P 01 : 1655. Nicole, Défense proposition (2)

 

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Pierre NICOLE,

Défense de la proposition de M. Arnauld

 

Références

 

NICOLE Pierre, Défense de la Proposition de Mr. Arnauld Docteur de Sorbonne, touchant le droit. Contre la première lettre de Monsieur Chamillard Docteur de Sorbonne, et Professeur du Roy en Théologie. Par un Bachelier en Théologie de la Faculté de Paris, 1656, 44 p. in-4° (BN : Ld4. 320).

Voir Provinciale I, Provinciales, éd. Cognet, p. 12, note sur la Défense de la proposition.

Provinciales, éd. Cognet, p. 13. Texte rédigé vers le début de janvier 1656, mais publié après les premières Provinciales seulement.

L'écrit est daté de 1656 ; voir Provinciales, éd. Cognet, p. 13 : suivant l'Avis au lecteur, l'écrit est antérieur à la publication de l'Avis délibératif et des thèses du P. Nicolaï, c'est-à-dire de l'Avis délibératif (voir DUCHÊNE, L'Imposture littéraire..., p. 216 sq.). Les thèses en question ont été soutenues en janvier 1656 (Cognet, Provinciales, p. 14, n.1). Le texte a donc été rédigé vers le début de janvier 1656, sans doute avant la première Provinciale, mais publié après les premières Provinciales seulement. Il faut donc supposer que le texte dans son ensemble a été soumis à Pascal sans l'Avis au Lecteur qui dénonce Nicolaï comme moliniste ; c'est pourquoi Nicole a dû opérer la correction et sur son opuscule, et dans ses notes de Wendrock.

ADAM Antoine, Histoire de la littérature française au XVIIe siècle, II, L’époque de Pascal, p. 247 sq.

Sur Gaston Chamillard, voir Arnauld, Œuvres, XIX, p. LXXIV. Il existe une liaison entre Chamillard et Le Moyne : Chamillard devient professeur en Théologie et occupe la chaire que Le Moyne laisse vacante à cause de sa nomination à la cure de la Madeleine de Paris.

Le scénario de la consultation des théologiens par un honnête homme que l'on trouve dans la première Provinciale semble venir de l'Article VIII de cet ouvrage. Pascal recueille sans rien y changer ce qui est le plus drôle, voir Défense..., p. 17, la formule latine qui clôt le débat. Il ne l'utilise qu'une fois, alors que Nicole en est si fier qu'il s'en sert trois fois de suite. Pascal supprime certaines clauses techniques, comme in actu primo et in actu secundo, p. 14. Il supprime aussi une partie historique : le nom de Cornet n'est pas repris dans la Provinciale I, alors que Nicole le cite, p. 24-26. Pascal a donc tout de suite été à la partie de la Défense... la plus nette et la plus parlante, mais aussi la plus vivante : c'est celle qui suggère les mésaventures de “Montalte”. Pascal néglige pratiquement toute la fin de l'ouvrage.

ARNAULD Antoine, Œuvres, XIX, p. LXXIII sq. Attribution à Nicole.

Voir DUCHÊNE Roger, L'imposture littéraire..., 2e éd., 1985, p. 33 sq. La deuxième partie de la première Provinciale est largement imitée de la Défense de la proposition de M. Arnauld de Nicole. NICOLE Pierre, Continuation des Essais de morale, tome XIV, Luxembourg, A. Chevalier, 1732, p. 47-49. Nicole continue avec la Réfutation de la deuxième lettre de M. Chamillard, où l’on fait voir que le passage de M. l’évêque d’Ypres, d’où ce docteur dit que la première proposition a été extraite, ne contient rien que de catholique de l’aveu même de M. Chamillard, 1656.

Pierre NICOLE

DÉFENSE DE LA PROPOSITION DE MR ARNAULD DOCTEUR DE SORBONNE,

touchant le droit

CONTRE LA PREMIÈRE LETTRE de Monsieur Chamillard

Docteur de Sorbonne, et Professeur du Roy en Théologie,

Par un Bachelier en Théologie de la Faculté de Paris, M. DC. LVI.

Avis au lecteur, touchant le sentiment du Père Nicolaï.

Ayant fait cet écrit longtemps avant la publication de l’Avis et des Thèses du P. Nicolaï, je n’avais pu croire autre chose de ce Professeur en Théologie de l’Ordre de S. Dominique, sinon qu’il suivait la doctrine de son École, et qu’il tenait comme tous ses confrères qui ont écrit de la grâce contre Molina, la nécessité de la grâce prédéterminante et efficace par elle-même pour toutes les actions de piété. C’est pourquoi je l’ai souvent allégué comme tenant cette doctrine. Mais depuis que j’ai lu l’avis et les Thèses qu’il a publiées, j’ai reconnu que je me suis trompé, et que j’ai pris pour un Thomiste celui qui ne l’est en aucune sorte, et qui ne tend qu’à renverser les principes de S. Thomas, et de toute son École. J’ai vu qu’il explique la grâce efficace par elle-même, et la prédétermination physique d’une manière que tout Moliniste peut recevoir ; qu’il ne l’appelle efficace par elle-même, que parce qu’elle a en elle-même la vertu et le pouvoir de déterminer la volonté, ce qu’il n’y a aucun jésuite qui n’avoue facilement ; et non pas parce qu’elle la détermine effectivement, certainement et infailliblement par sa propre vertu et efficacité, comme toute l’École de S. Thomas le soutient contre Molina. J’ai vu qu’il croit que la grâce nécessaire pour bien vivre et pour persévérer dans la bonne vie sans péché mortel est donnée à celui qui s’y prépare comme il faut, et qui n’y met point d’empêchement, ce qui est très véritable, et n’est contesté de personne ; mais qu’il dépend du libre arbitre sans le secours de la grâce efficace et effectivement déterminante de s’y préparer, et de n’y point mettre d’empêchement, ce qui selon S. Thomas et tous les Thomistes qui ont écrit contre Molina est la propre erreur de Pélage ou des Semipélagiens : C’est pourquoi je n’ai point été surpris de voir qu’il ne craint rien davantage que de blesser l’opinion de Molina, et qu’il a supprimé dans la publication de son avis la note d’hérésie qu’il lui donna pour contrefaire le Thomiste, lorsqu’il opina en Sorbonne : je ne me suis pas non plus étonné qu’il se dise défenseur de S. Thomas, et qu’il abuse de plusieurs de ses témoignages, puisque Dom Pierre de S. Joseph Feuillant écrivant contre l’Ordre de saint Dominique et contre les Thomistes défenseurs de la grâce efficace par elle-même, ou de la prédétermination physique n’a pas laissé d’appeler son livre la Défense de S. Thomas, et d’employer son autorité pour ruiner ses plus saintes et plus indubitables maximes. C’est ce que l’on fera voir amplement dans la réfutation de l’Avis du P. Nicolaï : Cependant je prie le Lecteur de m’excuser d’avoir cité ce Docteur de l’Ordre de S. Dominique comme un vrai Thomiste, qui tient la nécessité de la grâce prédéterminante pour toutes les actions de piété. Il lui sera facile de corriger cette faute en supposant le nom de quelque autre Dominicain au lieu de celui du P. Nicolaï, qui ne peut plus passer après la publication de son Avis et de ses Thèses, que pour un jésuite travesti, et un lâche prévaricateur de la doctrine de son Ordre.

DÉFENSE DE LA PROPOSITION

DE MONSIEUR ARNAULD

TOUCHANT LE DROIT,

Contre la Lettre de Monsieur Chamillard.

ARTICLE I.

Du zèle de Mr. Chamillard et de ses amis : Qu’il ne paraît pas avoir toutes les qualités d’un vrai zèle, dont la première est d’être ennemi de l’injustice et de la violence.

L’aigreur et la violence sont si ordinaires aux adversaires des disciples de S. Augustin, qu’on a quelque sujet de s’étonner, lorsqu’on voit dans leurs écrits quelques marques de modération et de retenue. C’est pourquoi encore que la lettre (que) Mr. Chamillard Docteur de Sorbonne a écrite depuis peu à un de ses amis, eût pu paraître fort injuste envers Mr. Arnauld, j’avoue néanmoins qu’elle m’a paru au contraire assez modérée, et que j’ai été plus édifié de quelque amour de paix et d’union qu’il témoigne avoir dans le cœur, que je n’ai été touché de tant de jugements peu équitables qui sont répandus dans tout son écrit.

Ce n’est pas que je ne sache que comme S. Bernard dit que l’humilité est si belle que l’orgueil même tâche d’en emprunter le visage et l’apparence ; ainsi l’on peut dire que la paix est si belle que ceux mêmes qui la troublent feignent de la désirer, et qu’ils ne laissent pas d’avoir la paix dans la bouche, alors qu’ils n’ont que la guerre dans le cœur.

Mais j’ai meilleure opinion de la sincérité de Mr. Chamillard. Je veux croire qu’il ne dit rien dont il ne soit persuadé : et que la chaleur de ce zèle avec lequel il menace Mr. Arnauld de le flétrir par une censure, n’est qu’un effet de la fausse imagination qu’il a prise qu’on veut donner atteinte à la constitution d’Innocent X.

Mais ce que je tâcherai de lui faire voir sera d’une part, que son zèle et celui de ceux dont il porte les intérêts, pour être vraiment Chrétien, devrait avoir plusieurs qualité qu’il n’a pas ; et de l’autre que ce violement de la constitution du feu Pape, est un prétexte sans fondement, puisqu’on ne saurait faire une plus grande injure au saint Siège, que de prétendre qu’il a condamné une proposition si claire et si indubitable, que Mr. Chamillard lui-même, comme je le ferai voir, la reconnaît pour très Catholique.

Dieu étant la vérité et la justice ne sépare jamais dans ses serviteurs l’amour de sa vérité de celui de sa justice, et comme il ne se tient pas moins offensé par l’injustice que par l’erreur, il leur inspire aussi une égale aversion pour l’une et pour l’autre. C’est pourquoi en même temps que ces grands Saints, qui ont été les plus ardents défenseurs de la vérité, combattaient pour elle avec plus d’ardeur, ils ne s’opposaient pas moins fortement à ceux qui la déshonoraient en se servant de moyens injustes pour l’établir.

L’Église a fait paraître une illustre marque de cet esprit dans la cause des Priscillanistes, dont elle a soutenu les personnes quoique très criminelles, contre ceux qui les opprimaient injustement, en même temps qu’elle employait tous ses foudres pour anathématiser leurs hérésies. Et elle a résisté avec une égale force et à la violence de ses enfants, et aux erreurs pernicieuses de ces hérétiques.

Je n’accuserai pas Mr. Chamillard, ni plusieurs de ses amis d’être auteurs ou complices des violences que souffrent tous les jours les disciples de S. Augustin, mais je ne sais s’ils se pourront jamais justifier devant Dieu de l’indifférence avec laquelle ils les voient, sans en avoir aucun sentiment.

/3/

Ils ne peuvent ignorer avec combien d’impostures et de faussetés, de noires calomnies, de pratiques et de cabales, on a soutenu depuis plusieurs années la cause du Molinisme, et combien toutes les lois de la charité et de la justice ont été horriblement violées par tant de libelles scandaleux.

Quelle ardeur ont témoignée ces zélés contre de si grands excès ? Comment ont-ils vengé l’outrage que l’on faisait à l’Église ou en combattant sa doctrine ou s’ils veulent même en la défendant par de si mauvais moyens ? Ils sont liés avec les Auteurs de ces scandales, ils se servent de leurs intrigues et de leur crédit, ils leur laissent publier les plus grands excès et ceux mêmes qu’ils condamnent dans le cœur, pour avoir moyen d’opprimer par leur assistance, ceux qu’ils se sont faussement imaginé être ennemis de l’Église quoiqu’ils soient fort peu éloignés de leurs sentiments.

M. Chamillard me permettra de douter d’un zèle si injuste et si inégal, si ardent d’un côté et si froid de l’autre, qui ne défend qu’une partie de ce que Dieu veut qu’il défende également, et qui semble être tout de feu contre des erreurs prétendues et tout de glace contre des injustices manifestes.

Et je ne puis croire qu’il ne commençât lui-même de douter, non seulement de la sincérité de son zèle, mais même de la justice de sa cause, s’il faisait réflexion sur la manière dont la vérité a été ou défendue ou combattue jusques à présent dans l’Église.

