viennent en nombre croissant.

SAINTE-BEUVE, Port-Royal, III, VI, t. 2, éd. Leroy, Pléiade, p. 62. Infusion des moines en quantité. Voir p. 65-66, sur la déclaration de la reine, « nous en faisons encore venir tous les jours ».

Provinciales, éd. Cognet, p. 6, n. 2, sur la présence des religieux mendiants, surtout dominicains et franciscains et les contestations qu'elle provoquait.

A partir du moment où Séguier vient présider les débats, les moines viennent en nombre croissant : ADAM Antoine, Du mysticisme à la révolte, p. 218-220. Voir aussi Le Journal de M. de Saint-Gilles, à la date du 29 janvier 1656, p. 112, sur la manière dont on organise la venue des moines : « Dans les dernières assemblées en Sorbonne, il y a eu plus de 40 moines, tous pour la censure, presque tous mendiants, la plupart cordeliers, et nos amis savent d'un Cordelier même de Paris que depuis cinq semaines ou un mois, le P. Annat, Jésuite, confesseur du Roi, vint à leur grand couvent dire au gardien, de la part du Roi et de la Reine, qu'il fît venir de tous les côtés les docteurs de son ordre, et qu'on leur paierait les frais de leurs voyages et de leur séjour à Paris, dont lui, Père Annat, se chargeait. »

ARNAULD Antoine, Œuvres, XIX, p. III. Introduits à la Faculté dès 1649, par un abus qui renforce N. Cornet ; voir HERMANT, Mémoires, II, p. 708 : “M. Cornet s'était fortifié d'un nombre extraordinaire de moines pour le succès de cette délibération, et ils étaient tous dans sa dépendance parce qu'ils lui étaient redevables de la liberté dans laquelle il les avait maintenus, de pouvoir porter leurs suffrages, contre les anciens règlements de la Faculté, autorisés par plusieurs arrêts”. Leur présence en nombre est contraire aux statuts de la Faculté, qui a demandé des arrêts contre cet abus, elle en a obtenu trois ; mais les moines ont déclaré à l'avocat général Talon qu'on ne les chasserait pas de la Sorbonne “sans de nouvelles barricades, plus dangereuses peut-être que celles de l'année précédente” (allusion à la Fronde).

Les amis de Port-Royal résistent fermement à ce trucage des débats.

KOYANAGI Kimiyo, « Silences et publicité sur l’affaire Arnauld. Ce que Pascal a dit et ce qu’il n’a pas dit », Études de langue et littérature française, n°70, Société japonaise de langue et littérature françaises, Tokyo, 1997, p. 27-41. Voir p. 30, sur le procédé qui consiste à distinguer « exprès les voix des docteurs mendiants ».

DUCHÊNE Roger, L’Imposture littéraire..., p. 86. Protestations des augustiniens contre la présence excessive des religieux mendiants, dont le nombre est supérieur à celui que prévoient les statuts. La troisième Provinciale reprend ce thème apparu dans la première.

ARNAULD Antoine, Considérations..., p. 4. “Car... au lieu que selon les anciens statuts de la Faculté, et les arrêts du Parlement, il n'y en devrait avoir que deux de chaque maison (ce qui ne regarde point les autres religieux comme les Bénédictins et les Bernardins), ils en ont rassemblé dans celle-ci plus de trente dont il y en avait quinze ou vingt des seuls Cordeliers. C'est par là qu'ils ont cru venir à bout aisément de leur entreprise quelque injuste et quelque déraisonnable qu'elle pût être, étant assurés d'étouffer les meilleurs avis, qu'on pourrait opposer à leurs desseins, par cette pluralité tumultueuse de voix mendiées”.

BEAUBRUN, Mémoires, GRES-GAYER Jacques M., En Sorbonne. Autour des Provinciales, Paris, Klincksieck, 1997, p. 194 sq. Le 22 décembre 1655, Saint-Amour s’oppose à ce que le P. Étienne Loyseau, moine augustin, opine, parce que deux autres l’ont fait avant lui, et qu’il ne devrait pas y en avoir plus. Mais le moine parle tout de même. Saint-Amour fait enregistrer le fait et sa protestation par notaire.

GRES-GAYER Jacques M., En Sorbonne, Autour des Provinciales, Paris, Klincksieck, 1997, p. 86. Présence de religieux mendiants en nombre disproportionné : p. 87.

Dans le monde, beaucoup de personnes sont choquées par ces procédés.>

BAUDRY DE SAINT-GILLES D’ASSON Antoine, Journal d’un solitaire de Port-Royal, éd. Ernst et Lesaulnier, Paris, Nolin, 2008, p. 109-110, et JOVY Ernest, Études pascaliennes, IX, Le Journal de M. de Saint-Gilles, p. 72-73. Échange entre Mme. de Guéméné et la reine sur les cordeliers et les moines qui donnent des voix de reste. Beaubrun, qui rapporte la répons de la reine à Mme de Guéméné sur le fait que l’on envoie des cohortes de religieux mendiants en Sorbonne. Saint-Gilles insiste sur l'irrégularité de la présence de Cordeliers. Dans les avis, s'il n'y avait eu les moines, il y aurait eu égalité dans le débat sur le fait : p. 87. Voir p. 97 : après le vote sur le fait, “j'ai su au vrai que dans les 124 voix contre M. Arnauld il y a eu 37 moines qui en étant retranchés, et les indifférents qui n'ont pas été d'avis de la censure, réputés pour M. Arnauld, il eût eu le plus de voix”. Jugement défavorable de Saint-Gilles sur les cordeliers : p. 118. Une quarantaine de mendiants a assisté aux délibérations, dont le P. Annat a battu le rappel.

Lettre de Robert Arnauld d’Andilly du 19 décembre 1655, citée par

ARNAULD Antoine, Première lettre apologétique, 10 mars 1656, p. 3-4.

DELUMEAU Jean et COTTRET Monique, La catholicisme entre Luther et Voltaire, Paris, Presses Universitaires de France, 1996, p. 218 sq. Hostilité des jansénistes aux ordres religieux.

I, 8. qui ont condamné la proposition de Monsieur Arnauld, sans vouloir examiner si ce qu'il avait dit était vrai ou faux, et ayant même déclaré qu'il ne s'agissait pas de la vérité, mais seulement de la témérité de sa proposition.

BEAUBRUN, Mémoires, GRES-GAYER Jacques M., En Sorbonne. Autour des Provinciales, Paris, Klincksieck, 1997, p. 145. Déclaration de M. Messier, doyen : p. 145 sq. Déclarations de La Barde, De Mincé, Chapelas, etc. : p. 146 sq. De Mincé déclare qu’il faut commencer par examiner le fait de Jansénius, et qu’après cela on pourra statuer sur le cas d’Arnauld : p. 146. Au cours de ce débat, l’évêque d’Amiens rejette la proposition de De Mincé « en disant que personne n’avait qualifié la proposition de M. Arnauld de fausseté, mais bien de témérité, et qu’ainsi il n’était point nécessaire d’examiner si les cinq propositions étaient dans Jansénius. Et il dit qu’il s’étonnait qu’un docteur catholique, après les constitutions, voulût encore contester et faire juger le contraire de ce qu’elles disaient » : p. 147.

Cela marque clairement que les ennemis d’Arnauld veulent mettre de côté la question de fond, et la faire passer pour déjà jugée.

ARNAULD Antoine, Œuvres, t. XIX, p. LI. A la proposition de M. de Mincé d’examiner si les cinq propositions sont dans Jansénius, plusieurs adversaires d’Arnauld protestent en disant qu’il ne s’agit pas de la vérité ou de la fausseté de la proposition d’Arnauld, mais seulement de sa témérité, et que l’examen du fait de Jansénius est extérieur à la question disputée. Le chancelier ordonne à M. Bourgeois, qui a repris la proposition de Mincé, de s’abstenir de l’examen demandé.

ARNAULD Antoine, Première lettre apologétique, 10 mars 1656, p. 12.Il ne s’agissait pas de la vérité, mais de la témérité.

Sur le mot témérité, voir plus haut.

I, 9. Il s'en est trouvé de plus quinze qui n'ont point été pour la censure, et qu'on appelle indifférents.

Texte de 1659 : Il s'en est de plus trouvé...

ADAM Antoine, Du mysticisme à la révolte, p. 220.

GRES-GAYER Jacques M., Le jansénisme en Sorbonne, 1643-1656, p. 169. Parmi les modérés, il y a des nuances importantes de jugement sur la conduite d'Arnauld. Certains docteurs refusent d'entrer dans le débat sur l'origine des cinq propositions et conseillent d'exempter Arnauld après une satisfaction de politesse à l'égard des prélats : c’est la position de La Barde, évêque de Saint-Brieuc, qui s'offre pour négocier une telle solution : p. 169. Voir p. 239 sq., sur le tiers-parti.

BAUDRY DE SAINT-GILLES D’ASSON Antoine, Journal d’un solitaire de Port-Royal, éd. Ernst et Lesaulnier, Paris, Nolin, 2008, p. 109-110, 135 ; JOVY Ernest, Etudes pascaliennes, IX, Le Journal de M. de Saint-Gilles, p. 95. Dans le compte des voix, le syndic Guyart « a trompé (...) de trois voix, car il s'en est trouvé 74 pour M. Arnauld, sans les 15 indifférents qui n'étaient pas pour la censure. On le sait de M. Bouvot. »

DUCHÊNE Roger, L'imposture littéraire..., p.18 sq. Sur les différentes façons de compter les votes, selon qu'on est pour ou contre Arnauld. Pascal fausserait le bilan des votes en comptant en faveur d'Arnauld des docteurs qui se sont abstenus. Mais on voit mal comment Duchêne peut justifier ce reproche de falsification, puisque I, 9 indique expressément que ces docteurs ont été indifférents. Voir aussi BAUDRY DE SAINT-GILLES D’ASSON Antoine, Journal d’un solitaire de Port-Royal, éd. Ernst et Lesaulnier, Paris, Nolin, 2008, p. 136, JOVY Ernest, Etudes pascaliennes, IX, Le Journal de M. de Saint-Gilles, p. 97, qui indique que ces indifférents sont « réputés pour M. Arnauld ».

I, 10. Voilà comment s'est terminée la question de fait, dont je ne me mets guère en peine. Car que Monsieur Arnauld soit téméraire, ou non, ma conscience n'y est pas intéressée.

PARISH Richard, Pascal's Lettres Provinciales. A study in polemic, p. 20 sq. La question de fait est rejetée comme de peu d'importance pour la foi.

DUCHÊNE Roger, L'imposture littéraire..., 2e éd., p. 21. Ce passage discret de la Sorbonne à la place publique suppose admise la possibilité pour tout le monde de comprendre Jansénius : p. 21. Ce refus du domaine réservé aux spécialistes conduit le lecteur à se méfier de ceux qui refusent de lui ouvrir les dossiers : p. 22-23.

NOUËT, Deuxième réponse..., in Réponses aux lettres Provinciales, éd. de 1658, p. 14. Nouët prend prétexte du passage sur le fait que la témérité d'Arnauld ne touche pas les consciences pour déclarer que Pascal ne défère pas aux censures de la Sorbonne, ni aux décisions du pape : p. 42.

DANIEL Gabriel, Entretiens de Cléandre et d'Eudoxe, p. 208 sq. Critique stylistique de ce passage.

I, 10. Et si la curiosité me prenait de savoir si ces propositions sont dans Jansénius, son livre n'est pas si rare ni si gros que je ne le pusse lire tout entier pour m'en éclaircir, sans en consulter la Sorbonne.

De fait, Pascal a lu attentivement le livre de Jansénius. Voir OC III, éd. J. Mesnard, p. 558. On retrouve une citation de l’Augustinus dans les Écrits sur la grâce : voir OC III, p. 557, qui renvoie à Lettre, § 37. Voir aussi OC III, p. 546, qui fait remonter à l’affaire Saint-Ange la lecture de Jansénius par Pascal.

Pascal reprend ici un argument formulé par un docteur de Sorbonne, Claude Tristan ; voir GEF IV, p. 109. Reste que Tristan n'envisage que la lecture par des bacheliers et des docteurs, ce qui répond bien à sa propre remarque sur la langue du livre, le latin. Pascal reprendra cette idée dans la Provinciale XVIII, mais sur un tout autre ton. Il exagère un peu, car l'Augustinus est un gros livre (environ 1000 pages en trois tomes). Cela dit, si on veut vraiment chercher, il y a une table des matières.

BEAUBRUN, Mémoires, GRES-GAYER Jacques M., En Sorbonne. Autour des Provinciales, Paris, Klincksieck, 1997, p. 206-207 sq. Le 22 décembre 1655, Lalane déclare que parmi les évêques qui admettent le point du fait, beaucoup n’ont pas lu Jansénius. Or il faudrait non seulement les avoir vues, mais pouvoir les montrer : p. 207.

Cela dit, pour les lecteurs auxquels s’adresse Pascal, l’inconvénient le plus gênant n’est pas la grosseur du livre, mais le fait qu’il soit écrit en latin.

I, 11. Mais si je ne craignais aussi d'être téméraire, je crois que je suivrais l'avis de la plupart des gens que je vois, qui ayant cru jusqu'ici sur la foi publique que ces propositions sont dans Jansénius, commencent à se défier du contraire par le refus bizarre qu'on fait de les montrer, qui est tel que je n'ai encore vu personne qui m'ait dit les y avoir vues. De sorte que je crains que cette censure ne fasse plus de mal que de bien, et qu'elle ne donne à ceux qui en sauront l'histoire, une impression toute opposée à la conclusion. Car en vérité le monde devient méfiant, et ne croit les choses que quand il les voit.

D'après L'histoire des cinq propositions, p. 94, à l'assemblée du 2 décembre, l'évêque de Chartres Lescot “offrit de faire voir dans le livre de Jansénius, qu'il avait fait apporter, tous les endroits d'où l'on avait tiré les cinq propositions ; mais les partisans d'Arnauld s'y seraient refusés. Hermant ne dit rien de cet épisode dans ses Mémoires. De même, le P. François ANNAT donne des propositions avec le texte de Jansénius en parallèle, dans sa Réponse à la plainte..., in Réponses..., p. 443 sq. ; mais l'ouvrage est postérieur au débat et aux Provinciales.

ANNAT François, Réponse à la plainte..., in Réponses..., p. 443 sq., donne les propositions avec le texte de Jansénius en parallèle ; mais l'ouvrage est postérieur au débat et aux Provinciales. BEAUBRUN, Mémoires, GRES-GAYER Jacques M., En Sorbonne. Autour des Provinciales, Paris, Klincksieck, 1997, p. 79. Voir p. 152-154, la tentative de Jean Potier pour donner les références des cinq propositions dans l’Augustinus. Mais l’assemblée se lasse d’entendre ces citations, et il est interrompu par le doyen. Cornet proteste contre l’interruption. Potier n’en continue pas moins ses citations. Il conclut qu’il faut condamner Arnauld. Mais le lendemain 18 décembre 1655, plusieurs docteurs remarquent que les passages de Jansénius allégués ne sont pas les mêmes, et qu’il faut donner des extraits écrits aux docteurs pour pouvoir porter un jugement solide : p. 157. Au cours des discussions, le 23 décembre 1655, M. Retard met Cornet en cause : c’est à lui et non à Arnauld de se disculper, et de montrer d’où il a tiré les propositions qu’il a dénoncées : p. 215.

BEAUBRUN, Mémoires, GRES-GAYER Jacques M., En Sorbonne. Autour des Provinciales, Paris, Klincksieck, 1997, p. 223 sq. Le 24 décembre 1655, l’évêque de Chartres déclare que ds’il y avait un Augustinus, il montrerait l’identité de la première proposition condamnée et de celle de Jansénius ; Feydeau lui présente immédiatement son Augustinus, mais le chancelier Séguier s’oppose à ce qu’on fasse l’examen : p. 223. Voir p. 263 sq. Avis de M. Barbereau du 29 décembre 1655, disant qu’il ne sait pas si les propositions sont dans Jansénius, mais que les délibérations lui donnent des doutes. Voir aussi p. 321, l’avis de Nicolas Perrault donné le 5 janvier 1656 : « comme on sait que plusieurs sont persuadés que la proposition de M. Arnauld est fausse, sans oser le dire, de crainte qu’on ne soit obligé d’entrer dans cet examen, il est aisé d’en conclure contre eux un violent soupçon de faux, puisque la fuite d’un examen n’appartient qu’à la fausseté. »

ARNAULD Antoine, Œuvres, t. XIX, p. LIX. Protestation du Cailleux : les adversaires d’Arnauld déclarent sans cesse que le fait de Jansénius est clair comme le jour, mais ils ne montrent jamais les propositions « Cette seule conduite, ajoute M. Cailleux, persuade à tout le monde et à tous ceux qui sont le plus mal affectionnés pour Jansénius, que les cinq propositions ne sont point dans son livre, et qu’on ne peut pas les y montrer ».

BAUDRY DE SAINT-GILLES D’ASSON Antoine, Journal d’un solitaire de Port-Royal, éd. Ernst et Lesaulnier, Paris, Nolin, 2008, p. 140, et SAINT-GILLES, Journal, éd. Jovy, p. 101. « L'effet présent de la censure est que, tant d'ennemis de MM. Jansénius et Arnauld n'ayant pu faire voir les cinq propositions dans le livre de Jansénius, après en avoir été tant pressés, personne ne croit plus qu'elles y soient, et on l'a dit à la Reine publiquement. »

DUCHÊNE Roger, L'imposture littéraire..., p. 23. Comment le lecteur est conduit par là à se méfier de ceux qui refusent de lui ouvrir les dossiers.

I, 11. Mais comme j'ai déjà dit, ce point-là est peu important, puisqu'il ne s'y agit point de la foi.

Technique du refrain confirmatif. Voir plus haut.

I, 12. Pour la question de droit, elle semble bien plus considérable en ce qu'elle touche la foi. Aussi j'ai pris un soin particulier de m'en informer. Mais vous serez bien satisfait de voir que c'est une chose aussi peu importante que la première

La première impression porte apris ; la faute est corrigée dans le recueil 1035, qui donne une impression ultérieure de la première Provinciale.

La question de droit

Sur la nature d’une question de droit, et sa différence avec les questions de fait, voir les Provinciales XVII et XVIII.

ADAM Antoine, Du mysticisme à la révolte, p. 20. Les débats sur la question de droit commencent le 18 janvier 1656 dans une atmosphère scandaleuse, et s'achèvent le 29 janvier. La censure est rédigée le 31 ; voir Provinciales, éd. Cognet, p. 35, n. 5. Elle exclut Arnauld de la Sorbonne, s'il ne se soumet pas avant le 15 février ; elle n'est imprimée que le 17 janvier, et mise en vente le 22, mais des copies en circulent alors depuis longtemps : p. 39, n. 3.

GRES-GAYER Jacques M., « La Sorbonne et les Provinciales », La campagne des Provinciales, Chroniques de Port-Royal, 58, Paris, 2008, p. 15-33. La question de droit porte sur la validité théologique d’une assertion : p. 21.

Sur le peu de sérieux de la question de droit et du pouvoir prochain selon les augustiniens, voir SAINTE-BEUVE, Port-Royal, III, VII, t. 2, un passage des Mémoires de Charles Perrault : p. 67-68.

PARISH Richard, Pascal's Lettres Provinciales. A study in polemic, p. 20 sq. Procédé qui consiste à réduire la question de droit à un problème d'importance égale à celle de la question de fait, ce qui suppose que le vrai problème est demeuré dissimulé.

Sur la nature du débat et le sérieux de son déroulement, DUCHÊNE Roger, L'imposture littéraire..., p. 36. Pascal déforme la réalité en prétendant que le fond des problèmes n'est pas envisagé.

Sur l'injustice de la censure de cette proposition, voir ARNAULD Antoine, Œuvres, XIX, p. XXXII.

GRES-GAYER Jacques M., En Sorbonne, Autour des Provinciales, Paris, Klincksieck, 1997, p. 20 sq. Le droit et les problèmes qu’il pose. La question de droit : p. 79 sq. La Bulle Cum occasione condamnait la première proposition attribuée à Jansénius, certains commandements de Dieu sont impossibles aux justes qui veulent et s’efforcent selon leurs forces présentes, il leur manque la grâce qui les rend possibles : p. 20. La question est de savoir quelle est la forme de la grâce qui rend possible l’observation des commandements. La spiritualité moliniste (plutôt que jésuite) met l’accent sur l’accueil de l’homme à la grâce divine, à Port-Royal on souligne la transcendance, la gratuité du don de Dieu, et sa puissance : p. 21. Sous la forme la plus générale, il s’agit de tenir les deux bouts de la chaîne, toute-puissance de Dieu et liberté de l’homme : p. 21. De manière concrète, les augustiniens, il s’agit de savoir si le juste, c’est-à-dire celui que la conversion a réconcilié avec Dieu, mais qui peut retomber dans le péché, peut mériter son salut ou s’il dépend des décrets divins. Il faut expliquer l’articulation ou le concours du secours de Dieu et de la liberté humaine : p. 21. Défense d’Arnauld par la ressemblance avec des passages de saint Jean Chrysostome et saint Augustin : p. 107.

I, 13. Il s'agit d'examiner ce que Monsieur Arnauld a dit dans la même Lettre : Que la grâce sans laquelle on ne peut rien, a manqué à S. Pierre dans sa chute.

Allusion à l'épisode du reniement de saint Pierre.

Matthieu, XXVI, 69-75. « Pierre cependant était au-dehors assis dans la cour. Et une servante,n s’approchant, lui dit : Vous étiez vous aussi avec Jésus de Galilée. 70. Mais il le nia devant tout le monde, en disant : Je ne sais ce que vous dites. 71. Et lorsqu’il sortait hors la porte pour entrer dans le vestibule, une autre servante, l’ayant vu, dit à ceux qui se trouvèrent là : Celui-là était aussi avec Jésus de Nazareth. 72.Pierre le nia une deuxième fois, en disant avec serment :m Je ne connais point cet homme. 73. Peu après ceux qui étaient là, s’avançant, dirent à Pierre : Vous êtes certainement de ces gens-là ; car votre langage vous fait assez connaître. 74. Il se mit alors à faire des serments exécrables, et à dire en jurant : Qu’il n’avait aucune connaissance de cet homme ; et aussitôt le coq chanta. 75. Et Pierre se ressouvint de la parole que Jésus lui avait dite : Avant que le coq chante, vous mpe renoncerez trois fois. Étant donc sorti dehors, il pleura amèrement ». »

Luc, XXII, 54-62. « Aussitôt ils se saisirent de lui, l'emmenèrent en la maison du grand prêtre ; et Pierre le suivait de loin. 55. Or des gens, ayant allumé un feu au milieu de la cour, s'assirent auprès, et Pierre s'assit aussi parmi eux. 56. Une servante, qui le vit assis devant le feu, le considéra attentivement, et dit : Celui-ci était aussi avec cet homme. 57. Mais Pierre le renonça, en disant : Femme, je ne le connais point. 58. Un peu après un autre, le voyant, lui dit : Vous êtes aussi de ces gens-là. Pierre lui dit : Mon ami, je n’en suis point. 59. Environ une heure après, un autre assurait la même chose, en disant : Certainement cet homme était avec lui, car il est aussi de Galilée. 60.Pierre répondit : Mon ami, je ne sais ce que vous dites. Au même instant, comme il parlait encore, le coq chanta ».

Jean, XVIII, 15-17. « Ce pendant Simon Pierre suivit Jésus, comme aussi un autre disciple, qui, étant connu du grand prêtre, entra avec Jésus dans la maison du grand prêtre : 16. Mais Pierre demeura dehors à la porte. Alors cet autre disciple, qui était connu du grand prêtre, sortit et parla à la portière qui fit entrer Pierre. 17. Cette servante qui gardait la portière dit donc à Pierre : N’êtes-vous pas aussi des disciples de cet homme ? Il lui répondit : Je n’en suis point. »

Marc, XIV, 66-72. « Cependant Pierre étant en bas dans la cour, une des servantes du grand prêtre y vint. 67. Et l’ayant vu qui se chauffait, après l’avoir considéré, elle lui dit : Vous étiez aussi avec Jésus de Nazareth. 68. Mais il le nia, en disant : Je ne le connais point, et je ne sais ce que vous dites. Et étant sorti dehors dans le vestibule, le coq chanta. 69. Et une servante, l’ayant encore vu, commença à dire à ceux qui étaient présents : Celui-là est de ces gens-là. 70. Mais il le nia pour la deuxième fois. Et, peu de temps après, ceux qui étaient présents dirent encore à Pierre : Assurément, vous êtes de ces gens-là, car vous êtes de Galilée. 71. Il se mit alors à faire des serments exécrables, et à dire en jurant : Je ne connais point cet homme dont vous me parlez. 72. Aussitôt le coq chanta pour la seconde fois. Et Pierre se ressouvint de la parole que Jésus lui avait dite : Avant que le coq ait chanté deux fois, vous me renoncerez trois fois ; et il se mit à pleurer. »

KOLAKOWSKI Leszek, Dieu ne nous doit rien, p. 20. Exemple paradigmatique du reniement de saint Pierre, pour saint Augustin comme pour Jansénius.

Saint Pierre est l'exemple d'un juste à qui la grâce a manqué : sur le rapport de cet épisode avec la question de droit, telle qu’il est établi dans la Seconde lettre à un duc et pair d'Arnauld, voir OC III, éd. J. Mesnard, p. 607. Sur cet épisode se greffe un débat théologique général, savoir si, lorsqu'un juste commet un péché, c'est parce que la grâce de Dieu lui a manqué. C'est le cas de Pierre lorsqu'il a renié le Christ, comme l'explique Arnauld dans quelques passages de la Seconde lettre à un duc et pair. La question est de savoir si le manque de la grâce sanctionne une faute antérieure, la présomption de l'apôtre jurant de na jamais quitter le Christ. Pascal a particulièrement étudié cette question, sans se tenir à l'aspect anecdotique, mais aussi quant aux implications théologiques : il a lu de près de la Lettre d'un abbé à un président de Bourzeis. Cette question du délaissement des justes fait l’objet de longues pages dans la Lettre sur la possibilité des commandements, le premier en date des Écrits sur la grâce. Voir OC III, éd. J. Mesnard, p. 606, sur le problème du double délaissement, de l’homme par Dieu d’une part, et de Dieu par l’homme d’autre part, point dont ressort le plus fortement la rudesse de la doctrine augustinienne. Pascal répond que soutenir que l’abandon de l’homme par Dieu résulte de la sanction d’une faute antérieure, c'est faire de la grâce de Dieu une dépendance du libre arbitre de l’homme, et tomber dans le molinisme.

Pour la portée de cette formule sur saint Pierre, voir ARNAULD, Le renversement de la morale…, II, ch. IV, p. 135 : selon les calvinistes, saint Pierre a commis un crime en reniant Jésus, mais cela ne l’a pas empêché de demeurer enfant de Dieu.

Le débat de Sorbonne semble porter uniquement sur le fait de savoir si la grâce manque parfois aux justes, lorsqu'ils pèchent. GRES-GAYER Jacques M., Le jansénisme en Sorbonne, 1643-1656, p. 179 sq. Le cas de saint Pierre et la formule sur laquelle Arnauld se voit épingler. Dans le système d'Arnauld, cet exemple a une signification précise : il montre que de tous les secours dont Dieu est l'origine, certains, de l'aveu des catholiques, n'obtiennent pas l'effet pour lequel ils sont accordés ; la volonté humaine affaiblie par le péché leur résiste. En reprenant la formule d'Arnauld sur saint Pierre, la commission a jugé qu'il renouvelait une erreur déjà condamnée dans la première des propositions condamnées dans la bulle Cum occasione, savoir qu'il est parfois impossible aux justes, malgré leurs efforts, d'accomplir les commandements : p. 180.

GRES-GAYER Jacques M., En Sorbonne, Autour des Provinciales, Paris, Klincksieck, 1997, p. 20. Le droit et les problèmes qu’il pose. Arnauld reprend un exemple très classique : p. 29. La question de droit : p. 79 sq. Défense d’Arnauld par la ressemblance avec des passages de saint Jean Chrysostome et saint Augustin : p. 107.

Voir sur ce point ARNAULD Antoine, Epistola et alter apologeticus, in Œuvres, XIX, p. 677.

ARNAULD Antoine et NICOLE Pierre, Défense des professeurs en théologie..., 1660, p. 5, sur le sens de cette proposition chez Arnauld.

Pour l'état des opinions en présence, et l'explication du sens qu'Arnauld donne à sa proposition, voir NICOLE Pierre, Défense de la proposition de M. Arnauld, docteur de Sorbonne, touchant le droit, contre la première lettre de M. Chamillard, docteur de Sorbonne et professeur du Roi en théologie, Paris, 1656, 44 p. in-4°, p. 10. Équivalence avec la proposition générale la grâce manque parfois au juste. Explication, p. 11 : saint Pierre n'a pas eu toute la grâce nécessaire pour vaincre la tentation. Voir article VI, p.19, qui fournit un tableau résumant les différentes interprétations.

Proposition de M. Arnauld selon qu'elle est dans son livre : “La grâce sans laquelle on ne peut rien manque à quelque juste dans une occasion dans laquelle il pèche”.

Proposition de M. Arnauld selon qu'il l'explique : “La grâce efficace sans laquelle on n'a pas le pouvoir prochain de vaincre la tentation manque à quelque juste en laquelle il pèche. Mais il ne laisse pas d'avoir un véritable pouvoir d'éviter le péché, quoique ce pouvoir ne soit pas prochain et accompli.” Voir l'explication que donne NICOLE Pierre, Défense de la Proposition de M. Arnauld, p.10, sur l'équivalence avec la proposition générale la grâce manque parfois au juste ; et l'explication, p.11 : saint Pierre n'a pas eu toute la grâce nécessaire pour vaincre la tentation. Voir aussi, sur le sens de cette proposition, un écrit plus tardif, ARNAULD Antoine et NICOLE Pierre, Défense des professeurs en théologie de la Faculté de Bordeaux, 1660, p. 5.

Nouveaux Thomistes : “La grâce efficace sans laquelle on n'a pas tout ce qui est nécessaire pour vaincre la tentation, manque à quelque juste dans une occasion en laquelle il pèche. Mais il ne laisse pas d'avoir en même temps une autre grâce qui donne le pouvoir prochain d'agir, non pas au sens des Molinistes, qu exclut la nécessité de la grâce efficace, mais en un autre sens qui ne l'exclut pas.”

M. Le Moyne : “La grâce efficace sans laquelle on n'a pas le pouvoir prochain de vaincre quelque tentation manque à quelque juste dans une occasion en laquelle il pèche. Mais il a en même temps une grâce suffisante pour prier et pour obtenir l'efficace”.

M. Chamillard : “La grâce efficace sans laquelle on n'a pas le pouvoir de vaincre quelque tentation, manque quelquefois au juste dans une occasion en laquelle il pèche. Mais le juste a eu grâce popur éviter une faute précédente en punition de laquelle la grâce efficace lui a manqué.”

Le P. Annat : “La grâce nécessaire pour pouvoir prochainement vaincre les tentations ne manque jamais à aucun homme dans les occasions dans lesquelles il pèche.”

Il s'agit donc d'une opposition entre les augustiniens, qui affirment que la grâce manque parfois aux justes, et les molinistes, qui affirment que le secours nécessaire pour faire le bien ne leur manque jamais. Arnauld a relevé une phrase du P. Annat, Réponse à quelques demandes..., qu'il juge fausse : “que la grâce intérieure, qui est nécessaire à notre volonté, afin qu'elle puisse vouloir ce que Dieu exige d'elle, en lui manque jamais dans les occasions où elle pèche” ; cela postule une grâce universelle et permanente, commune indistinctement à tous les hommes, dont l'efficacité dépend seulement de la volonté humaine, qui permet de vaincre la tentation : faut-il croire “comme un article de foi, que jamais la tentation ou de la colère, ou de l'orgueil, ou de l'ennui, ou de la médisance, ne fait faire des fautes aux gens de bien et aux justes, sans qu'ils aient dans la tentation même, la pensée et le mouvement actuel de ne les point faire...” (Seconde lettre...). Le cas de saint Pierre, juste auquel la grâce a manqué, est donc dirimant.

GRES-GAYER Jacques M., Le jansénisme en Sorbonne, 1643-1656, p. 190-191. Analyse extraite du DTC (d'après p. 191, n. 3). L'équivoque dans la proposition Un juste, en la personne de saint Pierre, à qui la grâce sans laquelle on ne peut rien a manqué dans une occasion où l'on ne peut pas dire qu'il n'ait point péché porte sur l'expressions la grâce sans laquelle on ne peut rien, employée par l'auteur dans le contexte d'une attaque contre la grâce intérieure et actuelle des molinistes. L'affirmation se compose de plusieurs éléments : un juste a commis un péché (le reniement du Christ) ; cet acte manifeste la faiblesse ou l'absence du secours divin qui aurait pu lui permettre de surmonter cette infidélité (le terme manqué est imprécis) ; donc cet exemple montre que la théorie moliniste de la grâce intérieure qui ne manque jamais est fausse, sans que l'on doive pour l'affirmer être nécessairement calviniste : p. 191. Les explications d'Arnauld : p. 194. La grâce sans laquelle on ne peut rien, dit Arnauld, c'est un « pouvoir prochain et complet » associé à la grâce efficace, et non un pouvoir faible ou une petite grâce : p. 194. Il ne rejette pas toute sorte de grâce actuelle, mais seulement celle qui donne le pouvoir prochain et complet : il admet que saint Pierre a eu la grâce sanctifiante, justifiante ou habituelle (gratiam habitualem et justificantem), qui est le principe formel de la justification et qui demeure dans le juste, mais il ajoute que cette grâce ne suffit pas et que l'on a besoin d'un auxilium speciale, qui est la grâce efficace : p. 195. C'est la doctrine du concile de Trente. Arnauld précise qu'il admet “une grâce intérieure, actuelle et suffisante au sens des thomistes, par laquelle les commandements leur sont véritablement possibles toutes les fois qu'il s'agit de les accomplir, outre laquelle cependant ils ont besoin de la grâce efficace sans laquelle ils ne les accompliront jamais” : p. 195.