Il verrait que les plus grands défenseurs de la doctrine de l’Église ont été les plus grands Saints ; qu’ils ne se sont servis dans la cause de Dieu que des armes de lumière comme par l’Écriture ; qu’ils ont résisté aux erreurs par les conférences par les écrits, et par les voies ecclésiastiques et canoniques dignes de la sainteté de l’Église, et non par des pratiques secrètes indignes de leur générosité. Et au contraire il ne verrait parmi les hérétiques que mensonges, que calomnies, que cabales dans les cours des Rois, et enfin qu’artifices pour surprendre les /4/ puissances temporelles, qui ont presque toujours été tout leur appui et toute leur force.

Je ne veux pas faire l’application particulière de la différence de ces deux conduites aux contestations présentes ; mais je dirai seulement, que celui qui voudra considérer qu’il y a plus d’apparence de trouver la vérité parmi la sincérité, la candeur, le désintéressement, et l’éloignement de toute cabale, que parmi les mensonges, les déguisements, les intrigues, et les violences, n’aura pas de peine à juger qui sont ceux qui la défendent, et qui sont ceux qui la combattent.

M. Arnauld n’a-t-il pas droit de se servir du même argument, par lequel S. Augustin réfutait ceux qui l’accusaient d’erreur en disant[1] : Que c’étaient ces mêmes personnes qui l’avaient accusé de tant de crimes visiblement faux, et qu’ils ne méritaient pas plus de créance dans les uns que dans les autres ? Ne peut-il pas dire en suivant la pensée de ce Saint, que ceux qui l’accusent d’erreur sur la matière de la grâce sont les mêmes personnes qui l’ont accusé de nier la Transsubstantiation, d’enseigner à communier à la calviniste, et d’être un Déiste qui ne croit point en Jésus-Christ ? Et tant d’accusations si manifestement fausses ne ruinent-elles pas entièrement celles que ces mêmes personnes inventent contre sa foi dans le point dont il s’agit ?

ARTICLE II.

Seconde qualité d’un vrai zèle qui semble manquer à celui de Mr. Chamillard et de ses amis, De n’être point partial, et de témoigner chaleur pour toutes les vérités.

Mais pour donner encore plus de sujet à M. Chamillard de se défier de son zèle, je le prie de considérer, que celui-qui vient de Dieu embrasse toutes les vérités et n’est indifférent à l’égard d’aucune ; parce qu’il les regarde toutes réunies en Dieu qui est la vérité souveraine. /5/

Or pour ne me servir que d’un exemple pris de la contestation qui agite maintenant l’Église. La plupart des Docteurs de Sorbonne, au moins de ceux qui ont quelque nom, reconnaissent le besoin que nous avons de la grâce efficace par elle-même à l’égard de quelques œuvres, et plusieurs même disent qu’ils la reconnaissent à l’égard de toutes les actions, et même de la prière. M. Chamillard est de ce nombre, et il proteste dès l’entrée de sa lettre qu’il condamne Molina, et qu’il le croit contraire à S. Augustin.

Mais quel zèle et lui et ses amis ont-ils témoigné jusques à présent pour cette vérité sainte, qui est le prix du sang du Sauveur du monde, le fondement de l’humilité Chrétienne, et l’âme de toute la Religion ?

Ils voient qu’un Ordre tout entier entreprend de la détruire et de la bannir du christianisme ; qu’ils l’ont combattue devant deux Papes, et qu’ils n’ont point cessé depuis ce temps de faire livres sur livres pour la défense de leurs nouveautés ; qu’on en a vu paraître un depuis sept ans qui porte le titre La défense de Molina ; qu’on traite maintenant dans la chaire la doctrine de la grâce efficace comme condamnée par le Pape : Et M. Chamillard et tous ses amis qui condamnent Molina, à ce qu’ils disent, demeurent dans le silence. Il faut que des personnes qu’ils traitent d’Hétérodoxes entreprennent la défense de la vérité, et combattent pour l’Église. Où sont les livres que ces prétendus défenseurs de S. Augustin ont faits contre ceux qu’ils avouent être contraires à S. Augustin ? Quel témoignage ont-ils rendu à la vérité qu’ils croient, et quelle opposition ont-ils faite à ceux, qui s’efforcent autant qu’ils peuvent de faire passer la grâce efficace comme une doctrine condamnée par le Pape dans les cinq propositions ?

Qu’on demande dans la Cour ce que c’est qu’un janséniste, et l’on trouvera que l’opinion capitale qu’on leur attribue c’est qu’ils croient qu’on ne fait rien sans une grâce efficace ; voilà ce qu’on veut persuader au peuple que le Pape a condamné. Et ces Messieurs oseront dire qu’ils ont du zèle pour la doctrine de S. Augustin, qui est celle /6/ de l’Église en même temps qu’ils permettent qu’elle soit outragée si indignement.

On voit encore dans cette même dispute un exemple merveilleux de l’équité de leur zèle. M. Arnauld pressé par les libelles outrageux d’une foule d’Écrivains, qui le traitaient d’hérétique, parce qu’il ne disait pas anathème à Jansénius, répond avec modestie, que l’on ne peut traiter d’hérétique un auteur catholique, parce qu’il ne déclare pas qu’il a vu dans un livre des erreurs qu’il n’y a pu trouver, et qu’on ne le peut accuser en ce point d’autre faute que d’ignorance, principalement s’il est résolu, comme il proteste de l’être, de demeurer dans le silence sur ce point de fait.

Le P. Annat dans le livre qu’il a fait contre M. Arnauld et ses confrères dans une infinité d’autres libelles traitent Aurelius d’hérétique, après qu’il a été approuvé dans trois assemblées du Clergé de France. Ce jésuite impose au livre de la fréquente Communion une erreur damnable contre la réalité du Corps de Jésus-Christ sans la moindre apparence de raison, quoique ce Livre ait été approuvé par seize Évêques de France et par un Concile provincial[2]. Et ces Messieurs si zélés pour l’équité et pour la justice ne proposent pas seulement l’examen du livre du P. Annat. Au contraire, et ils se préparent pour contenter ce jésuite de flétrir le livre de son adversaire par une Censure.

Est-il plus permis de dire qu’il y a des hérésies dans des livres approuvés par des Évêques de France, que de dire qu’on n’a pas trouvé dans un autre des propositions qu’ils disent y avoir trouvées ? La défense est-elle moins favorable que la condamnation, et une excuse modeste que des impostures sans fondement.

ARTICLE III.

Troisième qualité d’un vrai zèle, qui semble manquer à celui de Mr. Chamillard et de ses amis ; De ne se servir que de moyens généreux et dignes de ceux qui défendent la vérité.

Mais enfin s’il n’y avait que les disciples de S. Augustin qui pussent servir de matière au zèle de ces Messieurs ; au moins ils les devaient combattre généreusement, et avec les mêmes armes que les anciens défenseurs de la religion chrétienne ont employées contre ceux qui l’ont osé attaquer. Ils ne devraient pas souffrir que le peuple crût avec raison que la cause de toute l’Église, est si désespérée qu’elle ne peut être raisonnablement défendue de vive voix ni par écrit. Ils ne devraient pas souffrir qu’en même temps qu’ils prétendent que le Pape et les Évêques sont pour eux, on leur offrît de conférer avec eux devant le Pape et les Évêques sans oser accepter ces conditions.

Tout le monde a admiré la patience plus qu’héroïque de Mr. Le Moine qui a vu toute sa doctrine ruinée sans ressource sans avoir répondu au livre que l’on a fait contre lui que par le silence, quoique durant trois ou quatre années, il eût promis tous les ans à ses écoliers de ne le pas laisser sans réponse.

Si c’était la cause de l’Église qui était attaquée en sa personne, peut-il se justifier de l’avoir lâchement abandonnée, d’avoir laissé triompher l’erreur de la vérité, et d’avoir ainsi causé le plus horrible scandale qui puisse jamais arriver, qui est de faire croire à tout le monde que la fausseté était invincible et la vérité insoutenable ?

Ainsi l’on ne peut croire que Mr. Le Moine défenseur de l’Église, que l’on ne croie en même temps que cette maîtresse des nations n’a plus d’autres moyens de résister à /8/ ses ennemis, que ceux que l’on a autrefois employés contre elle-même, savoir de leur fermer la bouche par violence lorsqu’elle est dans l’impuissance de leur répondre, et qu’elle tombe dans ce reproche qu’elle a toujours évité selon S. Prosper, de faire paraître sa puissance sans oser convaincre ses ennemis par raison.

 

Nec sola est illic Synodorum exerta potestas,

Seu quos non possent ratione evincere nostri,

Vi premerent.

 

Mais si ceux qui ne connaissent pas assez Mr. (Le) Moine ont eu peine à comprendre la cause de son silence, ceux qui le connaissent particulièrement n’ont pas eu de peine à la reconnaître. C’est qu’il a eu peur de n’avoir pas tous les secours suffisants pour soutenir une cause aussi déplorée que la sienne. Il a vu que le style des distinctions n’était pas celui des livres, que l’amas qu’il en avait fait avait été tellement dissipé, qu’il aurait de la peine à le remettre en état : de sorte qu’ayant à choisir de deux maux assez fâcheux, ou de faire douter de sa suffisance en se taisant, ou de s’exposer au mépris des personnes intelligentes en répondant, il a mieux aimé choisir le premier parti, comme étant pour lui le moins honteux, le moins dangereux et le moins pénible ; se réservant à se venger de celui qu’il en croit l’auteur, en une autre occasion telle qu’est celle qu’il croit avoir rencontrée, et en espérant cependant qu’en payant un peu de mine, il pourrait faire passer pour un effet de modération ce qui était un effet de sa faiblesse.

ARTICLE IV.

Qualité du vrai zèle qui semble manquer à celui de Mr. Chamillard : d’être éclairé. Que l’explication que Mr. Arnauld a donnée à sa proposition, ou plutôt à celle de S. Augustin et de S. Chrysostome est très naturelle, et que Mrs. Le Moyne, /9/ et Chamillard ne sauraient expliquer d’une autre sorte les passages de ces Pères.

Si ces raisons font voir clairement que le zèle de Monsieur Chamillard et celui de ses amis n’est ni juste ni généreux, j’espère lui faire voir dans la suite de cette réponse, qu’il n’y en eut jamais de moins éclairé ; et je ne doute point que s’il voulait faire un pas vers l’équité et la raison, pour me servir de ses termes, il ne reconnût lui-même qu’il n’y eut jamais d’entreprise plus téméraire et plus scandaleuse que celle que ses amis ont faite de censurer une proposition très Catholique contenue dans la lettre de Mr. Arnauld, puisqu’il est impossible de réussir dans ce dessein sans un entier renversement de la raison et de la foi.

Je n’ai point besoin de m’arrêter aux preuves que Mr. Chamillard apporte pour établir la possibilité des préceptes. Car pour y répondre en un mot je n’ai qu’à lui demander s’il prétend en pouvoir conclure une possibilité qui n’ait point besoin de grâce efficace pour agir ; et s’il demeure d’accord qu’il ne le peut pas, comme il est obligé de faire à moins qu’il ne veuille condamner tous les Thomistes ; il faut qu’il demeure d’accord aussi qu’il ne saurait rien conclure contre Mr. Arnauld qui n’avance dans sa Lettre que cette vérité constante ; que la grâce efficace nécessaire pour vaincre la tentation manque quelquefois à l’homme dans une occasion en laquelle il pèche.

Ne s’agissant donc ici que de la proposition de Mr. Arnauld (qui n’est qu’une répétition de deux passages de S. Chrysostome et de S. Augustin) et de l’explication qu’il y a donnée ; je prétends faire voir trois choses.

La première, que cette explication est très naturelle, et au contraire que celle que ses ennemis lui donnent pour la faire condamner, est tout à fait contraire au sens commun et à la raison.

En second lieu, je ferai voir que dans le sens auquel il l’a expliquée, il est impossible de la condamner.

Et en troisième lieu, j’examinerai les raisons que /10/ Mr. Chamillard apporte pour la rejeter. Pour commencer par la première.

« La proposition de Mr. Arnauld est que la vérité établie par l’Évangile et attétée par les Pères, nous montre un juste en la personne de S. Pierre, à qui la grâce sans laquelle on ne peut rien a manqué dans une occasion où l’on ne peut dire qu’il n’ait point péché. »

La même proposition expliquée, et déterminée par Mr. Arnauld, est que la grâce efficace sans laquelle on ne peut rien d’un pouvoir prochain et accompli pour vaincre quelque tentation manque quelquefois au juste dans une occasion dans laquelle il pèche.