GRES-GAYER Jacques M., Le jansénisme en Sorbonne, 1643-1656, p. 178, sur le passage du P. Annat relevé par Arnauld. Cette grâce intérieure, chez le P. Annat, est la grâce que les théologiens molinistes disent suffisante, “et qui consiste, selon eux, en une bonne pensée, que Dieu forme dans l'esprit et dans un secret mouvement, qu'il donne à la volonté de se porter au bien et de se détourner du mal, et quoique ensuite, selon leur doctrine il dépende du libre arbitre d'accepter ou de rejeter cette grâce” : p. 178. Arnauld récuse cette formule, parce qu'elle postule à son avis une grâce générale et universelle commune à tous les hommes, indistinctement donnée à tous, dont l'efficacité dépendrait du vouloir humain et non de l'amour de Dieu : p. 178.

Mais comprenons bien Arnauld.

Dans la proposition Un juste, en la personne de saint Pierre, à qui la grâce sans laquelle on ne peut rien a manqué dans une occasion où l'on ne peut pas dire qu'il n'ait point péché, il y a plusieurs éléments. Primo : un juste a commis un péché (le reniement du Christ) ; cet acte manifeste la faiblesse ou l'absence du secours divin qui aurait pu lui permettre de surmonter cette infidélité (le terme manqué est imprécis) ; donc cet exemple montre bien que la théorie moliniste de la grâce intérieure qui ne manque jamais est fausse, puisque cette grâce manque quand on pèche. Mais ce qui a manqué à Pierre, c'est la grâce sans laquelle on ne peut rien, la grâce efficace qui donne un “pouvoir prochain et complet”. Mais s'il exclut, dans les conditions définies, la grâce qui donne le pouvoir prochain et complet, Arnauld ne rejette pas toute sorte de grâce actuelle, et il admet sans difficulté qu'au moment où il a péché, Pierre pouvait tout à fait avoir un pouvoir faible ou une petite grâce, c'est-à-dire la grâce justifiante ou habituelle (gratiam habitualem et justificantem), qui est le principe formel de la justification et qui demeure dans le juste. Il précise seulement que cette grâce ne suffit pas pour surmonter la tentation et éviter le péché, et que l'on a besoin pour cela d'un auxilium speciale, qui est la grâce efficace. C'est la doctrine du concile de Trente. Arnauld précise qu'il admet “une grâce intérieure, actuelle et suffisante au sens des thomistes, par laquelle les commandements leur sont véritablement possibles toutes les fois qu'il s'agit de les accomplir, outre laquelle cependant ils ont besoin de la grâce efficace sans laquelle ils ne les accompliront jamais”..

En reprenant la formule d'Arnauld sur saint Pierre, la commission a jugé qu'il renouvelait une erreur déjà condamnée dans la première des propositions condamnées dans la bulle Cum occasione, savoir qu'il est parfois impossible aux justes, malgré leurs efforts, d'accomplir les commandements.

ARNAULD Antoine, Réfutation d’un écrit moliniste…, II, Œuvres, XX, p. 316. « Il n’est point vrai aussi que M. Arnauld air apporté l’exemple de S. Pierre dans sa seconde lettre pour prouver que les commandements de Dieu sont quelquefois impossibles à quelques justes. Ce n’est pas agir de bonne foi que de lui attribuer ce qu’il n’a jamais avancé. Il a seulement voulu prouver, par l’exemple de S. Pierre, contre les molinistes, que les justes n’ont pas toujours, de la part de Dieu, toute la grâce qui leur est nécessaire pour vaincre les tentations qui se présentent. Et c’est ce que tous les thomistes reconnaissent… »

Sur la source de la contestation, dans la Seconde Lettre d'Arnauld, voir DUCHÊNE Roger, L'imposture littéraire..., p. 25.

GRES-GAYER Jacques M., Le jansénisme en Sorbonne, 1643-1656, p. 150. Voir p. 177 sq., le débat sur le droit. Le déroulement historique des controverses : p. 180 sq.

GRES-GAYER Jacques M., En Sorbonne, Autour des Provinciales, Paris, Klincksieck, 1997, p. 22. Le cas de figure considéré est celui du juste. Sur le débat en Sorbonne, voir p. 29 sq. Interprétation augustinienne d’Arnauld : p. 29.

ADAM Antoine, Du mysticisme à la révolte, p. 20. Les débats commencent le 18 janvier 1656 dans une atmosphère scandaleuse, et s'achèvent le 29 janvier. La censure est rédigée le 31 ; voir Provinciales, éd. Cognet, p. 35, n. 5. Elle exclut Arnauld de la Sorbonne, s'il ne se soumet pas avant le 15 février ; elle n’a été imprimée que le 17 janvier, et mise en vente le 22, mais des copies en circulaient depuis longtemps : p. 39, n. 3.

ARNAULD Antoine, Œuvres, XIX, p. XLV. Voir p. LX, les avis des docteurs. Quatre opinent en faveur d'Arnauld, Porcher, Thiremont, Retard et Fortin.

DESMARES Toussaint, Réponse d’un docteur en théologie à Monsieur Chamillard, docteur et professeur de Sorbonne, 16 janvier 1656, 82 p. in-4° (BN : D.3799). Attribution du catalogue Fouillou ; voir Provinciales, éd. Cognet, p. 32, n. 4. ; ARNAULD Antoine, Œuvres, XIX, p. LXXV ; GEF IV, p.152 sq. Collaboration d'Arnauld selon Saint-Gilles. Le texte a certainement servi à la rédaction du Discours sur la possibilité des commandements ; GERBERON, Hist. générale, II, p. 275 sq. Voir p. 4-5, la défense point par point de la proposition d'Arnauld. Voir p. 4 l’énoncé de la proposition d’Arnauld : « que la grâce efficace, c’est-à-dire l’inspiration d’une grande et parfaite charité, sans laquelle saint Pierre ne pouvait accomplir le commandement de confesser Jésus-Christ jusques à la mort, a manqué à cet apôtre à l’heure de la tentation et de l’interrogation d’une servante ». D’où Arnauld infère que tous les justes n’ont pas toujours la grâce efficace sans laquelle ils ne peuvent d’une puissance prochaine accomplir quelque commandement de Dieu.

Arguments des ennemis d’Arnauld contre l’affirmation que la grâce a manqué à saint Pierre dans sa chute

GRES-GAYER Jacques M., En Sorbonne. Autour des Provinciales, Édition critique des Mémoires de Beaubrun (1655-1656), Paris, Klincksieck, 1997, p. 30 : Ses adversaires reprochent à Arnauld d’user d’une distinction à laquelle il ne croit pas dans la mesure où, disciple de Jansénius, il récuse toute forme de grâce dont l’action dépendrait de la coopération humaine. Ils estiment que dans ses explications Arnauld ne montre pas clairement comme la petite grâce qu’il admet permet de passer du pouvoir éloigné au pouvoir prochain. Donc, selon lui ; les commandements sont impossibles, donc il est hérétique. Voir p. 624. En date du 28 janvier 1656 : « Que la grâce n’avait point manqué à saint Pierre comme il (Arnauld) le soutenait, puisqu’il avait eu la grâce suffisante et la grâce de prière, ce que l’Écriture a marqué par ces paroles, vigilate et orate [Mt 26,41]. Autrement Dieu serait injuste et cruel. »

I, 13. Sur quoi nous pensions vous et moi qu'il était question d'examiner les plus grands principes de la grâce, comme si elle n'est pas donnée à tous les hommes, ou bien si elle est efficace : mais nous étions bien trompés.

Examiner les plus grands principes de la grâce, comme si elle n'est pas donnée à tous les hommes, ou bien si elle est efficace... : C'est précisément ce que Pascal a fait dans les Écrits sur la grâce, et surtout dans la Lettre sur la possibilité des commandements. Il ne s'est pas tenu à l'aspect anecdotique, ni même à la seule question du fait du délaissement de Pierre par Dieu ; mais il s'est intéressé aussi aux implications théologiques, et s'est demandé quelle était la cause de ce délaissement. Voir OC III, éd. J. Mesnard, p. 606, sur le problème du double délaissement, sur la manière dont l'homme abandonne Dieu, mais aussi sur la manière dont Dieu abandonne l'homme à son péché. C'est pourquoi il est impossible de soutenir qu'il était ignorant en matière de théologie dogmatique, ou qu'il a été trompé par les Messieurs de Port-Royal. Pour le reste la substance dogmatique de la première Provinciale est mince : DUCHÊNE Roger, L'imposture littéraire..., p. 27.

I, 13. Je suis devenu grand théologien en peu de temps, et vous en allez voir des marques.

JOUSLIN Olivier, Rien ne nous plaît que le combat. La campagne des Provinciales de Pascal. Étude d’un dialogue polémique, Clermont-Ferrand, Presses Universitaires Blaise Pascal, 2007, t. I, p. 78 sq.

La question de la compétence de Pascal en matière de théologie

Voir Provinciales XI.

On attaque Pascal sur sa manière d’écrire. La technique consiste à discréditer le fond des Provinciales en faisant l’éloge de leur forme, dont nul ne peut nier qu’elle a rencontré un grand succès dans le monde. Cependant la portée de ces critiques dépasse les pures questions de style. Voir ce qu’en dit le P. Morel, Réponse générale à l’auteur des Lettres qui se publient depuis quelques temps contre la doctrine des Jésuites, par le Prieur de Sainte Foy, Prêtre théologien, Guillaume Barbier, Lyon, 1656, 64 p. in 4° (Bibl. de Port-Royal: PR 382): “votre plume dans laquelle vous avez fait couler votre esprit, vole d’une matière à l’autre comme un éclair; elle y entre et en sort, on ne sait par où; elle y fait des enchaînures non pareilles; elle y grossit et désenfle tout ce qu’elle peint, elle court par tout le monde, et ne va jamais sans railler. Elle entre dans les Parlements, salue Messieurs, et soudain se tourne vers leurs valets; elle assiste aux querelles des gentilshommes, et à l’instant même s’en va au devin; elle se glisse dans la cellule d’un religieux, et dans un moment vous la voyez au comptoir d’un banquier... Et tout cela en se divertissant et en se gaussant de tout”.

Cette critique rhétorique a pour pendant le reproche adressé à Pascal de se mêler de la théologie, alors qu’il n’est pas habilité à le faire. Si le secrétaire du Port-Royal use de l’arme de la raillerie impudente, c’est qu’il n’a pas d’autre ressource, n’ayant rien de sérieux ni de solide à dire.

D’abord parce qu’il ne connaît rien dans les questions de théologie qui font l’objet de ses lettres. On ne peut pas prendre Pascal au sérieux. NOUËT Jacques, Réponse à l’onzième lettre..., in Réponses des jésuites aux lettres Provinciales, p. 464. Andoche Morel dit aussi que Pascal n’a ni le style d’un théologien ni celui d’un homme d’Église: la théologie a ses formes, dont il ne “paraît rien dans vos lettres; si bien que nous inférons avec raison que vous ignorez le langage qui se parle chez elle, et qu’à peine connaissez-vous le nom de l’Ecole”. La source de son information est à chercher du côté des maîtres à penser jansénistes. Voir dans GEF VI, p. 315, un passage du P. Annat, La bonne foi des jansénistes, sur ce point: “c’est au sénat du Port-Royal à délibérer s’il n’est point à propos de le faire changer d’office, et l’occuper à composer des comédies et des farces, un esprit railleur comme le sien étant plus propre à cet emploi.” Ce thème de l’incompétence du secrétaire du Port-Royal aura la vie dure : voir PIROT, Apologie pour les casuistes, p. 223 : les bouffonneries satiriques couvrent des mensonges dénués de raison; l’artifice supplée à la science. Voir OC I, p. 849, RAPIN René, Mémoires, II, éd. Aubineau, p. 399 : “c’est un géomètre que Pascal, il ne sait pas la théologie”; mais c’est le “théologien des femmes” ; il se tourne vers la raillerie parce qu’il n’a rien de solide ni de sérieux à dire.

Dans les Provinciales, la raillerie se substitue aux arguments pertinents: voir ANONYME (N.N.), Lettre d’un provincial au secrétaire du Port-Royal, cité in GEF V, p. 112; NOUËT, Réponse à l’onzième lettre, in Réponses, p. 277 sq.; NOUËT, Impostures, in Réponses, p. 90: la raillerie n’est bonne que pour couvrir les erreurs, mensonges et hérésies; c’est un ornement qu’il suffit d’ôter pour ne trouver que l’imposture.

Le reproche a un prolongement moral et religieux. Voir ce qu’en dit le P. Nouët, qui s’appuie sur le style de Pascal pour mettre en cause sa piété. Comme l’auteur des Provinciales bouffonne et raille sans cesse, il ne peut se recommander de Dieu ni des Pères; son style n’a rien de sérieux ni de digne d’un théologien. Il est plutôt proche du sacrilège. Le P. Nouët, Seconde réponse..., in Réponses, p. 62-63, écrit que la raillerie serait indigne d’un prêtre, qui n’aurait pas osé se donner cette liberté “indécente à sa personne”. Selon lui, l’auteur des Provinciales “voyait bien que cette manière d’écrire pleine de rencontres ingénieuses, où il excelle certainement, et qui lui réussit à merveille, n’était pas autrement convenable à une personne qui approche des autels, et que s’il eût pris la qualité d’ecclésiastique, il eût été obligé pour garder quelque bienséance de parler un peu plus sérieusement, et d’abandonner le personnage qu’il fait le mieux, qui est celui de plaisant et de railleur”. Le jésuite s’en prend à des procédés comme le « hoho! de comédie », par exemple. Ce reproche d’indécence incompatible avec l’état ecclésiastique rappelle le reproche adressé par Ogier au P. Garasse. Le reproche a été poussé jusqu’à la mise en cause de la foi chrétienne de Pascal même par un polémiste antijanséniste, qui a écrit que les Provinciales n’avaient pu être composées en pleurant, ni devant un crucifix. Mais, soutient le P. Nouët, en ne se faisant pas ecclésiastique, l’auteur des Provinciales a ôté leur venin à ses propres railleries.

MIEL Jan, Pascal and theology, p. 195-201. Sur la compétence de Pascal en matière théologique. Dès 1646, Pascal a lu Saint-Cyran, le Discours sur la réformation de l’homme intérieur de Jansénius, peut-être des textes d’Arnauld : p. 196. Lors de sa rencontre avec M. de Rebours, il déclare avoir lu les livres de Port-Royal et ceux de leurs adversaires : p. 197. Le problème de la rédaction des Écrits sur la grâce est abordé p. 198.

Sur ce dernier point, la question a été résolue dans l’édition des Œuvres de Pascal par Jean Mesnard, t. III, notamment dans la section III, Dates et sources, p. 543. Lecture et connaissance de l’Augustinus dès l’époque de la Préface au traité du vide : p. 546. Dès 1647, Pascal ne peut plus être considéré comme un novice en théologie, pour les raisons alléguées par Jan Miel : p. 546. Sur les lectures de Pascal et les documents qu’il avait sous les yeux lors de la rédaction des Écrits sur la grâce, voir p. 548 sq. Bilan de ce que ses sources apportaient à Pascal : p. 553 sq. L’étude des sources contraint à repousser la date de rédaction à l’année 1655 ; Pascal à cette époque témoigne dans les Écrits d’une réelle compétence en théologie, notamment augustinienne.

CANTILLON Alain, « Énonciation individuelle et énonciation collective (I) – la position auctoriale dans les Provinciales », La campagne des Provinciales, Chroniques de Port-Royal, 58, Paris, 2008, p. 165-176. Voir p. 173 sq., sur « l’insurrection du particulier théologien ».

Le danger que la censure ne soit tournée en ridicule

Il a été suggéré par les docteurs eux-mêmes : voir BEAUBRUN, Mémoires, GRES-GAYER Jacques M., En Sorbonne. Autour des Provinciales, Paris, Klincksieck, 1997, p. 199. Avis de M. Maleude.

Le scénario de la première Provinciale

Quand Pascal publie la première Provinciale, il ne compte pas en écrire d’autres. Le succès révèle combien son style est propre à intéresser les plus indifférents aux matières théologiques en les conduisant « agréablement à la connaissance de la vérité » (Nicole).

La première Provinciale unit des éléments qui paraissent incompatibles : un problème d’actualité, une narration comique et la structure d’un roman policier (avant la naissance du genre), qui donnent à l’ensemble une solide charpente logique.

La situation initiale ne peut manquer d’intriguer le lecteur : le théâtre en est la prestigieuse Faculté de théologie de Paris, la Sorbonne, qui inspire au public un respect teinté d’incompréhension, comme tous les grands organismes nationaux. Ce qui corse l’affaire, c’est que les disputes qui défraient régulièrement la chronique ne sont pas bien compréhensibles. On saisit mal, remarque l’auteur, pourquoi tant de bruit entoure la question de fait à savoir si le docteur Arnauld est téméraire de ne pas trouver dans Jansénius les propositions que Rome a condamnées, ni pourquoi on ne règle pas le débat en les montrant. Quant à la question de droit, à savoir si la grâce a manqué à saint Pierre quand il a renié Jésus-Christ, on suppose qu’il s’agit « d’examiner les plus grands principes de la grâce », mais c’est pure supposition. Tous ces mystères intriguent, on demande à s’informer. Pour mener l’enquête, Pascal crée un personnage d’honnête homme (Montalte), un chrétien de bonne volonté et de bon sens, qui va raconter dans une lettre à un ami de province (on a supposé que c’était Florin Périer) ses efforts pour voir clair dans ces disputes entre théologiens de Sorbonne. Précurseur du commissaire Maigret, « Montalte » court d’un docteur à l’autre pour confronter leurs déclarations : une succession comique d’allers et retours le conduit d’abord chez le très antijanséniste M. N... (qui doit ressembler à Nicolas Cornet, le syndic de Sorbonne qui a concocté les propositions), puis chez un janséniste, puis de nouveau chez M. N..., puis encore chez le janséniste. L’enquête s’oriente alors vers le groupe des ennemis d’Arnauld, molinistes et nouveaux thomistes. Nouvelles navettes, nouvelles questions. Enfin, au cours d’une dramatique confrontation de tous ces théologiens, « Montalte » découvre la ténébreuse conspiration ourdie par les docteurs antijansénistes contre Arnauld.

Suivons à présent le déroulement logique de l’affaire. Elle tourne autour d’un point de théologie : les justes peuvent-ils accomplir les commandements de Dieu ? A première vue, aucun problème : tout le monde, de M. N... aux jansénistes, s’accorde sur l’affirmative. Mais c’est là que la question se complique : l’un des ennemis d’Arnauld sort de sa besace un terme inconnu qui enferme selon lui le nœud du mystère : «Les Jansénistes vous diront bien que tous les justes ont toujours le pouvoir d’accomplir les commandements : mais ils ne vous diront pas que ce pouvoir soit prochain. » Naturellement, « Montalte » n’a aucune idée de ce que ces mots signifient (Pascal, lui, a étudié la question dans son premier Écrit sur la grâce) ; il sait seulement que prochain signifie ordinairement « immédiatement accessible », de sorte qu’avoir le « pouvoir prochain » d’accomplir une action, c’est être en mesure de l’accomplir sans aide extérieure par ses propres forces. Mais rien n’est simple à la Sorbonne : le janséniste indique à « Montalte » que les ennemis d’Arnauld, qu’on croyait jusqu’alors ne faire « qu’un même corps », forment en réalité deux partis qui se sont ligués contre Arnauld, mais qui entendent le «pouvoir prochain » en des sens tout à fait différents. Le pauvre « Montalte » reprend ses navettes.

L’enquête révèle en effet que molinistes et thomistes n’interprètent pas le mot prochain de la même façon. On interroge d’abord un disciple du P. Le Moyne, « professeur de théologie » des plus molinistes. Il répond qu’avoir le pouvoir prochain de faire quelque chose, c’est avoir tout le nécessaire pour agir : on a le pouvoir de voir lorsqu’on a bonne vue et qu’il fait jour, autrement dit un juste a le pouvoir prochain d’accomplir les commandements parce qu’il peut le faire sans grâce efficace spéciale en sus. Mais les thomistes, disciples du théologien espagnol Alvarez, qui modernisent la théologie de saint Thomas par un vocabulaire «branché», l’entendent autrement : ils appellent pouvoir prochain une capacité médiate, qui a besoin d’un secours supplémentaire pour passer à l’acte : avoir le pouvoir prochain de voir, c’est avoir bonne vue, étant entendu que s’il fait nuit on n’y verra rien tout de même. Le juste a le pouvoir prochain de faire le bien, mais il n’y arrive jamais sans une grâce efficace supplémentaire de Dieu. Voilà donc un pouvoir bien différent du précédent. Il est clair que les molinistes parlent une langue conforme à l’usage courant, mais aussi que, pour un augustinien, leur doctrine est erronnée. En revanche, les thomistes emploient le mot «prochain» en un sens inhabituel et aberrant, mais leur doctrine, pour le fond, est proche de celle des jansénistes ; la seconde Provinciale montrera aussi qu’ils parlent de « grâce suffisante » pour désigner une grâce qui, de toute évidence, ne suffit pas, puisqu’elle exige une autre grâce, l’efficace, pour permettre d’agir.

« Montalte » s’appuie alors sur le bon bout de sa raison[1] pour conclure : 1. que thomistes et molinistes ne sont pas d’accord entre eux sur le fond ; 2. que les mots « pouvoir prochain » n’ont pas entre eux de sens univoque, c’est un terme vide qu’ils s’accordent pour « dire de part et d’autre sans dire ce qu’il signifie » ; 3. que ce problème théologique inexistant sert à cacher un conflit entre théologiens ; 4. et que comme molinistes et thomistes n’ont en commun que le désir de condamner Arnauld, le « pouvoir prochain » soutient un « programme commun » en vue d’une purge toute politique qui vise à éliminer le chef du parti augustinien : nous sommes les plus nombreux, donc nous avons théologiquement raison. Le mystère est ainsi éclairci.

Cette habile fiction montre que les contestations de Sorbonne ne touchent pas la conscience des fidèles ; elle appelle aussi le public à protester contre l’injustice dont Arnauld est victime. Du point de vue littéraire, la première Provinciale jette une vive lumière sur la technique de dramatisation et de vulgarisation par laquelle Pascal tente d’intéresser le monde à des questions qui ordinairement le dépassent.

On peut distinguer

1. une structure narrative, qui est celle d'une sorte d'enquête policière menée par le narrateur ;

2. une structure logique : l'effort de Pascal est de rejeter de la question de droit comme de la question de fait toute affaire de foi ; les deux parties de la lettre, la première sur le fait, la seconde sur le droit, sont liées aux deux facultés purement naturelles par lesquelles n'importe quelle personne de bon sens peut juger : les sens pour les faits, le bon sens pour le droit.

NICOLE Pierre, Défense de la Proposition..., p. 25-28. Noter que dans ces pages, le P. Nicolaï est présenté comme un nouveau thomiste ordinaire, mais que l'Avis initial de l'ouvrage rectifie les choses. L'opposition entre Le Moyne et le P. Nicolaï est complétée par un appel à Nicolas Cornet.

DESCOTES Dominique, Pascal. Biographie. Étude de l'œuvre, p. 126-129. Pascal a conservé de l'opuscule de Nicole la partie de l'anecdote la plus parlante et la plus vivante, celle qui se laisse le mieux réduire à une opposition logique simple. Il ne tient pas compte de Chamillard, auquel Nicole est obligé de passer ensuite.

DUCHÊNE Roger, L'imposture littéraire..., p. 25. La farce du pouvoir prochain. Les visites en ville du narrateur : p. 26. La méthode de l'interview : p. 26. Ses buts, s'informer pour informer le public : p. 26. Rapport avec la Défense de la Proposition : p. 33.

Dans la réfutation des ennemis d'Arnauld, Pascal traite la notion du pouvoir prochain more geometrico. Il suppose que, selon la Provinciale II, 10, p. 28, il y a le mot, qui n'est que du son, et il y a le sens ; il s'agit de savoir s'il y a accord, non sur le son, mais sur le sens. Dans la Provinciale I, il représente une longue enquête par substitution du sens au mot, jusqu'à ce que l'on constate par confrontation des sens, qu'il n'y a accord que sur le mot. La préparation est savante : le mot est d'abord dissimulé : on parle de pouvoir, sans préciser ; c'est seulement en I-18, p. 11, que surgit le mot prochain, mais coupé de tout sens : I, 19, p. 12 : mot nouveau et inconnu ; une suggestion goguenarde fait comprendre qu'il y a quelque mystère : I, 19-20, p. 12. La révélation progressive du double sens du mot prochain chez les molinistes et chez les thomistes français vient ensuite. La méthode géométrique est employée comme une sorte de principe d'enquête policière, alors que dans les Écrits sur la grâce, il en allait autrement.

Sur le procédé comique de l'information qui produit paradoxalement de l'obscurité, voir DUCHÊNE Roger, L'imposture littéraire..., p. 27 sq. Aux bonnes questions que pose le narrateur, on substitue de faux problèmes.

La première Provinciale unit des éléments qui paraissent incompatibles : un problème d’actualité, une narration comique et la structure d’un roman policier (avant la naissance du genre), qui donnent à l’ensemble une solide charpente logique.

La situation initiale ne peut manquer d’intriguer le lecteur : le théâtre en est la prestigieuse Faculté de théologie de Paris, la Sorbonne, qui inspire au public un respect teinté d’incompréhension, comme tous les grands organismes nationaux. Ce qui corse l’affaire, c’est que les disputes qui défraient régulièrement la chronique ne sont pas bien compréhensibles. On saisit mal, remarque l’auteur, pourquoi tant de bruit entoure la question de fait à savoir si le docteur Arnauld est téméraire de ne pas trouver dans Jansénius les propositions que Rome a condamnées, ni pourquoi on ne règle pas le débat en les montrant. Quant à la question de droit, à savoir si la grâce a manqué à saint Pierre quand il a renié Jésus-Christ, on suppose qu’il s’agit « d’examiner les plus grands principes de la grâce », mais c’est pure supposition. Tous ces mystères intriguent, on demande à s’informer. Pour mener l’enquête, Pascal crée un personnage d’honnête homme (« Montalte »), un chrétien de bonne volonté et de bon sens, qui va raconter dans une lettre à un ami de province (on a supposé que c’était Florin Périer) ses efforts pour voir clair dans ces disputes entre théologiens de Sorbonne. Précurseur du commissaire Maigret, « Montalte » court d’un docteur à l’autre pour confronter leurs déclarations : une succession comique d’allers et retours le conduit d’abord chez le très antijanséniste M. N... (qui doit ressembler à Nicolas Cornet, le syndic de Sorbonne qui a concocté les propositions), puis chez un janséniste, puis de nouveau chez M. N..., puis encore chez le janséniste. L’enquête s’oriente alors vers le groupe des ennemis d’Arnauld, molinistes et nouveaux thomistes. Nouvelles navettes, nouvelles questions. Enfin, au cours d’une dramatique confrontation de tous ces théologiens, « Montalte » découvre la ténébreuse conspiration ourdie par les docteurs antijansénistes contre Arnauld.

REGUIG-NAYA Delphine, Le corps des idées : pensées et poétiques du langage dans l'augustinisme du second Port-Royal, p. 95. Arnauld, “sur ce qu'on suppose partout qu'il y a une nouvelle secte d'hérétiques, qu'on appelle Jansénisme, et que cependant on ne saurait dire ce qu'on entend par ce nom de Jansénistes, sans faire voir qu'il n'y a pas d'hérétiques”. Parenté avec la technique des Provinciales. Dénoncer les noms-étiquettes pour formuler des noms-définis, résultats d'une définition.

I, 14. Pour savoir la chose au vrai, je vis Monsieur N. docteur de Navarre, qui demeure près de chez moi, qui est, comme vous le savez, des plus zélés contre les jansénistes :

M. N., docteur de Navarre : Il y avait deux collèges où l'on pouvait acquérir un doctorat en théologie sur la Montagne Sainte Geneviève, la Sorbonne et le Collège de Navarre, situé à l'emplacement de l'actuelle Ecole Polytechnique. Nicolas Cornet est docteur de Navarre. Cela marque certainement une intention malicieuse de la part de Pascal.

JOUSLIN Olivier, Pascal et le dialogue polémique, p. 271 sq.

Le collège de Navarre

 

Près de chez moi : le texte indique un lieu dramatique : voir FUMAROLI Marc, L'Age de l'éloquence, p. 248, sur l'atmosphère rive gauche de la première Provinciale. “Si la rive droite était par excellence celle du Louvre et des Hôtels de l'aristocratie de Cour, la rive gauche de la Seine était de préférence le séjour des clercs et des robins, rassemblés autour de leurs institutions propres, collèges, églises, librairies, cours de justice”. Voir le commentaire de DUCHÊNE Roger, L'imposture littéraire..., p. 26. A partir de cette indication, Pascal quitte la Sorbonne pour une suite de visites en ville au cours desquelles il pratique des interviews.

Près de chez moi : Pascal demeure rue des Francs-Bourgeois, faubourg Saint-Michel, paroisse Saint-Cosme, près du quartier latin ; c'est la maison du 45 rue Monsieur-le-Prince. Voir MESNARD Jean, “Les demeures de Pascal à Paris”, Mémoires de la fédération des sociétés historiques et archéologiques de Paris et de l'Ile-de-France, t. IV, 1955.

     

Etat actuel de la maison de la rue Monsieur-le-Prince, près du Luxembourg

 

Voir sur le plan ci-dessous :

La Sorbonne, où se déroulent les débats sur l'affaire Arnauld.

Le collège de Clermont, actuel lycée Louis-le-Grand, alors tenu par les jésuites. Pascal s'est logé en face, à l'enseigne du Roi David (voir Provinciale II).

La maison professe des jésuites, où se déroulent sans doute les entretiens de « Montalte » avec son jésuite sur la casuistique ; c'est sans doute là qu'ont été rédigées les réponses opposées par les jésuites aux Provinciales.

I, 14. et comme ma curiosité me rendait presque aussi ardent que lui, je lui demandai s'ils ne décideraient pas formellement que la grâce est donnée à tous les hommes, afin qu'on n'agitât plus ce doute.

Texte de 1659 : je lui demandai d’abord...

Le texte de 1659 supprime les hommes après tous.

Agiter un doute : en discuter de part et d’autre (Dictionnaire de l’Académie).

Saint AUGUSTIN, Epistola CCXVII, Ad Vitalem, § 16, ou ép. 107 des anciennes éditions.

SELLIER Philippe, Pascal et saint Augustin, p. 273.

I, 14. Mais il me rebuta rudement, et me dit que ce n'était pas là le point ; qu'il y en avait de ceux de son côté qui tenaient que la grâce n'est pas donnée à tous : que les examinateurs mêmes avaient dit en pleine Sorbonne, que cette opinion est problématique : et qu'il était lui-même dans ce sentiment,

Rebuter : rejeter avec dureté, avec rudesse.

Problématique : GEF IV, p. 126. Voir la note de Provinciales, éd. Cognet, p. 9. Le fait que ces questions, selon Chappelas, se traitaient problématiquement dans les écoles, signifie qu’on en faisait l’objet de discussions et d’exercices dialectiques.

I, 14. ce qu'il me confirma par ce passage qu'il dit être célèbre de saint Augustin, Nous savons que la grâce n'est pas donnée à tous les hommes.

Voir Traité de la prédestination, III, OC III, éd. J. Mesnard, sur Pascal et saint Augustin.

THIROUIN Laurent, « La figure de saint Augustin dans les Provinciales », La campagne des Provinciales, Chroniques de Port-Royal, 58, Paris, 2008, p. 225-242. Voir p. 227. Le docteur de Navarre, qui est censé être très hostile au jansénisme, avance une thèse caractéristique de Port-Royal. Pascal exploite la Lettre à Vital, Ep. CCXVII de saint Augustin.

SELLIER Philippe, Pascal et saint Augustin, Paris, Colin, 1970, p. 273 sq. La grâce n’est pas donnée à tous les hommes.

SELLIER Philippe, Port-Royal et la littérature, II, 1ere éd., 2000, p. 16 sq., et 2e éd., 2012, p. 20 sq., ; voir aussi SELLIER Philippe, Pascal et saint Augustin, p. 273 sq. La grâce n'est pas donnée à tous les hommes. Jésus est-il mort pour tous les hommes ? Le problème est posé par l'expression de la Première lettre à Timothée, 2, Dieu veut que tous les hommes soient sauvés. Référence de la formule citée par Pascal : Saint AUGUSTIN, Epistola CCXVII, Ad Vitalem, § 16, Epître 107 des anciennes éditions. « 4. Nous savons que (la grâce) n'est pas donnée à tous les hommes… 5. Nous savons qu'à ceux qui la reçoivent elle est donnée par la miséricorde gratuite de Dieu. 6. Nous savons qu'à ceux qui ne la reçoivent pas elle est refusée par un juste jugement de Dieu ». Voir la note 2 de l'édition Cognet, p. 9. Il y a différentes interprétations du tous, chez Augustin et à Port-Royal : p. 61. Par exemple, dans l’Enchiridion, Bibliothèque augustinienne, 421-422, tous signifie des hommes de toutes conditions ; dans le De correptione et gratia, 14, n. 44, cela signifie que tout le genre humain est en eux. Les jésuites opposés à l'idée du petit nombre des élus. Dans la première Provinciale, le passage est rappelé par un antijanséniste qui partage sur ce point précis le sentiment de saint Augustin.

Provinciales, éd. Cognet, p. 9, n. 2. Saint Augustin énumère douze principes contre les pélagiens et note en quatrième lieu : « scimus non omnibus hominibus dari, et quibus datur, non solum secundum merita operum non dari, sed nec secundum merita voluntatis eorum quibus datur ; quod maxime apparet in parvulis ». Jansénius utilise ce texte dans l'Augustinus, III, De gratia Christi, L. III, ch. XII, où il montre que la grâce suffisante donnée aux infidèles est une invention semi-pélagienne. Il se trouve dans le premier factum qui ait paru en France en faveur de Jansénius, le Sanctus Augustinus per seipsum docens catholicos et vincens pelagianos, Paris, 1643, qui est attribué à l'oratorien H. Colin du Juanet, avec la collaboration probable d'Arnauld. Arnauld l'utilise dans l'Apologie de M. Jansénius, 1644, art. XXVI, Œuvres, t. XVI, dans l'Apologie pour les saints Pères, 1650, 3e partie, 3e point, art 1, Œuvres, t. XVIII, et dans la Seconde lettre à un duc et pair, § VIII, Œuvres, XIX, p. 485. Voir p. 172 sq. : “Mais ceux qui se sont laissé préoccuper de cette imagination pélagienne, détruite par s. Augustin et par tous les saints qui ont été ses disciples : [2]Que ceux qui n’auraient pas reçu le don de la grâce et que Dieu aurait laissés dans les ténèbres et les ombres de la mort ne seraient pas coupables dans leurs péchés : parce qu’ils n’auraient pas eu la puissance de faire le bien, et qui de ce faux principe ont tiré cette fausse conclusion : [3]Que la grâce est donnée à tous les hommes sans en excepter aucun, n’ont garde qu’ils ne trouvent des obscurités et des ténèbres épaisses, lorsqu’ils lisent dans s. Augustin : [4]Que pour être chrétien et catholique il faut croire, que la grâce de Dieu n’est pas donnée à tous les hommes : [5]Que c’est une erreur de Pélage de s’imaginer, que la grâce de Dieu soit commune aux païens et aux chrétiens, aux impies et aux pieux, aux infidèles et aux fideles : [6]Que la nature nous est commune avec les impies et les infidèles ; mais que la grâce qui est par la foi de Jésus-Christ n’est donnée qu’à ceux à qui la foi est donnée : et la foi n’est pas donnée à tous : Que la foi, et dans son commencement, et dans sa perfection est un (p. 173) don de Dieu et que nul ne peut douter que ce don ne soit accordé à quelques-uns, et ne soit pas accordé à quelques autres, à moins qu’il ne veuille combattre ouvertement les paroles claires de l’Écriture divine[7] : Que le bon mouvement de la volonté, sans lequel elle ne peut être que mauvaise, ne peut être en nous si Dieu ne nous l’inspire par sa grâce ; et qu’en même temps il faut reconnaître, que de ce que Dieu veut donner cette grâce aux uns, c’est un effet de sa pure miséricorde et non pas de leur mérite ; et de ce qu’il ne la veut pas donner aux autres, c’est un effet de sa justice.”[8]

ARNAULD, Apologie pour les saints Pères, Œuvres, XVIII, Livre III, 11 : tous ne veut pas dire sans en excepter aucun. Voir Livre IV, Œuvres, XVIII, p. 310-404. Troisième point. Contre la grâce suffisante, particulièrement celle du P. Le Moyne. Voir aussi Livre VI, ch. XVIII, p. 655 sq., et ch. XIX, p. 660 sq., sur la grâce de foi et de prière.

BOURZEIS Amable de, Lettre d’un abbé à un abbé, p. 11. Renvoie à saint Augustin, Lettre 107 à Vitalis : scimus non omnibus hominibus dari. En fait, c’est la lettre 217, qui contient duodecim sententiae contre pelagianos ; c’est le point 4 qui nous intéresse : « 4º Scimus non omnibus hominibus dari, et quibus datur, non solum secundum merita operum non dari, sed nec secundum merita voluntatis eorum quibus datur: quod maxime apparet in parvulis. »

Pascal a fait une mise au net dans les Écrits sur la grâce, Traité de la prédestination, III, 12, OC III, éd. J. Mesnard, p. 794-795. “Que les élus de Dieu font une universalité, qui est tantôt appelée monde parce qu'ils sont répandus dans tout le monde, tantôt tous, parce qu'ils font une totalité, tantôt plusieurs, parce qu'ils sont plusieurs entre eux, tantôt peu, parce qu'ils sont peu à proportion de la totalité des délaissés. Que les délaissés font une totalité qui est appelée monde, tous et plusieurs, et jamais peu.”

I, 15. Je lui fis excuse d'avoir mal pris son sentiment, et le priai de me dire s'ils ne condamneraient donc pas au moins cette autre opinion des jansénistes qui fait tant de bruit, que la grâce est efficace, et qu'elle détermine notre volonté à faire le bien. Mais je ne fus pas plus heureux en cette seconde question. Vous n'y entendez rien, me dit-il, ce n'est pas là une hérésie : c'est une opinion orthodoxe, tous les thomistes la tiennent,

Provinciales, éd. Cognet, p. 3, renvoie à Wendrock (Pierre Nicole), qui précise « et ab eo voluntatem insuperabiliter flecti ».

Thomisme, thomistes et nouveaux thomistes

Sur le thomisme, voir l’article du Dictionnaire théologique de Bouyer, p. 623-624.

CHENU M. D., Saint Thomas d’Aquin et la théologie, coll. Maîtres spirituels, Paris, Seuil, 1959. CHESTERTON Gilbert Keith, Saint Thomas du Créateur, sl, D. M. Morin, 1977. Approche peu érudite, mais plaisante.

GILSON Étienne, Le thomisme. Introduction à la philosophie de saint Thomas d’Aquin, 6e éd., Paris, Vrin,1997. Excellente étude, mais technique.

Le thomisme a évolué depuis le Moyen Âge jusqu’à l’époque de Pascal.

DE FRANCESCHI Sylvio, « Thomisme et thomistes dans le débat théologique à l’âge classique : jalons historiques pour une caractérisation doctrinale », in KRUMENACKER Yves et THIROUIN Laurent (éd.), Les écoles de pensée religieuse à l’époque moderne, Chrétiens et Sociétés, Documents et mémoires n°5, Lyon, 2006, p. 65-109.

MESNARD Jean, “Thomisme espagnol et jansénisme français”, in L'Age d'or de l'influence espagnole. La France et l'Espagne à l'époque d'Anne d'Autriche 1615-1666, Éditions interuniversitaires, 1991, p.415-425. Le renouveau de la théologie en Espagne est marqué par le renouveau du thomisme, et non de l'augustinisme. Au début de l'époque moderne, le problème du salut est mis au second plan par le développement de l'humanisme, qui soulève celui de la liberté de l'homme, par rapport à la toute-puissance de la grâce : p.416. Entre le Luthéranisme et l'humanisme, augustinisme et thomisme trouvent un terrain pour élaborer des doctrines orthodoxes ; le thomisme espagnol se développe dans le sens de la conformité à la doctrine de saint Augustin, mais il est d'une rhétorique plus souple, moins tranchée, plus fine ; l'augustinisme pur s'exprime en positions plus tranchées : p.417. Rôle majeur des dominicains espagnols, maîtres de l'enseignement théologique dans l'Université de Salamanque : p.417. Alors que le Concile de Trente (1545-1564), pour marquer son opposition à Luther, avait d'abord fait preuve d'une certaine méfiance vis-à-vis du thomisme, Dominique Soto parvint à l'imposer : les canons du concile suivent de près la Somme de saint Thomas, en la simplifiant quelque peu : p.417. Le résultat fut la proclamation de saint Thomas comme docteur de l'Église en 1567. L'augustinisme s'enseignait comme doctrine quasi officielle à Louvain, non sans une certaine audace et quelque excès de dureté, caractéristique de l'école de Louvain, notamment avec Michel de Bay, dit Baïus : p.417-418. L'entrée en scène des Jésuites modifie le paysage théologique, à partir de 1582 ; Dominique Banez entame un vaste commentaire de la Somme de saint Thomas : p.418. A Louvain, Lessius (Léonard Leys) attaque les augustiniens en s'en prenant à Baïus ; mais il est censuré par les Universités de Louvain et de Douai (1587). En 1588 paraît la Concordia liberi arbitrii cum gratiae donis, de Molina, qui soutient que le libre arbitre humain détermine la grâce. Ces disputes débouchent sur les congrégations De Auxiliis (1597-1607) : p.418-419. Bañez y délègue son disciple Diego Alvarez, dont l’ouvrage majeur, le De Auxiliis divinae gratiae et humani arbitrii viribus paraît à Rome en 1610 : p. 419. Lessius publie au même moment, à Anvers, un De gratia efficaci. Bañez et Alvarez, défenseurs de la grâce efficace, emportent presque la condamnation de Molina lors des congrégations De Auxiliis (1598-1607). Le débat, qui est passé du commentaire des docteurs et des Pères de l'Église, tourne au débat de théologie théorique. Le pape Paul V décide en 1611 d'interdire toute publication sur la grâce pour arrêter un débat qui tourne mal. L'école de Salamanque en perd toute vitalité. Le silence des thomistes laisse désormais le champ plus libre aux augustiniens. Le débat se déplace à Paris : p. 419. En 1649 sont élaborées les cinq propositions imputées à Jansénius : p. 419-420. Les adversaires des augustiniens ressemblent beaucoup aux anciens adversaires des thomistes : p.420. Lalane en est frappé, et prend contact avec les thomistes de Rome. Cette tactique est arrêtée par la bulle Cum Occasione, mais le groupe de Port-Royal, particulièrement sous l'impulsion de Lalane, prend l'habitude d'insister sur son accord de fond avec les thomistes : p. 420. Principe soutenu in Arnauld et Lalane, Tertium scriptum circa gratiam sufficientem quae vulgo dicitur Thomistarum, écrit vers 1653, la Dissertatio theologica quadripartita, et les Vindiciae sancti Thomae circa gratiam sufficientem, dirigés contre le P. Nicolaï. Port-Royal accorde de plus en plus d'importance à l'assimilation de la doctrine thomiste. Le jansénisme français prend alors son visage propre par l'assimilation du thomisme espagnol : p.420. Thomistes espagnols et jansénistes français : p. 421 sq. La différence de langage : les augustiniens adoptent le langage des Pères de l'Eglise, c'est-à-dire d'écrivains appartenant véritablement à la littérature, avec le minimum de termes techniques, le langage de la spiritualité autant que celui de la théologie, parlant au cœur autant qu'à l'esprit ; les thomistes héritiers de la scolastique en revanche s'expriment en philosophes : p. 421-422. Les thomistes espagnols introduisent beaucoup plus de concepts nouveaux que saint Thomas lui-même, surtout avec les congrégations De Auxiliis, qui exigent qu'on affûte les moyens de discussion et de controverse : p.422. Quant aux concepts, saint Augustin reste très sobre, parlant plutôt d'auxilium (secours) et d'adjutorium (aide) que de grâce (concept juridique), d'adjutorium quo et sine quo non, termes qui annoncent ceux de grâce suffisante et de grâce efficace : p.422. Chez saint Augustin, ces deux grâce répondent à deux états de la nature humaine : p.422-423. Saint Thomas distingue plusieurs formes de la seconde grâce, mùais avec des formules assez souples pour permettre plusieurs interprétations : il distingue grâce opérante (ou encore excitante ou prévenante) et grâce coopérante (ou subséquente ou adjuvante), ce qui distingue deux moments dans l'acte de l'homme dans l'état de nature corrompue : p.423. Molina travaille sur cette distinction, en essayant de réduire l'adjuvante à l'excitante, ce qui donne à la grâce un caractère essentiellement préparatoire, l'essentiel de l'acte revenant à la volonté libre de l'homme. A la grâce le pouvoir, à la volonté l'effet. Augustiniens et thomistes s'élèvent contre cette conception. Les thomistes conservent l'idée d'une grâce agissant en deux temps, avec la grâce suffisante d'abord, et l'efficace ensuite : p.423. Distinction qui répond à celle d'Aristote entre la puissance et l'acte : p. 424.

L’alliance des thomistes et des molinistes n’allait pas de soi. Sur les congrégations De Auxiliis et l'hostilité des dominicains aux molinistes, voir LALANE, De la grâce victorieuse de Jésus-Christ, Ière vérité, ch. III, 1651, p. 48-107, publié sous le nom du sieur de Bonlieu. ARNAULD Antoine, Considérations sur ce qui s’est passé à l’Assemblée de la Faculté de Théologie de Paris tenue le 4 novembre 1655. Sur le sujet de la Seconde lettre de Monsieur Arnauld Docteur de Sorbonne, Paris, 1655, 34 p. in-4°. Voir § IX, p.7 ; GERBERON, Histoire générale du jansénisme, II, p. 28. Fin avril 1652, le Général des Dominicains était intervenu auprès du Pape, pour lui dire que son ordre avait toujours fait figure d'accusateur sur l'affaire des cinq propositions, et qu'à présent on l'accusait. Le pape se rappelle qu'au moment des congrégations De Auxiliis, tout le monde était pour les Dominicains contre les jésuites : p.37. Voir là-dessus PASCAL, Les Provinciales, éd. Cognet, p. 24, n. 1. Les efforts des dominicains pour faire condamner Molina ont failli aboutir ; Pascal consacre à cet épisode le fragment Laf. 956 des Pensées. Voir la note de l’éd. Le Guern, I, p. 1148.

ARNAULD Antoine, Tertium scriptum circa gratiam sufficientem quae vulgo dicitur Thomistarum, Œuvres, XIX, p. 77 sq. Voir plus bas le passage où Arnauld note que « cum Thomistis Jansnius convenit », mais que « a recentioribus quibusdam thomistis dissentit ». Il connaît donc bien la différence entre thomistes et nouveaux thomistes. L’écrit devait être prêt pour l’audience du 19 mai 1653 ; voir la préface historique, § IV. Il écrit aussi que « thomistas illos cum quibus Jansenius consentit, longe rectius et magis ad mentem S. Augustini et S. Thomae locutos fuisse ».

RACINE Abbé Bonaventure, Abrégé de l’histoire ecclésiastique, Cologne, aux dépens de la Compagnie, 1752-1762, t. X, p.128 sq. Instances des Dominicains pour la publication du jugement rendu contre la doctrine de Molina. Nouveaux efforts des jésuites pour empêcher la publication du jugement : p. 135 sq. Effort des jésuites pour remplacer le molinisme par le congruisme : p. 137. La tolérance du pape rend les dominicains plus timides et les jésuites et les jésuites plus audacieux : p. 139 sq. Progrès sensibles de l’affaiblissement de la plupart des dominicains ; ils admettent le mot de grâce suffisante : p. 140 sq. Voir § XXXIV, p. 140-143 : « A l’égard des dominicains, ils conservèrent le fond de leur doctrine ; mais la plupart d’entre eux le firent avec des ménagements qui donnèrent aux jésuites de grands avantages, et qui contribuèrent beaucoup à obscurcir les vérités de la grâce. 1°. Plusieurs cessèrent d’en sentir le prix et la nécessité, ou du moins de la faire sentir aux autres. Ils n’osèrent parler de l’importance de ces vérités, comme avait fait Lemos et ses confrères dans le temps des Congrégations. Ils ne les défendirent plus, au moins ordinairement et ouvertement comme des vérités qui appartenaient à la foi, qui étaient l’âme de la religion, qu’on ne pouvait combattre sans tomber dans ce qui faisait le fond du pélagianisme. C’aurait été condamner tacitement les papes qui avaient suspendu la condamnation du molinisme. C’aurait été d’ailleurs choquer de front les jésuites, dont la puissance devenait de jour en jour plus formidable. Ils se contentèrent souvent de défendre leur sentiment comme une opinion d’école, plus autorisée et plus conforme à l’Écriture et aux Pères, mais sans condamner l’opinion contraire. On sent combien il était aisé de conclure d’une telle conduite, qu’on pouvait donc en toute sûreté de conscience suivre le sentiment des jésuites, qui était si conforme à l’orgueil de l’homme, et procurait ordinairement à ceux qui le suivaient tous les avantages humains que la cupidité désire. 2°. Les thomistes, pour la plupart, obscurcirent leur doctrine par des expressions favorables aux molinistes. Ce fut principalement en admettant le terme de grâce suffisante, qui depuis a fait tant de bruit. Ce changement de langage suivit de près la fin des congrégations de auxiliis. Le mot de grâce suffisante est très propre à exprimer la grâce qui donne à la volonté tout ce qu’il lui faut pour agir, en sorte que la volonté décide du succès, et que de deux hommes qui auront une égale cupidité, l’un agira avec cette grâce, et l’autre n’agira pas. Autant que le terme de grâce suffisante, pris dans ce sens populaire, est conforme aux idées des molinistes, autant est-il contraire aux sentiments des thomistes, qui croient que nos ne pouvons faire le bien, à moins que Dieu n’y détermine notre volonté. Ainsi avant que Dieu l’y ait déterminée, elle n’a point de grâce pleinement suffisante, puisqu’elle a besoin d’un autre secours pour faire le bien. C’est pourquoi les docteurs de Louvain disaient dans la justification de leurs censures contre Lessius, que la grâce suffisante de conversion c’est celle qui convertit. Celle qui ne convertit point, ne suffit point. Il paraissait donc bien difficile que les thomistes pussent admettre une grâce suffisante, sans cesser d’être thomistes ; cependant ils en ont trouvé le secret. Ils ont appelé grâce suffisante de certains mouvement faibles que Dieu donne pour le bien, qui y excitent, mais auxquels la volonté résiste, et qu’on appelle grâces excitantes. Elles nous portent au bien, mais non pas de toute la plénitude du cœur ; et ainsi elles n’ont d’autre effet que ce désir même qu’elles ont inspiré et qui n’a pas été suivi de son effet. Les thomistes ont donc appelé ces excitations au bien, des grâces suffisantes ; mais en soutenant que pour faire effectivement le bien, il fallait outre cela une grâce efficace ; c’est-à-dire, que cette grâce qu’ils appelaient suffisante, ne suffisait pas, puisqu’il en fallait une autre. En s’exprimant ainsi, ils parvenaient à pouvoir dire comme les jésuites, que celui même qui ne fait pas le bien, a la grâce suffisante pour pouvoir le faire. D’où il est aisé de passer jusqu’à dire qu’il a la grâce suffisante pour le faire, et que quoiqu’on ait la grâce suffisante, il ne s’ensuit pas qu’on fasse le bien : ce qui porte dans l’esprit des idées toutes moliniennes, quoique les thomistes y attachent une autre idée conforme à leurs principes ». XXXV, p. 143 sq. : Les thomistes admettent le mot de pouvoir prochain. Inconvénient qui en résulte.

WENDROCK, Provinciales, tr. Joncoux, I, p. 16. Note IV. “Des nouveaux thomistes, et des distinctions de M. le Moine. Les nouveaux thomistes sont disciples d'Alvarez ; ils soutiennent fortement la grâce efficace, mais ils en admettent encore une autre qu'ils nomment suffisante à laquelle néanmoins on ne consent jamais sans la grâce efficace. On les appelle nouveaux, parce qu'on ne trouve presque point parmi les anciens ce terme de grâce suffisante, quoiqu'on puisse dire qu'ils ont reconnu la chose qu'il signifie.”

DUCHÊNE Roger, L'imposture littéraire..., p. 59 sq. Les nouveaux thomistes d'Alvarez Voir p. 318-319. Intervention de J. Mesnard. L'erreur de Pascal est de dire que le mot de pouvoir prochain est détourné de son sens par les thomistes. La première Provinciale est dirigée contre les thomistes : ils sont visés parce qu'ils votent à la Sorbonne, alors que les jésuites n'y siègent pas. Pascal voudrait donc les récupérer au profit des jansénistes, et gagner quelques suffrages en faveur d'Arnauld dans le débat sur la censure (il n'y est pas parvenu), car il estime l'axe thomistes-jésuites contre nature. Pascal leur reproche de ne pas être fidèles à leur vraie doctrine parce qu'ils s'allient aux molinistes. Lui-même est sur ce point assez proche du thomisme, à condition qu'on ne le déforme pas. Il accepterait la position thomiste d'après laquelle le pouvoir est une simple puissance, au sens aristotélicien du terme, c'est-à-dire que, pour que l'acte suive, il faut encore quelque chose en plus. En fait il se trompe, confondant la théorie des thomistes de Rome, qui auraient été d'accord avec lui, et celle des thomistes de Paris, groupés autour du P. Nicolaï. S'il se trompe sur le P. Nicolaï, c'est parce qu'il lui prête une attitude aristotélicienne (distinction de la puissance et de l'acte), alors que ce Père ressemble beaucoup au P. Le Moyne, qui considère qu'il y a deux grâces, une de prière et une d'action.

Lettre en latin d'Antoine Arnauld au Cardinal F. Barberini, De adversariorum suorum iniquitate in ferenda nomine Facultatis Parisiensis censura, deque doctrina sua circa gratiam, 31 mars 1656, Œuvres, I, p. 107-108. Sur les thomistes : “convenit mihi cum illis (...) justis omnibus adesse veram mandata servandi potestatem per gratiam interiorem, quâ natura sanatur et elevatur, quatum ad sufficientiam operativae virtutis. Convenit mihi cum ipsis hanc potestatem non esse, ut nihil ei desit unquam ad agendum necessarium, cum multis desit gratia efficax, quam mecum ad omnes actus pietatis necessariam esse defendunt. Convenit mihi cum ipisis non adesse semper molinianam servandorum mandatorum potestatem, eam scilicet quae nullum aliud requirat auxilium ex parte Dei. Duo tantum sunt in quibus ab illis me dissentire non diffiteor. Alterum, quod potentiam illam cui necessaria est gratia efficax ut in actu prodeat, ipsi, Alvare auctore, reclamantibus S. Thomae discipulis, proximam appellant, quamvis in actum nunquam prodire et reipsa agere sine auxilio efficaci fateantur. Ego vero, cum potentiae proximae nomen ab omnibus sic accipi sit certum, ut eam significet cui nihil desit ad agedum necessarium,hoc verbum occultando molinianae doctrinae veneno excogitatum, in scholis fortasse innoxium, apud imperitos non temere usurpandum sentio ; nec a quoquam pro catholicae fidei tessera exigendum, cum in vulgatissimo sensu manifestum errorem, ipsis thomistis fatentibus, includat. Altera paulo gravior dissentio, sed quam ads fidem pertinere ne ipsi quidem adversarii adhuc dixerunt, in hoc sita est, quod thomistae recentiores potestatem illam quam in omnibus justis admittunt, ad omnia peccata vitanda per gratiam quamdam actualem, id est, per piam cogitationem quâ peccatum innotescat, et pium desiderium quo voluntas ad illud fugiendum excitetur, conferri sentiunt. Ego vero, qui ex antiquis conciliis, ex omnium theologorum consensudidicerim peccata quaedam per subitum mentis aestum, et per incogitantiam ; non in omnibus peccatis, quae quotiodie innumera vel sanctissimis viris subrepunt, pias illas cogitationes, pias voluntates praesto esse puto. Nam si adsint, etiam animadvertuntur et sentiuntur, ut praeclare docet et explicat Cardinalis Bellarminus. At semper in omnibus peccatis sentiri absurdum esse, ipsi adversarii consentiunt.”. Arnauld note ensuite son accord avec saint Thomas, Cajetan, la plupart des anciens thomistes, les facultés de Douai et Louvain, Estius et d'autres théologiens.

Lettre d'Antoine Arnauld au cardinal Clementis, Epistola LVII, Œuvres, I, p. 117-122. Sur le zèle des dominicains contre les molinistes, et sur le nouveau système du P. Nicolaï.

DE FRANCESCHI Sylvio Hermann, « Les premiers jansénistes face à la doctrine thomiste. Jansénisme et thomisme à la veille de la campagne des Provinciales », La campagne des Provinciales, Chroniques de Port-Royal, 58, Paris, 2008, p. 307-322.

DE FRANCESCHI Sylvio Hermann, Entre saint Augustin et saint Thomas, Paris, Nolin, 2009, p. 124 sq. Rapprochement progressif des jansénistes de la doctrine des nouveaux thomistes disciples d’Alvarez. Ambivalence des jansénistes à l’égard de l’alvarisme : p. 135 sq.

DE FRANCESCHI Sylvio Hermann, La puissance et la gloire. L’orthodoxie thomiste au péril du jansénisme (1663-1724) : le zénith français de la querelle de la grâce, Paris, Nolin, 2011, p. 17 sq. Construction théologique complexe, qui tente de préserver la liberté de l’arbitre en maintenant le principe de la toute-puissance divine. L’homme a une grâce suffisante qui lui confère le pouvoir prochain, qui comprend tout le nécessaire ad agendum, mais dont la réalisation ne se produit jamais sans le secours d’un supplément de vertu active obtenu par le don divin d’une grâce efficace par elle-même, qui est une prémotion ou prédétermination physique, notion par laquelle les thomistes caractérisent l’intervention divine permettant à la volonté humaine de passer de l’acte premier, soit l’instant de la simple puissance, à l’acte second, soit le temps de l’action elle-même : p. 18. Le mot physique insiste sur le fait que la prémotion n’est pas morale, et n’opère que conformément à la nature de la liberté humaine en n’étant qu’une motion passivement reçue dans la cause seconde pour la porter à agir ; il s’agit d’une prémotion en raison d’une priorité non de temps, mais de nature et de causalité, par où la volonté de l’homme est prédéterminée et non nécessitée. La prédétermination ne supprime pas la liberté, elle ne fait qu’en permettre l’actualisation : p. 17-18.

Comparaison des positions des thomistes avec celles des augustiniens relativement à la grâce

SELLIER Philippe, Pascal et saint Augustin, p. 331 sq. La position de saint Augustin est que la délectation céleste est un acte vital et indélibéré de l’âme, un acte d’amour et de désir précédant le consentement. Cette conception n’a pas été bien comprise des deux grands groupes qui ont réfléchi sur l’efficacité de la grâce, thomistes et congruistes. Les thomistes ont bien vu que la grâce ne se borne pas à attendre le consentement, mais le donne, ce qui est l’essentiel. Les congruistes ont mieux perçu la suavité de la grâce, son caractère d’acte vital, mais ils se sont trompés sur sa puissance. Pour les augustiniens, seuls les thomistes sont intéressants.

Différence secondaire : Jansénius oppose deux options fondamentales entre les deux théologies. Pour les thomistes, la nécessité de la grâce provient de l’indifférence naturelle du libre arbitre, qui a besoin d’être mû, et de la subordination des causes secondes à la cause première. Leurs raisons sont philosophiques et s’inspirent d’Aristote, mais elles ne s’inspirent d’aucune autorité de la Tradition catholique : p. 331-332. Elles contredisent la conception centrale de la théologie augustinienne, l’opposition des deux états, celui d’Adam et celui de l’homme déchu. La grâce thomiste est liée a statut métaphysique de la créature comme cause seconde. En revanche, la grâce augustinienne est liée uniquement à la déchéance historique d’Adam :c’est uniquement à cause de la blessure de la volonté que le péché a brisée qu’elle a besoin de la grâce, et que la grâce du Christ est un remède. Voir sur ce point JANSÉNIUS, Augustinus, t. III, l. 8, ch. 2.

Malgré ces différences, il existe entre augustiniens et thomistes un accord complet sur la toute-puissance de la grâce, qui prévient l’homme d’une manière physique et réelle, mais aussi morale en un certain sens : elle charme. Voir JANSÉNIUS, Augustinus, t. III, l. 8, ch. 3.

Thomistes et augustiniens sont aussi d’accord sur la conciliation entre la grâce et le libre arbitre : tout ce que les thomistes disent pour montrer que le libre arbitre demeure intact peut être repris par les augustiniens. La distinction entre sens composé et sens divisé fait tomber les objections : voir JANSÉNIUS, Augustinus, t. III, l. 8, ch. 4.

OC III, éd. J. Mesnard, p. 571 sq. Port-Royal et le thomisme. Les jansénistes admettent l'identité de fond des doctrines de saint Augustin et de saint Thomas, mais reconnaissent aussi la différence des vocabulaires. Recherche des points d'accord avec les dominicains : p. 572.

Sur l'idée de l'accord de fond entre augustiniens et thomistes, voir DUCHÊNE Roger, L'imposture littéraire..., p. 57. C’est la thèse de la Troisième lettre apologétique d'Arnauld.

OC III, J. Mesnard, p. 579. Au cours de ses travaux pour la rédaction de la Défense de la constitution, Noël Lalane a découvert chez les thomistes une diversité de positions et de langage qu'on ne soupçonnait pas ; le maître de l'école des nouveaux thomistes, Alvarez, tenait bel et bien que la grâce suffisante donnait le pouvoir prochain ; ce pouvoir demeurait purement virtuel et incapable d'entraîner l'action, toujours soumise à la grâce efficace ; il distinguait même deux pouvoirs prochains : l'un qui dispose entièrement du vouloir et du faire, et l'autre insuffisant pour agir sans un nouveau secours de Dieu : p. 579 ; Alvarez n'acceptait que le second. Mais l'équivoque du vocabulaire laissait place à une alliance avec les molinistes, ce qui correspond à la tendance du P. Nicolaï. Pascal, lorsqu'il écrit la Lettre sur la possibilité des commandements, se fait du thomisme une idée simplifiée. Pascal ne s'y moque pas du pouvoir prochain, comme il le fera dans la première Provinciale. Lorsqu'il compose la première Provinciale, Pascal est conscient de l'équivoque de l'expression pouvoir prochain, qui désigne tantôt un pouvoir véritable, tantôt un pouvoir purement virtuel ; c'est cette ambiguïté que Pascal raille : p. 580. Dans le Discours, l'équivoque est indiquée, mais l'expression n'est pas abandonnée : p. 580-581.

MESNARD Jean, “Thomisme espagnol et jansénisme français”, in L'Age d'or de l'influence espagnole. La France et l'Espagne à l'époque d'Anne d'Autriche 1615-1666, Editions interuniversitaires, 1991, p. 415-425. Thomistes espagnols et jansénistes français : p. 421 sq. La différence de langage : les augustiniens adoptent le langage des Pères de l'Église, c'est-à-dire d'écrivains appartenant véritablement à la littérature, avec le minimum de termes techniques, le langage de la spiritualité autant que celui de la théologie, parlant au cœur autant qu'à l'esprit ; les thomistes héritiers de la scolastique en revanche s'expriment en philosophes : p. 421-422. Les thomistes espagnols introduisent beaucoup plus de concepts nouveaux que saint Thomas lui-même, surtout avec les congrégations De Auxiliis, qui exigent qu'on affûte les moyens de discussion et de controverse : p.422. Quant aux concepts, saint Augustin reste très sobre, parlant plutôt d'auxilium (secours) et d'adjutorium (aide) que de grâce (concept juridique), d'adjutorium quo et sine quo non, termes qui annoncent ceux de grâce suffisante et de grâce efficace : p. 422. Chez saint Augustin, ces deux grâce répondent à deux états de la nature humaine : p. 422-423. Saint Thomas distingue plusieurs formes de la seconde grâce, mais avec des formules assez souples pour permettre plusieurs interprétations : il distingue grâce opérante (ou encore excitante ou prévenante) et grâce coopérante (ou subséquente ou adjuvante), ce qui distingue deux moments dans l'acte de l'homme dans l'état de nature corrompue : p. 423. Molina travaille sur cette distinction, en essayant de réduire l'adjuvante à l'excitante, ce qui donne à la grâce un caractère essentiellement préparatoire, l'essentiel de l'acte revenant à la volonté libre de l'homme. A la grâce le pouvoir, à la volonté l'effet. Augustiniens et thomistes s'élèvent contre cette conception. Les thomistes conservent l'idée d'une grâce agissant en deux temps, avec la grâce suffisante d'abord, et l'efficace ensuite : p. 423. Distinction qui répond à celle d'Aristote entre la puissance et l'acte : p. 424. Pascal emploie le langage thomiste dans les Écrits sur la grâce.

ARNAULD Antoine, Apologie pour les Saints Pères, Liv. II, ch. VIII, Œuvres, XVIII, p. 99-102 ; ch. IX, p.102-105 ; ch. X, p.105-108. Contre la mauvaise interprétation que les molinistes font de saint Thomas, Contra Gentiles, lib. III, ch. 159. Voir aussi p. 102, ch. IX, l'opposition de saint Thomas à ce qu'enseignement les molinistes sur ce que Dieu donne généralement à tous les moyens suffisants pour le salut. Argument d'Arnauld : les molinistes appliquent à la nature présente de l'homme ce que saint Thomas a écrit de la nature innocente d'Adam.

ARNAULD Antoine, Apologeticus alter..., p.12. Alvarez dit que la grâce est nécessaire pour des actes singuliers, “ut tamen sine ea praecepta divina proxime et complete servari posse” ; mais tous les thomistes ne sont pas de cet avis-là, et la plupart sont de l'avis contraire. Ce n'est que sur les paroles, et non sur le fond, qu'Alvarez diffère des thomistes antérieurs : p.15.

ARNAULD Antoine, Œuvres, XIX, p. XV sq. Discussion entre Saint-Amour et le dominicain Reginald (18 avril 1653), prouvant que la différence n'est que de mots et non de fond. Arnauld écrit un mémoire en ce sens.

NICOLE, Fratris Nicolaï molinisticae theses, passim ; voir p. 3.

WENDROCK, Provinciales, tr. Joncoux, II, p. 475 sq.

NICOLE, Défense de la proposition, p. 14 et p. 23.

OC III, éd. J. Mesnard, p. 605. Pascal très conciliant vis-à-vis des thomistes dans les Écrits sur la grâce.

WENDROCK, Disquisitio III, in Litterae Provinciales, p.560-561. Thomistarum doctrina a Jansenio explanata et comprobata ; accord avec la doctrine d'Alvarez.