Ainsi toutes ces déterminations se réduisent à trois ; à prendre le mot de grâce pour la grâce efficace qui donne l’action : à prendre le mot de pouvoir pour un pouvoir prochain : et à restreindre le mot de rien à la rencontre particulière dont il s’agit de savoir vaincre une tentation.

Or toutes ces trois choses sont si claires qu’il est presque inutile de les prouver.

Il n’y a personne qui doive mieux savoir que M. Le Moine, que le mot de grâce signifie souvent la grâce efficace qui donne l’action, puisque c’est une solution qu’il donne si souvent à tous les passages des Pères qui parlent généralement de la grâce. Gratia efficax et medicinalis concedo ; gratia sufficiens nego.

Et pour le mot de pouvoir que Mr. Arnauld explique du pouvoir prochain : Les Pères ont parlé mille fois du pouvoir prochain et de l’impuissance prochaine et ne se sont jamais avisés de se servir d’autres mots que de ceux de posse et non posse.

Ne dit-on pas que l’on ne peut manger lorsque l’on n’a point de vivres, qu’on ne peut naviguer lorsqu’on n’a point de Navire, qu’on ne peut lire lorsque l’on n’a point de Livre, qu’on ne peut peindre lorsqu’on n’a point de couleurs, et enfin qu’on ne peut voir lorsqu’on est dans les ténèbres ? Et en toutes ces expressions ne marque-t-on pas l’impuissance prochaine, et le défaut d’une chose nécessaire pour agir ? Enfin la dernière détermination par /11/ laquelle on restreint le mot de rien à signifier particulièrement la tentation dont il s’agit, n’est-elle pas encore autorisée par l’usage et le langage ordinaire ?

Un Capitaine qui aurait rendu une place pour avoir manqué de munitions de guerre, pourrait-il pas dire au Roi, pour s’excuser de l’avoir rendue, qu’il avait eu manque de munitions sans lesquelles on ne peut rien ? Et marquerait-il autre chose par cette expression, sinon qu’il ne pouvait rien pour résister à ses ennemis, et pour soutenir le siège ?

Mais ce qui fait voir plus clair que le jour que ç’a été le sens de Mr. Arnauld, c’est que cette même proposition qui fait le sujet de la dispute présente est exprimée en ces termes dans la page 218.

Si par exemple on est obligé de croire que S. Pierre qui était juste étant tenté par la frayeur de la mort a eu par des mouvements intérieurs et actuels toute la grâce qui lui était nécessaire pour pouvoir vaincre cette tentation.

L’on voit manifestement qu’il détermine les mots de nihil potest, qui sont dans la proposition contestée par ceux-ci. Toute la grâce qui lui était nécessaire pour vaincre cette tentation. L’on voit qu’il n’exclut pas toute grâce de S. Pierre, puisque jamais homme raisonnable pour exprimer que S. Pierre n’a eu aucune grâce pour vaincre la tentation, ne se servira de ces mots. S. Pierre n’a pas eu toute la grâce nécessaire pour vaincre la tentation.

Enfin, l’on voit qu’il prend pour la même chose, de n’avoir pas toute la grâce nécessaire pour éviter le péché, et n’avoir pas la grâce sans laquelle on ne peut éviter le péché. Et partant, comme la première est véritable selon tous les Thomistes. La seconde l’est aussi n’étant différente que de termes de la première et n’ayant qu’une même notion dans l’esprit de Mr. Arnauld, et de la plupart des hommes.

Cette explication et ces raisons satisferont toujours toutes les personnes raisonnables. Mais elles devraient particulièrement satisfaire M. Le Moine et Mr. Chamillard, et ceux qui suivent leurs opinions, puisqu’ils ne sauraient expliquer le passage de S. Augustin, qu’en le prenant dans le même sens auquel Mr. Arnauld a expliqué sa proposition. /12/

S. Augustin dit : Quid est homo sine gratia Dei nisi quod fuit Petrus ? Et l’on conclut de ses paroles : donc S. Pierre a été sans grâce, car il y aurait une absurdité extrême à dire. Qu’est-ce que l’homme est sans la grâce sinon ce qu’était Pierre avec la grâce ? S. Augustin ajoute, et ideo Beatum Petrum Paululum Deus subdeservis ut in illo totum humanum genus agnoscere nihil se sine Dei gratia praevalere, et il est visible qu’on peut conclure de ces paroles, ergo Petrus nihil praevalebat. Puisque S. Augustin dit que S. Pierre a été sans la grâce sans laquelle on ne peut rien.

Que Mr. Le Moine ou Mr. Chamillard prennent maintenant la peine d’expliquer ces paroles de S. Augustin, je ne sais pas ce qu’ils diront, mais je sais bien ce qu’ils doivent dire selon leurs principes. Je sais bien qu’ils doivent prétendre que S. Augustin n’a voulu marquer autre chose en cet endroit, sinon que la grâce efficace sans laquelle on ne peut rien pour vaincre les tentations a manqué à S. Pierre, mais qu’il n’examine point s’il avait ou n’avait pas des grâces de prières, s’il avait ou n’avait pas eu la grâce de résister à la présomption, parce qu’il n’en était point question en cet endroit, voilà ce que ces Mrs doivent répondre en suivant les principes de leur doctrine. Mr. Arnauld prend droit sur cette réponse, il proteste qu’il n’a eu dans ses paroles que le même sens qu’ils donnent à celle de S. Augustin, et après cela ils oseront prétendre que ces paroles soient devenues criminelles pour avoir été écrites en d’autres caractères, que ceux dont on se sert d’ordinaire pour marquer les citations, lors même qu’on les explique au même sens qu’ils sont obligés de leur donner dans S. Augustin.

ARTICLE V.

Que les adversaires de Mr. Arnauld se combattant l’un l’autre, donnent chacun à sa proposition leur explication différente, pour la faire condamner, et que toutes ces explications sont contraires au sens commun et à la raison.

Mais si l’explication de Mr. Arnauld est très naturelle et très conforme aux paroles et au dessein de sa lettre comme nous venons de voir, j’espère prouver encore plus clairement que celle que les Docteurs qui prétendent la faire condamner d’hérésie, sont obligés de donner à sa proposition est si peu conforme au sens commun, que ceux qui la considéreront attentivement, auront de la peine à croire qu’une pensée si peu raisonnable ait pu entrer dans l’esprit, du moindre théologien.

Ce que pour entendre, il faut remarquer que comme c’est le propre des Erreurs de se combattre elles-mêmes, aussi bien qu’elles combattent la vérité ; Ainsi ces Mrs, quoiqu’unis dans le dessein de flétrir Mr. Arnauld par une censure, ne s’accordent nullement entre eux du sens auquel ils doivent prendre sa proposition pour la faire condamner.

Les Thomistes qui sont les plus considérables d’entre eux croient que la grâce efficace est nécessaire à toute action de piété, et même à la prière, et par conséquent que ceux qui pèchent n’ont point cette grâce efficace nécessaire pour ne pécher point.

Néanmoins suivant les principes d’Alvarez, ils veulent que ceux qui sont destitués de grâce efficace ne laissent pas d’avoir une autre grâce qu’ils appellent suffisante de nom et non d’effet, et que par cette grâce ils ont le pouvoir prochain d’accomplir les commandements.

Mais ils n’entendent pas ce pouvoir prochain comme les Molinistes l’entendent, car ils enseignent que ce /14/ pouvoir ne donne pas tout ce qui est nécessaire pour agir comme celui que les Molinistes soutiennent, et qu’il n’exclut pas la nécessité de la grâce efficace pour toute action de piété. Ainsi, ce n’est point intéresser les Thomistes que de nier le pouvoir prochain, selon la notion des Molinistes, et parce que c’est en ce sens que Mr. Arnauld le nie. Les Thomistes ne peuvent nullement condamner sa proposition, puisqu’elle n’a rien de contraire à leur sentiment, car selon les Thomistes et Mr. Arnauld, il est également vrai de dire que les justes manquent quelquefois de la grâce sans laquelle on n’a pas le pouvoir prochain au sens que le prennent les Molinistes.

Que feront ces Messrs. qui sont encore plus ennemis de Mr. Arnauld, qu’ils ne sont Thomistes ? Ils feront violence au mot de potest, et malgré Mr. Arnauld prétendront qu’il exclut la possibilité prochaine en tous les deux sens, savoir en celui qu’ils soutiennent, et en celui des jésuites, et ainsi pour la faire hérétique, ils y ajouteront cette glose. Gratia sine qua nihil potest neque in actu primo neque in actu secundo.

Mr. Le Moine qui n’est point persuadé de cette notion du pouvoir prochain, et qui tient contre eux que la grâce efficace nous donne ce pouvoir prochain, in actu primo ; est obligé pour rendre la proposition de Mr. Arnauld, contraire à ses sentiments de s’attacher à rien, et de prendre ce mot généralement, afin d’en conclure que Mr. Arnauld prétend ôter toute grâce aux justes, ainsi selon Mr Le Moine, la proposition doit être entendue avec cette addition. Nihil possumus respectu cujuslibet actus.

Mais Mr. Chamillard ne juge pas que ce prétexte soit suffisant pour la condamner d’hérésie, il semble avouer dans sa lettre que S. Pierre a été délaissé de toute grâce dans sa chute, il demande seulement que l’on reconnaisse qu’il avait eu grâce pour éviter la présomption, ainsi la proposition lui semble digne de censure, non en ce qu’elle contient, puisqu’elle ne contient rien qu’il n’avoue lui-même, mais en ce sens qu’elle ne contient pas, et n’exprime pas que Dieu n’avait abandonné S. Pierre qu’à /15/ cause de sa présomption. Et partant afin qu’elle devienne hérétique selon son sens, il y faut ajouter ces mots, sine peccato praecedente.

Enfin un des examinateurs a encore apporté une nouvelle restriction qui est que Dieu peut ôter sa grâce aux justes sans leur en laisser aucune, pourvu qu’il ait dessein de la leur rendre comme il la rendit à S. Pierre peu de temps après.

Suivant le sentiment de ce Docteur, la proposition de Mr. Arnauld, ne peut être hérétique, qu’en l’exprimant de la sorte.

Ainsi tous ces Docteurs sont partagés entre eux, et si chacun d’eux condamne Mr. Arnauld en particulier, chacun d’eux aussi le justifie de l’accusation de ses confrères : et non erat conveniens testimonium illorum.

Que s’il n’était permis qu’à quelques uns seulement d’ajouter des restrictions à la proposition de Mr. Arnauld, il est certain qu’elle serait déclarée presque universellement orthodoxe.

Car s’il n’y avait que les Thomistes qui l’expliquassent, et qui la voulussent condamner selon le sens qu’ils sont obligés de lui attribuer qui est de nier le pouvoir prochain, in actu primo, Mr. Le Moine s’élèverait contre eux et soutiendrait que Mr. Arnauld n’est point hérétique pour nier ce pouvoir prochain, in actu primo, puisqu’il le nie aussi bien que Mr. Arnauld, mais que sa proposition mérite d’être censurée parce qu’elle nie le pouvoir prochain à l’égard de toute action, et même de la prière.

Si Mr. Le Moine l’expliquait seul, tous les autres s’élèveraient contre sa grâce de prière. Si Mr. Chamillard était le seul interprète, il n’aurait peut-être que lui de son sentiment, ainsi dans cette division de sens et d’opinions, il faut nécessairement qu’ils ajoutent tous ensemble à la proposition de Mr. Arnauld leurs explications particulières, et qu’ils l’expriment par ces paroles : Le juste manque quelquefois de la grâce sans laquelle on ne peut rien. (C’est la proposition de Mr. Arnauld.) Et ainsi il ne peut rien ni quant à l’acte premier ni quant à l’acte second (c’est ce que les Thomistes y ajoutent pour la rendre digne de censure) au regard de quelque mouvement et action que ce soit (c’est l’addition de Mr. Le Moine) sans que par un péché précédent il ait mérité de ne la pas recevoir (c’est l’addition de Mr. Chamillard) et sans que Dieu ait résolu de la lui rendre (c’est l’addition de l’un des examinateurs.) Je ne sais si la postérité pourra croire un procédé si étrange, et si opposé à toutes les règles de l’équité et de la raison.