NICOLE, Disquisitio 1, in WENDROCK, Provinciales, p. 516 sq. ; sur la première proposition : p. 516. Sur la deuxième proposition : p. 517. Disquisitio 3, p. 560, thomistarum doctrina a Jansenio explanata et comprobata ; accord avec la doctrine d'Alvarez, p. 561.

KOLAKOWSKI Leszek, Dieu ne nous doit rien, p. 20 sq. Jansénius montre que la théologie de saint Thomas ne se sépare pas sur la question de la grâce des principes de saint Augustin.

Conformité de saint Thomas avec saint Augustin sur la doctrine de la grâce et de la possibilité des commandements

OC III, éd. J. Mesnard, p. 571 sq. Port-Royal et le thomisme. Les jansénistes admettent l'identité de fond des doctrines de saint Augustin et de saint Thomas, mais reconnaissent aussi la différence des vocabulaires. recherche des points d'accord avec les dominicains : p. 572.

Sur l'idée de l'accord de fond entre augustiniens et thomistes, voir DUCHÊNE Roger, L'imposture littéraire..., p. 57. C’est la thèse de la Troisième lettre apologétique d'Arnauld.

OC III, éd. J. Mesnard, p. 579. Au cours de ses travaux pour la rédaction de la Défense de la constitution, Lalane a découvert chez les thomistes une diversité de positions et de langage qu'on ne soupçonnait pas ; le maître de l'école des nouveaux thomistes, Alvarez, tenait bel et bien que la grâce suffisante donnait le pouvoir prochain ; ce pouvoir demeurait purement virtuel et incapable d'entraîner l'action, toujours soumise à la grâce efficace ; il distinguait même deux pouvoirs prochains : l'un qui dispose entièrement du vouloir et du faire, et l'autre insuffisant pour agir sans un nouveau secours de Dieu : p. 579 ; Alvarez n'acceptait que le second. Mais l'équivoque du vocabulaire laissait place à une alliance avec les molinistes, ce qui correspond à la tendance du P. Nicolaï. Pascal, lorsqu'il écrit la Lettre sur la possibilité des commandements, se fait du thomisme une idée simplifiée. Pascal ne s'y moque pas du pouvoir prochain, comme il le fera dans la première Provinciale. Lorsqu'il compose la première Provinciale, Pascal est conscient de l'équivoque de l'expression pouvoir prochain, qui désigne tantôt un pouvoir véritable, tantôt un pouvoir purement virtuel ; c'est cette ambiguïté que Pascal raille : p. 580. Dans le Discours, l'équivoque est indiquée, mais l'expression n'est pas abandonnée : p. 580-581.

MESNARD Jean, “Thomisme espagnol et jansénisme français”, in L'Age d'or de l'influence espagnole. La France et l'Espagne à l'époque d'Anne d'Autriche 1615-1666, Éditions interuniversitaires, 1991, p. 415-425. Thomistes espagnols et jansénistes français : p. 421 sq. La différence de langage : les augustiniens adoptent le langage des Pères de l'Église, c'est-à-dire d'écrivains appartenant véritablement à la littérature, avec le minimum de termes techniques, le langage de la spiritualité autant que celui de la théologie, parlant au cœur autant qu'à l'esprit ; les thomistes héritiers de la scolastique en revanche s'expriment en philosophes : p. 421-422. Les thomistes espagnols introduisent beaucoup plus de concepts nouveaux que saint Thomas lui-même, surtout avec les congrégations De Auxiliis, qui exigent qu'on affûte les moyens de discussion et de controverse : p.422. Quant aux concepts, saint Augustin reste très sobre, parlant plutôt d'auxilium (secours) et d'adjutorium (aide) que de grâce (concept juridique), d'adjutorium quo et sine quo non, termes qui annoncent ceux de grâce suffisante et de grâce efficace : p. 422. Chez saint Augustin, ces deux grâce répondent à deux états de la nature humaine : p. 422-423. Saint Thomas distingue plusieurs formes de la seconde grâce, mais avec des formules assez souples pour permettre plusieurs interprétations : il distingue grâce opérante (ou encore excitante ou prévenante) et grâce coopérante (ou subséquente ou adjuvante), ce qui distingue deux moments dans l'acte de l'homme dans l'état de nature corrompue : p. 423. Molina travaille sur cette distinction, en essayant de réduire l'adjuvante à l'excitante, ce qui donne à la grâce un caractère essentiellement préparatoire, l'essentiel de l'acte revenant à la volonté libre de l'homme. A la grâce le pouvoir, à la volonté l'effet. Augustiniens et thomistes s'élèvent contre cette conception. Les thomistes conservent l'idée d'une grâce agissant en deux temps, avec la grâce suffisante d'abord, et l'efficace ensuite : p.423. Distinction qui répond à celle d'Aristote entre la puissance et l'acte : p. 424. Pascal emploie le langage thomiste dans les Écrits sur la grâce.

ARNAULD Antoine, Apologie pour les Saints Pères, Liv. II, ch. VIII, Œuvres, XVIII, p.99-102 ; ch. IX, p.102-105 ; ch. X, p.105-108. Contre la mauvaise interprétation que les molinistes font de saint Thomas, Contra Gentiles, lib. III, ch. 159. Voir aussi p. 102, ch. IX, l'opposition de saint Thomas à ce qu'enseignement les molinistes sur ce que Dieu donne généralement à tous les moyens suffisants pour le salut. Argument d'Arnauld : les molinistes appliquent à la nature présente de l'homme ce que saint Thomas a écrit de la nature innocente d'Adam.

ARNAULD Antoine, Apologeticus alter..., p.12. Alvarez dit que la grâce est nécessaire pour des actes singuliers, “ut tamen sine ea praecepta divina proxime et complete servari posse” ; mais tous les thomistes ne sont pas de cet avis-là, et la plupart sont de l'avis contraire. Ce n'est que sur les paroles, et non sur le fond, qu'Alvarez diffère des thomistes antérieurs : p.15.

ARNAULD Antoine, Œuvres, XIX, p. XV sq. Discussion entre Saint-Amour et le dominicain Reginald (18 avril 1653), prouvant que la différence n'est que de mots et non de fond. Arnauld écrit un mémoire en ce sens.

NICOLE, Fratris Nicolaï molinisticae theses, passim ; voir p. 3.

WENDROCK, Provinciales, tr. Joncoux, II, p. 475 sq.

NICOLE, Défense de la proposition, p. 14 et p. 23.

OC III, éd. J. Mesnard, p. 605. Pascal très conciliant vis-à-vis des thomistes dans les Ecrits sur la grâce.

WENDROCK, Disquisitio III, in Litterae Provinciales, p.560-561. Thomistarum doctrina a Jansenio explanata et comprobata ; accord avec la doctrine d'Alvarez.

NICOLE, Disquisitio 1, in WENDROCK, Provinciales, p. 516 sq. ; sur la première proposition : p. 516. Sur la deuxième propositions : p. 517. Disquisitio 3, p. 560, thomistarum doctrina a Jansenio explanata et comprobata ; accord avec la doctrine d'Alvarez, p. 561.

KOLAKOWSKI Leszek, Dieu ne nous doit rien, p. 20 sq. Jansénius montre que la théologie de saint Thomas ne se sépare pas sur la question de la grâce des principes de saint Augustin.

Opposition de saint Thomas avec la doctrine des molinistes

ARNAULD Antoine, Apologie pour les Saints Pères, Liv. II, ch. IX, p. 102. Opposition de saint Thomas à ce qu'enseignent les molinistes sur ce que Dieu donne généralement à tous des moyens suffisants pour se sauver. Argument d'Arnauld : les molinistes appliquent à la nature présente de l'homme ce que saint Thomas a écrit de la nature innocente d'Adam : p. 103.

Opposition de saint Thomas à la doctrine de la grâce suffisante donnée à tous les hommes

ARNAULD Antoine, Apologie pour les Saints Pères, Liv. II, ch. IX, p.105-108.

Les dominicains

Nouveaux thomistes : voir Provinciales, éd. Cognet, p. 15, n. 1, sur la note de Nicole relative aux nouveaux thomistes, disciples d'Alvarez. Voir WENDROCK, Lettres Provinciales, tr. Joncoux, I, p. 27 sq. Note I sur la seconde Lettre. “Qui sont les Dominicains que l'auteur des Provinciales condamne ?

PASCAL, Œuvres complètes, III, éd. J. Mesnard, p. 580. Pascal rattache les dominicains de Paris, ou jacobins, qui suivent le P. Nicolaï, aux nouveaux thomistes disciples d'Alvarez.

Lettre d'Antoine Arnauld au cardinal Clementis, Epistola LVII, Œuvres, I, p. 117-122. Sur le zèle des dominicains contre les molinistes, et sur le nouveau système du P. Nicolaï.

Voir le dossier sur Diego Alvarez.

Diego Alvarez (1550-1635)

Diego Alvarez, dominicain espagnol, adversaire de Molina, qui soutint la cause de son ordre lors des congrégations De auxiliis.

RACINE Abbé Bonaventure, Abrégé de l’histoire ecclésiastique, Cologne, aux dépens de la Compagnie, 1752-1762, t. X, XLII, p. 156-157.

Nouveaux thomistes : voir Provinciales, éd. Cognet, p. 15, n. 1, sur la note de Nicole relative aux nouveaux thomistes, disciples d'Alvarez.

DE FRANCESCHI Sylvio Hermann, La puissance et la gloire. L’orthodoxie thomiste au péril du jansénisme (1663-1724) : le zénith français de la querelle de la grâce, Paris, Nolin, 2011, p. 16 sq.

MESNARD Jean, “Thomisme espagnol et jansénisme français”, in L'Age d'or de l'influence espagnole. La France et l'Espagne à l'époque d'Anne d'Autriche 1615-1666, Éditions interuniversitaires, 1991, p.415-425. Le renouveau de la théologie en Espagne est marqué par le renouveau du thomisme, et non de l'augustinisme. Au début de l'époque moderne, le problème du salut est mis au second plan par le développement de l'humanisme, qui soulève celui de la liberté de l'homme, par rapport à la toute-puissance de la grâce : p.416. Entre le Luthéranisme et l'humanisme, augustinisme et thomisme trouvent un terrain pour élaborer des doctrines orthodoxes ; le thomisme espagnol se développe dans le sens de la conformité à la doctrine de saint Augustin, mais il est d'une rhétorique plus souple, moins tranchée, plus fine ; l'augustinisme pur s'exprime en positions plus tranchées : p.417. Rôle majeur des dominicains espagnols, maîtres de l'enseignement théologique dans l'Université de Salamanque : p.417. Alors que le Concile de Trente (1545-1564), pour marquer son opposition à Luther, avait d'abord fait preuve d'une certaine méfiance vis-à-vis du thomisme, Dominique Soto parvint à l'imposer : les canons du concile suivent de près la Somme de saint Thomas, en la simplifiant quelque peu : p.417. Le résultat fut la proclamation de saint Thomas comme docteur de l'Église en 1567. L'augustinisme s'enseignait comme doctrine quasi officielle à Louvain, non sans une certaine audace et quelque excès de dureté, caractéristique de l'école de Louvain, notamment avec Michel de Bay, dit Baïus : p.417-418. L'entrée en scène des Jésuites modifie le paysage théologique, à partir de 1582 ; Dominique Banez entame un vaste commentaire de la Somme de saint Thomas : p.418. A Louvain, Lessius (Léonard Leys) attaque les augustiniens en s'en prenant à Baïus ; mais il est censuré par les Universités de Louvain et de Douai (1587). En 1588 paraît la Concordia liberi arbitrii cum gratiae donis, de Molina, qui soutient que le libre arbitre humain détermine la grâce. Ces disputes débouchent sur les congrégations De Auxiliis (1597-1607) : p.418-419. Banez y délègue son disciple Diego Alvarez, dont l’ouvrage majeur, le De Auxiliis divinae gratiae et humani arbitrii viribus paraît à Rome en 1610 : p. 419. Lessius publie au même moment, à Anvers, un De gratia efficaci. Banez et Alvarez, défenseurs de la grâce efficace, emportent presque la condamnation de Molina lors des congrégations De Auxiliis (1598-1607). Le débat, qui est passé du commentaire des docteurs et des Pères de l'Eglise, tourne au débat de théologie théorique. Le pape Paul V décide en 1611 d'interdire toute publication sur la grâce pour arrêter un débat qui tourne mal. L'école de Salamanque en perd toute vitalité. Le silence des thomistes laisse désormais le champ plus libre aux augustiniens. Le débat se déplace à Paris : p. 419. En 1649 sont élaborées les cinq propositions imputées à Jansénius : p. 419-420. Les adversaires des augustiniens ressemblent beaucoup aux anciens adversaires des thomistes : p.420. Lalane en est frappé, et prend contact avec les thomistes de Rome. Cette tactique est arrêtée par la bulle Cum Occasione, mais le groupe de Port-Royal, particulièrement sous l'impulsion de Lalane, prend l'habitude d'insister sur son accord de fond avec les thomistes : p. 420. Principe soutenu in Arnauld et Lalane, Tertium scriptum circa gratiam sufficientem quae vulgo dicitur Thomistarum, écrit vers 1653, la Dissertatio theologica quadripartita, et les Vindiciae sancti Thomae circa gratiam sufficientem, dirigés contre le P. Nicolaï. Port-Royal accorde de plus en plus d'importance à l'assimilation de la doctrine thomiste. Le jansénisme français prend alors son visage propre par l'assimilation du thomisme espagnol : p.420. Thomistes espagnols et jansénistes français : p. 421 sq. La différence de langage : les augustiniens adoptent le langage des Pères de l'Eglise, c'est-à-dire d'écrivains appartenant véritablement à la littérature, avec le minimum de termes techniques, le langage de la spiritualité autant que celui de la théologie, parlant au coeur autant qu'à l'esprit ; les thomistes héritiers de la scolastique en revanche s'expriment en philosophes : p.421-422. Les thomistes espagnols introduisent beaucoup plus de concepts nouveaux que saint Thomas lui-même, surtout avec les congrégations De Auxiliis, qui exigent qu'on affûte les moyens de discussion et de controverse : p.422. Quant aux concepts, saint Augustin reste très sobre, parlant plutôt d'auxilium (secours) et d'adjutorium (aide) que de grâce (concept juridique), d'adjutorium quo et sine quo non, termes qui annoncent ceux de grâce suffisante et de grâce efficace : p.422. Chez saint Augustin, ces deux grâce répondent à deux états de la nature humaine : p.422-423. Saint Thomas distingue plusieurs formes de la seconde grâce, mais avec des formules assez souples pour permettre plusieurs interprétations : il distingue grâce opérante (ou encore excitante ou prévenante) et grâce coopérante (ou subséquente ou adjuvante), ce qui distingue deux moments dans l'acte de l'homme dans l'état de nature corrompue : p.423. Molina travaille sur cette distinction, en essayant de réduire l'adjuvante à l'excitante, ce qui donne à la grâce un caractère essentiellement préparatoire, l'essentiel de l'acte revenant à la volonté libre de l'homme. A la grâce le pouvoir, à la volonté l'effet. Augustiniens et thomistes s'élèvent contre cette conception. Les thomistes conservent l'idée d'une grâce agissant en deux temps, avec la grâce suffisante d'abord, et l'efficace ensuite : p.423. Distinction qui répond à celle d'Aristote entre la puissance et l'acte : p. 424.

WENDROCK, Provinciales, tr. Joncoux, I, p. 16. Note IV. “Des nouveaux thomistes, et des distinctions de M. le Moine. Les nouveaux thomistes sont disciples d'Alvarez ; ils soutiennent fortement la grâce efficace, mais ils en admettent encore une autre qu'ils nomment suffisante à laquelle néanmoins on ne consent jamais sans la grâce efficace. On les appelle nouveaux, parce qu'on ne trouve presque point parmi les anciens ce terme de grâce suffisante, quoiqu'on puisse dire qu'ils ont reconnu la chose qu'il signifie.”

DUCHÊNE Roger, L'imposture littéraire..., p. 59 sq. Les nouveaux thomistes d'Alvarez Voir p. 318-319. Intervention de J. Mesnard. L'erreur de Pascal est de dire que le mot de pouvoir prochain est détourné de son sens par les thomistes. La première Provinciale est dirigée contre les thomistes : ils sont visés parce qu'ils votent à la Sorbonne, alors que les jésuites n'y siègent pas. Pascal voudrait donc les récupérer au profit des jansénistes, et gagner quelques suffrages en faveur d'Arnauld dans le débat sur la censure (il n'y est pas parvenu), car il estime l'axe thomistes-jésuites contre nature. Pascal leur reproche de ne pas être fidèles à leur vraie doctrine parce qu'ils s'allient aux molinistes. Lui-même est sur ce point assez proche du thomisme, à condition qu'on ne le déforme pas. Il accepterait la position thomiste d'après laquelle le pouvoir est une simple puissance, au sens aristotélicien du terme, c'est-à-dire que, pour que l'acte suive, il faut encore quelque chose en plus. En fait il se trompe, confondant la théorie des thomistes de Rome, qui auraient été d'accord avec lui, et celle des thomistes de Paris, groupés autour du P. Nicolaï. S'il se trompe sur le P. Nicolaï, c'est parce qu'il lui prête une attitude aristotélicienne (distinction de la puissance et de l'acte), alors que ce Père ressemble beaucoup au P. Le Moyne, qui considère qu'il y a deux grâces, une de prière et une d'action.

DE FRANCESCHI Sylvio Hermann, « Les premiers jansénistes face à la doctrine thomiste. Jansénisme et thomisme à la veille de la campagne des Provinciales », La campagne des Provinciales, Chroniques de Port-Royal, 58, Paris, 2008, p. 307-322.

DE FRANCESCHI Sylvio Hermann, Entre saint Augustin et saint Thomas, Paris, Nolin, 2009, p. 124 sq. Rapprochement progressif des jansénistes de la doctrine des nouveaux thomistes disciples d’Alvarez. Ambivalence des jansénistes à l’égard de l’alvarisme : p. 135 sq.

OC III, éd. J. Mesnard, p. 579. Au cours de ses travaux pour la rédaction de la Défense de la constitution, Lalane a découvert chez les thomistes une diversité de positions et de langage qu'on ne soupçonnait pas ; le maître de l'école des nouveaux thomistes, Alvarez, tenait bel et bien que la grâce suffisante donnait le pouvoir prochain ; ce pouvoir demeurait purement virtuel et incapable d'entraîner l'action, toujours soumise à la grâce efficace ; il distinguait même deux pouvoirs prochains : l'un qui dispose entièrement du vouloir et du faire, et l'autre insuffisant pour agir sans un nouveau secours de Dieu : p. 579 ; Alvarez n'acceptait que le second. Mais l'équivoque du vocabulaire laissait place à une alliance avec les molinistes, ce qui correspond à la tendance du P. Nicolaï. Pascal, lorsqu'il écrit la Lettre sur la possibilité des commandements, se fait du thomisme une idée simplifiée. Pascal ne s'y moque pas du pouvoir prochain, comme il le fera dans la première Provinciale. Lorsqu'il compose la première Provinciale, Pascal est conscient de l'équivoque de l'expression pouvoir prochain, qui désigne tantôt un pouvoir véritable, tantôt un pouvoir purement virtuel ; c'est cette ambiguïté que Pascal raille : p. 580. Dans le Discours, l'équivoque est indiquée, mais l'expression n'est pas abandonnée : p. 580-581.

ARNAULD Antoine, Apologeticus alter..., p.12. Alvarez dit que la grâce est nécessaire pour des actes singuliers, “ut tamen sine ea praecepta divina proxime et complete servari posse” ; mais tous les thomistes ne sont pas de cet avis-là, et la plupart sont de l'avis contraire. Ce n'est que sur les paroles, et non sur le fond, qu'Alvarez diffère des thomistes antérieurs : p.15.

NICOLE, Disquisitio 1, in WENDROCK, Provinciales, p. 516 sq. ; sur la première proposition : p. 516. Sur la deuxième proposition : p. 517. Disquisitio 3, p. 560, thomistarum doctrina a Jansenio explanata et comprobata ; accord avec la doctrine d'Alvarez, p. 561.

Pierre NICOLE, Défense de la proposition de MR Arnauld docteur de Sorbonne, touchant le droit. Contre La Première Lettre de Monsieur Chamillard Docteur de Sorbonne, et Professeur du Roy en Théologie, Par un Bachelier en Théologie de la Faculté de Paris, M. DC. LVI.

Les réticences des jansénistes à l'égard des nouveaux thomistes

ARNAULD Antoine, Apologeticus alter, p. 12. Alvarez dit que la grâce est nécessaire pour des actes singuliers, “ut tamen sine ea praecepta divina proxime et complete servari posse”. Mais tous les thomistes ne sont pas de cet avis-là, et la plupart sont de l'opinion contraire. Ce n'est que sur les paroles, et non sur le fond des choses qu'Alvarez diffère des thomistes antérieurs.

NICOLE Pierre, F. Nicolaï molinisticae theses, p. 14. Les nouveaux thomistes ne sont pas tous d'accord sur les matières de la grâce.

ARNAULD Antoine, Œuvres, XIX, p. XXXIII. La Défense de la constitution est le premier ouvrage où les augustiniens parlent le langage des scolastiques, et encore partiellement. La méthode devient plus générale après la censure de 1655. On cherche à obtenir par là plus de précision. Mais on avoue que cela retire de la force à la doctrine : p. XXXIII.

I, 15. et moi-même l'ai soutenue dans ma sorbonique.

Texte de 1659 : moi-même je l'ai soutenue dans ma Sorbonique.Sorbonique : voir la note 2 de l'édition Cognet, p. 10. Dernière des thèses de théologie, toujours soutenue en Sorbonne, qui conférait le grade de licencié. Le mot désigne la thèse, mais aussi la soutenance, qui durait de 6 heures du matin à 6 heures du soir.

Furetière donne les renseignements suivants : acte solennel qu’on fait dans la salle de Sorbonne pour être reçu docteur en Théologie Il se fait un vendredi entre la Saint-Pierre et l’Avent, et commence dès cinq heures du matin, pour ne finir qu’à sept heures du soir. Il n’y a point de président, et il se fait sans intermission. Il faut répondre à tous venants, et surtout aux bacheliers du premier et du second ordre et au prieur qui commence par neuf arguments, et les autres par deux.

I, 16. Je n'osai plus lui proposer mes doutes, et même je ne savais plus où était la difficulté ; quand pour m'en éclaircir, je le suppliai de me dire en quoi consistait l'hérésie de la proposition de Monsieur Arnauld. C'est, ce me dit-il, en ce qu'il ne reconnaît pas que les justes aient le pouvoir d'accomplir les commandements de Dieu en la manière que nous l'entendons.

Et même je ne savais plus où était la difficulté : le texte de 1659 donne : et je ne savais plus où était la difficulté.

C'est, ce me dit-il, en ce qu'il ne reconnaît pas : texte de 1659, C'est, me dit-il, en ce qu'il ne reconnaît pas.

DUCHÊNE Roger, L'imposture littéraire..., p. 28.

I, 17. Je le quittai après cette instruction, et bien glorieux de savoir le nœud de l'affaire, je fus trouver Monsieur N. qui se porte de mieux en mieux,

Glorieux : au sens second de plein de vanité, rempli d’une trop bonne opinion de soi-même (Dictionnaire de l’académie).

M. N. : Il demeure inconnu. On ne sait rien de lui sinon qu'il est de santé fragile et qu'il a un beau-frère janséniste.

DANIEL Gabriel, Entretiens de Cléandre et d'Eudoxe, éd. de 1697, p. 210 sq. Critique stylistique de ce passage.

I, 17. et qui eut assez de santé pour me conduire chez son beau-frère, qui est janséniste s'il y en eut jamais, et pourtant fort bon homme. Pour en être mieux reçu, je feignis d'être fort des siens, et lui dis : Serait-il bien possible que la Sorbonne introduisît dans l'Église cette erreur, que tous les justes ont toujours le pouvoir d'accomplir les commandements ? Comment parlez-vous, me dit mon docteur, appelez-vous erreur un sentiment si catholique, et que les seuls luthériens et calvinistes combattent ? Et quoi, lui dis-je, n'est-ce pas votre opinion ? Non, me dit-il, nous l'anathématisons comme hérétique, et impie. Surpris de cette réponse, je connus bien que j'avais trop fait le janséniste, comme j'avais l'autre fois été trop moliniste. Mais ne pouvant m'assurer de sa réponse, je le priai de me dire confidemment s'il tenait que les justes eussent toujours un pouvoir véritable d'observer les préceptes. Mon homme s'échauffa là-dessus, mais d'un zèle dévot, et dit, qu'il ne déguiserait jamais ses sentiments, pour quoi que ce fût, que c'était sa créance, et que lui et tous les siens la défendraient jusqu'à la mort, comme étant la pure doctrine de saint Thomas et de saint Augustin leur maître.

Commandements : les dix commandements de Dieu réunis dans le Décalogue, Exode, XX, 1-17.>

Sentiment : opinion, jugement.

Confidemment : en confidence. L’expression qu'il ne déguiserait jamais ses sentiments pour quoi que ce fût crée du coup un contraste comique.

Anathème : voir III, 9.

SAINTE-BEUVE, Port-Royal, III, VII, t.2, éd. Leroy, Pléiade, p.78, sur l'échauffement du janséniste.

La pure doctrine de saint Thomas et de saint Augustin : Pascal indique discrètement qu’il tient pour acquis l’accord de ces deux docteurs.

I, 18. Il m'en parla si sérieusement que je n'en pus douter. Et sur cette assurance je retournai chez mon premier docteur, et lui dis bien satisfait, que j'étais sûr que la paix serait bientôt en Sorbonne : que les jansénistes étaient d'accord du pouvoir qu'ont les justes d'accomplir les préceptes : que j'en étais garant, que je leur ferais signer de leur sang. Tout beau, me dit-il, il faut être théologien pour en voir le fin. La différence qu’il y a entre nous est si subtile, qu'à peine pouvons-nous la marquer nous-mêmes : vous auriez trop de difficulté à l'entendre. Contentez-vous donc de savoir que les jansénistes vous diront bien, que tous les justes ont toujours le pouvoir d'accomplir les commandements : ce n'est pas de quoi nous disputons. Mais ils ne vous diront pas que ce pouvoir soit prochain. C'est là le point.

Que j'étais sûr que la paix... : texte de 1659, que j'étais certain que la paix...

Que je leur ferais signer de leur sang : texte de 1659, et que je le leur ferais signer de leur sang.

Prochain : proche, qui est à portée, que l’on peut atteindre facilement.

VAUGELAS, Remarques sur la langue française, Paris, Champ libre, 1981, p. 89 sq. Prochain, voisin.

Le fin : C'est la version de la première impression, qui est meilleure que la fin, que l'on trouve dans les suivantes. Entendre : les nuances subtiles.

Qu'à peine pouvons-nous la remarquer nous-mêmes : texte de 1659, qu'à peine pouvons-nous la marquer nous-mêmes...

Entendre : comprendre.

C'est là le point : point se dit d’une question, d’une difficulté particulière ; le mot se dit aussi de « ce qu’il y a de principal dans une affaire, dans une question, dans une difficulté. C’est là le point de l’affaire » (Dictionnaire de l’académie).

DANIEL Gabriel, Entretiens de Cléandre et d'Eudoxe, p. 210 sq. Critique stylistique de ce passage.

MARIN Louis, Pascal et Port-Royal, p. 104 sq. Sur ce passage.

JOUSLIN Olivier, Rien ne nous plaît que le combat. La campagne des Provinciales de Pascal. Étude d’un dialogue polémique, Clermont-Ferrand, Presses Universitaires Blaise Pascal, 2007, p. 80. Apparition du mot prochain.

I, 19. Ce mot me fut nouveau, et inconnu. Jusques-là j'avais entendu les affaires, mais ce terme me jeta dans l'obscurité, et je crois qu'il n'a été inventé que pour brouiller. Je lui en demandai donc l'explication, mais il m'en fit un mystère, et me renvoya sans autre satisfaction pour demander aux jansénistes s'ils admettaient ce pouvoir prochain. Je chargeai ma mémoire de ce terme : car mon intelligence n'y avait aucune part.

Satisfaction : Excuse, réparation.

Intelligence : compréhension, pénétration par l’esprit.

Jusques-là est dans l’original de la première impression.

Vaugelas, dans ses Remarques sur la langue française, indique que « jamais on n’écrit jusque, sans s à la fin ; car, ou il est suivi d’une consonne, ou d’une voyelle, ; si d’une consonne il faut dire jusques, comme jusques là ; si d’une voyelle, il faut manger l’e et dire jusqu’à, jusqu’à la mort, jusqu’aux enfers, jusqu’à Pâques ou jusques à. Ainsi l’on n’écrit jamais jusque sans s à la fin. »

L’article suivant, Jusques à et jusqu’à, dit que « tous deux sont bons, seulement il faut prendre garde que si l’oreille désire une syllabe de plus ou de moins pour arrondir une période, on choisisse celui des deux qui fera cet effet. Les maîtres de l’art demeurent d’accord de cette justesse, et ceux qui ont l’oreille bonne le reconnaissent sans art.

Il faut éviter de dire jusqu’à lorsqu’il y a une répétition de la dernière syllabe qu’à, tout proche de la première. Par exemple, je ne dirais pas jusqu’à quatre, mais jusques à quatre ; ni jusqu’à ce qu’après ou jusqu’à ce qu’ayant, pour fuir la cacophonie. Que si le soin que l’on aura de l’éviter d’un côté fait que de l’autre on désajuste sa période, il vaut mieux tomber dans l’inconvénient du mauvais son, pourvu qu’il ne choque pas trop rudement l’oreille que de rompre la juste cadence d’une période. Mais avec un peu de soin, on se peut exempter de l’un et de l’autre. Je dirais jusques à quand et non pas jusqu’à quand. » Vaugelas ajoute quelques remarques sur la mesure d’un vers. Il conclut : « Quelques-uns disent jusques à là pour dire jusques là, et jusques à ici pour dire jusques ici ; mais l’un et l’autre est barbare ».

Pascal se tient donc à l’usage. Cependant, dans les premières lignes de cette lettre, on trouve jusque-là, qui se trouve dans les exemplaires postérieurs.

Sur la nouveauté de l'expression, voir NICOLE, Défense de la proposition..., p. 12-13. Voir aussi p. 10 : l'idée se trouve chez les Pères, mais ils disaient seulement posse et non posse. Voir NICOLE, F. Nicolaï molinisticae theses, p. 12, § XV. Nicole fait remonter l'expression à Cajetan et Medina. Voir plus bas, la note sur le Pouvoir prochain.

DUCHÊNE Roger, L'imposture littéraire..., p. 29.

DANIEL, Entretiens de Cléandre et d'Eudoxe, p. 211 sq. Critique stylistique de ce passage.

OC III, éd. J. Mesnard, p. 580. Ne pas identifier la naïveté du narrateur avec l’état d’esprit de Pascal.

Équivoque

GROTIUS, Droit de la guerre, p. 414. Selon les dialecticiens, on parle d’équivoque quand il ne s’agit que d’un mot, et d’amphibologie lorsqu’il s’agit d’une phrase entière.

Tout ce qui touche les équivoques dans les Provinciales ne se comprend que si l’on a lu L’esprit géométrique, qui en traite à propos de l’univocité des définitions nominales et la manière de réduire les sophismes fondés sur des ambiguïtés. Voir De l'esprit géométrique, § 8, OC III, p. 394. « Mais si l'on tombe dans ce vice (sc. le vice de confondre plusieurs sens d'un même mot), on peut lui opposer un remède très sûr et très infaillible : c'est de substituer mentalement la définition à la place du défini, et d'avoir toujours la définition si présente, que tous les fois qu'on parle, par exemple, de nombre pair, on entende précisément que c'est celui qui est divisible en deux parties égales, et que ces deux choses soient tellement jointes et inséparables dans la pensée, qu'aussitôt que le discours en exprime l'une, l'esprit y attache immédiatement l'autre. Car les géomètres, et tous ceux qui agissent méthodiquement, n'imposent des noms aux choses que pour abréger le discours, et non pour diminuer ou changer l'idée des choses dont ils discourent. Et ils prétendent que l'esprit supplée toujours la définition entière aux termes courts, qu'ils n'emploient que pour éviter la confusion que la multitude des paroles apporte. Rien n'éloigne plus promptement et plus puissamment les surprises captieuses des sophistes que cette méthode, qu'il faut avoir toujours présente, et qui suffit seule pour bannir toutes sortes de difficultés et d'équivoques. »

La Logique ou l’art de penser, d’Antoine Arnauld et Pierre Nicole, éd. D. Descotes, Champion, 2014, contient plusieurs passages relatifs aux équivoques. Il faut consulter particulièrement le Livre I, ch. VII (éd. de 1664), p. 149-155, notamment sur l’équivoque d’erreur ; I, XI, p. 182 sq. ; IV, VIII, p. 567-568 et IV, X, p. 585-586. Les idées exposées par Arnauld et Nicole sont proches de celles de Pascal, à quelques différences près. Elles sont du reste nourries par l’expérience de la querelle des Provinciales.

ARISTOTE, Réfutations sophistiques, éd. Tricot, Vrin, p. 3. Il est inévitable que plusieurs choses soient signifiées par une même définition et par un seul et même nom. Réfuter une argumentation fondée sur le double sens : p. 19 sq. Solution des réfutations qui viennent de l’homonymie et de l’amphibolie : p. 38.

ARISTOTE, Organon, II, De l’interprétation, éd. Tricot, Vrin, p. 94. Si un seul nom est appliqué à deux choses qui n’en forment pas dans la réalité une seule, l’affirmation n’est pas une. Opposition des proposition équivoques : deux contradictoire ne sont pas l’une nécessairement vraie et l’autre nécessairement fausse, car la négation nie autre chose que ce qu’affirme l’affirmation.