Un Docteur de Sorbonne[3], dont les adversaires disent eux-mêmes, qu’il n’y a personne qui ne fasse une singulière estime de son mérite et de son profond savoir, après avoir édifié toute l’Église de Dieu, par des livres Saints approuvés par tant d’Évêques de France, se voit en danger d’être flétri par une censure de ses confrères pour trois lignes d’une lettre, qui sera estimée de toute la postérité comme un chef d’œuvre de cette éloquence sainte qui a été le partage des Pères de l’Église, comme la grâce des miracles, était le partage des martyrs et des Apôtres. Ceux qui excitent cette tempête contre lui se sont déclarés ses juges, et ces juges si désintéressés ne trouvent que trois lignes dans une si longue lettre auxquelles ils puissent donner un mauvais sens, et qui soit contraire à la doctrine de l’Église.

Ces trois lignes ne sont que les propres paroles de S. Augustin et de S. Chrysostome. Leur sens naturel et ordinaire est très orthodoxe, selon la confession de la plupart de ceux qui les veulent condamner. Mr. Arnauld déclare qu’il les entend en ce sens, et qu’il les explique comme ses adversaires sont obligés d’expliquer ces mêmes paroles dans S. Augustin.

Mais parce que cette explication et ce sens ne satisfait pas leur passion et le dessein qu’ils ont formé de le déshonorer par une censure, il faut à quelque prix que ce soit lui en attribuer un autre. Il le faut faire coupable, afin de le pouvoir condamner, il faut corrompre ses paroles, afin de les flétrir en les censurant, il faut imiter la plus barbare invention /17/ des Tyrans qui voulant faire mourir des Vierges, et ne le pouvant selon les lois, les ont fait corrompre par les bourreaux, pour les faire ensuite mourir par les lois.

Une proposition n’est point contenue dans une autre proposition lorsqu’on ne peut l’en tirer par conséquence, sans choquer le sens commun.

Or je prie M. Chamillard de me dire, si ce ne serait pas non seulement le choquer, mais le renverser entièrement que de vouloir tirer de la proposition de M. Arnauld ; Que la grâce sans laquelle on ne peut rien manque à quelque juste, cette conséquence si judicieuse : Donc la grâce sans laquelle on ne peut rien au regard de quelque action et mouvement de piété que ce soit, ni quant à l’acte premier ni quant à l’acte second, manque à quelque juste sans péché précédent, et sans que Dieu ait résolu de lui rendre cette grâce.

Je le prie de me dire en particulier, si ce serait raisonner fort justement que de conclure de ce que l’on dit que la grâce manque à quelques justes, qu’elle leur manque donc sans aucun péché précédent. Si l’on peut accuser un homme qui dirait que le Roi a fait punir quelques uns de ses sujets, d’avoir dit qu’il les a fait punir sans raison et sans qu’ils l’eussent mérité ? si l’on peut accuser un homme dans son jugement, d’avoir proféré un blasphème contre Dieu, en disant qu’il les condamnera sans qu’ils l’aient mérité par leurs péchés ?

Que si M. Chamillard voit assez que ces conséquences seraient tout à fait déraisonnables, qu’il reconnaisse que celle qu’il tire de la lettre de M. Arnauld ne l’est pas moins : qu’il reconnaisse que ce sont deux propositions différentes que de dire, que la grâce manque : Et d’assurer qu’elle manque sans péché, précédent : que cette dernière ne peut être véritable sans que la première le soit aussi : mais que la première peut être vraie, quoique la dernière ne le soit pas. Et enfin que ce que dit M. Chamillard. Que la grâce a manqué à S. Pierre à cause d’un péché précédent, ne saurait être vrai, qu’il ne soit vrai aussi, que la grâce a manqué à S. Pierre, qui est tout ce qu’a dit M. Arnauld.

ARTICLE VI.

Que la proposition de M. Arnauld est orthodoxe, selon le sentiment des principaux Docteurs de Sorbonne, et que celle du P. Annat est fausse selon ces mêmes Docteurs.

Après avoir établi le sens de la proposition de M. Arnauld selon son explication, et avoir fait voir l’absurdité de celle de ses adversaires, il resterait de prouver la proposition déterminée, et de faire voir qu’elle ne mérite aucune censure. Mais parce que toute la difficulté se réduit maintenant à ce point, de savoir si les justes ont toujours une grâce qui leur donne le pouvoir prochain d’accomplir les commandements, et que l’on a établi solidement par un ouvrage entier que la grâce efficace donne le pouvoir prochain, je me contenterai sur ce point de faire voir en ce lieu, premièrement que la proposition de M. Arnauld est orthodoxe selon les sentiments des principaux Docteurs de Sorbonne au lieu que celle du P. Annat est condamnée généralement de tous ces mêmes Docteurs. En second lieu qu’elle se peut prouver démonstrativement, supposée la doctrine certaine et indubitable de la grâce efficace nécessaire pour toute action de piété. En troisième lieu que l’on ne peut rien s’imaginer de plus contraire au sens commun, que l’article de foi du pouvoir prochain que M. Cornet tâche d’établir.

Ce que j’ai déjà dit en parlant de l’explication que les adversaires de M. Arnauld veulent donner à sa proposition, suffirait pour convaincre tous les hommes raisonnables qu’elle est vraie et orthodoxe, selon ses adversaires mêmes dans le sens auquel il l’a déterminée : mais afin de rendre cette vérité visible et manifeste non seulement à l’esprit, mais aux yeux mêmes de tout le monde, j’ai réduit en forme de table, les différents sentiments des Docteurs sur le point dont il s’agit.

/19/

 

Nouveaux Thomistes.

M. Le Moine

M. Chamillard.

La grâce efficace sans laquelle on n’a pas tout ce qui est nécessaire pour vaincre la tentation, manque à quelque juste dans une occasion en laquelle il pèche. Mais il ne laisse pas d’avoir en même temps une autre grâce qui donne le pouvoir prochain d’agir, non pas au sens des Molinistes, qui exclut la nécessité de la grâce efficace, mais en un autre sens qui ne l’exclut pas.

La grâce efficace sans laquelle on n’a pas le pouvoir prochain de vaincre quelque tentation manque à quelque juste dans une occasion en laquelle il pèche.

Mais il a en même temps une grâce suffisante pour prier et pour obtenir l’efficace.

La grâce efficace sans laquelle on n’a pas le pouvoir prochain de vaincre quelque tentation, manque quelquefois au juste dans une occasion en laquelle il pèche.

Mais le juste a eu grâce pour éviter une faute précédente en punition de laquelle la grâce efficace lui a manqué.

Proposition de M. Arnauld selon qu’elle est dans son Livre.

Proposition de M. Arnauld, selon qu’il l’explique.

Le P. Annat.

La grâce sans laquelle on ne peut rien manque à quelque juste dans une occasion, dans laquelle il pèche.

La grâce efficace sans laquelle on n’a pas le pouvoir prochain de vaincre la tentation manque à quelque juste dans une occasion en laquelle il pèche. Mais il ne laisse pas d’avoir un véritable pouvoir d’éviter le péché, quoique ce pouvoir ne soit pas prochain et accompli.

La grâce nécessaire pour pouvoir prochainement vaincre les tentations ne manque jamais à aucun homme dans les occasions dans lesquelles il pèche.

 

Qui peut douter après cela, que la proposition de M. Arnauld n’a rien en soi et demeurant dans les termes de sa lettre ou de son explication, qui soit contraire aux plus clairs /20/ sentiments que l’on enseigne dans la Sorbonne, et qui peut douter en même temps, que la proposition du P. Annat ne soit fausse selon ces mêmes sentiments de la Sorbonne.

ARTICLE VII.

Preuves convaincantes de la proposition à laquelle se réduit celle de M. Arnauld, qui est que quelques justes n’ont pas quelquefois le pouvoir prochain parfait et accompli de vaincre la tentation dans une occasion en laquelle ils pèchent. Où il est aussi montré contre M. Le Moine, qu’ils n’ont pas toujours le pouvoir prochain de prier.

La seconde chose que j’ai à montrer qui est que supposé le principe certain et indubitable de la grâce efficace nécessaire à toute bonne œuvre, il est impossible de condamner la proposition de M. Arnauld, qui n’en est qu’une suite nécessaire, n’est pas moins aisée, non seulement à prouver, mais à démontrer même selon toutes les règles de la certitude humaine. Il me serait facile de la conclure dans les mêmes termes dans lesquels elle est exprimée dans la Lettre ; mais parce qu’on demeure d’accord que supposé que l’on montre que les justes n’ont pas toujours le pouvoir prochain de vaincre les tentations dans lesquelles ils pèchent, la proposition de M. Arnauld ne pourra plus recevoir aucune difficulté, je me contenterai de conclure seulement cette proposition dans laquelle consiste tout le différend. Je n’ai besoin pour cela que d’expliquer selon la notion qui est gravée dans l’âme de tous les hommes qui se veulent consulter eux-mêmes plutôt que des préjugés étrangers, ce que c’est qu’avoir le pouvoir prochain et accompli de faire une action.

Pour moi j’entends par ces mots, avoir tout ce qui est nécessaire pour faire cette action. Ou pour parler encore plus précisément, avoir tout ce qui est principe nécessaire et antécédent de faire cette action. /21/

Car cela supposé, et supposé aussi comme nous avons déjà dit que la grâce efficace soit un principe nécessaire et antécédent de toute action de piété, y eut-il jamais de démonstration plus convaincante que ce raisonnement invincible.

Quelques justes n’ont pas la grâce efficace pour vaincre la tentation, dans quelque occasion en laquelle ils pèchent, ce qui est indubitable.

Or la grâce efficace est un principe antécédent et nécessaire pour vaincre la tentation, selon la doctrine constante de S. Augustin et de S. Thomas, sans parler de l’Écriture, des Conciles et des autres Pères.

Donc quelques justes manquent d’un principe antécédent et nécessaire pour vaincre les tentations dans une occasion en laquelle ils pèchent.

Donc en substituant le défini au lieu de la définition, quelques justes n’ont pas le pouvoir prochain de vaincre la tentation en une occasion en laquelle ils pèchent ; ce que j’avais entrepris de démontrer.

Je puis ruiner avec la même facilité, la prétention de M. Le Moine dont M. Chamillard paraît quelquefois n’être pas fort éloigné : qui est que si quelque juste manque quelquefois du pouvoir prochain de vaincre une tentation, il a au moins le pouvoir prochain de prier pour obtenir de Dieu la grâce de la pouvoir vaincre.

Car n’y ayant un seul mot ni dans S. Augustin, ni dans S. Thomas, ni dans aucun Père, par où l’on puisse montrer que la grâce efficace qui est nécessaire à tout mouvement et à toute action de piété, ne soit pas nécessaire pour la prière, et comme si S. Augustin n’avait dit expressément[4], Que comme nul n’a la vraie vertu, la charité sincère, et la continence religieuse, que par l’esprit de vertu, de charité et de continence, nul aussi ne priera jamais comme il faut sans l’esprit de prière, c’est-à-dire comme ce Saint l’explique lui-même, sans que cet esprit qui souffle où il veut le fasse crier et lui inspire le mouvement de gémir et de crier : N’y ayant rien dis-je qui nous oblige de quitter cette voie royale et Catholique pour embrasser la nouvelle /22/ imagination de M. Le Moine d’une grâce de prière soumise au libre arbitre qui n’a de fondement que dans l’erreur des Semipélagiens : qui ne voit que pouvant soutenir avec toute sorte de liberté comme une doctrine très Catholique que la grâce efficace n’est pas moins nécessaire pour prier que pour toute autre action de piété : il est très facile d’en conclure invinciblement que le juste n’a pas toujours le pouvoir prochain de prier lorsqu’il n’a pas eu le pouvoir prochain de vaincre la tentation, puisque la grâce efficace nécessaire pour prier, et sans laquelle par conséquent on n’a pas le pouvoir prochain de prier, manque quelquefois à quelque autre aussi bien que celle qui est nécessaire pour vaincre la tentation.

Je ne vois pas ce que l’on peut opposer à cette preuve convaincante si ce n’est que l’on s’arrête à la définition du pouvoir prochain, et que l’on s’imagine que quelques Thomistes en ayant une autre idée, celle qui l’exprime ici par la définition pourrait être fausse et causer ainsi la fausseté de la conclusion.

L’on pourrait répondre à ceux qui auront cette pensée qu’à proprement parler la définition d’un mot ne peut être fausse, pourvu qu’on ne réponde pas des autres, mais seulement de soi-même, et qu’on ne dise pas, par un tel mot on entend ceci : mais seulement, par un tel mot s’entend ceci. Et qu’elle peut encore moins être cause de fausseté, pourvu qu’on le prenne toujours en un même sens.

On ne peut donc pas dire raisonnablement que dans la notion du pouvoir prochain que j’ai proposée, je n’aie bien et démonstrativement conclu que quiconque n’a pas la grâce efficace n’a pas le pouvoir prochain.