ARISTOTE, Organon, Topiques, éd. Tricot, Vrin, p. 34. Savoir si un terme est pris en un ou plusieurs sens. Problème de l’homonymie. Si un terme est pris en plusieurs sens, il faut prouver les deux acceptions. Application de ce principe à la confirmation et à la réfutation : p. 60. Ambiguïté de signification dans la définition du propre : p. 172. Utilité de la recherche des homonymies et des équivoques dans la dialectique : p. 46 ; il s’agit de s’assurer que les raisonnements s’appliquent à la chose elle-même et non pas seulement à son nom. Une fois qu’on a mis en lumière les différents sens d’un terme et qu’on sait sur lequel d’entre eux l’interlocuteur dirige son esprit, on serait ridicule de ne pas appliquer son argument en ce sens-là. C’est une étude utile pour ne tromper ni soi ni les autres : p. 46.

CICÉRON, Partitiones, 132, coll. Budé, p. 51. Technique de traitement des équivoques.

CICÉRON, De oratore, II, 110, coll. Budé, p. 51.

GUILLAUME D’OCKHAM, Somme de logique, Première partie, ch. 13, tr. J. Biard, Mauvezin, 1998, p. 46 sq. Equivoque, univoque, paronyme. « Un son vocal est équivoque lorsque, signifiant plusieurs choses, il n’est pas subordonné à un seul concept » : p. 46. Termes équivoques par hasard, « quand un son vocal se trouve subordonné à l’un même s’il ne l’est pas à l’autre, et ainsi il signifie l’un même s’il ne signifie pas l’autre », comme le nom de Socrate, attribué à plusieurs individus. « D’autres sont équivoques de façon délibérée, quand un son vocal est d’abord attribué à une ou plusieurs choses en étant subordonnés à un concept unique, puis, en vertu de quelque ressemblance entre le premier signifié et autre chose, ou pour quelque autre raison, il est attribué à cette autre chose, de sorte qu’il ne serait pas attribué à cette dernière, s’il n’avais pas d’abord été attribué à la première ; c’est le cas pour le nom « homme » : p. 46-47.

PONTAS Jean, Dictionnaire des cas de conscience ou décisions, par ordre alphabétique, des plus considérables difficultés touchant la morale et la discipline ecclésiastique, publié par l’abbé Migne, 1847, t. 1, p. 825 sq. Equivoque. « On appelle équivoque un discours ambigu et à double entente, dont on use pour faire naître dans l’esprit de celui à qui on parle une idée différente de celle qu’on a soi-même. Les mauvais casuistes des derniers temps avaient furieusement accrédité la doctrine des équivoques ; mais le Saint-Siège et le clergé de France l’ont foudroyée. »

DESCARTES, Œuvres, éd. Alquié, I, Garnier, p. 144, n. 1. Sens du mot équivoque dans son acception scolastique : notions qui, tout en gardant le même nom, s’appliquent à plusieurs domaines en prenant divers sens qui ne sont pas équivalents.

ARNAULD Antoine, Règles du bon sens, Textes philosophiques, éd. Denis Moreau, Paris, P. U. F., 2001, p. 184. Article XI, Equivoques, Onzième règle. « Les équivoques sont une grande source de paralogismes, et en voici quelques-unes à quoi il faut prendre garde. Quand on passe du sens figuré au sens propre. Ou de ce qui est proprement et absolument tel à ce qui ne l’est qu’improprement et seulement à quelque égard, secundum quid. Ou de ce qu’une chose est formellement en elle-même à ce qu’elle est idéalement et éminemment en Dieu. Ou de ce qu’on connaît directement par une idée claire, ce qui s’appelle voir, à ce qu’on ne connaît que par conjecture, quelque certaine qu’elle soit : ce qui ne s’appelle par voir... ».

PARIENTE Jean-Claude, L’analyse du langage à Port-Royal, p. 201. Tradition médiévale de la distinction de l’équivoque a casu, par hasard, et de l’équivoque a consilio, d’intention. Difficulté d’y intégrer l’équivoque d’erreur.

Sur les difficultés que peut provoquer une équivoque dans les mathématiques et les sciences physiques, voir dans STEVIN Simon, Optique, Appendice, in Œuvres mathématiques, tr. Girard, p. 562 sq., la critique des définitions de l’ombragement et de l’œil. Stevin montre que ces ambiguïtés suscitent des controverses qui compromettent la perspective. Pascal connaît sans aucun doute ces textes.

MÉRÉ, Discours, De la conversation, éd. Boudhors, p. 116. Equivoque mauvais genre.

SIOUFFI Gilles, « Entre souci de définition et pouvoir des mots : Pascal sémanticien ambigu dans les Provinciales » », La campagne des Provinciales, Chroniques de Port-Royal, 58, Paris, 2008, p. 73-89. Les exigences de la définition sont 1. La conformation au sens reçu d’un terme reçu, si possible ; 2. L’explicitation de la définition si le sens n’est pas reçu ; 3. Le principe d’équivalence logique entre un terme et sa définition entre un terme et sa définition : p. 91. L’auteur cherche à montrer que Pascal ne maintient pas jusqu’au bout cette exigence. Il renonce, à partir de la IVe Provinciale, au souci de rigueur et de rationalité pour accepter d’entrer dans un fonctionnement du langage rhétorique, voire sophistique : p. 91-92.

REGUIG-NAYA Delphine, Le corps des idées. Pensées et poétiques du langage dans l’augustinisme de Port-Royal. Arnauld, Nicole, Pascal, Mme de La Fayette, Racine, Paris, Champion, 2007, p. 122 sq. L’équivoque comme manifestation de l’inversion des ordres : p. 122. Des équivoques : p. 195 sq.

BOILEAU, Satires, Satire sur l'équivoque.

Comment rechercher les équivoques

Les philosophes et les logiciens ont mis au point quelques méthodes pour découvrir les équivoques et les combattre.

Recherche des équivoques : examiner si le terme contraire a plusieurs sens : ARISTOTE, Organon, V, Topiques, éd. Tricot, p. 34.

Recherche des équivoques : examiner si un des termes a un contraire tandis que l'autre n'en a pas : ARISTOTE, Organon, V, Topiques, éd. Tricot, p. 38 sq.

Recherche des équivoques : examiner les genres des mots : ARISTOTE, Organon, V, Topiques, éd. Tricot, p. 40.

Recherche des équivoques en comparant les termes selon le plus et le moins : ARISTOTE, Organon, V, Topiques, éd. Tricot, p. 42.

Recherche des équivoques : considérer les genres de catégories auxquels se rapporte le terme : ARISTOTE, Organon, V, Topiques, éd. Tricot, p. 34.

NICOLE Pierre, La vraie beauté et son fantôme, éd. B. Guion, p. 89 sq. Des équivoques.

Équivoque d'erreur

L’équivoque d’erreur est un cas d’équivoque particulièrement intéressant parce qu’il sert, dans la Logique de Port-Royal, à traiter l’ambiguïté de l’expression sens de Jansénius. Voir ARNAULD Antoine et NICOLE Pierre, La logique ou l’art de penser, I, VII (éd. de 1664), éd. D. Descotes, Paris, Champion, 2014, p. 149 sq. Définition, exemples et origine de cette confusion. Un théologien et un païen n'ont pas la même idée de la vertu, ni de la véritable religion.

L’analyse du langage à Port-Royal. Six études logico-grammaticales, p. 201 sq. L'équivoque d'erreur a pour spécificité le fait que, alors que dans l'équivoque de hasard les différentes idées que le mot peut signifier n'ont aucun rapport entre elles (cas du mot canon), que dans l'équivoque d'intention elles ont un rapport entre elles (cas du mot sain), dans l'équivoque d'erreur ceux qui emploient l'expression lui joignent la même idée et néanmoins ils l'appliquent à des choses différentes.

REGUIG-NAYA Delphine, Le corps des idées : pensées et poétiques du langage dans l'augustinisme du second Port-Royal, p. 195 sq.

La recherche de l’épistolier de la première Provinciale est construite sur le modèle de la découverte d’une équivoque d’erreur relative à l’expression de pouvoir prochain.

Équivoque a casu, équivoque a consilio

PARIENTE Jean-Claude, L'analyse du langage à Port-Royal, p. 201. Équivoque de hasard et équivoque de dessein.

L’équivoque sur le pouvoir prochain est une équivoque de dessein, comme l’épistolier s’en est aperçu à la fin de ses consultations.

Expressions nées du désir de ne pas être entendu

ARNAULD Antoine, Perpétuité de la foi, p. 51.

Réfutation d’un argument fondé sur un double sens

ARISTOTE, Organon, Réfutations sophistiques, éd. Tricot, P . 3, p. 19 sq. et p. 88 sq. Ce qui présente un double sens signifie quelque chose qui est et qui n’est pas, donc tantôt vrai, tantôt faux. Si l’ambiguïté est dans les questions, dans les prémisses, et non dans la conclusion, il est inutile de s’attaquer à la prémisse ambiguë, car elle n’est pas le but même de l’argumentation, mais seulement un moyen servant à la construire. Nihil thesi nostrae nocebit, si ambigua sunt ex quibus argumentatur adversarius, dum id quod probare velit ut nos redarguat non sit ambiguum : p. 89. Répondre en portant son attention sur l’ambiguïté en disant qu’en un sens il en est ainsi, mais qu’en un autre il n’en est pas ainsi : p. 89.

Substituer la définition au défini pour résoudre les difficultés dans la discussion

C'est une règle de méthode critique fondamentale que Pascal expose dans De l'esprit géométrique, § 8, OC III, éd. J. Mesnard, p. 394. “Mais si l'on tombe dans ce vice, on peut lui opposer un remède très sûr et très infaillible : c'est de substituer mentalement la définition à la place du défini, et d'avoir toujours la définition si présente, que tous les fois qu'on parle, par exemple, de nombre pair, on entende précisément que c'est celui qui est divisible en deux parties égales, et que ces deux choses soient tellement jointes et inséparables dans la pensée, qu'aussitôt que le discours en exprime l'une, l'esprit y attache immédiatement l'autre. Car les géomètres, et tous ceux qui agissent méthodiquement, n'imposent des noms aux choses que pour abréger le discours, et non pour diminuer ou changer l'idée des choses dont ils discourent. Et ils prétendent que l'esprit supplée toujours la définition entière aux termes courts, qu'ils n'emploient que pour éviter la confusion que la multitude des paroles apporte. Rien n'éloigne plus promptement et plus puissamment les surprises captieuses des sophistes que cette méthode, qu'il faut avoir toujours présente, et qui suffit seule pour bannir toutes sortes de difficultés et d'équivoques.”

C’est la mise en forme d'une règle aristotélicienne. Voir ARISTOTE, Organon, V, Topiques, éd. Tricot, p. 58. Remplacer les termes contenus dans les définitions par leurs propres définitions. Voir OC III, p. 394, n. La distinction entre définitions de noms et définitions de choses a été esquissée par Pascal dès la Lettre à Le Pailleur, OC II, p. 562-563, où la rapporte à Euclide. Elle vient essentiellement d'Aristote.

Pascal reprend cette idée dans Provinciale IV, 1 : « Mon Père, ce mot de grâce actuelle me brouille ; je n'y suis pas accoutumé : si vous aviez la bonté de me dire la même chose sans vous servir de ce terme, vous m'obligeriez infiniment. Oui, dit le Père ; c'est-à-dire que vous voulez que je substitue la définition à la place du défini : cela ne change jamais le sens du discours ; je le veux bien. »

ARNAULD et NICOLE, La logique ou l’art de penser, IV, IV, éd. D. Descotes, Paris, Champion, 2014, p. 539 sq. « Euclide définit l'angle plan rectiligne : la rencontre de deux lignes droites inclinées sur le même plan. Si l'on considère cette définition comme une simple définition de mot, en sorte qu'on regarde le mot d'angle comme ayant été dépouillé de toute signification, pour n'avoir plus que celle de la rencontre de deux lignes, on n'y doit point trouver à redire. Car il a été permis à Euclide d'appeler du mot d'angle la rencontre de deux lignes. Mais il a été obligé de s'en souvenir, et de ne prendre plus le mot d'angle qu'en ce sens. Or pour juger s'il l'a fait, il ne faut que substituer toutes les fois qu'il parle de l'angle, au mot d'angle la définition qu'il a donnée, et si en substituant cette définition, il se trouve quelque absurdité en ce qu'il dit de l'angle, il s'ensuivra qu'il n'est pas demeuré dans la même idée qu'il avait désignée ; mais qu'il est passé insensiblement à une autre, qui est celle de la nature. Il enseigne par exemple à diviser un angle en deux. Substituez la définition. Qui ne voit que ce n'est point la rencontre de deux lignes qu'on divise en deux, que ce n'est point la rencontre de deux lignes qui a des côtés, et qui a une base ou soutendante ; mais que tout cela convient à l'espace compris entre les lignes, et non à la rencontre des lignes.

Il est visible que ce qui a embarrassé Euclide, et ce qui l'a empêché de désigner l'angle par les mots d'espace compris entre deux lignes qui se rencontrent, est qu'il a vu que cet espace pouvait être plus grand ou plus petit, quand les côtés de l'angle sont plus longs ou plus courts, sans que l'angle en soit plus grand ou plus petit ; mais il ne devait pas conclure de là que l'angle rectiligne n'était pas un espace, mais seulement que c'était un espace compris entre deux lignes droites qui se rencontrent, indéterminé selon celle de ces deux dimensions qui répond à la longueur de ces lignes, et déterminé selon l'autre par la partie proportionnelle d'une circonférence qui a pour centre le point où ces lignes se rencontrent.

Cette définition désigne si nettement l'idée que tous les hommes ont d'un angle, que c'est tout ensemble une définition de mot et une définition de la chose, excepté que le mot d'angle comprend aussi dans le discours ordinaire un angle solide, au lieu que par cette définition on la restreint à signifier un angle plan rectiligne. Et lorsqu'on a ainsi défini l'angle, il est indubitable que tout ce qu'on pourra dire ensuite de l'angle plan rectiligne, tel qu'il se trouve dans toutes les figures rectilignes, sera vrai de cet angle ainsi défini, sans qu'on soit jamais obligé de changer d'idée, ni qu'il se rencontre jamais aucune absurdité en substituant la définition à la place du défini. car c'est cet espace ainsi expliqué que l'on peut diviser en deux, en trois, en quatre. C'est cet espace qui a deux côtés entre lesquels il est compris. C'est cet espace qu'on peut terminer du côté qu'il est de soi-même indéterminé, par une ligne qu'on appelle base ou soutendante. C'est cet espace qui n'est point considéré comme plus grand ou plus petit, pour être compris entre des lignes plus longues ou plus courtes, parce qu'étant indépendant selon cette dimension, ce n'est point de là qu'on doit prendre sa grandeur et sa petitesse. C'est par cette définition qu'on trouve le moyen de juger si un angle est égal à un autre angle, ou plus grand ou plus petit. Car puisque la grandeur de cet espace n'est déterminée que par la partie proportionnelle d'une circonférence, qui a pour centre le point où les lignes qui comprennent l'angle se rencontrent, lorsque deux angles ont pour mesure l'aliquote pareille chacun de sa circonférence, comme la dixième partie, ils sont égaux ; et si l'un a le dixième, et l'autre la douzième, celui qui a la dixième est plus grand que celui qui a la douzième. Au lieu que par la définition d'Euclide on ne saurait entendre en quoi consiste l'égalité de deux angles ; ce qui fait une horrible confusion dans ses éléments, comme Ramus a remarqué, quoique lui-même ne rencontre guère mieux. »

Les Provinciales reposent sur ce principe, de différentes manières. Dans les discussions sur la grâce, Pascal procède par substitution simple de la définition au défini. Mais dans les lettres sur la casuistique, il laisse à son lecteur le soin de constater que, sur des termes comme superflu ou homicide, les casuistes substituent à la véritable définition des mots une nouvelle définition dont les conséquences sont graves sur la morale chrétienne. Ce double emploi du procédé donne une unité d’ensemble à la série des Provinciales.

 I, 19. Et de peur de l'oublier je fus promptement retrouver mon janséniste, à qui je dis incontinent, après les premières civilités. Dites-moi, je vous prie, si vous admettez le pouvoir prochain. Il se mit à rire ; et me dit froidement : Dites-moi vous-même en quel sens vous l'entendez ; et alors je vous dirai ce que j'en crois. Comme ma connaissance n'allait pas jusques là, je me vis en terme de ne lui pouvoir répondre, et néanmoins pour ne pas rendre ma visite inutile, je lui dis au hasard. Je l'entends au sens des molinistes. À quoi mon homme, sans s'émouvoir : Auxquels des Molinistes, me dit-il, me renvoyez-vous ? Je les lui offris tous ensemble, comme ne faisant qu'un même corps, et n'agissant que par un même esprit.

 

Et de peur de l'oublier : texte de 1659, Et de peur d'oublier.

Incontinent : tout de suite, aussitôt.

En terme de... : réduit à...

N'agissant : l’imprimé original donne n’agissans.

Jusques-là : voir plus haut, la même forme.

DANIEL Gabriel, Entretiens de Cléandre et d'Eudoxe, p. 211 sq. Critique stylistique de ce passage.

I, 20. Mais il me dit : Vous êtes bien peu instruit. Ils sont si peu dans les mêmes sentiments, qu'ils en ont de tout contraires. Mais étant tous unis dans le dessein de perdre Monsieur Arnauld, ils se sont avisés de s'accorder de ce terme de prochain, que les uns et les autres diraient ensemble, quoiqu'ils l'entendissent diversement, afin de parler un même langage ; et que par cette conformité apparente, ils pussent former un corps considérable, et composer le plus grand nombre, pour l'opprimer avec assurance.

Perdre : sens latin actif.

S'accorder de : se mettre d’accord sur.

Opprimer : accabler par violence.

Avec assurance : à coup sûr.

NICOLE Pierre, Défense de la proposition de M. Arnauld, docteur de Sorbonne, touchant le droit, contre la première lettre de M. Chamillard, docteur de Sorbonne et professeur du Roi en théologie, Paris, 1656, 44 p. in-4°. Voir article V, p. 13 sq. ARTICLE V, « Que les adversaires de Mr. Arnauld se combattant l’un l’autre, donnent chacun à sa proposition leur explication différente, pour la faire condamner, et que toutes ces explications sont contraires au sens commun et à la raison. Mais si l’explication de Mr. Arnauld est très naturelle et très conforme aux paroles et au dessein de sa lettre comme nous venons de voir, j’espère prouver encore plus clairement que celle que les Docteurs qui prétendent la faire condamner d’hérésie, sont obligés de donner à sa proposition est si peu conforme au sens commun, que ceux qui la considéreront attentivement, auront de la peine à croire qu’une pensée si peu raisonnable ait pu entrer dans l’esprit, du moindre théologien. Ce que pour entendre, il faut remarquer que comme c’est le propre des erreurs de se combattre elles-mêmes, aussi bien qu’elles combattent la vérité. Ainsi ces Mrs, quoiqu’unis dans le dessein de flétrir Mr. Arnauld par une censure, ne s’accordent nullement entre eux du sens auquel ils doivent prendre sa proposition pour la faire condamner. »

DESMARES Toussaint, Réponse d’un docteur en théologie à Monsieur Chamillard, docteur et professeur de Sorbonne, 16 janvier 1656, p. 10-11. Idée de la complicité involontaire et forcée des thomistes avec les molinistes, à cause de la grâce de possibilité prochaine. « Suite du discours de M. Chamillard. Parce que nonobstant ce que lui et ceux de son parti ont dit si souvent, ce n’est point l’opinion de Molina que l’on cherche d’établir : chacun sait comme j’ai dit plusieurs fois publiquement, que je l’estimais tout à fait opposée à la doctrine de St Augustin. Réponse. Je ne puis m’empêcher de vous dire avec tout le respect que je vous dois, que vous travaillez pour Molina sans y penser, et même contre votre dessein ; car le dessein de Molina n’est autre que de ruiner la nécessité de la grâce efficace par elle-même, pour établir la sienne en la place de celle-là : sachant fort bien que si une fois il peut faire croire que cette grâce efficace n’est point nécessaire pour toutes les actions de piété, il s’ensuivra qu’on les pourra faire sans elle et par conséquent que la grâce qui n’est point efficace par elle-même, mais qui est soumise au franc-arbitre quant à son usage, est suffisante pour les faire. Supposé donc que vous ayez fait reconnaître (p. 11) une grâce outre l’efficace, laquelle donne une possibilité prochaine et accomplie de faire les actions de piété. Qui doute que Molina n’intervienne là-dessus, et ne vous dise, que puisque c’est un article de foi, que sans la grâce efficace par elle-même l’homme a la puissance prochaine et accomplie de faire toutes les œuvres du salut, il s’ensuit que la grâce efficace par elle-même n’est point nécessaire pour les faire. Et quand il vous fera cet argument, que lui pourrez-vous répondre de solide ? et ainsi la nécessité de cette grâce étant détruite, ne voilà-t-il pas la suffisance de la sienne pleinement établie. Et c’est la seule raison pour laquelle les Molinistes originaires ne vous haïssent pas, mais vous mettent au rang de leurs frères, parce qu’ils voient bien que vous combattez pour eux, et quoiqu’apparemment vous en ayez à leur grâce suffisante ; toutefois vous leur donnez par votre grâce de possibilité une telle ressource, et un si grand avantage sur vous, qu’en toute occasion de dispute ils vous convaincront de contradiction, et vous obligeront d’entrer dans leur sentiment, quoique vous le reconnaissiez, comme vous dites, contraire à la doctrine de St Augustin, qui est celle de l’Église. Que si vous attaquiez leur grâce au fond du cœur, sans leur donner cette prise sur vous par la grâce de possibilité, certainement ils ne vous le pardonneraient non plus qu’à Jansénius, et vous vous verriez bientôt comparé à Calvin et à Luther. »

DUCHÊNE Roger, L'imposture littéraire..., p. 38. Cette idée est née de la Défense de la Proposition, mais elle est contestable. Chez Nicole, l'idée ne fait qu'expliquer l'union des ennemis d'Arnauld ; elle ne prétend pas dévoiler une collusion malveillante sur la question de droit. Pascal a trouvé intéressante l'idée du complot et l'a appliquée à l'affaire de Sorbonne sans se soucier du contenu véritable de la discussion : p. 39. Il explique un débat qui a effectivement lieu par un raisonnement antérieur au débat. Sur le développement apporté à cette idée par le deuxième Provinciale : p. 48. Dans la farce du pouvoir prochain, l'information produit paradoxalement de l'obscurité, et l'apparition de faux problèmes : p. 25-29. Les débats de Sorbonne n'ont pas tourné autour du pouvoir prochain ; c'est la Défense qui a amené Pascal à tout ramener à un accord sur le sens de cette expression entre les ennemis d'Arnauld, sans se soucier du contenu réel des disputes : p. 38-39.

REGUIG-NAYA Delphine, Le corps des idées. Pensées et poétiques du langage dans l’augustinisme de Port-Royal. Arnauld, Nicole, Pascal, Mme de La Fayette, Racine, Paris, Champion, 2007, p. 113 sq. L’expression de pouvoir prochain est destituée de tout sens, mais elle possède l’efficacité d’un slogan investi de force. Le langage est détourné de sa fonction de transmission juste de la pensée et il conduit à l’erreur ; d’autre part ce détournement procède du défaut de la première vertu chrétienne, l’amour de la vérité ; ce dernier point annonce la XIe Provinciale.

GRES-GAYER Jacques M., Le jansénisme en Sorbonne, 1643-1656, p. 159. Les antijansénistes.

DANIEL Gabriel, Entretiens de Cléandre et d'Eudoxe, p. 211 sq. Critique stylistique de ce passage.

I, 21. Cette réponse m'étonna. Mais sans recevoir ces impressions des méchants desseins des Molinistes, que je ne veux pas croire sur sa parole, et où je n'ai point d'intérêt, je m'attachai seulement à savoir les divers sens qu'ils donnent à ce mot mystérieux de prochain. Mais il me dit, Je vous en éclaircirais de bon cœur : mais vous y verriez une répugnance et une contradiction si grossière, que vous auriez peine à me croire : Je vous serais suspect : Vous en serez plus sûr en l'apprenant d'eux-mêmes, et je vous en donnerai les adresses. Vous n'avez qu'à voir séparément Monsieur Le Moyne, et le Père Nicolaï. Je n’en connais pas un, lui dis-je. Voyez donc, me dit-il, si vous ne connaîtrez point quelqu'un de ceux que je vous vas nommer, car ils suivent les sentiments de M. Le Moyne. J'en connus en effet quelques-uns. Et ensuite il me dit : Voyez si vous ne connaissez point des dominicains, qu'on appelle nouveaux thomistes ; car ils sont tous comme le Père Nicolaï. J'en connus aussi entre ceux qu'il me nomma :

M’étonna : au sens classique, me laissa immobile et pantois, comme un homme frappé par la foudre.

Mais il me dit : texte de 1659, Il me dit ...

Impression : opinion, sentiment qui s’imprime dans l’esprit (Dictionnaire de l’Académie).

Où je n'ai point d'intérêt : refrain.

Répugnance : contradiction (sans idée d’éloignement insurmontable, de dégoût).

Vous en serez plus sûr en l'apprenant d'eux-mêmes : c’est par avance le principe des Provinciales V à X, avec le procédé du jésuite naïf, mais aussi des lettres XI à XVIII, où Pascal montre constamment, dans les réponses des jésuites mêmes, les caractères et les comportements violents qu’il leur reproche.

Adresse : indication, désignation, soit de la personne à qui il faut s’adresser, soit du lieu où il faut aller ou envoyer (Dictionnaire de l’Académie).

Vous n'avez qu'à voir séparément Monsieur Le Moyne et le Père Nicolaï. Je n’en connais pas un, lui dis-je : Texte de 1659, Vous n'avez qu'à voir séparément M. Le Moyne et le Père Nicolaï. Je ne connais ni l'un ni l'autre, lui dis-je. Cette réponse du héros souligne le fait que le narrateur connaît mal les théologiens de la Sorbonne, n’étant pas de leur milieu. Ce n’est évidemment pas le cas de Pascal.

DANIEL Gabriel, Entretiens de Cléandre et d'Eudoxe, p. 212 sq. Critique stylistique de ce passage.

Le P. Jean Nicolaï

Sur le P. Nicolaï (1594-1673) : voir Les Provinciales, éd. Cognet, p. 14, note 1.

GORCE M.-M., “Introduction aux Provinciales de Pascal. Nicolaï et les jansénistes ou la grâce actuelle suffisante”, Revue thomiste, XXXIXe année, 1931, p. 761-775 et XLe année, 1932, p. 425-479.

RAPIN René, Mémoires, éd. Aubineau, t. 1, p. 43.

GRES-GAYER Jacques M., Le Jansénisme en Sorbonne, 1643-1656, Klincksieck, Paris, 1996.

GRES-GAYER Jacques M., En Sorbonne, autour des Provinciales, Édition critique des Mémoires de Beaubrun (1655-1656), Paris, Klincksieck, 1997, p. 27 sq. Doctrine du P. Nicolaï. Voir aussi p. 561-564.

DE FRANCESCHI Sylvio Hermann, Entre saint Augustin et saint Thomas. Les jansénistes et le refuge thomiste (1653-1663): à propos des 1re, 2e et 18e Provinciales, Paris, Nolin, 2009. Voir p. 99 sq., sur l’affaire Mahé et le début des hostilités avec Port-Royal.

JOUSLIN Olivier, Rien ne nous plaît que le combat. La campagne des Provinciales de Pascal. Étude d’un dialogue polémique, Clermont-Ferrand, Presses Universitaires Blaise Pascal, 2007, p. 63 sq.

Les Provinciales, éd. Cognet, p. 14, note 1.

NICOLE Pierre, Fratris Ioannis Nicolaï... Molinisticae Theses, 1656.

WENDROCK, Lettres Provinciales, tr. Joncoux, I, éd. de 1700, p.14.

PASCAL, Œuvres complètes, éd. Mesnard, III, p. 604.

L'exemple du P. Nicolaï est représentatif de la difficulté qui peut se trouver à localiser un docteur dans le conflit des idées théologiques à l'époque. Il a fait l'objet d'une méprise qui mérite un examen attentif.

On a pris la doctrine du P. Nicolaï pour du thomisme, mais c'est inexact : il a été pris à tort pour un disciple d'Alvarez, que Pascal cite dans la XVIIIe Provinciale. Sur sa véritable doctrine, il faut consulter les notes de Nicole dans WENDROCK, Provinciales, tr. Joncoux, I, p. 14 : Pascal a mis le P. Nicolaï parmi les thomistes, mais à tort, car il s'est éloigné des idées de son ordre. “Montalte s'étant laissé alller aux apparences, a mis le P. Nicolaï au rang des Thomistes, ne croyant pas qu'il se fût écarté de la doctrine de son ordre. Mais son suffrage qui a été imprimé depuis, a fait voir qu'il n'est rien moins que thomiste, et qu'il a entièrement abandonné la doctrine de son ordre. C'est ce que l'auteur de l'écrit intitulé Vindiciae a prouvé invinciblement, aussi bien que celui qui a agréablement réfuté ses thèses moliniennes par des notes thomistiques : de sorte que ce Père se voyant terrassé par ces eux écrits, s'est contenté de menacer, et s'est tu jusqu'à présent. Mais on dit qu'il remplit les commentaires qu'il fait sur la Somme de saint Thomas, de ses réponses, ou pour mieux dire de ses rêveries. Il ferait beaucoup mieux et plus sagement de se taire : mais enfin s'il ne peut s'empêcher d'écrire, il a grande raison de le faire d'une manière que ce qu'il écrira ne soit lu de personne, et il en a assurément trouvé le secret par le moyen qu'il a choisi.”. Montalte a pris Nicolaï pour un véritable nouveau thomiste, sans savoir qu'il s'était écarté des doctrines de son ordre. Voir DUCHÊNE Roger, L'imposture littéraire..., p.223 sq. : c'est dès 1655 que Nicolaï s'est défendu d'avoir trahi le Thomisme. Les Molinisticae Theses datent de 1656 : Nicole ne pouvait donc guère prévenir Pascal : les thèse de Nicolaï l'ont surpris. La doctrine du P. Nicolaï : elle pose une grâce suffisante qui donne le pouvoir prochain, permanent dans le temps ; c'est à peu près la puissance selon Aristote, au sens d'une puissance virtuelle qui ne donne pas l'acte ; il faut aussi une grâce efficace ponctuelle. L'acquiescement de l'homme à la grâce suffisante est ce qui lui vaut en récompense la grâce efficace. Il tombe dans le molinisme (dans lequel la volonté humaine rend efficace la grâce suffisante). L'initiative de l'homme qui accepte et consent à la grâce, devient un moment essentiel où l'acceptation acquiert du mérite à l'homme.

Une note II sur la première lettre, de Wendrock, éd. de 1658, p. 11, donne des renseignements sur Nicolaï. En voici le texte :

« Note II. Du Père Nicolaï Dominicain. « Montalte s'étant laissé aller aux apparences, a mis le P. Nicolaï au rang des thomistes, ne croyant pas qu'il se fut écarté de la doctrine de son ordre. Mais son suffrage qui a été imprimé depuis, a fait voir qu'il n'est rien moins que thomistes, et qu'il a entièrement abandonné la doctrine de son ordre. C'est ce que l'Auteur de l'Écrit intitulé Vindicia a prouvé invinciblement, aussi bien que celui qui a agréablement réfuté ses thèses moliniennes par des notes thomistiques : de sorte que ce Père se voyant terrassé par ces deux écrits, s'est contenté de menacer, et s'est tu jusqu'à présent : Mais on dit qu'il remplit les commentaires qu'il fait sur la Somme de S. Thomas, de ses réponses, ou pour mieux dire de ses rêveries. Il ferait beaucoup mieux et plus sagement de se taire, mais enfin s'il ne peut s'empêcher d'écrire, il a grande raison de le faire d'une manière que ce qu'il écrira ne soit lu de personne, et il en a assurément trouvé le secret par le moyen qu'il a choisi. »

La Défense de la proposition de M. Arnauld, composée par Pierre Nicole, est précédée d'un Avis qui effectue une mise au point sur le P. Nicolaï : “AVIS AU LECTEUR, TOUCHANT LE SENTIMENT DU PÈRE NICOLAÏ. Ayant fait cet écrit longtemps avant la publication de l’Avis et des Thèses du P. Nicolaï, je n’avais pu croire autre chose de ce Professeur en Théologie de l’Ordre de S. Dominique, sinon qu’il suivait la doctrine de son École, et qu’il tenait comme tous ses confrères qui ont écrit de la grâce contre Molina, la nécessité de la grâce prédéterminante et efficace par elle-même pour toutes les actions de piété. C’est pourquoi je l’ai souvent allégué comme tenant cette doctrine. Mais depuis que j’ai lu l’avis et les Thèses qu’il a publiées, j’ai reconnu que je me suis trompé, et que j’ai pris pour un Thomiste celui qui ne l’est en aucune sorte, et qui ne tend qu’à renverser les principes de S. Thomas, et de toute son École. J’ai vu qu’il explique la grâce efficace par elle-même, et la prédétermination physique d’une manière que tout Moliniste peut recevoir ; qu’il ne l’appelle efficace par elle-même, que parce qu’elle a en elle-même la vertu et le pouvoir de déterminer la volonté, ce qu’il n’y a aucun jésuite qui n’avoue facilement ; et non pas parce qu’elle la détermine effectivement, certainement et infailliblement par sa propre vertu et efficacité, comme toute l’École de S. Thomas le soutient contre Molina. J’ai vu qu’il croit que la grâce nécessaire pour bien vivre et pour persévérer dans la bonne vie sans péché mortel est donnée à celui qui s’y prépare comme il faut, et qui n’y met point d’empêchement, ce qui est très véritable, et n’est contesté de personne ; mais qu’il dépend du libre arbitre sans le secours de la grâce efficace et effectivement déterminante de s’y préparer, et de n’y point mettre d’empêchement, ce qui selon S. Thomas et tous les Thomistes qui ont écrit contre Molina est la propre erreur de Pélage ou des Semipélagiens : C’est pourquoi je n’ai point été surpris de voir qu’il ne craint rien davantage que de blesser l’opinion de Molina, et qu’il a supprimé dans la publication de son avis la note d’hérésie qu’il lui donna pour contrefaire le Thomiste, lorsqu’il opina en Sorbonne : je ne me suis pas non plus étonné qu’il se dise défenseur de S. Thomas, et qu’il abuse de plusieurs de ses témoignages, puisque Dom Pierre de S. Joseph Feuillant écrivant contre l’Ordre de saint Dominique et contre les Thomistes défenseurs de la grâce efficace par elle-même, ou de la prédétermination physique n’a pas laissé d’appeler son livre la Défense de S. Thomas, et d’employer son autorité pour ruiner ses plus saintes et plus indubitables maximes. C’est ce que l’on fera voir amplement dans la réfutation de l’Avis du P. Nicolaï : Cependant je prie le Lecteur de m’excuser d’avoir cité ce Docteur de l’Ordre de S. Dominique comme un vrai Thomiste, qui tient la nécessité de la grâce prédéterminante pour toutes les actions de piété. Il lui sera facile de corriger cette faute en supposant le nom de quelque autre Dominicain au lieu de celui du P. Nicolaï, qui ne peut plus passer après la publication de son Avis et de ses Thèses, que pour un jésuite travesti, et un lâche prévaricateur de la doctrine de son Ordre.”