Tout ce que l’on pourrait peut-être dire, est que quoique cela soit vrai selon cette notion, et dans mon esprit, néanmoins selon une autre notion du pouvoir prochain qui est dans l’esprit de quelques personnes, il pourrait être faux que celui qui n’a pas la grâce efficace, n’a pas le pouvoir prochain.

Mais cette objection n’a rien qui soit véritablement contraire à ce que je soutiens ici. Car encore que quelques /23/ Thomistes depuis Alvarez aient une autre notion du pouvoir prochain, et que selon cette notion, ils puissent dire que l’on peut avoir le pouvoir prochain d’agir sans grâce efficace, néanmoins il est certain que tous les autres, hormis eux, n’en ont point d’autre que celle que j’ai exprimée, et partant dans l’esprit de tous les autres, dans lesquels n’avoir pas le pouvoir prochain, et n’avoir pas quelque principe nécessaire et antécédent à l’action ne forment que la même idée, il sera toujours permis de substituer la définition en la place du défini, et d’exprimer la même notion par des termes qui ont le même sens et la même force.

Ce qui fait voir en passant que les Thomistes qui ont suivi Alvarez, sont tout à fait hors d’intérêt en cette rencontre : et que lorsque M. Arnauld nie que les justes aient toujours le pouvoir prochain, il ne dit rien qui leur soit contraire, puisqu’ayant une autre notion qu’eux du pouvoir prochain, il ne le nie que selon sa notion, et non pas selon celle des Thomistes. On demandera peut-être laquelle de ces deux notions du pouvoir prochain, est la véritable. Je réponds que les notions des mots sont aussi véritables les unes que les autres, pourvu qu’elles soient d’une part également autorisées par l’usage, et que de l’autre elles n’enferment rien qui se contredise.

Or il est certain que celle que j’ai apportée est très autorisée par l’usage, et que celle de quelques nouveaux Thomistes n’est en usage que parmi eux.

Et pour la vérité de la notion en soi, il est encore certain que la notion du pouvoir prochain, telle qu’elle est exprimée dans la définition que j’en ai donnée n’enferme aucune contradiction.

Mais la définition que quelques nouveaux Thomistes en apportent paraît à la plupart du monde contenir une contradiction. Que s’ils en peuvent néanmoins former une idée dont les termes ne se détruisent point les uns les autres, il leur sera permis alors d’exprimer cette idée par le mot de pouvoir prochain, pourvu qu’ils avertissent les Lecteurs à l’entrée de leurs livres, qu’ils ne parlent pas comme les autres hommes, et ne prennent pas les mots dans leur signification ordinaire.

/24/

ARTICLE VIII.

Que l’on ne se peut rien imaginer de plus contraire à la raison

que l’article de foi du pouvoir prochain que M. Cornet veut établir.

C’est ce qui fait voir que ceux qui entreprennent de condamner d’hérésie, cette proposition : Que le juste n’a pas toujours le pouvoir prochain d’éviter le péché dans une occasion dans laquelle il pèche, entreprennent une chose qui est absolument impossible pendant que la grâce efficace subsistera, et que les hommes auront droit de prendre les mots dans la signification reçue ordinairement par les autres hommes.

Car de même que tant que l’on pourra prendre l’hypostase pour la personne, il sera vrai qu’il y a trois hypostases en Dieu, parce qu’il y a trois personnes, quoique quelques Pères aient pris ce mot pour nature ; auquel sens ce serait une hérésie de dire qu’il y a trois hypostases en Dieu.

Ainsi tant qu’on pourra enfermer sous ces mots avoir le pouvoir prochain d’une action cette notion, avoir tout ce qui est principe antécédent et nécessaire d’une action ; il sera vrai de dire que ceux qui n’ont pas la grâce efficace qui est le principe antécédent et nécessaire des bonnes actions, n’ont pas le pouvoir prochain de les faire ; et cette proposition ne peut devenir hérétique par aucune censure ni définition, tant que la grâce efficace subsistera ; c’est-à-dire qu’elle ne le peut jamais être, parce que la doctrine de la grâce efficace subsistera éternellement.

C’est pourquoi la prétention de ceux qui confessant que l’une est orthodoxe, veulent condamner l’autre d’hérésie, n’est pas moins hors de raison que celle de ceux qui voudraient que la même proposition fût Catholique en grec et hérétique en latin.

Que s’il arrivait qu’elle fût condamnée d’hérésie, et qu’on déclarât que l’on ne condamne point la grâce efficace ; /25/ il faudrait nécessairement qu’on la prît dans un autre sens que M. Arnauld ; et ainsi sa proposition ne laisserait pas d’être catholique dans le même sens qu’il l’a soutenue.

Quoique je fasse beaucoup d’état de la subtilité de l’esprit de M. Cornet, et que je sache qu’il a accoutumé de prendre assez bien ses mesures en ses desseins, néanmoins il faut nécessairement que sa prudence l’ait un peu abandonné en celui-ci et qu’il n’ait pas reconnu qu’il n’y eut jamais d’entreprise plus déraisonnable que de prétendre condamner d’hérésie ceux qui nient que les justes aient toujours le pouvoir prochain de vaincre les tentations, en même temps que l’on proteste de reconnaître la grâce efficace. C’est ce qu’il est important de représenter en cet endroit afin que tout le monde puisse voir comment on se joue de la crédulité des simples et de la doctrine de l’Église.

Supposons donc qu’un de ces prétendus Hétérodoxes qui ne veulent pas avouer ce pouvoir prochain, étant touché de quelque mouvement de repentir, aille trouver M. Le Moine pour apprendre de lui la foi de l’Église, mais que retenant toujours une secrète aversion pour le Molinisme, il prie le P. Nicolaï d’assister à la Conférence, de peur que M. Le Moine au lieu de l’instruire de la foi catholique non contestée ne lui veuille inspirer ses propres opinions.

On ne manquera pas de lui dire d’abord que pour être catholique il faut renoncer à Jansénius. Mais cet homme que nous supposons être un peu instruit de la doctrine de l’Église leur répartira, qu’il ne sait pas quels sont les sentiments de Jansénius, mais qu’il sait bien que la foi catholique ne peut consister à croire que des erreurs soient ou ne soient pas dans un auteur particulier, et partant qu’il les prie de lui apprendre, ce que l’on était obligé de croire pour être véritablement orthodoxe et catholique avant que Jansénius eût rien écrit de la Grâce.

Sur cette proposition on lui donnera à signer le nouvel article de foi conçu en ces termes. Nulli justo deest gratia sine qua non habeat proximam et completam potestatem vincendi tentationem.

Jamais aucun juste ne manque de la grâce sans laquelle il /26/ n’aurait pas le pouvoir prochain et accompli de vaincre la tentation.

Mais il aura raison de répliquer, que les mots qu’ils lui voudraient faire signer n’appartenant point à la foi, et n’étant pas sacrés et autorisés par les Conciles ou par les décrets des Papes, il faudrait que ce fût le sens de ces mots qui fût de foi, et que comme il n’entend point ces termes prochain et accompli, quoiqu’il entende bien celui de pouvoir, il les supplie très humblement de les lui expliquer avant que de les lui faire signer.

M. Le Moine répondra, que le sens de ces mots n’est pas difficile, que tout le monde entend par pouvoir prochain, une puissance qui a tout ce qui est nécessaire pour agir, et qu’ainsi il fallait avouer, que les justes avaient toujours tout ce qui était nécessaire, ou pour agir immédiatement, ou au moins pour prier et pour obtenir par la prière la grâce efficace nécessaire pour agir.

Mais le Père Nicolaï l’interrompra, et soutiendra que ce n’est point ce pouvoir prochain que l’Église obligeait de confesser puisque c’était une hérésie, que de dire que les justes ont toujours tout ce qui est nécessaire, pour agir ou pour prier, étant certain qu’ils n’ont pas toujours la grâce efficace, qui est aussi nécessaire pour l’un que pour l’autre, qu’il suffisait donc d’admettre un pouvoir prochain, qui n’exclut pas la nécessité de la grâce efficace pour agir ou pour prier.

M. Le Moine doit répondre au P. Nicolaï selon ses principes, qu’il fait grand tort à l’Église de lui imposer une prétention aussi étrange, que celle d’obliger ses enfants à croire un pouvoir prochain, non prochain tel qu’était celui des Thomistes, qui enferme une contradiction manifeste selon tous les autres théologiens. Sur ce différend dans lequel ils ne pourront jamais s’accorder, on consultera sans doute M. Cornet comme étant l’oracle du parti, et l’âme de ce grand Corps.

Et comme il est ingénieux à trouver des accommodements, il dira à l’un et à l’autre qu’ils ne doivent pas faire des vérités de foi de leurs opinions particulières, qu’il ne fallait /27/ point avoir d’autre dessein que celui de déclarer les Jansénistes hérétiques, et qu’il suffisait pour cela d’établir un pouvoir prochain indéterminé, laissant à la liberté d’un chacun de l’expliquer comme il le voudrait.

Avec cette décision on reviendra trouver le catéchumène, on lui dira qu’il n’est pas nécessaire qu’il confesse ce pouvoir prochain en aucun de ces deux sens, qu’il suffit de le confesser en général, en faisant abstraction des deux opinions de l’École : et pour parler en leurs termes, abstrahendo a posse proximo Thomistarum, et posse proximo Molinistarum.

Mais il témoignera qu’il n’est pas satisfait de cette confession de foi qu’on lui veut faire signer, qu’il sait que la foi ne peut consister dans les paroles qu’il les prie donc de lui en dire le sens, puisque c’est dans le sens qu’elle consiste. Qu’il comprend bien ce que peut signifier un pouvoir indéterminé, parce qu’il peut avoir une signification générale qui convienne à deux différentes sortes de pouvoir ; mais qu’il ne comprend pas ce qu’y peut ajouter le mot de prochain, lorsqu’on fait abstraction de deux différentes opinions qui prennent ce mot en deux significations tout opposées, et qui ne conviennent au plus que dans le mot de pouvoir duquel il ne s’agit point. Qu’il comprend au contraire, que ce mot de prochain pris de cette sorte ne signifie rien du tout, puisqu’un mot équivoque étant séparé de ces deux significations abstrahendo, ne signifie rien. Il leur demandera par exemple ce que signifie le mot de Lion en faisant abstraction s’il signifie ou un animal ou une ville. Ce que signifie le mot de Canon en faisant abstraction s’il signifie un Canon de Concile, ou un canon de guerre. Enfin il protestera de sa soumission envers l’Église. Mais qu’il ne peut croire qu’elle oblige ses enfants à confesser des mots qu’elle n’a point consacrés, et dont personne ne peut expliquer le sens.

Cette réponse ayant mis un peu en désordre la subtilité de ces Inquisiteurs de la foi, je ne vois pas ce qu’ils pourront lui répliquer, si ce n’est peut-être ce que nous savons qu’ils ont déjà dit à des personnes de condition, qu’il prend un mauvais chemin et pour son salut et pour sa fortune, qu’il est obstiné dans son erreur, et que l’on ne peut plus avoir de conférence /28/ avec lui, puisqu’il a plus d’envie de disputer que de se soumettre.

ARTICLE IX.

Que dans ce prétendu article de foi du pouvoir prochain, on définirait ce que tout le monde accorde qui est le et de plus le mot prochain qui n’aurait aucun sens.

Ce discours paraîtra peut-être peu sérieux à M. Chamillard, il m’accusera de faire répondre ces Messieurs à ma fantaisie, et de former des hommes de paille pour les défaire. Mais je le prie de considérer que je ne suppose rien de faux, et que quelque subtilité qu’ils aient, ils ne sauraient dire autre chose que ce que je leur ai fait dire.

N’est-il pas vrai que les Thomistes soutiennent, que le sens auquel les Molinistes disent que nous avons toujours le pouvoir prochain, est une erreur ou une hérésie ?

N’est-il pas vrai que les Molinistes disent, que celui des Thomistes est une contradiction et une folie ?

N’est-il pas vrai que l’on ne prétend établir le pouvoir prochain en tant que prochain, en aucun de ces deux sens en particulier, mais seulement en général, et en faisant abstraction de toutes les deux opinions ?

Il est donc vrai que la foi catholique, selon leur prétention, consiste à confesser un pouvoir prochain en tant que prochain (car il ne s’agit pas du mot de pouvoir que tout le monde confesse) abstrahendo a posse proximo Thomistarum, et a posse proximo Molinistarum. En faisant abstraction du pouvoir prochain que les Thomistes reconnaissent, et du pouvoir prochain, que les Molinistes enseignent.