MESNARD Jean, “Thomisme espagnol et jansénisme français”, in L'Age d'or de l'influence espagnole. La France et l'Espagne à l'époque d'Anne d'Autriche 1615-1666, Editions interuniversitaires, 1991, p. 415-425. Nicolaï s’est trouvé accusé d'avoir trahi son ordre en s'alliant aux jésuites pour des raisons d'intérêt : p. 421.

Pierre Nicole a composé un ouvrage contre le P. Nicolaï et ses molinisticae theses.

Voir NICOLE Pierre, Fratris Joannis Nicolai doctoris theologi parisiensis, et apud praedicatores primarii Regentis molinisticae theses, thomisticis notis expunctae, 4 avril 1656, 28 p. in-4° (BN : D 8958). Voir dossier Provinciale VI ; WENDROCK, Lettres Provinciales, tr. Joncoux, I, p. 14 ; Litterae Provinciales, p. 11. Voir ARNAULD, Œuvres, XIX, p. LXXVI. Les thèses du P. Nicolaï ont été soutenues au mois de janvier 1656. Nicole reproche au P. Nicolaï d'habiller “molinianis sensibus thomisticarum vocum larvâ”, p. 1. “Hoc consilio sic verba sua concinnavit, ut sub vario sensu dum thomisticum ostentant, molinianum occultent”, p. 1. La tactique de Nicole vis-à-vis du P. Nicolaï est définie p. 5 : “aut illam quam exposui doctrinam probas, et nos pariter probas ; aut improbas, et Alverem aliosque thomistas simul improbas...”

Nicole a aussi écrit contre le thomiste postiche du P. Nicolaï : voir DE FRANCESCHI Sylvio Hermann, Entre saint Augustin et saint Thomas. Les jansénistes et le refuge thomiste (1653-1663): à propos des 1re, 2e et 18e Provinciales, Paris, Nolin, 2009, p. 99 sq. Les Vindiciae de Nicole : p. 101.

DUCHÊNE Roger, L'imposture littéraire..., p. 41, prend la défense du P. Nicolaï. Sur l'erreur où la Défense de la proposition a jeté Pascal à propos des opinions du P. Nicolaï. Sa doctrine sur la grâce suffisante : p. 58 sq. La mise au point du P. Nicolaï sur ses divergences avec les molinistes faite en Sorbonne le 21 janvier : p. 60 sq. Nicolaï n'est pas un thomiste marginal et transfuge, comme veut le faire croire Pascal : p. 61. Les partisans de Nicolaï n'ont pas de raisons de se reconnaître dans le portrait que Pascal fait d'eux dans la seconde Provinciale : p. 62. Différence avec les thomistes de Rome : p. 63. Voir p. 278 sq., l'Avis délibératif du P. Nicolaï. Voir p. 284, thèses soutenues aux Jacobins. Voir les protestations du P. Nicolaï contre l'accusation d'avoir trahi et d'être un “dominicain-jésuite”, telles qu'il les a formulées dans l'introduction de la Pantheologia de Rainier de Pise, in DUCHÊNE R., L'imposture littéraire..., p. 285-286. Nicolaï admet sa sympathie et son respect pour le société de Jésus, p. 285 ; mais il nie être le domestique de leur doctrine et leur approbateur perpétuel : p. 285.

En fait, l'équivoque subsiste. Car pour Nicole et Pascal, le vrai thomisme est celui des théologiens espagnols, comme l'indique Jean MESNARD, “Thomisme espagnol et jansénisme français”, in L'Age d'or de l'influence espagnole, p. 421 sq. (voir le résumé de cet article plus haut). Or le P. Nicolaï est un thomiste parisien ; et les thomistes parisiens étaient parfois proches du molinisme. Il pouvait donc en toute bonne conscience jurer qu'il était un bon thomiste, tout en flirtant de très près avec les molinistes.

Les jésuites ont d'ailleurs vite fait de prendre la défense du P. Nicolaï : voir FABRI Honoré, Notae in Notas..., p. 14-15. Note II. Sur le P. Nicolaï : Wendrock ne l'attaque si fortement que parce que le P. Nicolaï est un vigoureux ennemi de Jansénius, d'Arnauld et de Saint-Cyran. Il a bien mérité de l'église, de la Sorbonne et de son ordre.

Lettre d'Antoine Arnauld au cardinal Clementis, Epistola LVII, Œuvres, I, p. 117-122. Sur le zèle des dominicains contre les molinistes, et sur le nouveau système du P. Nicolaï.

Voir PASCAL, Œuvres complètes, éd. Mesnard, III, p. 604. Le P. Nicolaï et les Écrits sur la Grâce.

Nicolaï a pris une part significative aux débats de l’affaire Arnauld.

BAUDRY DE SAINT-GILLES D’ASSON Antoine, Journal d’un solitaire de Port-Royal, éd. Ernst et Lesaulnier, Paris, Nolin, 2008, p. 144 sq. A consulter de préférence à JOVY Ernest, Études pascaliennes, IX, Le Journal de M. de Saint-Gilles, p. 106 sq.

DUCHÊNE Roger, L'imposture littéraire..., p. 216 sq. L’Avis délibératif du P. Nicolaï sur l'affaire Arnauld.

ARNAULD Antoine, Œuvres, XIX, p. LXXVI.

ARNAULD Antoine, Considérations sur ce qui s’est passé à l’Assemblée de la Faculté de Théologie de Paris tenue le 4 novembre 1655. Sur le sujet de la Seconde lettre de Monsieur Arnauld Docteur de Sorbonne, Paris, 1655, 34 p. in-4°. Voir § XVII, p. 13.

BEAUBRUN, Mémoires, GRES-GAYER Jacques M., En Sorbonne. Autour des Provinciales, Paris, Klincksieck, 1997, p. 121 sq. Déclaration du P. Nicolaï sur la censure d’Arnauld, le 10 décembre 1655. Nicolaï réduit la position d’Arnauld à celle qui rend Dieu cause du péché de saint Pierre.

ARNAULD Antoine, Considérations sur ce qui s’est passé à l’Assemblée de la Faculté de Théologie de Paris tenue le 4 novembre 1655. Sur le sujet de la Seconde lettre de Monsieur Arnauld Docteur de Sorbonne, Paris, 1655, 34 p. in-4°. Voir § XVII, p.13.

JOVY Ernest, Études pascaliennes, IX, Le Journal de M. de Saint-Gilles, p. 106, 22 janvier 1656. Son rôle dans les discussions sur la question de droit. Voir p. 143 : Après la censure sur la question de droit, le P. Nicolaï demande “qu'il fût déclaré dans la censure qu'on n'avait aucune pensée de blesser la doctrine de saint Thomas, comme les Augustins le demandèrent aussi pour la doctrine de leur Père, mais (...) l'on n'eut aucun égard à leur supplique des uns ni des autres...” Il a donc cru nécessaire, comme le rappelle DUCHÊNE Roger, L'imposture littéraire..., p. 223 sq., de se défendre d'avoir trahi le Thomisme. Nicolaï admet sa sympathie et son respect pour le société de Jésus, p. 285 ; mais il nie être le domestique de leur doctrine et leur approbateur perpétuel.

Au cours des délibérations sur l’affaire Arnauld, Nicolaï a estimé qu’on ne l’avait pas laissé parler assez longtemps pour faire connaître complètement sa position. Il a donc distribué un document expliquant ses idées.

Sur la manière dont Nicolaï a été interrompu, voir les Mémoires de Beaubrun, p. 564.

JOUSLIN Olivier, Rien ne nous plaît que le combat. La campagne des Provinciales de Pascal. Étude d’un dialogue polémique, Clermont-Ferrand, Presses Universitaires Blaise Pascal, 2007, p. 63 sq. L'Avis délibératif du P. Nicolaï. Le 31 janvier aux portes de la Sorbonne il fait distribuer son Avis, qu'il n'a pu prononcer jusqu'au bout. Nicolaï ne répond pas alors à la seconde Provinciale.

Avis délibératif de F. Jean Nicolaï, docteur en théologie dans la Faculté de Paris, et premier régent au grand couvent de Saint Jacques de l’ordre des Frères Prêcheurs, sur la proposition de Monsieur Arnauld appartenante à la question de droit, savoir qu’à un juste en la personne de saint Pierre la grâce sans laquelle on ne peut rien, a manqué dans une occasion où l’on ne peut pas dire qu’il n’ait point péché prononcé dans l’assemblée de toute la Faculté quant à une seule partie de ce qui suit, pour avoir été pressé par le temps ; mais mis ici tout au long avec les appartenances et dépendances qui avaient été omises, pour être donné au jour selon sa teneur entière, suivant les raisons déduites en la Préface. Et pour les raisons aussi qui sont ajoutées au bout de cette même Préface en français par l’auteur même, Paris, G. Metturas et F. Le Cointe, 1656.

DUCHÊNE Roger, L'imposture littéraire..., p. 216 sq. Avis délibératif sur l'affaire Arnauld. Voir p. 284, les thèses soutenues aux Jacobins. Sa doctrine sur la grâce suffisante: p. 58 sq.

Le P. Alphonse Le Moyne

A ne pas confondre avec le jésuite Pierre Le Moine, que Pascal prend à partie dans la XIe Provinciale. L’édition originale orthographie Le Moine ; toutefois, pour éviter la confusion entre le docteur Alphonse Le Moine et le Pierre Le Moine, on orthographie ici Le Moyne.

RAPIN René, Mémoires, éd. Aubineau, t. 1, p. 43. Né au diocèse d'Amiens, docteur de Sorbonne ne 1624, professeur royal de théologie. Il donne sa démission le 16 septembre 1654 et meurt le 2 août 1659.

PASCAL, Les Provinciales, éd. Cognet, p. 13, n. 2, et p. 58, n. 1. Professeur de Sorbonne de 1642 à 1654, il y enseignait un système particulier, dont le principe est que, en toute circonstances, une grâce suffisante doit être donnée à tout homme, pour lui permettre d'implorer le secours de Dieu, l'homme demeurant libre de suivre ou de s'y soustraire ; si ces conditions ne sont pas remplies, il ne peut y avoir la matière d'un péché.

PASCAL, Œuvres complètes, GEF, IV, p. 133, n. 2.

GRES-GAYER Jacques M., En Sorbonne, Autour des Provinciales, Paris, Klincksieck, 1997, p. 25 sq. Le Congruisme de Sorbonne du P. Le Moyne.

ARNAULD Antoine, Œuvres, XV-XVI, t. XVI, p.XXV sq. Le Moyne, après avoir professé la philosophie pendant plusieurs années au collège de Calvi, “réuni depuis à celui de Sorbonne, il fut nommé curé de la Madeleine à Paris. Il y remplit les fonctions lorsque Lescot, que Richelieu vient de nommer à l'évêché de Chartres, lui fait donner la chaire de Professeur royal de Sorbonne. Pour obtenir ce poste, Le Moyne aurait promis de réfuter l'Augustinus. Il se forme un système à part, un milieu entre les anciens théologiens et les jésuites : il admet que la grâce est nécessaire pour toute bonne action, grâce efficace par elle-même ; mais il prétend avec Molina que la grâce qui inspire les premiers mouvements de la foi ne dépend que de la volonté de l'homme. Le don de la grâce efficace par elle-même, la seule qu'il appelle médicinale, est selon lui infailliblement attaché au bon usage de la grâce de la prière ; donc la prédestination n'était pas gratuite pour le commun des saints, et ne l'était tout au plus que pour quelques élus privilégiés. Le Moyne enseigne son système en le dictant trois ans de suite, et le publie en octobre 1650 dans son De dono orandi, pour se défendre contre Lalane, qui en juillet 1650 écrit le De initio piae volontatis dissertatio. Arnauld publie contre lui son Apologie pour les saints Pères. Port-Royal connaît le contenu des cours du P. Le Moyen par les cahiers de deux étudiants, Métayer et Girard ; voir HERMANT, Mémoires, I, p. 459.

PASCAL, Œuvres complètes, III, éd. J. Mesnard, p. 568 sq. Voir p. 602 sq., sur la doctrine de la grâce du P. Le Moyne. L'idée de la grâce de prière. La prière est l'effet de la grâce efficace et l'homme ne peut prier sans une grâce qui le fasse prier. Pascal prend parti dans un débat contemporain : les leçons professées par le P. Le Moyne depuis 1647 en Sorbonne présentaient la prière comme l'effet d'une simple grâce suffisante donnée à tous les hommes et soumise au libre arbitre de chacun. Port-Royal considère cette doctrine comme une variante du molinisme : p. 569. Le Moyne n'est toutefois pris à partie nommément qu'en 1650, par Lalane dans la De initio piae voluntatis dissertatio : p. 569. Le Moyne met sa doctrine en forme en octobre 1650 par la puublication du De dono orandi. Arnauld publie, à la fin de la même année, son Apologie pour les saints Pères, qui complète les deux précédentes Apologies. Le P. Le Moyne et les Ecrits sur la grâce : OC III, p. 569. Théologie du P. Le Moyne : les grandes actions sont des dons de Dieu, et elles requièrent une grâce efficace ; mais celle-ci est réservée à ceux qui ont bien usé d'une grâce suffisante donnant les préliminaires de la bonne vie, la foi et surtout la prière : p. 602. Point commun avec la pensée de Pascal : que la prière obtient toujours ce qu'on demande, Dieu ne refusant jamais le secours pour les oeuvres à ceux qui ne cessent pas de le demander. Critique : toutes les objections qui valent contre le molinisme s'appliquent à cette doctrine ; il n'est pas possible de séparer le pouvoir de l'acte ; la prière est toujours, selon saint Augustin, l'effet de la grâce efficace : p. 602. La doctrine du P. Le Moyne fait dépendre le don de la grâce efficace du bon vouloir de l'homme : p. 603. Dès que l'homme à un moment possède l'initiative du bien, le système demeure moliniste, quelle que soit sa forme particulière : p. 603.

WENDROCK, Lettres Provinciales, tr. Joncoux, I, Note III et Note IV. “Note III. De M. le Moine Docteur de Sorbonne. Monsieur le Moine est un docteur de la Maison de Sorbonne que le Cardinal de Richelieu engagea à se déclarer contre Jansénius qu'il n'avait jamais lu, non plus que saint Augustin. Ce docteur pour se débarrasser plus facilement des passages de S. Augustin a voulu dans notre siècle se faire auteur d'un nouveau système sur la grâce. Il distingue la grâce d'action d'avec celle de prière, et soutient que celle-ci n'est que suffisante, et que celle d'action est toujours efficace. Cette opinion a fait quelque bruit dans la Sorbonne. Il a eu même la hardiesse de la mettre dans un livre qu'il a fait imprimer ; mais ayant été repoussé fortement par des écrits latins et français, et surtout par l'Apologie pour les SS. Pères, où il est fort mal traité, il appris depuis le parti de cabaler en secret, au lieu de répondre. C'est lui qui avec quelques docteurs de sa sorte a excité la tempête contre M. Arnauld, dont il est ennemi déclaré, et qu'il croit auteur de l'Apologie. Et ceux de sa faction l'ayant fait nommer député et juge dans sa propre cause, il s'est vengé de l'Apologie pour les SS. Pères par la censure de la lettre de M. Arnauld. Mais cela n'empêche pas que son opinion ne tombe ; et s'il vit encore quelques temps, il pourra se vanter d'y avoir survécu.

Cependant le lecteur doit remarquer que la véritable origine de toutes ces disputes n'est autre chose que l'envie que Mrs. le Moine, Cornet, Habert et Hallier ont conçue contre M. Arnauld ; et il ne pourra s'empêcher d'admirer la plaisante erreur où sont tant de personnes de distinction, qui s'intéressent dans ces différends, comme s'il s'y agissait d'un point d'importance de la foi catholique, ne comprenant pas que ce n'est ici qu'une querelle de docteurs, et qu'il ne s'agit que des inimitiés particulières d'un M. le Moine, d'un M. Cornet, et d'autres gens de pareil caractère.” Voir pour compléter la Note IV, p. 16. “ (...) C'est avec grande raison que Montalte introduisant sur la fin de cette Lettre un disciple de M. le Moine lui fait dire distinguo sur chaque chose qu'on lui propose. Car jamais personne n'a tant inventé de distinctions que M. le Moine : il en entasse souvent trois ou quatre les unes sur les autres, quand il répond à un argument, et n'en prouve aucune ; parce qu'il n'a jamais eu dessein de trouver la vérité, mais seulement de l'éluder.”

Sur les distinctions du P. Le Moyne : l'Apologie pour les saints Pères revient là-dessus ; voir ARNAULD Antoine, Œuvres, XVIII, Liv. VI, ch. XVII, p. 649. “Voilà comment, à force de multiplier les distinctions, de les doubler ou de les tripler, et de les embarrasser les unes dans les autres, on croit pouvoir obscurcir les autorités les plus claires et s'échapper des preuves les plus invincibles” ; on élude ainsi l'autorité de saint Augustin par des “distinctions fantastiques” et “indignes du moindre théologien” : p. 649. Nicole s'en est déjà moqué dans la Défense de la proposition et lui consacre la note ci-dessous sur ce point.

ARNAULD Antoine, Apologie pour les saints Pères, Œuvres, XV-XVI, t. XVI, p.759 sq. Sur la doctrine bizarre du P. Le Moyne, contraire à la fois à saint Augustin et aux molinistes ; il a pris aux molinistes le grâce suffisante soumise à la volonté pour la foi et la prière, aux seconds molinistes “ce qu'il dit de la vocation congrue”, aux Dominicains qu'il n'a pas recours à la science conditionnelle pour expliquer l'efficace de la grâce, et aux augustiniens ce qu'il dit “du plaisir victorieux qui détermine efficacement la volonté” : p. 760.

ARNAULD Antoine, Troisième lettre apologétique, p. 8. Sa doctrine de la grâce.

LALANE Noël de, De la grâce victorieuse de Jésus-Christ, ou Molina et ses disciples convaincus de l’erreur des pélagiens. Sur Le Moyne : p. 2-3. pour paraître suivre sant Augustin, il enseigne “ que la grâce était efficace par elle-même pour les bonnes opeuvres, pour la foi en Jésus-Christ, mais qu’elle n’était que suffisante et soumise au libre arbitre pour le commencement de la foi en Dieu, et de la bonne volonté pour la prière, pour les mouvements imparfaits de piété ; que l’homme n’opérait et ne se convertissait parfaitement à Dieu que par le secours d’une grâce efficace et déterminante ; mais qu’il priait, qu’il commençait à croire en Dieu ; qu’il se disposait à bien vivre avec le suel secours de la grâce suffisante, dont l’usage dépendait de son libre arbitre ; et sans avoir besoin d’une grâce efficace et déterminante. ”

NICOLE Pierre, Défense de la proposition de M. Arnauld, docteur de Sorbonne, touchant le droit, contre la première lettre de M. Chamillard, docteur de Sorbonne et professeur du Roi en théologie, Paris, 1656, 44 p. in-4°. Théorie du pouvoir prochain.

Nicole était particulièrement bien placé pour connaître la doctrine du P. Le Moyne, puisqu’il a suivi ses cours en Sorbonne ; voir la Continuation des Essais de morale, Tome quatorzième, contenant la vie de M. Nicole et l’histoire de ses ouvrages, Première partie, A Luxembourg, chez André Chevalier, 1732, p. 14 sq. la distinction de la grâce de prière et de la grâce d’action « fit du bruit en Sorbonne » ; le livre du P. Le Moyen a été réfuté par Arnauld dans l’Apologie pour les saints Pères. le Moyne décide alors de « cabaler en secret , au lieu de répondre » : p. 14. saint-Beuve est de ceux qui se sont opposés à son système. Nicole se déclare hautement contre Le Moyne, avec d’autant plus de fondement qu’il « avait déjà lu avec beaucoup d’application tout ce que saint Augustin a écrit sur la grâce », p. 15.

PLAINEMAISON, “Qu'est-ce que le jansénisme ?”, Revue historique, CCLXIII-1,1984, p.117-130. La doctrine du P. Le Moyne : p. 122. Demi moliniste dont Arnauld a poursuivi la réfutation dans l'Apologie pour les Saints Pères.

ARNAULD Antoine, Œuvres, XIX, p. XLIV. Son attitude pendant l'affaire Arnauld.

ARNAULD Antoine, Considérations sur ce qui s’est passé a l’Assemblée de la Faculté de Théologie de Paris tenue le 4 novembre 1655. Sur le sujet de la Seconde lettre de Monsieur Arnauld Docteur de Sorbonne, Paris, 1655, 34 p. in-4°. Voir p. 12, sur son hostilité à Arnauld.

BEAUBRUN, Mémoires, GRES-GAYER Jacques M., En Sorbonne. Autour des Provinciales, Paris, Klincksieck, 1997, p. 120. Discours du P. Le Moyne du 10 décembre 1655, sur la censure d’Arnauld.

Le P. Le Moyne a toutefois des défenseurs...

FABRI, Notae in Notas..., p. 15-16. In notam 3 ad Epistolam I. Sur le fait que Richelieu a ordonné au P. Le Moyne d'attaquer Jansénius, que Le Moyne n'avait pas lu. “Urit te Cardinalis Richelii memoria, qui Sancygiranum vestrum, ne nova et impia dogmata spargeret, per multos annos in vinculis habuit. Illam vero, quam Moynio affingis sententiam, vel non capis, vel capere dissimulas. Nemo enim neget, quin tum ad orandum, tum, ad bene agendum, divina gratia nobis opus sit : sed quod orandi gratia sit duntaxat sufficiens, quis, amabo, dicat ? quis capiat ? quando enim illius impulsu oratur, haud dubie efficax est, cum suum effectum sortiatur. Ubi autem oratum est, quis nescit novam gratiam ad agendum, ad non peccandum, ad praecptum Dei servandum necessariam esse ; quam tamen semper efficacem nemo dicat, qui doctus sit et Catholicus ; cum eidem saepe ac saepius resistatur. Quod subnectis, de praestantissimorum Doctorum aemulatione in Arnaldum /p.16/ calumnia est : a vero tuà conjectura longè aberras ; nihil enim piis et doctis hominibus, in tuo Arnaldo, praeter errores displicuit (...).”

DUCHÊNE Roger, L’Imposture littéraire dans les “Provinciales” de Pascal, p.103 sq. Théologie du P. Le Moyne, mûrie de 1642 à 1648 ; on ne s'aperçoit pas que Pascal est passé du cas de l'homme qui n'a pas la foi à l'examen de la manière dont, de façon ontologique et pas nécessairement consciente, Dieu accorde au chrétien en état de grâce le secours dont il a besoin pour le prier et obtenir la grâce qui l'empêchera de pécher. Réfutation de la théologie du P. Le Moyne par Arnauld dans son Apologie pour les saints pères : p. 104. Voir p. 274 sq., l'Avis prononcé par le P. Le Moyne en Sorbonne, le 21 janvier 1656.

Il est amusant de penser qu'Antoine Lemaître, qui devint solitaire à Port-Royal, plaida en faveur du docteur Le Moyne lorsqu'il était avocat ; voir dans ses Plaidoyers, Plaidoyer IV, p. 55 sq. Pour Maître Alphonse Le Moyne, prieur de Sorbonne, et recteur de l'Université, intimé, contre les appelants comme d'abus. Trois audiences les jeudi 19 et 27 juin et 11 juillet 1630. L'avocat Jacques Talon a conclu pour Le Moyne, p. 71.

I, 22. Et résolu de profiter de cet avis, et de sortir d'affaire, je le quittai. Et fus d'abord chez un des disciples de M. Le Moyne.

Et fus d'abord chez un des disciples de M. Le Moyne : texte de 1659, et allai d'abord chez un des disciples de M. Le Moyne.

Toute la comédie qui va suivre se passe sur la colline Sainte-Geneviève, l’actuel quartier latin. Les allées et venues vont se passer entre la Sorbonne, et le couvent des jacobins, qui donne sur la rue Saint-Jacques. Noter que le collège de Clermont, l’actuel lycée Louis-le-Grand, alors tenu par les jésuites, est tout proche.

I, 22. Je le suppliai de me dire ce que c'était qu'avoir le pouvoir prochain de faire quelque chose. Cela est aisé, me dit-il, c'est avoir tout ce qui est nécessaire pour la faire, de telle sorte qu'il ne manque rien pour agir.

Le pouvoir prochain

PASCAL, Œuvres complètes, Œuvres diverses (1654-1657), éd. Jean Mesnard, III, Desclée de Brouwer, Paris, 1991. Voir la notice sur les Écrits sur la grâce, à propos du pouvoir prochain, notamment p. 573 sq.

OC III, éd. J. Mesnard, p. 573 sq. Sur les origines de l'expression pouvoir prochain. Elle n'a pas été toujours employée par les théologiens. Elle n'apparaît qu'à titre exceptionnel dans les écrits qui n'usent pas du vocabulaire scolastique, et plus encore dans les écrits en français. Bourzeis l'évite dans ses trois Lettres d’un abbé à un président, à un abbé et à un évêque (1649). Lalane l'emploie peu dans son De la grâce victorieuse de 1651 : p. 576. La notion ne se vulgarise qu'à partir de 1654, chez le P. Annat dans ses Cavilli jansenianorum, qui répondent à l'Écrit à trois colonnes, p. 576. Lalane le reprend dans la Défense de la Constitution en mars 1654 ; Arnauld n'emploie l'expression de pouvoir prochain que dans ses écrits latins, jamais en français. Pascal reprend l'expression dans sa Lettre sur la possibilité des commandements : p. 576.

PASCAL, OC III, éd. J. Mesnard, p. 575 sq. Sources et origines du concept de pouvoir prochain. La différence entre le pouvoir prochain tel qu’il est présenté dans la Lettre sur la possibilité des commandements et la première Provinciale, c'est que dans le premier écrit, Pascal ne tourne pas le pouvoir prochain en dérision. Au moment où Pascal écrit la Lettre, il ne soupçonne manifestement pas l'ambiguïté de l'expression de pouvoir prochain, qui a été révélée en 1655 par Lalane. La première Provinciale en revanche s'inscrit dans un cadre qui tient compte de cette équivoque, et qui conclut qu’il faut rejeter cette expression qui ne sert qu’à dissimuler une alliance contre nature des ennemis d’Arnauld.

Le pouvoir prochain disparaît après la Lettre sur la possibilité des commandements. Pascal a décidé d'abandonner un terme barbare et dangereux. Pascal emploie encore l'expression de pouvoir prochain dans la partie la plus ancienne du Discours, avec une définition analogue à celle qu'il donne dans la première Provinciale: "auquel il ne manque rien de la part de Dieu pour agir" (D1, §2) : p. 581. Il tentera de créer un vocabulaire nouveau, plus conforme aux habitudes des honnêtes gens, avec pouvoir et possibilité.

Mais outre l’équivoque qui est cachée dans l’expression pouvoir prochain, il y a une inadaptation du concept, même bien conçu.

L’expression de pouvoir prochain enferme plusieurs aspects.

Premier aspect : la continuité mal présentée. L’infusion de la grâce n’est pas prise dans le temps discontinu. Pourtant, quand on dit que quelque chose est prochain, on suppose de la discontinuité. C’est la seule manière dont l’homme peut concevoir les choses. Mais si on renonce à l’imagination et à la raison, on voit bien que l’image ne tient pas : entre deux points géométriques, il n’y a pas de point prochain d’un autre, puisqu’entre deux points on peut toujours en placer un autre. Cela crée une continuité, mais dans laquelle il n’est pas possible d’assigner des parties discrètes. Voir la Lettre sur la possibilité des commandemants., 7, qui traite ce point.

Second aspect : quand on parle de pouvoir prochain, on suppose une donnée de puissance. On a le pouvoir prochain quand rien ne manque pour faire (ou ne pas faire) une chose. Voir plus haut.

En tout cas, Pascal va se débarrasser assez vite de cette notion gênante. Il a plusieurs raisons pour le faire : l’une que la formule pouvoir prochain dissimule une équivoque ; l’autre que c’est une notion figurée qui brouille les choses de telle sorte que si on peut s’en contenter dans le langage courant, elle s’avère rapidement inadaptée pour parler correctement de la grâce.

Sur la nouveauté de l'expression de pouvoir prochain, voir NICOLE, Défense de la proposition..., p. 12-13. Voir aussi p. 10 : l'idée se trouve chez les Pères, mais ils disaient seulement posse et non posse. Voir NICOLE, F. Nicolaï molinisticae theses, p. 12, § XV. Nicole fait remonter l'expression à Cajetan et Medina.

DESMARES Toussaint, Réponse d’un docteur en théologie à Monsieur Chamillard, docteur et professeur de Sorbonne, 16 janvier 1656, p. 6. Le pouvoir prochain, notion employée par M. Hallier le 8 janvier 1650. Le 19 juin 1652, Grandin emploie l’expression de puissance prochaine et accomplie : p. 6.

Bourzeis, quand il aborde la notion de pouvoir prochain, s’estime obligé de multiplier les adjectifs synonymes pour ne pas laisser de confusion dans sa démonstration. Voir BOURZEIS Amable, Propositiones de Gratia in Sorbonae Facultate propediem examinandae (auctore A. de Bourzeis), slnd (1649), p. 4 sq. Bourzeis, à propos de l’interprétation de la première proposition de Jansénius par pouvoir, potentiam proximam, directam, immediatam, précise p. 5 : « potentia directa et proxima quae alio insuper auxilio non indiget ut in opus suum exeat, quod identidem advertendum censeo nequa hic thomistarum sufficienti gratiae quam admitto lubens fiat injuria ».

LALANE Noël, Défense de la constitution, 1654-1655, p. 3 sq., complète toujours l’expression pouvoir prochain par et accompli.

NICOLE Pierre, Défense de la proposition de M. Arnauld, p. 10 et p. 20, envisage les difficultés qui pourraient naître si l’on ne se met pas d’accord sur le sens naturel de l'expression de pouvoir prochain. Avoir le pouvoir prochain, c'est “avoir tout ce qui est nécessaire” pour faire une action. En termes techniques : “avoir tout ce qui est principe nécessaire et antécédant de faire cette action”. Voir p. 22, la discussion sur la question de savoir ce qui arrive si d'autres ont une notion différente de ce que signifie pouvoir prochain ? C'est le cas des néo-thomistes d'Alvarez, qui usent d'un sens particulier, qui n'est pas conforme à l'usage. Pour les augustiniens, qui n'a pas la grâce efficace n'a pas le pouvoir prochain.

Bref, une certaine méfiance règne à l’égard du pouvoir prochain.

GRES-GAYER Jacques M., En Sorbonne. Autour des Provinciales, Paris, Klincksieck, 1997, p. 24. Potentia proxima.

Les controverses sur le pouvoir prochain portent surtout sur la question de savoir s’il est immédiat, et surtout accompli. On dit que la proposition à laquelle se réduit celle de M. Arnauld, (...) est que quelques justes n’ont pas quelquefois le pouvoir prochain parfait et accompli de vaincre la tentation dans une occasion en laquelle ils pèchent.

De même, dans la Lettre sur la possibilité des commandements, L6, § 9, OC III, éd. J. Mesnard, p. 696, Pascal est obligé de mettre à part la grâce suffisante des thomistes, parce qu'elle n'est pas supposée prochainement suffisante. Dans L6, § 20, OC III, p. 698, Pascal distingue expressément pouvoir prochain et pouvoir éloigné ou possibilité : “ce n'est pas qu'ils n'aient un pouvoir éloigné, tel qu'est la possibilité, par exemple, qu'ont tous les hommes d'être sauvés. Car toutes les fois qu'on dit qu'on n'a pas le pouvoir de faire une chose, on n'exclut pas toujours ces pouvoirs éloignés, mais il est indubitable qu'on exclut toujours le pouvoir prochainement suffisant. Donc, quand on dit qu'on ne peut avoir la volonté de prier si elle n'est donnée de Dieu, il est certain que cette impuissance est pour le moins à l'égard du pouvoir prochainement suffisant”.

La distinction entre pouvoir prochain et possibilité, au sens de pouvoir éloigné, se dessine nettement dans ce paragraphe. L'expression complète est pouvoir prochainement suffisant, au sens de prochainement suffisant pour la prière ; Pascal parle aussi de grâce efficace et prochainement suffisante pour la prière, dans L6, § 22, OC III, p. 699.

Le pouvoir prochain disparaît après la Lettre sur la possibilité des commandements. Au moment où Pascal écrit la Lettre, Pascal emploie encore l'expression de pouvoir prochain dans la partie la plus ancienne du Discours sur la possibilité des commandements, avec une définition analogue à celle qu'il donne dans la première Provinciale: "auquel il ne manque rien de la part de Dieu pour agir" (D1, §2) : p. 581. Ce pouvoir prochain et auquel il ne manque rien de la part de Dieu pour agir : voir OC III, éd. J. Mesnard, p. 581. Définition commune entre le Discours sur la possibilité des commandements et la première Provinciale, mais qui est totalement absente de la Lettre sur la possibilité des commandements.

Pascal et l'ambiguïté du pouvoir prochain au moment de la première Provinciale : p. 580. Dans la première Provinciale, le caractère équivoque du pouvoir prochain est reconnu comme un fait dont le sens est purement politique. Voir Provinciale I, 20. « Mais il me dit : Vous êtes bien peu instruit. Ils sont si peu dans les mêmes sentiments, qu'ils en ont de tout contraires. Mais étant tous unis dans le dessein de perdre M. Arnauld, ils se sont avisés de s'accorder de ce terme de prochain, que les uns et les autres diraient ensemble, quoiqu'ils l'entendissent diversement, afin de parler un même langage ; et que par cette conformité apparente, ils pussent former un corps considérable, et composer le plus grand nombre, pour l'opprimer avec assurance. »

Pascal tentera de créer un vocabulaire nouveau, plus conforme aux habitudes des honnêtes gens, avec pouvoir et possibilité. On voit dans les rédactions successives du deuxième, le Discours sur la possibilité des commandements, les différentes tentatives auxquelles il s'est livré pour mettre ses idées au net.

La raison de l'abandon de l'expression pouvoir prochain par Pascal, c’est aussi la difficulté d’ordre théologique qu'enferme cette notion : voir OC III, éd. J. Mesnard, p. 598 : le mot prochain est inadéquat, car, pris en son sens strict, il marque l'antériorité du pouvoir par rapport à l'acte. Or la grâce efficace donne simultanément le pouvoir, le vouloir et le faire. Voir l'analyse de J. Mesnard dans son édition des Œuvres complètes, III, p. 575 sq., sur le concept de pouvoir prochain.

Le mot pouvoir est aussi équivoque. Voir Écrits sur la grâce, Lettre sur la possibilité des commandements, L4, § 9, OC III, p. 680-681 : « Qui ne voit que le mot de puissance est tellement vague qu'il enferme toutes les opinions ? Car enfin, si l'on appelle une chose être en notre puissance lorsque nous la faisons quand nous voulons, ce qui est une façon de parler très naturelle et très familière, ne s'ensuivra-t-il pas qu'il est en notre pouvoir, pris en ce sens, de garder les commandements et de changer notre volonté, puisque, dès que nous le voulons, non seulement cela arrive, mais qu'il y a implication à ce que cela n'arrive pas. Mais si l'on appelle une chose être en notre pouvoir, lors seulement qu'elle est au pouvoir que l'on appelle prochain, ce qui est aussi une façon fort ordinaire d'employer le mot de pouvoir, en ce sens, nous n'aurons plus ce pouvoir que quand il nous sera donné de Dieu. »

La traduction de Wendrock par Melle de Joncoux, WENDROCK, Lettres Provinciales, tr. Joncoux, I, éd. de 1700, p.11 sq., contient une Note I intitulée En quel sens Montalte rejette le terme de pouvoir prochain. Nicole y explique que Pascal ne rejette pas la notion de pouvoir prochain en elle-même, mais le “malicieux artifice” par lequel les ennemis d'Arnauld font semblant d'être d'accord sur la doctrine, alors qu'ils sont d'avis profondément contraires. « Montalte » soutient « qu'on ne doit point regarder comme des termes consacrés, pour exprimer la foi, ni exiger de personne de recevoir avec un respect religieux, des mot nouveaux et barbares, qui ne sont établis par aucun endroit de l'Ecriture, des Conciles, ou des Pères. Mais il est bien éloigné de vouloir condamner quelques théologiens célèbres, qui s'en sont quelquefois servi dans un bon sens, c'est-à-dire, dans le sens des Thomistes, et avec les précautions nécessaires ».

Voir le texte de la note de Wendrock dans le dossier joint.

Ce n’est pas parce qu’il est vide que Pascal récuse pouvoir prochain, mais parce que le mot prochain a un sens naturel avec lequel il est malséant de jouer.

Par conséquent, pour savoir ce que Pascal entend par prochain, il faut se reporter aux ouvrages antérieurs, Triangle arithmétique d’une part, et Lettre sur la possibilité des commandements d’autre part. A partir de la première Provinciale, la question se déplace sur les équivoques qui se trouvent dans l’emploi que l’on fait de ce terme de prochain.

Que signifie alors l’adjectif prochain ? Il s’oppose à éloigné, différence sous-entendue quand on parle de possibilité.

SELLIER Philippe, Pascal et saint Augustin, p. 343. Il y a plusieurs sortes de pouvoirs : voir JANSÉNIUS, Augustinus, t. III, 1, 3 :

le pouvoir de nature,

le pouvoir moins éloigné venu de la foi,

le pouvoir né de la petite grâce,

le pouvoir immédiat et complet donné par la grâce efficace.

Jansénius conclut que, puisque l'homme possède toujours au moins le premier de ces pouvoirs, il est vrai de dire qu'il peut observer les commandements.

Sur la pensée d’Arnauld sur le pouvoir prochain, voir LAPORTE Jean, La doctrine de Port-Royal, I, Les vérités de la grâce, p. 409-410.

GRES-GAYER Jacques M., Le jansénisme en Sorbonne, 1643-1656, p. 193. Potentia proxima et potentia remota.

DUCHÊNE Roger, L'imposture littéraire..., p. 38. L'importance du pouvoir prochain dans la première Provinciale vient de la source que Pascal a utilisée, la Défense de la proposition. Voir p. 317 sq., la discussion sur la notion de pouvoir prochain telle que l’entend Pascal.

CHAMILLARD, Lettre de Monsieur Chamillard, Docteur de Sorbonne et professeur royal en théologie à un autre docteur de Sorbonne, touchant la possibilité des commandements aux justes, Targa, Paris, 1655, 12 p. in-4° (BN. D 3796). Voir ARNAULD Antoine, Œuvres, t. XIX, p. LXXIV. Réponses de Nicole et du P. Desmares. Pour la date (11 décembre 1655). GERBERON, Hist. Gén. II, p. 274 sq. Voir OC III, éd. J. Mesnard, p. 578, pour le rapport avec la Lettre sur la possibilité des commandements et la première Provinciale.

FABRI Honoré, Notae in Notas W. Wendrockii, p. 12. In primam Epistolam. Nota I. Wendrock rit à tort du posse proximum. « Jesuitas et Thomistas ab re inter se committis. Ab utrique in hac parte, cum omnibus Catholicis probe conveniunt. Dividis, ut regnes : jurgia feminas, ut in Catholicorum discordiis Ianseniana haeresis altas radices agat. Sed frustra oculatis et piis hominibus apertas insidias struis. In hoc ut (p. 13) dixi, utrique conveniunt, quod quis, dum peccar, proximam non peccandi potestatem, seu proximum posse habeat : utrique oppositum, Arnaldi scilicet errorem damnant. Arnaldus porro non dixerat, ut sincere, tuo more, narras, D. Petro gratiam efficacem defuisse : quis enim hoc neget ? sed gratiam necessariam, ad hoc ut posset non peccare, si vellet ; quod revera omnes Catholici negant, et adducta Patrum loca, Catholice, ut par est, explicant.

Nec Jesuitae a Thomistis dissentiunt, quod hi velint, gratiam seu virtutem illam interiorem, nunquam in actum prodire, nisi efficax sit. Quis Theologorum, quis mortalium hoc neget ? seu quod illi proximam agendi potestatem homini adstruant, cum hic libere agere omittit. In hoc, utrique conveniunt, non ore tenus, ut dicis, sed re ipsa, ut damnatum errorem fugiant. Nisi enim proximum posse adsit ad non peccandum, Deique praeceptis obtemperandum, haud dubie illa praecepta sunt impossibilia. Sed hic error solemni tactus anathemate jacet. Commentum igitur non fuit, quod scurra tuus, quem festivum Scriptorum appellas irrideat ; sed dogma Catholicum, quod heterodoxi rejiciunt. Neque haec verba barabara sunt, et nova, ut dicis, sed omnino apposita, ut vestras et aliorum haereticorum fraudes et fallacias Catholici Scriptores exagitent. Nec desunt in hanc rem, Patrum et Conciliorum loca :tu vide sis apus Auctores, qui contra Jansenium scripserunt ; quorum egregiae lucubrationes, ut gratissimam Catholicae Doctrinae lucem attulerunt, ita aeternas errori Janseniano tenebras offuderunt (...). »

Voir plus bas sur le sens moliniste du pouvoir prochain.

Voir plus bas sur le sens thomiste du pouvoir prochain.

PARISH Richard, Pascal's Lettres Provinciales. A study in polemic, p. 13. Dévaluation de l'expression de pouvoir prochain.

REGUIG-NAYA Delphine, Le corps des idées : pensées et poétiques du langage dans l'augustinisme du second Port-Royal, p. 105 sq. Le pouvoir prochain a l'efficacité d'un slogan vidé de sens et investi seulement de pouvoir, de force.

DANIEL, Entretiens de Cléandre et d'Eudoxe, p. 211 sq. Critique stylistique de ce passage.

L’échappatoire que l’on propose à Arnauld

DESMARES Toussaint, Réponse d’un docteur en théologie à Monsieur Chamillard, docteur et professeur de Sorbonne, 16 janvier 1656, p.7 sq. Il suffirait selon Chamillard qu’Arnauld reconnaisse, outre la grâce efficace, une grâce de possibilité prochaine et accomplie. Mais Desmares répond qu’il ne serait plus alors d’accord avec lui-même.

Le pouvoir éloigné

PASCAL, Écrits sur la grâce, Lettre sur la possibilité des commandements, L6, § 20, OC III, éd. J. Mesnard, p. 698. « Ce n'est pas qu'ils n'aient un pouvoir éloigné, tel qu'est la possibilité, par exemple, qu'ont tous les hommes d'être sauvés. Car toutes les fois qu'on dit qu'on n'a pas le pouvoir de faire une chose, on n'exclut pas toujours ces pouvoirs éloignés, mais il est indubitable qu'on exclut toujours le pouvoir prochainement suffisant. Donc, quand il est dit qu'on ne peut avoir la volonté de prier, si elle n'est donnée de Dieu, il est certain que cette impuissance est pour le moins à l'égard du pouvoir prochainement suffisant.

GRES-GAYER Jacques M., Le jansénisme en Sorbonne, 1643-1656, p. 193. Potentia proxima et potentia remota. La potentia remota ne suffit pas à produire l'acte, mais prépare celui-ci en favorisant un acte moins difficile qui lui-même conduira à l'acte salutaire.

DESMARES, Réponse..., p. 78 sq. Définition précise de la grâce de possibilité éloignée.

Un pouvoir qui n'a pas d'effet est-il concevable ? Voir LAPORTE Jean, La doctrine de Port-Royal, I, Les vérités de la grâce, p. 88 sq. Il n'est pas essentiel à une puissance de produire toujours son effet ; si elle ne le produit pas parce qu'elle n'a pas tout ce qu'il lui faut, il faut seulement dire qu'elle est liée ou empêchée. Voir WENDROCK, Lettres Provinciales, tr. Joncoux, II, p. 477 sq. et p. 480 : “tout le monde a le pouvoir de s'arracher les yeux”, mais on ne l'exerce pas.

PIERRE d’ESPAGNE, Summulae, Tractatus Primus, éd. 1586, p. 45. Commentaire : « Materia remota illa in qua praedicatum non potest convenire subjecto ut homo est asinus, et ratio est quia in materia remota praedicatum habet repugnantiam, et distantiam cum subjecto et a tali repugnantia, vel remotione praedicati a subjecto et dicitur materia remota illud autem quod habet repugnantiam cum aliquo, non potest sibi convenire, sicut asinus per repugnantiam quam habet cum homine, per irrationale, non potest sibi convenire, ideo bene dicitur materia remota in qua praedicatum non potest convenire cum subjecto propter remotionem eus a subjecto ».

Pascal a tenté de mettre en forme cette distinction entre pouvoir prochain, effectif, immédiat, et possibilité éloignée, médiate

Voir sur cette tentative faite par Pascal lorsqu’il s’est rendu compte que l’expression de pouvoir prochain était équivoque, dans le second Écrit sur la grâce, le Discours sur la possibilité des commandements, 2, Développement ultérieur d'un point particulier, OC III, éd. J. Mesnard, p. 723.

Qu'il n'y a pas une relation nécessaire entre la possibilité et le pouvoir.

Toutes les choses qu'il est possible qui arrivent à un sujet ne sont pas toujours au pouvoir de ce sujet : et quoiqu'on se laisse aisément prévenir de l'opinion qu'il y a une relation nécessaire de l'un à l'autre, il n'y a rien de plus facile et de plus commun que de voir le contraire.

Ce n'est pas que cette relation ne soit aussi assez ordinaire, mais il s'en faut beaucoup qu'elle soit générale et nécessaire. Voici des exemples de l'un et de l'autre :

Un prince étant légitime héritier d'un royaume, et reconnu pour véritable roi par tous ses sujets, sans division et sans répugnance, il est ensemble véritable, et qu'il est possible qu'il soit roi, et qu'il est en son pouvoir de l'être.

Ainsi il est possible qu'un homme sain et libre coure quand il lui plaît, et il est aussi en son pouvoir de le faire.

En ces exemples il y a relation de la possibilité au pouvoir.

Mais on sait aussi qu'il est possible qu'un homme vive soixante ans, et que cependant il n'est au pouvoir de personne, non seulement d'arriver à cet âge, mais de s'assurer d'un instant de vie.

Et qu'il est possible qu'un prince du sang, quoique le dernier de la Maison royale, devienne roi légitime, sans qu'il soit toujours en son pouvoir de le devenir.

Et ainsi il est aussi simple et aussi ordinaire de voir que cette relation ne se rencontre pas, que le contraire : d'où il paraît assez qu'elle n'est pas perpétuelle et nécessaire.

Et qu'ainsi il n'y a point de répugnance nécessaire et convaincante par la seule force des paroles à dire que les commandements soient possibles aux hommes ; et que néanmoins les hommes n'aient pas toujours le pouvoir de les accomplir puisque la grâce par laquelle ils sont rendus possibles n'est pas toujours et nécessairement dans chacun des hommes.

De la même sorte il ne répugne point de dire tout ensemble qu'un homme sain, mais enchaîné peut courir, puisque la rupture de ses fers est possible, sans qu'on puisse dire qu'il soit toujours en son pouvoir de courir, puisque sa liberté ne dépend pas toujours de lui. (...)

Règle pour discerner en quelles circonstances il y a relation de la possibilité au pouvoir.

Mais il est facile de déterminer par une règle générale en quelles circonstances cette relation de la possibilité au pouvoir se rencontre. Celle-ci y satisfait :

Toutes les fois que la cause par laquelle un effet est possible est présente et soumise au sujet où il doit être produit, il y a relation de la possibilité au pouvoir ; c'est-à-dire que l'effet est au pouvoir de ce sujet, et non pas autrement.

C'est ainsi qu'il est au pouvoir de ce légitime héritier du royaume, reçu avec applaudissement de tous ses sujets, d'être roi ou non ; parce que, toutes choses étant disposées à le reconnaître, sa seule volonté est seule cause et maîtresse de l'événement ; et comme sa volonté est en sa disposition et dans lui-même, l'effet est dit être en sa puissance.

Il n'en est pas de même d'un captif retenu dans les fers ; sa liberté est bien possible, mais elle n'est pas en sa puissance parce que la rupture de ses chaînes, qui est la cause capable de la lui donner, n'est pas en sa dépendance. Et ainsi on ne peut dire que sa sortie soit en sa puissance, quelque possible qu'elle soit en elle-même.

Que selon cette règle on peut toujours dire que l'observation des préceptes est au pouvoir de tous les hommes.

Cependant cette règle, qui semble éloigner l'accomplissement des préceptes du pouvoir de chacun des hommes, l'en approche au contraire, et l'y soumet.

Car, comme la cause immédiate de l'observation des préceptes est la volonté de l'homme, de sorte que, comme nous avons déjà dit, on les observe quand on veut, et qu'on les enfreint quand on le veut, il est manifeste que cette cause résidant toujours dans l'homme, et dépendant de lui, on ne peut refuser de dire, selon cette règle, que l'observation des préceptes ne soit toujours au pouvoir de chacun des hommes.

Que selon cette même règle l'observation des préceptes n'est pas toujours au pouvoir des hommes.

Mais ce qui est étrange est que, selon cette même règle, l'observation des préceptes n'est pas toujours au pouvoir des hommes. Car encore qu'il soit véritable que la cause immédiate de l'observation des commandements soit la volonté de l'homme, il y en a néanmoins une autre cause et une première dominante, maîtresse et cause elle-même de la volonté de l'homme, qui est la grâce et le secours actuel de Dieu.

De sorte que cette cause première et principale n'étant pas résidente dans l'homme, mais dans Dieu, ni dépendante de l'homme, mais de Dieu, il est manifeste, en ce sens, que l'observation des commandements n'est pas toujours au pouvoir des hommes.

Et c'est en cette manière qu'on ne conteste pas que les infidèles, abandonnés dans le comble de l'impiété et du dérèglement, et destitués des secours nécessaires pour l'accomplissement des préceptes, comme ayant comblé la mesure de leurs crimes, ne soient en tel état que l'observation des préceptes ne soit point en leur pouvoir.

Et ainsi ceux-là mêmes desquels on peut dire en un sens orthodoxe qu'il est en leur pouvoir de les accomplir, en ce que s'ils le voulaient ils le feraient, sont néanmoins en tel état, qu'on dit aussi, en un sens catholique et orthodoxe, qu'il n'est pas en leur pouvoir de le faire, parce que la privation de la grâce les met hors d'état de le vouloir.

Qu'il y a des choses possibles et d'autres impossibles qui perdent ces conditions en les considérant accompagnées de quelques circonstances.

Il est donc évident que les qualités de possible et d'impossible conviennent ensemble à beaucoup de sujets selon les divers sens qu'on leur donne, mais il est aussi véritable qu'on peut supposer de telles circonstances, qu'elles excluront l'une de ces deux conditions.

C'est ainsi qu'encore qu'on puisse dire d'un homme sain mais enchaîné qu'il n'est pas impossible qu'il coure, puisque la rupture de ses fers, qui lui en donnera la possibilité, a une cause dans la nature, mais qu'il n'est pas en son pouvoir de courir, parce que cette cause n'est pas en sa disposition ; néanmoins, si l'on considère ce captif comme captif, on peut dire absolument que, tandis qu'il sera dans les fers, sa fuite est tellement impossible, qu'elle n'est possible en aucun sens, puisque cette supposition exclut totalement la cause de sa liberté.

C'est ce que saint Thomas exprime par le mot d'incompossible, lorsqu'il dit qu'encore qu'il soit possible qu'un homme pèche mortellement, qu'il soit aussi possible qu'il soit élu, et qu'il soit encore possible qu'il soit tué à chaque instant de sa vie, il est néanmoins absolument, et en quelque temps que ce soit, incompossible à toutes ces suppositions qu'il soit ensemble élu en péché mortel, et tué en cet état.

C'est aussi de cette sorte qu'on peut dire d'un homme qui a les yeux sains, qu'il peut voir la lumière qu'on lui offre, s'il le veut ; de telle sorte qu'il n'y a aucun sens auquel on puisse dire qu'il n'ait pas le pouvoir de voir, s'il le veut absolument, la lumière qu'on lui présente.

C'est aussi de cette manière qu'on peut dire d'un juste qui a toutes les grâces nécessaires pour accomplir les préceptes, et qui est tellement en état de se passer de toute autre chose pour les accomplir actuellement, qu'avec ce seul secours il les accomplisse en effet quelquefois, qu'il est en son pouvoir de les accomplir dans cette supposition, de telle sorte qu'il n'y a aucun sens où, toutes ces circonstances étant posées, on puisse dire qu'il n'est pas en son pouvoir de les accomplir, ou qu'il soit impossible qu'il les accomplisse.

Et c'est ainsi, au contraire, qu'on peut dire d'un juste, en le supposant destitué du secours nécessaire pour vouloir les accomplir, qu'il n'est pas en son pouvoir de les accomplir ; de telle sorte qu'on ne peut dire en aucun sens, en supposant cette circonstance, qu'il soit totalement en son pouvoir de les accomplir.

C'est pour cette raison que, pour présenter la vérité pure et toute dégagée des erreurs contraires qui la combattent, le Concile a formé deux importantes décisions par lesquelles il établit que les justes ont le pouvoir de persévérer quand ils ont la grâce, et par l'autre, qu'ils n'ont pas le pouvoir de persévérer quand ils n'ont pas la grâce. »

Ces réflexions débouchent sur l’ouverture du Traité de la prédestination et de la grâce, troisième Écrit, qui généralise la question.

La différence entre ce Discours et la première Provinciale, c’est que cette dernière s’en prend aux conséquences pratiques et pour ainsi dire politiques de l’équivoque du pouvoir prochain. En revanche, le Discours tente de traiter le problème sur le fond et de mettre de l’ordre dans des idées dont la Lettre sur la possibilité des commandements avait révélé la confusion.

L'image de la navigation

Les Provinciales, éd. Cognet, p. 16, note 1.

LALANE Noël, Défense de la constitution du pape Innocent X et de la foi de l'Eglise, contre le P. Annat, jésuite, 29 mars 1654, p. 3. “Il n'y a point d'homme de bon sens, qui ne juge d'abord par la seule lumière naturelle, que si un secours est nécessaire pour faire une chose, on peut dire véritablement que celui à qui ce secours manque, ne peut faire cette chose : comme si un bateau m'est nécessaire pour passer une rivière, il est vrai de dire que je ne la puis passer sans bateau ; ou si je la puis passer à la nage, et sans l'aide d'un bateau, on ne peut pas dire absolument parlant, qu'un bateau me soit nécessaire pour la passer, mais seulement pour la passer avec plus de facilité”.

NICOLE Pierre, Défense de la Proposition de M. Arnauld, p. 10.

I, 22. Et avoir le pouvoir prochain de voir, lui dis-je, c'est avoir bonne vue, et être en plein jour. Car qui aurait bonne vue dans l'obscurité, n'aurait pas le pouvoir prochain de voir, selon vous, puisque la lumière lui manquerait, sans quoi on ne voit point. Doctement, me dit-il.

La métaphore de la vision

Les Provinciales, éd. Cognet, p. 16, note 1.

GEF IV, p. 135, note 1.

Image d'origine augustinienne : voir SELLIER Philippe, Pascal et saint Augustin, p.342, n. 25. Référence à saint Augustin, De Natura et Gratia, 26, n. 29, p. 299 ; ch. XLVIII, n. 56, p.349. ; et à saint Thomas, Somme théologique, Ia IIae, q. 109, art. 9. Mais ce n'est pas un monopole des augustiniens : voir NICOLE Pierre, F. Nicolaï Molinisticae theses, p. 12 sq., § XV : l'image de la vue se trouve dans Alvarez commentant Cajetan et Medina : p.12.

Saint AUGUSTIN, De Gratia Christi, XV, 16, Œuvres, t. 22, p. 87. Pélage et l'exemple de la vue. Pélage dit dans son Pro libero arbitrio, III, que « le fait que nos yeux peuvent voir n'est pas nôtre ; mais que nous voyions bien ou mal, cela nous appartient ». Augustin répond par le Psaume 118, 37, « Détourne mes yeux pour qu'ils ne voient pas la vanité ».

ARNAULD Antoine, Dissertatio theologica quadripartita, Pars II, art. VI, Œuvres, XX, p. 220 sq. Usitatius dici non posse videre qui lumine carere supponitur quam posse probatur ex variis loicis patrum : justus autem sine gratia efficaci es sicut oculus sine luce, ex omnibus thomistis.

ARNAULD Antoine, Apologie de Jansénius, Livre I, ch. VII, Œuvres, XVI p. 78. Image appliquée à la grâce reçue par Adam. La grâce d'Adam “ne lui donnait pas le mouvement d'agir, qu'il trouvait dans lui-même, et dans l'intégrité de sa nature, mais seulement il ne pouvait pas agir sans elle. Elle ne le faisait pas vouloir, mais elle accompagnait seulement sa volonté dans son action. Elle était à son égard (comme saint Augustin dit excellemment) ce qu'est la lumière à l'égard de l'œil, lorsqu'il est sain. Elle ne fait pas que l'œil voie, puisqu'il a dans lui cette puissance, mais sans elle il ne peut pas voir. Voilà la grâce de l'état d'innocence, dans lequel Dieu avait laissé l'homme en la main de son conseil, in manu consilii sui, comme dit l'Écriture, c'est-à-dire qu'il l'avait laissé sur sa foi, et sur sa propre conduite, parce qu'étant si fort et si parfait, il était très capable de se conduire lui-même...”

ARNAULD Antoine, Apologie pour les saints Pères, Œuvres, XVIII, Liv. VI, ch. II, p. 556-559. Exploitation de la métaphore contre le P. Le Moyne, en un sens qui rappelle Saint-Cyran. Le Moyne argue de Jean I, « Erat lux vera quae illuminat omnem hominem venientem in hunc mundum ». L'homme reçoit des rayons de la foi en Jésus-Christ. « C'est cette lumière spirituelle, dont parle si souvent saint Augustin, qui est toujours présente à nos âmes, qui leur luit toujours, même dans les plus épaisses ténèbres, et dont nous pouvons toujours être éclairés, pourvu que nous ayons des yeux pour la voir. Et en ce sens il est la lumière qui éclaire généralement tous les hommes et tous les anges.

Mais comme le soleil visible éclaire durant le jour tous les yeux corporels, et leur donne à tous le moyen de voir, en ce qui dépend de la seule présence de sa clarté, quoique ceux qui ont la vue obscurcie ne puissent la voir, si l'on ne guérit leur aveuglement : ainsi ce soleil invisible illumine sans cesse toutes les créatures intelligentes, et leur présente à toutes ses rayons divins et éternels, par lesquels seuls elles peuvent contempler la vérité. Mais parce que le péché a rendu tous les hommes aveugles, et a couvert leurs yeux de ténèbres, quoique cette lumière immortelle ne laisse pas de leur nuire, parce qu'elle n'a point changé de nature ; le changement qui est arrivé en eux fait qu'ils ne sont plus maintenant au même état d'en jouir, qu'ils étaient avant que de s'être détournés d'elle, et s'être aveuglés en s'en détournant.

C'est pourquoi ce n'est plus assez que cette lumière les éclaire en cette manière générale, dont elle les éclairait avant que leur vue eût été altérée et corrompue par le péché, et dont elle a éclairé généralement tous (p. 558) les anges, il faut qu'elle le fasse d'une manière toute particulière, et en ne se présentant pas seulement à eux pour en être vue, mais en leur donnant des yeux par lesquels elle en puisse être vue. Car autrement, selon la parole de l'Evangile au même endroit, lux in tenebris lucet, et tenebrae eam non comprehenderunt, comme le soleil ne peut être vu des aveugles, quoiqu'il les environne de toutes parts de sa clarté et de ses rayons. Sicut sol iste a caecis non videtur, quamvis eos suis radiis quodammodo vestiat, sic lumen aeternum, quod etiam in tenebris lucet, a stultitia tenebris non comprehenditur (Aug. De pecc. mer. I, 25).

Mais l'avantage qu'a ce soleil de nos âmes au-dessus de celui de nos corps, est que ce dernier nous donne moyen de voir si nous avons la vue saine, et si nous nous tournons vers lui ; mais il ne guérit pas nos yeux, s'ils sont malades, et ne fait pas que nous nous tournions vers lui si nous en sommes détournés. Au lieu que le premier fait l'un et l'autre : Etiam ut convertamur ipse adjuvat, quod certe oculis corporis lux ista non praestat (Aug. De pecc. mer. I, 5).

Or comment est-ce qu'il le fait ? Comment est-ce que cette lumière qui luit à nos yeux, lors même qu'ils sont aveugles, les rend, d'aveugles, clair-voyants et capables de jouir de sa splendeur ? En faisant ce qu'il a figuré dans l'Evangile, en mêlant sa salive à notre boue, et l'appliquant à nos yeux. C'est-à-dire que le Verbe, qui est cette lumière éternelle, qui par lui-même et selon sa nature divine, illumine toutes les âmes, comme leur soleil, en ce qu'ils ne peuvent rien voir que par sa clarté, les illumine, comme leur médecin, en leur rendant la vue intérieure que le péché avait obscurcie, que s'étant fait chair, que s'étant couvert de notre ombre, pour se proportionner à notre faiblesse, et ayant uni, par un prodige d'amour envers ses élus, cette salive sacrée qui découle de la tête du Père, avec la boue de notre humanité : afin que ce remède, étant appliqué aux yeux de notre âme, ce qui ne peut être que par la foi, il lui rende l'usage de la vue, et lui donne moyen de voir ce soleil divin, qui était toujours présent à elle pour l'illuminer, mais dont son aveuglement la rendait absente, et incapable d'en être illuminée, comme remarque excellemment saint Augustin en divers endroits.

Je demande donc à M. Le Moyne de quelle illumination il entend ces paroles de l'Évangile, que Jésus-Christ était la lumière qui illumine tous les hommes, lorsqu'il les allègue pour prouver que ceux qui n'ont aucune foi en Jésus-Christ, comme les infidèles et les Juifs, ne manquent point de grâce suffisante pour faire le bien.

Car s'il l'entend simplement de l'illumination générale, qui convient à Jésus-Christ comme Verbe, et selon laquelle la lumière luit dans les ténèbres, quoique les ténèbres en l'aperçoivent point, il est lui-même couvert de grandes ténèbres, s'il ne voit pas que vouloir établir par là une grâce suffisante pour tous les infidèles qui demeurent infidèles, et à qui cette lumière invisibles n'est présente que comme le soleil est présent aux yeux des aveugles, demeurant aveugles, ont un moyen suffisant pour voir, parce que le soleil ne cesse point de leur présenter sa lumière.

Que s'il les entend de l'illumination particulière qui convient au même verbe, comme revêtu de notre chair, et selon laquelle il témoigne qu'il est venu dans le monde pour faire voir ceux qui ne voyaient pas (Jean, 9, 39), et pour les faire passer de leurs ténèbres dans son admirable lumière (I. Petr. 2, 9), en ne présentant pas seulement la clarté à leurs yeux malades, mais en les guérissant pour les rendre capables de l'apercevoir : il est lui-même encore plus aveugle, s'il ne voit pas ce que l'Ecriture nous assure en tant de lieux, que la condition essentielle, pour être en cette manière illuminé par Jésus-Christ, est de croire en Jésus-Christ ; et qu'ainsi ces infidèles, dont il parle, qui n'y ont jamais cru, n'ont pu avoir aucune part à cette illumination médicinale du sauveur du monde, sans laquelle l'autre illumination ne peut de rien servir à des âmes aveuglées, qui demeurant dans l'aveuglement et dans les ténèbres de l'infidélité, sont incapables de voir la lumière, quelque présente qu'elle puisse être à leurs yeux. »

BOURZEIS Amable, Lettre d'un abbé à un président, p.3. Cite saint Augustin, De natura et gratia.

BOURZEIS Amable, Lettre d'un abbé à un abbé, p. 9. L'aveuglement.

BOUCHER, Triomphes de la religion chrétienne, II, Q. 45, p. 231. Qu'est-ce qu'aveuglement et obstination ?

DESMARES Toussaint, d'après GEF IV, p. 11. « Il est vrai de dire qu'un homme qui n'est pas aveugle, mais qui a les yeux si malades qu'il ne les peut ouvrir sans être aussitôt obligé de les refermer, qu'il peut voir et qu'il ne peut pas voir : on dit qu'il peut voir, en considérant la faculté de voir, qui n'est pas éteinte en lui ; et l'on dit qu'il ne peut pas voir, en considérant la maladie de ses yeux qui l'empêche de voir ».

NICOLE Pierre, Fratris Joannis Nicolai doctoris theologi parisiensis, et apud praedicatores primarii Regentis molinisticae theses, thomisticis notis expunctae, § XV, 4 avril 1656, 28 p. in-4° (BN : D 8958), p.12-14. Double sens du mot possibilité, « una quae complectitur omnia praerequisita ad agendum, : sic qui sanos habet oculos, et praeterea lumine collustratur, videndi potentiam habere dicitur. Altera quae licet veram vim activam habeat ad operandum, non tamen habet omnia ad agendum praerequisita : sic qui sanos habet oculos, sed caret lumine, habere videndi potentiam dicitur propter ipsam internam facultatem ; sed quia deest ipsi aliquid necessarium, etiam videre non posse dicitur ». Cette distinction se trouve chez Alvarez et chez Cajetan. C’est aussi la pensée des disciples de saint Augustin : p. 13. Pouvoir par lequel l'œil voit même lorsqu'il est dans les ténèbres : p. 13-14. En un de ces sens on peut dire que l’œil a la possibilité de voir dans les ténèbres : p. 13.

ORCIBAL Jean, La spiritualité de Saint-Cyran, p. 234. Image de la lumière engendrée par la grâce. La comparaison de la vue appliquée à Adam avant la chute liée à la présence de la grâce habituelle par laquelle l'homme est lumineux en dedans, et de la grâce actuelle, « toujours présente à son âme, qui procédait de Dieu comme de son soleil » ; Adam pouvait fermer les yeux à volonté en péchant. Sur la lumière intérieure : p. 245-246. Différence entre la lumière intérieure et la lumière extérieure : l'extérieure présuppose la puissance de voir. La lumière intérieure nous donne et la puissance de voir et tout ce qui est nécessaire pour former la vue intérieure. Le soleil extérieur n'est que la figure et l'ombre du soleil intérieur. L'action de Dieu est parfois éclipsée par quelque péché mortel ; et parfois il illumine l'âme et y produit des effets merveilleux.