Or c’est ce que je prétends être une des plus extravagantes chimères qui soit jamais entrée dans l’esprit d’un homme, puisque les deux sens auxquels les Thomistes et les Molinistes prennent ce pot de prochain lorsqu’ils parlent du pouvoir prochain, étant contradictoires, ils n’ont aucune notion commune qui enferme quelque chose de plus que le posse, ou /29/ pouvoir, qui est reconnu de tout le monde ; et ainsi en faisant abstraction de ces deux sens, il ne reste plus que deux ou trois syllabes sans sens.

Des exemples rendront ce que je dis ici plus clair que le jour. Le mot Ýíáãçò en grec signifie deux choses toutes contraires, savoir saint et impie, comme le mot sacer en latin. Si l’on obligeait donc une personne à confesser qu’Origène a été ἐναγὴς abstrahendo ab utroque sensu, n’est-il pas visible que l’on obligerait de confesser qu’Origène a été ces trois syllabes ἐναγὴς, puisqu’en faisant abstraction des deux significations de ce mot, il ne reste plus rien de commun que les syllabes.

L’Écriture sainte selon la version vulgaire dit, que Lia femme de Jacob avait des yeux chassieux. La Paraphrase Chaldaïque dit au contraire, qu’elle les avait fort beaux, et même qu’elle n’avait de beau que les yeux : ce qui vient de l’ambiguïté du mot Hébreu דכזח qui peut signifier l’un et l’autre.

Si la paraphrase Chaldaïque avait autant d’autorité que la version vulgaire, et que l’on voulût faire un article de foi des yeux de Lia, Abstrahendo ab utroque sensu, je demande ce que l’on saurait certainement des yeux de Lia, sinon qu’elle avait des yeux que l’Écriture appelle raccot ?

Il y a seulement cette différence entre cet exemple et celui du posse proxime et complete, que le mot de raccot étant dans l’Écriture on est obligé de croire qu’il a un sens, quoiqu’on ne le sache pas, mais les mots de proxime et complete abstrahendo n’étant ni de l’Écriture, ni d’aucun Concile ni d’aucun Père, on ne peut être obligé de croire qu’ils ont un sens, jusqu’à ce qu’il ait été intelligiblement expliqué.

Qui pourrait croire qu’on excitât de si grands troubles dans l’Église pour un sujet si ridicule ? Qu’on remuât toutes sortes de machines, qu’on intéressât toutes les puissances séculières, qu’on occupât si longtemps la plus célèbre Faculté du monde, et que tout cet appareil se terminât à établir un véritable pouvoir d’accomplir les Commandements qui est contesté de tout le monde, plus le mot de prochain ou de proximum abstrahendo, c’est-à-dire deux ou trois syllabes sans /30/ sens, que ceux mêmes qui en veulent faire un article de foi ne sauraient entendre.

L’on peut juger de là combien les Molinistes se jouent de la simplicité de la plupart des personnes séculières, qui prennent part à leurs intrigues, et à leur querelle. Et qu’il ne s’agit de rien moins que de ce qu’ils s’imaginent et que l’on leur fait entendre.

Il y en a beaucoup parmi ceux-là, qui étant remplis de l’esprit du monde, qui est l’ennemi de Dieu, et n’ayant pas encore la conscience tout à fait éteinte, tâchent de s’établir dans un faux repos, et d’allier la jouissance de leurs plaisirs, avec la paix de leur conscience. Mais comme ils ne sont pas encore si aveugles qu’ils n’aient quelque sorte de scrupule de leur vie, ils ont presque toujours dans l’esprit le dessein de changer de vie dans leur vieillesse, ou au moins de se convertir dans leur dernière maladie. Mais comme la doctrine de la grâce efficace qui n’est pas donnée à tous les hommes, ne s’accommode pas si bien avec cette espérance trompeuse, ils ont d’ordinaire une extrême aversion pour elle, et seraient bien aises de la voir éteinte et abolie.

C’est pourquoi trouvant d’un autre côté des Docteurs, qui leur promettent qu’ils auront toujours un pouvoir prochain de se convertir, et d’accomplir les Commandements de Dieu ; ils s’imaginent que c’est ce qu’ils cherchent, ils emploient tout leur crédit pour fortifier cette doctrine, et seraient bien aises pour le repos de leur conscience, d’en avoir l’arrêt signé et scellé de la Sorbonne.

Mais ils ne savent pas qu’on les trompe, et qu’on les abuse : que cette vérité de la grâce efficace par elle-même est si sainte et si inviolable, que ceux mêmes qui la haïssent ne l’oseraient attaquer, et que ce pouvoir prochain qu’on leur veut donner est la chimère des chimères et l’illusion des illusions.

Les Molinistes leur donneront des richesses, en faisant abstraction si ce mot signifie ou la pauvreté ou les richesses. Ils leur donneront la santé en faisant abstraction, si ce mot signifie ou la maladie ou la santé. Ils leur donneront la vie, mais en faisant abstraction si c’est la vie ou la mort. Enfin, ils leur donneront posse proximum abstrahendo a posse proximo Thomistarum et a posse proximo Molinistarum, c’est-à-dire ils leur donneront, posse que personne ne leur ôte, plus trois syllabes sans sens,

Receperunt mercedem suam vani vanam[5].

Il est donc certain qu’on leur impose et qu’on les trompe : mais ceux qui sont les auteurs de cette faction ne se trompent pas eux-mêmes. Car ils ne songent pas tant à établir un chimérique pouvoir prochain dans la foi de toute l’Église qu’à s’établir eux-mêmes dans un véritable pouvoir prochain de persécuter ceux qu’ils haïssent, dont ils n’ont encore pu avoir qu’une puissance éloignée : parce qu’encore qu’ils en aient depuis longtemps la volonté toute entière, completam et proximam voluntatem, néanmoins parce qu’en ce sujet le pouvoir et le vouloir sont fort différents, ils n’en ont pu encore obtenir le pouvoir prochain, completam et proximam potestatem.

ARTICLE X.

Que M. Chamillard change l’état de la question pour avoir prétexte de condamner une proposition qu’il approuve.

Monsieur Chamillard nous dira peut-être que tout ce discours ne prouve rien contre lui, qu’il avoue dans son écrit qu’il est très-véritable que tous les justes n’ont pas toujours la grâce prochaine et immédiate pour agir, qu’il avoue aussi très-volontiers que S. Pierre a été délaissé à cause de sa présomption. Qu’il ne se met point en peine du pouvoir prochain que ses confrères veulent établir, mais qu’il demande seulement que l’on admette que tous les justes ont une véritable possibilité : qu’il s’agit donc de savoir si S. Pierre a eu grâce pour éviter la présomption, qu’il sait que M. Arnauld n’en reconnaît point, et que c’est ce qui l’anime contre sa proposition.

Voilà la plus raisonnable réponse qu’il puisse faire ; et néanmoins il n’en saurait faire qui le condamne davantage, puisque pour trouver quelque prétexte de rejeter une /32/ proposition dont il reconnaît la vérité il est contraint de changer l’état de la question, et de témoigner ainsi ou très peu d’intelligence ou très peu de sincérité.

M. Arnauld entreprend de réfuter cette proposition du P. Annat, injurieuse à toute l’Église, et particulièrement au Pape Innocent dernier. Que la grâce intérieure qui est nécessaire à notre volonté afin qu’elle puisse vouloir ce que Dieu exige d’elle, ne lui manque jamais dans les occasions où elle pèche.

Or le Père Annat explique lui-même ce qu’il entend par puisse vouloir, et il marque expressément qu’il entend un pouvoir prochain et accompli : c’est pourquoi il soutient que celui qui viole un précepte, a toujours le pouvoir prochain et parfait de l’accomplir. Eum qui libere transgreditur praecepta habere proximam, et expeditam potentiam ad ea servanda[6].

Que faut-il faire pour réfuter ce faux article de foi ? Il faut établir la proposition contradictoire, et montrer que la grâce intérieure qui est nécessaire à notre volonté, afin qu’elle puisse vouloir ce que Dieu exige d’elle, lui manque quelquefois dans une occasion où elle pèche.

Ou bien ce qui a le même sens dans l’esprit du P. Annat, de M. Arnauld, et de tous les hommes hormis quelques nouveaux Thomistes, que celui qui viole un commandement n’a pas toujours le pouvoir parfait et prochain de l’accomplir.

On a montré la vérité de cette proposition contradictoire à celle du P. Annat dans les infidèles, dans les Juifs, dans les endurcis, et dans les personnes vicieuses, et on l’a si bien montrée que la Censure de la proposition du P. Annat a été faite par la bouche de tous ses amis et des examinateurs mêmes qui l’ont abandonné en tous ces points : et je viens d’apprendre que le P. Annat dans un nouvel Écrit a été obligé de l’abandonner lui-même ayant été réduit par la plus honteuse fuite qui fut jamais de prétendre qu’à cause qu’il avait dit notre volonté, il n’avait voulu parler que des justes, au lieu que les premières paroles de sa proposition font voir clairement qu’il lui parlait de tous les hommes puisqu’il y dit généralement[7], Que les Commandements de Dieu sont possibles /33/dans toutes les circonstances, où la transgression est imputée à péché : et que la grâce intérieure nécessaire à notre volonté afin qu’elle puisse vouloir ce que Dieu exige d’elle ne lui manque jamais dans l’occasion où elle pèche. Qui peut douter après cela que le P. Annat ne parle de tous les hommes puisqu’il parle de toutes les occasions et les circonstances où la transgression des commandements de Dieu est imputée à péché. Mais enfin M. Arnauld entreprend de montrer la vérité de la Proposition contradictoire à celle du P. Annat dans les justes mêmes. Et que fallait-il qu’il fît pour la montrer dans les justes ? Il fallait qu’il trouvât un juste qui ait manqué dans une occasion où il ait péché, d’une grâce qui lui était nécessaire pour ne point pécher.

Ou bien ce qui a le même sens, il fallait trouver un juste qui n’ait pas eu le pouvoir prochain et accompli de garder un commandement qu’il a violé.

Or il a trouvé ce juste en la personne de S. Pierre lequel selon tous les Pères a manqué de la grâce efficace qui lui était nécessaire pour confesser Jésus-Christ, et sans laquelle on n’a pas le pouvoir prochain de confesser Jésus-Christ. Et l’on a exprimé cette même et unique proposition contradictoire à celle du P. Annat par les différentes expressions, qui n’ont toutes que le même sens, et qui sont toutes tirées des SS. Pères, que S. Pierre étant tenté par la frayeur de la mort n’a pas eu toute la grâce qui lui était nécessaire pour pouvoir vaincre cette tentation[8].

Que Dieu ne nous donne pas toujours cette grâce sans laquelle nous ne pouvons vaincre les tentations, comme par elle nous en demeurons victorieux[9].

Que S. Pierre n’a pas eu la grâce intérieure qui lui était nécessaire pour pouvoir vaincre toutes sortes de tentations[10].

Qu’il n’avait pas des forces capables de lui faire mépriser la mort[11] : et enfin que la grâce sans laquelle on ne peut rien a manqué à S. Pierre dans une occasion, en laquelle on ne peut dire qu’il n’ait point péché[12]. Et par toutes ces différentes expressions ; on a marqué seulement le contradictoire de la proposition du P. Annat, savoir que la grâce nécessaire à notre volonté afin qu’elle ait le pouvoir prochain d’accomplir ce que Dieu demande d’elle lui manque quelquefois dans les occasions où elle pèche. Ou /34/ bien ce qui est la même chose, que l’homme n’a pas toujours le pouvoir prochain d’accomplir le commandement lorsqu’il le viole. Que cette grâce ait donc manqué à S. Pierre pour en avoir négligé une précédente, ou sans l’avoir négligée. Qu’il ait pu obtenir ce pouvoir prochain ou qu’il n’ait pu l’obtenir, il est toujours certain qu’il a manqué de cette grâce, et qu’il n’a point eu ce pouvoir prochain, c’est-à-dire qu’il est certain que la proposition de M. Arnauld est très-catholique et très-véritable, et celle du P. Annat très-fausse et très-téméraire.

Quel besoin avait donc M. Arnauld d’examiner ou d’exprimer pourquoi cette grâce avait manqué à S. Pierre, puisqu’il lui suffisait pour convaincre son adversaire qu’elle lui eût manqué pour quelque sujet que ce peut être, et quel besoin a-t-on de lui demander s’il admet ou s’il n’admet pas dans S. Pierre une grâce pour éviter la présomption, puisque sa proposition est également véritable, et ne change point de sens soit qu’il l’admette soit qu’il ne l’admette pas ?

ARTICLE XI.

Que l’on cherche querelle en remuant des questions dont M. Arnauld ne parle point. Que selon M. Chamillard il suffit qu’un juste eût commis un seul péché véniel avec une grâce de possibilité pour pouvoir être abandonné en quelque occasion que ce soit.

Y eut-il donc jamais une injustice pareille à celle de M. Chamillard ? M. Arnauld dit que la grâce sans laquelle on ne peut rien manque quelquefois au juste dans une occasion en laquelle il pèche. Et il explique ces paroles sans laquelle on ne peut rien du pouvoir prochain. Que dit sur cela M. Chamillard ? Qu’il est très véritable que la grâce prochaine et immédiate manque quelquefois au juste. Il est donc d’accord avec M. Arnauld, puisque M. Arnauld ne dit autre chose dans sa lettre, et que M. Chamillard avoue que cela est véritable.

/35/

Mais si sa raison est satisfaite, sa passion ou celle de ses amis ne l’est pas. Il prétend que M. Arnauld dit que cette grâce a manqué à S. Pierre sans péché précédent et sans avoir résisté à une autre grâce qui lui donnait le pouvoir d’obtenir cette grâce immédiate. Et où est-ce que M. Arnauld le dit ? Ce n’est pas dans sa Proposition, puisqu’il faudrait avoir l’esprit renversé pour en tirer une conséquence si extravagante. Or il ne s’agit d’autre chose dans la Faculté que de savoir si cette proposition est catholique ou hérétique. Il ne s’agit point des sentiments que peut avoir M. Arnauld. Car la Faculté ne juge point de sa personne mais seulement de sa lettre et de la Doctrine qui est contenue dans la proposition qu’on a donnée à examiner. Comment donc M. Chamillard peut-il s’excuser devant Dieu de la plus grande de toutes les injustices, s’il prétend de condamner comme hérétique une proposition qui selon lui-même ne contient rien que de catholique sous prétexte d’un autre sentiment qu’il croit être dans l’esprit de M. Arnauld dont sa proposition ne dit un seul mot.

C’est pourquoi n’ayant entrepris que de justifier la proposition de M. Arnauld, je n’ai que faire d’entrer dans les autres questions de M. Chamillard qui sont tout à fait hors de propos. Car la défense de cette proposition ne dépend nullement des sentiments sur les autres points dans lesquels il peut se tromper, et ne se tromper pas sans que sa proposition en soit ni plus fausse ni plus véritable, puisqu’elle ne contient que cette vérité inébranlable que la grâce efficace nécessaire pour vaincre les tentations, n’est pas toujours présente aux justes dans les occasions dans lesquelles ils pèchent.

Je me contenterai seulement de demander à Monsieur Chamillard, pourquoi avouant comme il fait, que S. Pierre a été délaissé à cause de sa présomption, on ne pourrait pas dire selon ses principes, que S. Pierre avait été délaissé dans son péché véniel de présomption, à cause de quelque péché véniel précédent. Car si un péché véniel peut mériter le délaissement de Dieu dans une occasion où l’on commet un péché mortel ; à plus forte raison Dieu peut-il délaisser dans un /36/ péché véniel en punition de quelque autre péché véniel, et par cette suite de délaissement on viendra jusques au premier péché véniel commis depuis la justification, et pourvu que l’on admette une grâce en celui-là, il sera permis de dire que dans tous les autres on n’a pas eu la grâce sans laquelle on ne peut rien. Et encore pour ce premier péché véniel il suffira, selon lui-même, d’admettre la possibilité des Thomistes, qui a besoin d’être jointe à une grâce efficace pour produire l’action. De sorte qu’il peut arriver selon ces principes, qu’un juste qui perd la grâce dix ans après sa première justification, a été délaissé de Dieu dans tous les péchés véniels qu’il commet ensuite, et dans le dernier péché par lequel il perd la grâce, et n’a reçu cette puissance d’éviter ce dernier péché, que dix ans auparavant.

Il s’ensuit aussi que puisque chaque péché véniel mérite que Dieu délaisse pour un autre péché véniel, et celui-là pour un autre jusques au dernier péché par lequel on perd la grâce, nous n’aurons pas plus de force pour persévérer que nous en avons pour éviter tous les péchés véniels. Et que comme on en commet d’innombrables tous les jours, on mérite une infinité de fois d’être abandonné de Dieu, et qu’ainsi cette grâce suffisante dont on fait un si grand bruit ne nous donne pas plus de pouvoir de nous sauver qu’elle nous en donne pour éviter tous les péchés véniels ; car sitôt que l’on en aura commis seulement un seul, Dieu pourra ensuite laisser aller la chaîne de tous les autres laquelle nous fera tomber par un péché mortel dans l’éternelle damnation.

D’où il s’ensuit encore que l’on peut dire selon les principes de M. Chamillard et de plusieurs autres de ses confrères, (car c’est aussi l’opinion d’un des plus passionnés adversaires des disciples de S. Augustin.) Que S. Pierre avait manqué de la grâce nécessaire pour éviter le péché dans lequel il tomba, sans qu’il eût eu de grâce pour éviter la présomption, pourvu que l’on admette qu’il en avait eu pour le premier péché véniel qu’il commit après sa première justification ? De sorte qu’il ne peut condamner la proposition de M. Arnauld sans y ajouter cette clause. Que la grâce a manqué à S Pierre : sans que S. Pierre ait eu aucune grâce pour éviter le premier /37/ péché véniel qu’il commit trois ans auparavant après avoir reçu le pardon de ses péchés. J’attends que M. Chamillard nous fasse voir, s’il y a rien dans tout ce que je viens de dire, qui ne soit une suite nécessaire de ces principes : Et si cela est, où en est réduite l’Église ? Un célèbre docteur de Sorbonne court fortune de se voir flétri par une censure, pour ne s’être pas avisé d’établir la possibilité des commandements de Dieu sur une subtilité si frivole, et si inutile pour ce que l’on prétend ; qui est de donner à tous les justes une assurance de ne manquer jamais de la grâce de Dieu, puisqu’un péché véniel peut être cause qu’elle nous manque, et qu’il n’y a point de juste qui ne soit coupable de plusieurs, les Prêtres mêmes qui doivent être les plus saints d’entre les fidèles, déclarant tous les jours au saint Autel, qu’ils offrent le sacrifice pour leurs péchés innombrables.

ARTICLE XII.

Réfutation de ce qu’allègue M. Chamillard pour couvrir son injustice, que S. Augustin rejeta les Confessions de foi de Pélage pour être remplies d’équivoques.

Mais il est nécessaire d’examiner le prétexte que M. Chamillard prend, pour couronner et pour autoriser toutes les autres injustices de sa lettre qu’il prétend couvrir par l’exemple des grands hommes de l’Église qui ont rejeté les professions de foi des hérétiques, lorsqu’elles leur ont paru équivoques et de S. Augustin même, qui dit que l’on ne doit point tenir Pélage pour véritablement corrigé de ses erreurs, s’il ne rétracte formellement ce qu’il est convaincu d’avoir enseigné par des témoins dignes de foi. Et c’est sur ce prétexte qu’il ose dire que l’exposition que M. Arnauld apporte, n’est pas une rétractation des erreurs condamnées par Innocent X, mais un prétexte spécieux pour surprendre ceux qui y feront moins de réflexion.

Je confesse qu’en cet endroit je n’ai pas été si touché de l’emportement de M. Chamillard en particulier, que de /38/ l’image de la misère générale de l’esprit humain qui cherche toujours à se justifier dans toutes ses fautes.

On ne veut pas seulement faire le mal, mais on veut encore se persuader qu’on le fait avec justice, la passion nous emporte avec quelque excès, la conscience nous en détourne, il faut traiter d’accommodement avec elle, il faut faire taire cette importune qui nous trouble dans nos désirs, et trouver moyen de faire le mal en conscience et par conscience : il faut chercher des prétextes de piété pour autoriser nos plus injustes desseins, et Dieu qui voit en nous cette mauvaise disposition permet que notre esprit fasse envers lui-même l’office d’un faux Prophète pour se séduire soi-même, qu’il prenne les ténèbres pour la lumière, le mensonge pour la vérité, par un effet de cette secrète justice, qui répand de justes aveuglements sur les passions injustes. Spargens paenales caecitates super illicitas cupiditates.

C’est ce qu’ont tâché de faire les auteurs de ce faux prétexte qu’on a sans doute fourni à M. Chamillard, car je ne veux pas l’en croire inventeur. Ils ont tâché de se tromper les premiers afin de pouvoir ensuite tromper les autres, mais si leur passion les rend capables de se laisser abuser par une couleur si fausse, ils ne doivent pas avoir si mauvaise opinion des autres que de croire qu’elle puisse faire quelque impression sur leur esprit.

Il faudrait avoir bien peu de lumière pour ne distinguer pas la charité lumineuse de S. Augustin de la passion ténébreuse des adversaires de ses disciples pour ne reconnaître pas combien sa prudence toute simple et toute chrétienne étant éloignée de l’artifice malicieux de ces enfants d’ Agar, qui exquirunt pruentiam qua de terra est, viam autem sapientiae nescierrunt, neque commemorati sunt semitas ejus[13].

Je remarquerai seulement ici trois ou quatre différences de la sage conduite de ce saint, lorsqu’il rejette les fausses confessions de foi de Pélage et de celle de ces Messieurs, qui prétendent autoriser par l’exemple du plus modéré de tous les Pères, le plus injuste procédé qui fut jamais.

La première est, que les confessions de foi que Pélage présentait étaient équivoques, parce qu’il entendait autre chose par le mot de grâce que ce que ce mot signifiait dans le langage ordinaire de l’Église. C’est pourquoi les Évêques d’Afrique demandèrent au Pape qu’il obligeât Pélage de confesser la grâce, quam docet Ecclesiastica et Apostolica veritas, et qu’il lui ôtât toutes les équivoques par lesquelles il entendait par le mot de grâce le libre arbitre, la loi, ou la rémission des péchés.

Mais la proposition de M. Arnauld n’est nullement équivoque. Elle n’a point un autre sens dans sa bouche que dans celle de ses adversaires, et l’on ne peut s’imaginer une plus étrange prétention que de vouloir comme ils font que sans changer de sens, elle soit hérétique dans sa lettre et catholique dans leurs écrits. Car quelque différence qu’il y puisse avoir de leurs sentiments avec les siens dans les autres points, il est certain qu’il convient avec M. Chamillard et M. Le Moyne dans celui-ci, et qu’il n’est différent en cette proposition que du P. Annat et des purs disciples de Molina.

La 2e différence qui n’est pas moins considérable, est que ce que l’on condamnait dans Pélage était une confession de foi : et que c’étaient tous les Évêques d’Afrique qui la rejetaient. Or il est certain qu’on a droit de rejeter une profession de foi, non seulement lorsqu’elle contient quelque fausseté, mais aussi lorsqu’elle ne contient pas toutes les vérités contestées. C’est pourquoi la confession de foi de Pélage était injustement rejetée par les Évêques d’Afrique et par S. Augustin, parce qu’elle n’exprimait pas cette grâce singulière que l’on voulait l’obliger de reconnaître.

Mais je supplie M. Chamillard de se souvenir que M. Arnauld ne prétend point donner une confession de sa foi, n’y ayant que M. l’Archevêque qui ait droit de l’exiger, qu’il a voulu seulement donner l’explication des paroles de sa proposition, et que lui M. Chamillard n’étant pas Docteur sa juridiction dans cette affaire est bornée dans l’étendue de cette proposition, et qu’en cette qualité il ne peut dire son avis que de deux choses.

La 1e si l’explication de M. Arnauld n’est point contraire aux termes de sa proposition.

La 2e si supposé cette explication, la proposition est /40/ véritable dans le sens qu’elle contient et qu’elle imprime naturellement dans les esprits de ceux qui la lisent.

Toutes ces autres questions dont il demande éclaircissement, si l’on admet une véritable possibilité, si l’on veut que la grâce manque quelquefois de l’effet pour lequel elle est donnée, si S Pierre avait eu grâce pour éviter la présomption. Toutes ces questions dis-je n’étant point liées nécessairement avec la proposition, dont la vérité en est tout à fait indépendante, ne sont que de vains prétextes dont on veut couvrir une injustice toute visible. Ce ne sont que des usurpations illégitimes de l’autorité Épiscopale, et de celle de Dieu même qui s’est réservé le discernement du fond de nos cœurs.