LALANE Noël, Défense de la constitution du pape Innocent X et de la foi de l'Église, contre le P. Annat, jésuite, 29 mars 1654, p.3-4. “Tout le monde avoue qu'on peut dire de tous les hommes qu'ils ont l'usage du libre arbitre, qu'ils peuvent accomplir les commandements de Dieu lors même qu'on les considère sans aucune grâce ; d'où vient que saint Augustin ne craint point de d'attribuer à la nature le pouvoir de croire en Dieu et de l'aimer : Posse habere fidem, sicut posse habere charitatem, natura est hominum. Mais il est certain en même temps que ce pouvoir que nous avons par la nature de croire et d'aimer Dieu, n'est qu'un pouvoir éloigné et non prochain, parfait et accompli, puisqu'il nous est impossible de croire en Dieu d'une véritable foi, et de l'aimer effectivement, que par une grâce efficace qui nous en donne tout ensemble le pouvoir et l'effet. Un exemple fera mieux entendre cette différence qu'il faut mettre entre plusieurs sortes de pouvoir, dont les uns sont plus éloignés et les autres plus parfaits et plus accomplis. Il est vrai de dire d'un homme qui n'est pas aveugle, mais qui a les yeux si malades qu'il ne les peut ouvrir sans être obligé aussitôt de les refermer, qu'il peut voir, et qu'il ne peut pas voir. On dit qu'il peut voir, en considérant la faculté de voir, qio n'est pas éteinte en lui ; et l'on peut dire qu'il ne peut pas voir, en considérant la maladie de ses yeux qui l'empêche de voir. Ainsi jusques à ce que les yeux de cet homme soient guéris, la puissance qu'il a de voir n'est qu'une puissance éloignée ; et il en aura une plus proche et plus parfaite lorsqu'on aura guéri sa vue. Néanmoins, en suite même de cette guérison, s'il est dans les ténèbres, cette puissance de voir ne sera pas en lui toujours parfaite et toute accomplie, et rien n'empêchera qu'on ne puisse dire encore de lui, qu'il ne peut pas voir, parce qu'outre la faculté de voir et la santé des yeux, il lui manque une chose qui est entièrement nécessaire pour voir, qiu est la lumière, sans laquelle il ne peut voir, quelques bons yeux qu'il ait d'ailleurs. Cette comparaison est d'autant plus propre que c'est la même dont S. Augustin se sert pour expliquer le besoin qu'ont les justes mêmes du secours actuel de la grâce de Jésus-Christ à chaque bonne action, non seulement pour la faire, mais aussi pour pouvoir la faire. De même, dit ce saint Père, que l'oeil du corps, quoiqu'il ait une santé très parfaite, ne peut voir sans le secours de la lumière, ainsi l'homme, quoiqu'il soit très parfaitement justifié, ne peut pas bien vivre si Dieu ne l'aide, et ne le fortifie par la lumière éternelle de sa Justice”. Allusion à De natura et gratia, ch. 26.

La même image apparaît dans NICOLE Pierre, Défense de la Proposition, p. 10.

Pascal lui-même a déjà employé cette métaphore dans les Écrits sur la grâce. Voir principalement Lettre sur la possibilité des commandements, 3, Mouvement central, § 8, OC III, éd. J. Mesnard, p. 667. Citation de saint Augustin, Rétractations, X.

Discours sur la possibilité des commandements, 2, § 60-64, OC III, éd. J. Mesnard, p.734-735.

LAPORTE Jean, La doctrine de Port-Royal, I, Les vérités de la grâce, p. 92, note : critique d'Arnauld contre la comparaison de l'homme destitué de la grâce avec un aveugle. Voir DE LUBAC, Augustinisme et théologie moderne, p. 68, qui remarque que Baïus a tiré abusivement de cette comparaison toute une théorie.

LE GUERN Michel, L'image dans l'œuvre de Pascal, p. 157 sq.

MOROT-SIR Edouard, La Raison et la Grâce selon Pascal, Presses Universitaires de France, Paris, 1996, p. 104 sq., sur la lumière.

DESCOTES Dominique, “Pascal et la lumière”, in BIET Christian et JULLIEN Vincent (dir.), Le Siècle de la Lumière, 1600-1715, ENS Editions, Fontenay Saint-Cloud, 1997, p. 165-181.

Pour la critique de cette image, voir WENDROCK, Litterae provinciales, p. 539.

I, 22. Et par conséquent, continuai-je, quand vous dites, que tous les justes ont toujours le pouvoir prochain d'observer les commandements, vous entendez qu'ils ont toujours toute la grâce nécessaire pour les accomplir ; en sorte qu'il ne leur manque rien de la part de Dieu. Attendez, me dit-il, ils ont toujours tout ce qui est nécessaire pour les observer, ou du moins pour prier Dieu. J'entends bien, lui dis-je, ils ont tout ce qui est nécessaire pour prier Dieu de les assister, sans qu'il soit nécessaire qu'ils aient aucune nouvelle grâce de Dieu pour prier. Vous l'entendez, me dit-il. Mais il n'est donc pas nécessaire qu'ils aient une grâce efficace pour prier Dieu ? Non, me dit-il, suivant M. Le Moyne.

Ou du moins pour prier Dieu : Texte de l'édition de 1659, ou du moins pour le demander à prier Dieu. Cette dernière leçon n’a pas grand sens, et résulte sans doute d’une erreur d’impression.

Vous l'entendez : vous comprenez la question, ce qui est en cause.

  1. pouvoir prochain et auquel il ne manque rien de la part de Dieu pour agir : voir OC III, éd. J. Mesnard, p. 581. Définition commune à celle du Discours sur la possibilité des commandements, mais qui est totalement absente de la Lettre sur la possibilité des commandements.

Le sens moliniste du pouvoir prochain

Sur la doctrine semi-pélagienne du pouvoir et de la grâce : voir saint THOMAS, Somme théologique, La grâce, p. 339 sq. L'homme est libre en ce sens qu'il peut, par ses propres forces, faire le bien ou éviter le mal. « Posse hominem, si velit, esse sine peccato ». L'homme est capable, sans la grâce, de désirer le bien surnaturel, mais non de l'accomplir, de commencer à croire, mais non de parvenir à une foi achevée. Dieu veut le salut de tous les hommes et offre indifféremment à tous la grâce de salut. Voir saint AUGUSTIN, Œuvres, t. 24, Bibliothèque augustinienne, p. 594, note sur la doctrine de Pélage. Le libre arbitre est un don de Dieu qui peut aller vers le bien ou vers le mal. Analyse de cette doctrine par saint Augustin : p. 137. Le pélagien ne se croit pas obligé de prier pour ne pas tomber dans le péché : pourquoi demanderait-il à Dieu ce qui est déjà en son pouvoir ? Voir aussi p. 605 et surtout p. 623. Le seul texte où Pélage admet la nécessité de l'intervention divine, c'est pour dire que la grâce confirme l'homme dans la justice : p. 605. La grâce de Dieu, c'est notre nature douée du libre arbitre : p. 614. Nature selon Pélage : confondre nature et grâce, c'est évincer le surnaturel : p. 615-616. Dans cette doctrine, aucune grâce n'est nécessaire, en dehors de la grâce de création : p. 615. Voir aussi p. 805. Les semi-pélagiens pensaient-ils qu'on peut par soi-même commencer son salut, hors de toute influence du souverain bien ? Leur erreur a été de penser que l'homme peut faire son salut sans une grâce venant remédier à une infirmité : ils écartent la grâce médicinale. Pour eux, l'initium fidei vient de l'homme, qui a le pouvoir de s'élever à la foi ; ce que Dieu donne par la grâce, c'est seulement l'augmentum fidei : p. 808-809. Théorie de la persévérance : le justifié qui veut sa persévérance conçoit ce désir dans l'humilité et Dieu ajoute la grâce qui lui donnera la force de persévérer ; cela revient encore à donner la priorité à l'homme : p. 810 sq.

Sur le sens moliniste du pouvoir prochain, voir NICOLE, Défense de la proposition..., p. 13-14.

I, 23. Pour ne point perdre de temps, j'allai aux Jacobins, et demandai ceux que je savais être des nouveaux thomistes. Je les priai de me dire ce que c'est que pouvoir prochain. N'est-ce pas celui, leur dis-je, auquel il ne manque rien pour agir ? Non, me dirent-ils. Mais quoi, mon père, s'il manque quelque chose à ce pouvoir, l'appelez-vous prochain, et diriez-vous, par exemple, qu'un homme ait la nuit, et sans aucune lumière, le pouvoir prochain de voir ? Oui-da, il l'aurait selon nous, s'il n'est pas aveugle. Je le veux bien, leur dis-je ; mais Monsieur Le Moyne l'entend d'une manière contraire. Il est vrai, me dirent-ils, mais nous l'entendons ainsi. J'y consens, leur dis-je. Car je ne dispute jamais du nom, pourvu qu'on m'avertisse du sens qu'on lui donne. Mais je vois par là que quand vous dites que les justes ont toujours le pouvoir prochain pour prier Dieu, vous entendez qu'ils ont besoin d'un autre secours pour prier, sans quoi ils ne prieront jamais.

Diriez-vous : texte de 1659, direz-vous.

ICI

 Le couvent des Jacobins

Jacobins : les dominicains du couvent Saint-Jacques. On ne sort toujours pas du quartier latin et du voisinage de la Sorbonne.

Nouveaux thomistes : voir Provinciales, éd. Cognet, p. 15, n. 1, sur la note de Nicole relative aux nouveaux thomistes, disciples d'Alvarez.

Noter que le héros a affaire à plusieurs religieux cette fois. Le regroupement commence...

Le sens thomiste du pouvoir prochain

Pour une présentation de la doctrine thomiste sur le pouvoir d’accomplir les commandements : voir saint THOMAS, Somme théologique, Ia 2ae, Q. 109-114, La grâce, tr. Ch.-V. Héris, Paris-Tournai-Rome, Cerf, 1961, p. 22, 260 et 355. Rien ne se meut qui ne soit mû par un autre : “l'esprit de l'homme, même jouissant d'une pleine santé morale, n'a pas une telle maîtrise sur son acte qu'il n'ait besoin d'être mû par Dieu”. Cela ne supprime pas l'activité des êtres créés : ils ont un pouvoir actif propre. Le rôle de Dieu est d'appliquer à l'action la vertu active : p. 355. On distingue deux stades :

1. premier stade : la grâce sanctifiante. C'est une motion divine vers le bien universel qui est une indétermination, une potentialité, sans nécessité de passage à l'acte ; cela ne détermine pas nécessairement au bien. La volonté se porte par elle vers le bien universel en général : p. 358. Cela appartient à Dieu, comme effet de la grâce sanctifiante : p. 360. Cette grâce est opérante, suffisante, sufficiens, au sens où elle met en puissance d'agir ultérieurement ; mais l'homme peut se dérober à l'étape suivante : p. 372. Le passage à l'acte ne peut se faire que par une grâce suivante.

2. le deuxième stade : le passage à l'acte, p. 358. C'est l'application de la puissance à un bien particulier ; il est également causé par Dieu, mais cela n'annule pas l'action de la volonté. C'est une grâce coopérante, p. 100-101 et p. 366. Voir p. 22 et p. 260 : « l'esprit de l'homme, même jouissant d'une pleine santé morale, n'a pas une telle maîtrise sur son acte qu'il n'ait besoin d'être mû par Dieu ».

NICOLE, Défense de la proposition, p. 13. Pour les thomistes, le pouvoir prochain « ne donne pas tout ce qui est nécessaire pour agir » : p. 14. Il n'exclut pas la nécessité de la grâce efficace. Cela semble à la plupart des gens enfermer une contradiction : p. 22-23.

WENDROCK, Litterae provinciales, p. 516 et 528. Posse.

Pascal n'est pas irrespectueux envers les anciens thomistes, puisque le terme n'est pas chez eux : voir WENDROCK, Provinciales, tr. Joncoux, I, éd. de 1700, p. 29. Il est plus réticent à l'égard des nouveaux thomistes : voir Provinciales, éd. Cognet, p. 22 ; leur doctrine est bizarre ; mais il discute le mot et se trouve presque d'accord sur le fond.

RACINE Abbé Bonaventure, Abrégé de l’histoire ecclésiastique, Cologne, aux dépens de la Compagnie, 1752-1762, t. X, XXXV, p. 143 sq. : Les thomistes admettent le mot de pouvoir prochain. Inconvénient qui en résulte. « Le terme de pouvoir prochain est encore une de ces expressions que les thomistes ont admises, quoiqu’elles soient propres à favoriser les erreurs de Molina. On entend bien ce que veut dire un moliniste, quand il soutient que l’homme qui ne fait pas le bien, a un pouvoir prochain et complet de le faire ; parce qu’alors même selon le système molinien on a un pouvoir, qui ne laisse plus rien à attendre du côté de Dieu. Mais est-il de l’intérêt d’un thomiste, de dire qu’un homme qui ne fait pas le bien, a le pouvoir prochain et complet de la faire, tandis que ce même thomiste soutient hautement qu’afin qu’il fasse le bien en effet, il a besoin que Dieu lui donne un autre secours, sans lequel il ne le fera jamais ? C’est néanmoins ce qu’ont fait les thomistes dont nous parlons. Ce langage est une suite de celui qu’ils ont admis touchant la grâce suffisante. Car c’est cette grâce suffisante qui ne suffit pas, qui fait qu’on a un pouvoir complet avec lequel on a besoin d’un autre secours. On voir par là que les thomistes ont fait avec l’erreur une espèce de composition. Ne voulant pas recevoir l’erreur même, ils en ont reçu le langage. C’est ce que M. Pascal a exprimé très nettement dans sa seconde Provinciale, où il fait parler un de ces nouveaux thomistes. « Les jésuites, dit-il, avaient en peu de temps répandu partout leur doctrine… comme elle est arrivée ». Cette méthode si peu digne de la sincérité chrétienne, fut très nuisible à la vérité. C’est ce que fait voir M. Pascal par les paroles suivantes, qu’il met dans la bouche d’une personne qu’il introduit dans la même lettre, et qui répond ainsi au dominicain. « Ne vous flattez point… » : p. 143-144.

I, 23. Voilà qui va bien, me répondirent mes pères, en m'embrassant, voilà qui va bien. Car il leur faut de plus une grâce efficace qui n'est pas donnée à tous, et qui détermine leur volonté à prier. Et c'est une hérésie de nier la nécessité de cette grâce efficace pour prier.

SAINTE-BEUVE, Port-Royal, III, VII, t. 2, p.78. Sur le voilà qui va bien...

Hérésie : sur le mot et l'idée, voir Provinciale XVII.

I, 24. Voilà qui va bien, leur dis-je à mon tour : mais selon vous les jansénistes sont catholiques, et Monsieur Le Moyne hérétique. Car les jansénistes disent que les justes ont le pouvoir de prier, mais qu'il faut pourtant une grâce efficace, et c'est ce que vous approuvez. Et Monsieur Le Moyne dit que les justes prient sans grâce efficace, et c'est ce que vous condamnez. Oui, dirent-ils, mais Monsieur Le Moyne et nous appelons ce pouvoir, pouvoir prochain.

Texte de 1659 : Voilà qui va bien, leur dis-je à mon tour ; mais, selon vous, les Jansénistes sont catholiques, et M. Le Moyne hérétique ; car les Jansénistes disent que les justes ont le pouvoir de prier, mais qu'il faut pourtant une grâce efficace, et c'est ce que vous approuvez. Et M. Le Moyne dit que les justes prient sans grâce efficace ; et c'est ce que vous condamnez. Oui, dirent-ils, mais nous sommes d'accord avec M. Le Moyne en ce que nous appelons prochain, aussi bien que lui, le pouvoir que les justes ont de prier, ce que ne font pas les Jansénistes.

Voir la traduction de Wendrock, qui répond à cette version de 1659 : « Sed potestatem oranndi quam omnes, etiam jansenistae, justis concedunt, nos proximam cum Moynio appellamus ; jansenistae non item ».

ARNAULD Antoine, Œuvres, XIX, p. XXXII. La Défense de la Constitution est le premier ouvrage où les augustiniens parlent le même langage que les scolastiques, et encore partiellement. La méthode devient plus générale après la censure de Sorbonne de 1655. On cherche à obtenir plus de précision. Mais on avoue que cela retire de la force à la doctrine : p. XXXIII.

Opposition de saint Thomas avec la doctrine des molinistes

ARNAULD Antoine, Apologie pour les Saints Pères, Liv. II, ch. IX, p. 102. Opposition de saint Thomas à ce qu'enseignent les Molinistes sur ce que Dieu donne généralement à tous des moyens suffisants pour se sauver. Argument d'Arnauld : les molinistes appliquent à la nature présente de l'homme ce que saint Thomas a écrit de la nature innocente d'Adam : p. 103.>

Opposition de saint Thomas à la doctrine de la grâce suffisante donnée à tous les hommes

ARNAULD Antoine, Apologie pour les Saints Pères, Liv. II, ch. IX, p.105-108.

I, 25. Mais quoi, mes pères, leur dis-je, c'est se jouer des paroles de dire, que vous êtes d'accord à cause des termes communs dont vous usez, quand vous êtes contraires dans le sens. Mes pères ne répondent rien, et sur cela mon disciple de Monsieur Le Moyne arriva par un bonheur que je croyais extraordinaire, mais j'ai su depuis que leur rencontre n'est pas rare, et qu'ils sont continuellement mêlés les uns avec les autres.

Texte de 1659 : Quoi, mes Pères, leur dis-je, c'est se jouer des paroles...

Texte de 1659 : et sur cela mon disciple de M. Le Moyne...

DANIEL Gabriel, Entretiens de Cléandre et d'Eudoxe, p. 213 sq., critique stylistique de ce passage.

I, 26. Je dis donc à mon disciple de Monsieur Le Moyne. Je connais un homme qui dit que tous les justes ont toujours le pouvoir de prier Dieu, mais que néanmoins ils ne prieront jamais sans une grâce efficace qui les détermine, et laquelle Dieu ne donne pas toujours à tous les justes. Est-il hérétique ? Attendez, me dit mon docteur, vous me pourriez surprendre. Allons donc doucement. Distinguo, s'il appelle ce pouvoir, pouvoir prochain, il sera thomiste, et partant catholique : sinon il sera janséniste, et partant hérétique. Il ne l'appelle, lui dis-je, ni prochain, ni non prochain. Il est donc hérétique, me dit-il : demandez-le à ces bons pères. Je ne les pris pas pour juges : car ils consentaient déjà d'un mouvement de tête. Mais je leur dis, Il refuse d'admettre ce mot de prochain, parce qu'on ne le veut pas expliquer. À cela un de ces Pères voulut en apporter sa définition : mais il fut interrompu par le disciple de Monsieur Le Moyne, qui lui dit : Voulez-vous donc recommencer nos brouilleries ? Ne sommes-nous pas demeurés d'accord de ne point expliquer ce mot de prochain, et de le dire de part et d'autre, sans dire ce qu'il signifie ? À quoi le jacobin consentit.

Distinguo : je distingue. Voir ci-dessus la note sur la manie des distinctions du P. Le Moyne ; apparemment, elle a passé à ses disciples.

Dans les Pensées, Laf. 780-781, Sel. 644, Pascal s’en prend aux « divisions de Charron, qui attristent et ennuient ».

DUCHÊNE, L'imposture littéraire..., 2e éd., p. 30 sq. Analyse de ce passage.

REGUIG-NAYA Delphine, Le corps des idées. Pensées et poétiques du langage dans l’augustinisme de Port-Royal. Arnauld, Nicole, Pascal, Mme de La Fayette, Racine, Paris, Champion, 2007, p. 115 sq. Références à L’esprit géométrique et aux règles de la définition dans ce passage de la première Provinciale.

I, 27. Je pénétrai par là dans leur dessein, et leur dis en me levant pour les quitter : En vérité, mes pères, j'ai grand-peur que tout ceci ne soit une pure chicanerie, et quoi qu'il arrive de vos assemblées, j'ose vous prédire, que quand la censure serait faite, la paix ne serait pas établie. Car quand on aurait décidé qu'il faut prononcer les syllabes pro, chain, qui ne voit que n'ayant point été expliquées chacun de vous voudra jouir de la victoire ? Les jacobins diront que ce mot s'entend en leur sens. Monsieur Le Moyne dira que c'est au sien, et ainsi il y aura bien plus de disputes pour l'expliquer, que pour l'introduire. Car après tout, il n'y aurait pas grand péril à le recevoir sans aucun sens, puisqu'il ne peut nuire que par le sens. Mais ce serait une chose indigne de la Sorbonne et de la théologie d'user de mots équivoques et captieux sans les expliquer.

I, 28. Car enfin, mes pères, dites-moi, je vous prie pour la dernière fois ce qu'il faut que je croie pour être catholique. Il faut, me dirent-ils tous ensemble, dire que tous les justes ont le pouvoir prochain en faisant abstraction de tout sens. Abstrahendo a sensu Thomistarum, et a sensu aliorum theologorum.

Texte de 1659 : Enfin, mes Pères...

NICOLE, Défense de la proposition, p. 27. “Avec cette décision on reviendra trouver le catéchumène, on lui dira qu’il n’est pas nécessaire qu’il confesse ce pouvoir prochain en aucun de ces deux sens, qu’il suffit de le confesser en général, en faisant abstraction des deux opinions de l’École : et pour parler en leurs termes, abstrahendo a posse proximo Thomistarum, et posse proximo Molinistarum.”

DUCHÊNE Roger, L'imposture littéraire..., p. 30. L'emploi du latin comme technique farcesque : p. 31.

REGUIG-NAYA Delphine, Le corps des idées. Pensées et poétiques du langage dans l’augustinisme de Port-Royal. Arnauld, Nicole, Pascal, Mme de La Fayette, Racine, Paris, Champion, 2007, p. 116. Le refus de définir est un symptôme manifeste de l’inexistence d’un sens réel derrière les termes de la dispute.

MISONO Keisuke, Écrire contre le jansénisme. Léonard de Marandé polémiste vulgarisateur, Paris, Champion, 2012. Marandé justifie du point de vue théorique la réponse des ennemis d’Arnauld telle que Pascal la présente ici.

I, 29. C'est-à-dire, leur dis-je en les quittant, qu'il faut prononcer ce mot des lèvres, de peur d'être hérétique de nom. Car enfin est-ce que le mot est de l'Écriture ? Non me dirent-ils. Est-il donc des Pères ou des conciles, ou des papes ? Non. Est-il donc de saint Thomas ? Non. Quelle nécessité y a-t-il donc de le dire, puisqu'il n'a ni autorité, ni aucun sens de lui-même ?

Texte de 1659 : Car est-ce que ce mot est de l'Écriture ?

SHIOKAWA Tetsuya, « L’autorité », in Entre foi et raison : l’autorité. Études pascaliennes, Paris, Champion, 2012, p. 47-59. Voir p. 51 sq. sur ce passage.

SHIOKAWA Tetsuya, « La connaissance par l’autorité selon Pascal », p. 6.

I, 29. Vous êtes opiniâtre, me dirent-ils : vous le direz, ou vous serez hérétique, et Monsieur Arnauld aussi, car nous sommes le plus grand nombre ; et, s'il est besoin, nous ferons venir tant de Cordeliers que nous l'emporterons.

Texte de 1659 : Monsieur Arnauld...

Opiniâtre : obstiné, entêté, qui s’attache trop fortement à une opinion.

Voir I, 8, les moines mendiants à la Sorbonne. Voir l’éd. Cognet, p. 19, n. 1, sur le mot de la reine à Mme de Guéméné ; et GEF IV, p. 110.

DANIEL Gabriel, Entretiens de Cléandre et d'Eudoxe, p. 215 sq., sur l'invraisemblance de la menace finale, qui n’est pas dans le caractère des religieux qui parlent.

I, 30. Je les viens de quitter sur cette solide raison pour vous écrire ce récit, par où vous voyez qu'il ne s'agit d'aucun des points suivants, et qu'ils ne sont condamnés de part ni d'autre. 1. Que la grâce n'est pas donnée à tous les hommes. 2. Que tous les justes ont le pouvoir d'accomplir les commandements de Dieu. 3. Qu'ils ont néanmoins besoin pour les accomplir, et même pour prier, d'une grâce efficace qui détermine leur volonté. 4. Que cette grâce efficace n'est pas toujours donnée à tous les justes, et qu'elle dépend de la pure miséricorde de Dieu. De sorte qu'il n'y a plus que le mot de prochain sans aucun sens qui court risque.

Que tous les justes ont le pouvoir d'accomplir les commandements de Dieu : Wendrock ajoute semper.

Une grâce efficace qui détermine leur volonté : Wendrock ajoute insuperabiliter.

I, 31. Heureux les peuples qui l'ignorent ! heureux ceux qui ont précédé sa naissance ! car je n'y vois plus de remède, si Messieurs de l'Académie ne bannissent par un coup d'autorité ce mot barbare de Sorbonne qui cause tant de divisions. Sans cela la censure paraît assurée, mais je vois qu'elle ne fera point d'autre mal que de rendre la Sorbonne méprisable par ce procédé, qui lui ôtera l'autorité laquelle lui est nécessaire en d'autres rencontres.

Texte de 1659 : « Car je n'y vois plus de remède, si Messieurs de l'Académie, par un coup d'autorité, ne bannissent de la Sorbonne ce mot barbare qui cause tant de divisions. Sans cela, la censure paraît assurée ; mais je vois qu'elle ne fera point d'autre mal que de rendre la Sorbonne méprisable par ce procédé, qui lui ôtera l'autorité, laquelle lui est si nécessaire en d'autres rencontres. »

GEF IV, p. 144, indique en note que méprisable signifie négligeable ; mais Wendrock traduit « in contemptu adducetur Sorbonna ». C'est un argument fréquent chez Pascal que la tyrannie et la violence retombent toujours sur ceux qui les exercent, qu’elles rendent ridicule celui qui la commet, et le fait mépriser ; voir là-dessus les Provinciales XVII et XVIII ; voir Laf. 58, Sel. 91-92, Tyrannie. Voir SELLIER Philippe, « De la “tyrannie” », in Port-Royal et la littérature, I, Pascal, p. 231 sq.

OC III, éd. J. Mesnard, p. 580. Dans le Discours, Pascal applique le conseil qu’il donne ici d’abandonner le mot barbare de pouvoir prochain.

I, 32. Je vous laisse cependant dans la liberté de tenir pour le mot de prochain ou non, car j'aime trop mon prochain pour le persécuter sous ce prétexte. Si ce récit ne vous déplaît pas, je continuerai de vous avertir de tout ce qui se passera. Je suis, etc.

J'aime trop mon prochain pour le persécuter sous ce prétexte : il faut croire que le jeu de mots n’a pas paru très bon, car dans l’édition de 1657, il est remplacé par je vous aime trop pour vous persécuter. C’est une pointe, savoir un trait d'esprit, particulièrement fréquent en poésie, où il constitue le couronnement des pièces courtes, comme l'épigramme ou le sonnet. Voir les divers sens que peut prendre le mot à l’époque dans PARMENTIER Bérengère, Le siècle des moralistes, p. 339. On n’aime pas les pointes à Port-Royal. Nicole en dit le mal qu’il pense dans De l’éducation d’un prince, § XL, in La vraie beauté et son fantôme, éd. B. Guion, Champion, p. 153 : « si l’on ne sait mêler cette beauté naturelle et simple avec celle des grandes pensées, on est en danger d’écrire et de parler de façon parfaitement mal à force de vouloir trop bien écrire et trop bien parler ; et plus on aura d’esprit, plus on tombera dans un genre vicieux. Car c’est ce qui fait qu’on se jette dans le style des pointes, qui est le caractère du monde le moins aimable. Quand même les pensées seraient solides et belles en elles-mêmes, néanmoins elles lassent et accablent l’esprit si elles sont en trop grand nombre, et si on les emploie en des sujets qui ne les demandent point. Sénèque, qui est admirable étant considéré par parties, lasse l’esprit quand on le lit tout de suite, et je crois que si Quintilien a dit avec raison qu’il est rempli de défauts agréables, abundat duclcibus vitiis, on en pourrait dire avec autant de raison qu’il est rempli de beautés désagréables par leur multitude, et par ce dessein qu’il paraît avoir eu de ne rien dire simplement et de tourner tout en forme de pointe ». La Logique, III, XIX, II, éd. D. Descotes, Champion, 2014, p. 482, va dans le même sens : « combien le désir de faire une pointe a-t-il fait produire de fausses pensées ? » Bref, la pointe a pour défaut de faire penser faux et de faire écrire sans naturel. Mais c’est un des modes d’expression de la rhétorique mondaine, ce qui explique peut-être sa présence à la fin de la première Provinciale.

Pascal a aussi critiqué certaines pointes dans les Pensées : voir Laf. 798, Sel. 650 : « Épigrammes de Martial. L'homme aime la malignité mais ce n'est pas contre les borgnes, ou les malheureux, mais contre les heureux superbes. On se trompe autrement, car la concupiscence est la source de tous nos mouvements, et l'humanité. Il faut plaire à ceux qui ont les sentiments humains et tendres.

Celle des deux borgnes ne vaut rien, car elle ne les console pas et ne fait que donner une pointe à la gloire de l'auteur.

Tout ce qui n'est que pour l'auteur ne vaut rien.

Ambitiosa recidet ornamenta. »

Bref, la pointe satisfait d’une part la vanité de l’auteur, qui est fier de sa trouvaille, et la méchanceté du lecteur, ravi d’entendre dire du mal d’autrui. Mais elle répond souvent à une pensée défectueuse. Elle fait partie des ambitiosa ornamenta qu’il vaut mieux supprimer. C’est ce qui s’est passé ici, quoique la pointe en question ne soit pas bien méchante...

ADAM Antoine, Histoire de la littérature française au XVIIe siècle, I, p. 372. Tristan. Raffinement sur l'image même, d'où naît l'étonnement. Caractère nécessairement artificiel de la poésie lyrique. Voir II, p. 1211. En 1655, la mode des pointes est passée depuis une vingtaine d'années ; mais en 1650, Cyrano l'extravagant en réclame l'usage : style formé de “pointes sur les mots par équivoques et sous une double signification”. Réaction contre l'affadissement de la prose.

On trouve une défense de la pointe dans CYRANO DE BERGERAC, Œuvres complètes, éd. Prévot, Belin, 1977, p. 17 : “La pointe n'est pas d'accord avec la raison, c'est l'agréable jeu de l'esprit, et merveilleux en ce point, qu'il réduit toutes choses sur le pied nécessaire à ses agréments, sans avoir égard à leur propre substance. S'il faut que pour la Pointe l'on fasse d'une belle chose une laide, cette étrange et prompte métamorphose se peut faire sans scrupule, et toujours on a bien fait pourvu qu'on ait bien dit ; on ne pèèse pas les choses, pourvu qu'elles brillent il n'importe ; et s'il s'y trouve d'ailleurs quelque défaut, ils sont purifiés par le feu qui les accompagne”.

DANIEL Gabriel, Entretiens de Cléandre et d'Eudoxe, p. 213 sq. Critique stylistique, sur cette pointe.

SAINTE-BEUVE, Port-Royal, III, VII, Pléiade, p. 78, compare la pointe finale de la lettre avec le style de Montesquieu et de Voltaire.

 

  1. ^  Expression de Gaston Leroux dans Le mystère de la chambre jaune, pour désigner le fondement de la méthode de raisonnement de Rouletabille. La lecture de cet ouvrage est vivement recommandée. Il y a un mauvais bout de la raison. Les media nous le prouvent tous les jours.
  2. ^  Non autem rectem nec verem dicitur illos Qui sunt exortes diuiui muneris et quos Gratia neglexit, de gentes mortis in umbrâ Peccati non esse reos, quia recta gerendi Non data sit virtus. Prosp. Carmine. De ingratis. c. 32.
  3. ^  Nunc veniendum est ad eos qui dum gratiam aliis dari, aliis negari asserunt munus gratiæ cum Pelagio perdiderunt. Faustas lib. 1. De grat. et lib. arb. c. 3. Gratiæ formam hanc ad scribitis ut cunctos vocet illa quidem inuitetque nec ullum præteriens studeat communem afferre salutem omnibus. Prosp. Carm. de Ingrat. c. 10.
  4. ^  Quoniam propitio Christo Christiani catholici sumus scimus gratiam Dei non omnibus hominibus dari. Aug. Ep. 107.
  5. ^  Ut videlicet hæc intelligatur doctore Pelagio gratia Dei quæ piganis atque christianis, impiis et piis, fidelibus atque infidelibus communis est. Id. Ep. 106.
  6. ^  Natura non est gratia quam commendat Apostolus per fidem Jesu Christi. Hanc enim naturam etiam cum impiis et infidelibus certum est nobis esse communem : gratia vero per fidem Jesu Christi eorum tantummodo est quorum est ipsa fides. Non enim omnium est fides . Id. De grat. et lib. art. c. 13.
  7. ^  Fides igitur et in coata et perfecta donum Dei est, et hoc donum quibusdam dari quibusdam non dari, omnino non dubitet qui non vult manifestissimis sacris litteris repugnare. Id. De prædest. sanct. c. 9.
  8. ^  Mirum si potest voluntas in medio consistere ut nec bona nec mala sit, etc. Ac per hoc ut qui gloriatur in Domino glorietur, quibus hoc Dominus donare voluerit ejus misericordiæ est non meriti illorum : quibus autem noluerit, veritatis est. Id. De peccator. meru. liv. 2. c. 18.