Si M. Chamillard n’est pas satisfait de ce que M. Arnauld a dit dans son explication touchant ces questions indépendantes de sa proposition, les voies légitimes qu’il a de s’en informer, n’est pas de demander avec autorité, qu’on l’en éclaircisse mais de trouver moyen de conférer avec lui : et s’il n’est pas satisfait de cette entrevue de se porter pour accusateur devant les juges légitimes et ecclésiastiques.

La 3e différence que quoique S. Augustin ne se contentât pas de la confession de foi de Pélage qui n’expliquait qu’en des termes généraux et capables de divers sens la doctrine de l’Église touchant la grâce : néanmoins il ne la condamnait pas comme hérétique, mais il la rejetait seulement comme n’étant pas suffisante pour absoudre Pélage des erreurs manifestes qu’il avait enseignées dans ses livres. Par exemple, on avait rapporté à S. Augustin pour la justification de Pélage, qu’il avait prononcé anathème à celui qui dirait que la grâce de Dieu par Jésus-Christ ne nous est pas nécessaire à chaque action[14]. S. Augustin ne dit pas que cette proposition est hérétique, mais seulement qu’elle ne suffit pas pour la justification de Pélage, parce que ceux qui avaient lu ses livres, savaient que par le mot de grâce il n’entendait pas ce que les Catholiques devaient entendre. Comment est-ce donc que M. Chamillard peut alléguer cet exemple pour colorer son injustice, puisque non seulement il ne se contente pas de ne vouloir pas approuver la proposition de M. Arnauld qui n’est /41/ point une profession de Foi, et qui n’est nullement équivoque comme était celle de Pélage ; mais qu’il prétend même la condamner comme hérétique, quoique selon ses sentiments elle ne contienne rien en soi que de très-véritable et très-Catholique.

Enfin la quatrième différence est que S. Augustin et les Évêques d’Afrique voulaient obliger Pélage à condamner de véritables erreurs qui avaient été frappées d’Anathème par les Conciles, au lieu que M. Chamillard prétend obliger M. Arnauld de condamner, non les propositions que le Pape a censurées, puisqu’on les condamne aussi bien que lui ; mais des additions que des Théologiens sans autorité font sans aveu à la constitution du Pape.

Il veut que l’on avoue qu’il y a des volontés inefficaces en Dieu, qui est une opinion inconnue à toute l’antiquité : Il demande un pouvoir d’accomplir les commandements dont personne n’a jamais douté ; mais il l’explique de sorte qu’il donne sujet de la soupçonner du Molinisme qu’il désavoue.

Mais ce qu’il y a de plus remarquable, c’est que la grâce que saint Augustin et les Évêques d’Afrique voulaient obliger Pélage de confesser était la grâce efficace.

Il faut, disent-ils, que Pélage anathématise les erreurs dont il a été accusé, et qu’il reconnaisse ouvertement pour la véritable grâce, celle que la foi chrétienne enseigne et publie être particulière aux Chrétiens, qui n’est pas la nature mais le secours divin par lequel l’homme est purifié de la corruption de sa nature, ce qui ne se fait pas par une instruction qui se fasse entendre aux oreilles de notre corps, ni par quelque autre secours visible, toutes ces choses extérieures ne tenant rang que de ce qui plante et arrose, Mais par l’infusion secrète du S. Esprit et par une grâce intérieure et cachée, qui est la manière dont Dieu qui seul donne accroissement agit dans les âmes[15].

C’était une grâce particulière aux Chrétiens, qui purifiait de la corruption de sa nature, qui nous est donnée par l’infusion secrète du S. Esprit, et par laquelle Dieu donne l’accroissement, qui sont des termes par lesquels saint /42/ Augustin exprime toujours la grâce efficace, comme lorsqu’il dit, Que la différence qu’il y a entre la Loi et la promesse, c’est-à-dire la grâce, entre la lettre et l’esprit ; est que quand le Prédicateur plante et arrose par ses paroles nous pouvons dire peut-être que l’auditeur croit ; mais lorsque Dieu donne l’accroissement, il est sans doute qu’il croit, et qu’il profite de la parole qui lui est prêchée[16].

Qui pourrait donc souffrir qu’on prétende par l’exemple de S. Augustin et des Évêques d’Afrique qui exigent de Pélage la confession de la grâce efficace de Jésus-Christ, condamner la proposition de M. Arnauld, qui ne contient que la confession de la même grâce : Qu’on confonde des propositions équivoques avec une proposition qui n’enferme aucune ambiguïté : Qu’on transforme de simples Docteurs en des Évêques, pour leur donner droit d’exiger des confessions de foi ; Qu’on traite les humbles disciples de S. Augustin et de l’Église, comme on a traité les ennemis de S. Augustin et de l’Église : Qu’on compare un Docteur qui a reçu des éloges des principaux Évêques de France, avec un hérétique condamné par les Évêques d’Afrique, et qu’on fasse passer des erreurs imaginaires pour de véritables hérésies.

ARTICLE XIII.

Conclusion de ce discours.

Je ne désespère pas, que si Monsieur Chamillard prend la peine de considérer toutes ces choses devant Dieu, il ne reconnaisse lui-même les pernicieuses suites de l’entreprise de ses confrères et je ne puis m’empêcher en signifiant cette réponse[17], de le conjurer par les entrailles de la charité dont le lait nous nourrit, dont le pain nous fortifie, comme dit saint Augustin, de ne s’engager pas dans cette affaire, sans avoir bien considéré devant Dieu, qui doit être notre Conseiller, de quelle conséquence elle est pour toute l’Église, et pour lui-même.

Il ne s’agit pas de la Lettre de Monsieur Arnauld, c’est peut-être celui qui y a le moins d’intérêt, puisque le plus /43/ grand mal qui lui en puisse arriver, n’étant qu’un mal temporel, il ne peut être que très-peu considérable à ceux qui ont l’éternité dans le cœur[18].

Mais il s’agit de faire une injure signalée à la Croix de Jésus-Christ en faisant injure à sa grâce qui en est le prix.

Il s’agit de scandaliser toute l’Église en autorisant le Molinisme que l’on y sème de toutes parts.

Il s’agit de prêter des armes à la haine des adversaires de S. Augustin, et de se rendre complice de toutes leurs violences.

Il s’agit du salut d’une infinité de personnes que cette censure pourra porter en des jugements téméraires et criminels contre leurs frères.

Enfin il s’agit peut-être du salut d’un grand nombre de Docteurs, qui ont à juger de cette affaire, qui ne peuvent faire que de grandes chutes, s’ils n’apportent dans ce jugement un esprit entièrement dégagé de tout intérêt humain.

Que M. Chamillard (ne) croie donc pas qu’il y ait à craindre pour M. Arnauld dans cette affaire, et qu’il n’y ait rien à craindre pour lui : et qu’il sache que si sa conscience ne lui rend ce témoignage sincère, qu’il est exempt de toute affection, et de toute crainte, qu’il a cette générosité capable de résister à toutes les injustices, sans laquelle l’Écriture nous défend d’aspirer à la qualité de juge, qu’il a eu soin de s’instruire exactement de la doctrine de l’Église sur cette matière, en consultant la tradition, et en examinant sans préoccupation les Livres qui ont été faits de part et d’autre, qu’il ne s’est pas contenté de son étude particulière ; mais qu’il a demandé à Dieu par de ferventes prières la lumière de sa vérité, qu’il hait d’une haine parfaite tous les moyens injustes, et toutes les intrigues Séculières : Et enfin qu’il n’aime que Dieu, et ne craint que Dieu. Qu’il sache, dis-je, que s’il n’a ces dispositions, il est en très grand danger, en pensant flétrir M. Arnauld dans le temps, de se flétrir lui-même pour l’éternité.

Mais qu’il ne s’imagine pas qu’il soit si aisé de flétrir M. Arnauld que ses ennemis le pensent. Dieu tient entre ses mains la réputation de ses serviteurs, et il prend souvent plaisir de la /44/ faire briller avec plus d’éclat, lorsque les hommes s’efforcent davantage de l’obscurcir. Quelque effort qu’on fasse pour étouffer cette Lettre, on aura de la peine à empêcher qu’elle ne soit estimée de tous ceux qui la liront.

Quelque peine qu’on prenne pour autoriser cette Censure, il sera difficile d’empêcher que l’on ne sache de quels moyens on s’est servi pour la faire réussir.

On croira toujours avoir droit de s’étonner qu’après avoir laissé passer cent infâmes libelles remplis d’hérésies, et n’avoir osé les toucher pro bono pacis, on ne se soit attaqué qu’à un excellent ouvrage plein de piété et de doctrine, et on s’étonnera, qu’ayant dessein de donner de l’autorité à une censure parmi les peuples, on l’ait par avance flétrie par cette marque si visible de passion d’avoir nommé pour juges de M. Arnauld ses ennemis déclarés.

Enfin si l’on persuade ces choses à quelques personnes de ce siècle, on aura de la peine à les persuader aux autres siècles, et à la postérité. Il viendra de nouveaux hommes qui n’auront point de part à nos passions, et qui jugeront de ces différends sans préoccupation, et sans intérêt. On ne peut douter que les Livres de M. Arnauld n’aillent jusques à eux, et peut-être que ceux de ses accusateurs seront étouffés auparavant. Peut-être que cette Lettre, qui a besoin maintenant d’Apologie servira elle-même d’exemple et d’Apologie à ceux qui seront injustement persécutés.

Mais quoi qu’il arrive à la personne et à la réputation de M. Arnauld, qui est ce qu’il y a de moins considérable dans cette affaire. On est certain au moins que si l’on fait quelque outrage à la doctrine de l’Église, il ne subsistera pas, et l’on dit hardiment avec un sage Païen, Non potest haerere in tam bona causa tam acerba injuria. Que si la vérité subsistant on cherche seulement de déshonorer les personnes, les disciples de saint Augustin se réjouiront de cette confusion qui n’est que devant les hommes, parce qu’ils espèrent qu’elle leur servira à éviter la confusion éternelle devant Dieu, et qu’ils ne perdront jamais la confiance que l’Écriture par ces paroles donne à tous ceux qui mettent en Dieu tout leur appui. Respicite filii nationes hominum, quia nullus speravit in eo et confusus est[19].

FIN.

 

  1. ^  Athanas. Ep. ad solitar.
  2. ^  Par toute la Province d’Auch assemblée en l’an 1645.
  3. ^  Mr. Chamillard en sa lettre p. 12.
  4. ^  Sicut non habet quisquam virtutem veram, charitatem sincera, continentiam religiosam, nisi per spiritum virtutis, et charitatis et continentiae ; ita sine spiritu orationis non est recte quisquam salubri et oraturus. Non quia tot sunt spiritus ; sed omnia haec operatur unus atque eodem spiritus dividens propria cuique pro ut vult, quia spiritus ubi vul spirat. Dictum est interpellat (pro nobis spiritus) quia interpellare nos facit, nobisque interpellandi et gemendi inspirat affectum. Aug. Ep. 105. Ep. 105. p. 55.
  5. ^  August.
  6. ^  Dans le livre intitulé Cavilli Jansenian, p. 29.
  7. ^  Rép. à quelq. Dem. p. 8.
  8. ^  P. 218.
  9. ^  P. 219.
  10. ^  P. 220.
  11. ^  Ibid.
  12. ^  P. 226.
  13. ^  Baruc. 3.
  14. ^  De grat. Ch. cap. 2.
  15. ^  Anathematiset ea et illam confiteatur apertissime gratiam, qua doctrina Christiana demonstrat et praedicat esse propriam Christianorum, quae non est natura, sed qua sanatur natura, non auribus sonante doctrina, vel aliquo adjumento visibili sicut plantatur quodammodo et irrigatur extrinsecus, sed subministratione spiritus et occulta misericordia qui dat incrmentum Deus. Aug. Ep. 95.
  16. ^  Cum enim verbis Doctor plantat et irrigat possumus dicere : forte credit auditor ; cum vero dat incrementum Deus, sine dubio credit et proficit. Ecce quod interest inter legem et promissionem, inter litteram et spiritum. August. Op. ult. in Jul. Lib. 2. c. 257.
  17. ^  Adjuramus ergo, vos fratres per ipsa.
  18. ^  Viscera charitatis cujus lacte nutrimur cujus pane solidamur. S. Aug. in Psalm. 33.
  19. ^  Eccl. 2. 12