P 01 : 1655. Chamillard, Lettre (2)

 

CHAMILLARD Gaston, La Lettre de M. Chamillard, 11 décembre 1655

Lettre de Monsieur Chamillard docteur de Sorbonne et Professeur Royal en Théologie, à un autre Docteur de Sorbonne. Touchant la possibilité des Commandements aux Justes.

À PARIS, Chez P. TARGA, Imprimeur de l’Archevêché de Paris ; et Libraire Juré de l’Université, rue S. Victor au Soleil d’Or. M. DC LV. Avec privilège du Roy.

Parue le 11 décembre 1655 selon Arnauld, Œuvres, XIX, p. LXXV ; la Seconde Lettre de Chamillard est du 17.

BEAUBRUN, Mémoires, GRES-GAYER Jacques M., En Sorbonne. Autour des Provinciales, Paris, Klincksieck, 1997, p. 245 sq. Lettre de G. Chamillard, imprimée chez Targa

Sur le rapport de Chamillard et du p. Le Moyne, voir ARNAULD, Œuvres, XIX, p. LXXIII sq. Chamillard devient professeur de théologie et occupe la chaire que Le Moyne laisse vacante à cause de sa nomination à la cure de la Madeleine à Paris.

Voir aussi la Défense de la proposition de Nicole.

 

MONSIEUR,

Vous serez peut-être surpris de la liberté que je prends de vous écrire, n’ayant l’honneur d’être connu si particulièrement de vous. Mais Monsieur, N. m’ayant témoigné que vous croyez, que dans la contestation où se rencontrent à présent Messieurs les Docteurs, dans la Faculté de Théologie, je pouvais contribuer quelque chose à la réunion des sentiments et des esprits : J’ai cru être obligé de vous découvrir avec sincérité, mes plus profondes pensées sur ce sujet. Je vous supplierai d’abord de croire, qu’il n’y a personne qui porte avec plus de douleur, et de déplaisir que moi, cette division entre des Personnes si savantes et si capables de part et d’autre. Je sais les avantages que les Hérétiques tirent de nos différends : qu’ils ne servent qu’à obscurcir la gloire et l’honneur de notre Faculté, et donner sujet à plusieurs qui portent avec assez de peine sa splendeur, d’en diminuer l’estime : que l’utilité que l’Église pourrait recevoir de tant de Personnes considérables, soit pour l’instruction des peuples, soit pour la discipline Ecclésiastique, se trouve par ce partage des esprits tout à fait affaiblie. Il paraît évidemment que le démon, lorsque le Clergé travaillait un peu à se réformer, a semé la zizanie parmi nous, pour arrêter le cours et le progrès du bien qui était commencé. Ces considérations Monsieur, et plusieurs autres me font à la vérité gémir. Il n’y a rien que je ne voulusse entreprendre, pour apporter remède à un si grand malheur, s’il était en mon pouvoir : mais j’y vois de si grandes difficultés, que j’estime le mal presque sans espérance [4] de guérison. Nous savons tous quelle est la Doctrine de Jansenius, qu’elle a été soutenue et dans les apologies attribuées par un bruit commun à Monsieur Arnauld, et dans un très grand nombre d’autres Livres, publiés et répandus dedans et dehors la France. Il est manifeste par cette seconde Lettre de Mr. Arnauld, que nonobstant la Constitution d’Innocent X. d’heureuse mémoire, qui a condamné la Doctrine de Jansenius dans les cinq propositions, néanmoins il persévère dans les mêmes sentiments parce que, quoiqu’il n’ait parlé dans sa Lettre disertement que de la proposition qui regarde les justes, on sait l’enchaînement et la liaison qu’il y a de toutes les autres avec celle-ci. Il faut donc nécessairement, ou qu’il change de sentiment, ou que l’on souffre que ces propositions condamnées soient divulguées avec liberté parmi les peuples. Je ne vois pas lieu d’espérer le premier ; et pour le second je vous avoue ingénument que de ma part, quoique mes forces ne soient pas grandes, je ferai tous mes efforts pour m’y opposer. Que si Mr Arnauld voulait faire un pas, et laissant en effet la Doctrine de Jansenius (auquel il a si souvent depuis la Constitution, protesté ne vouloir s’attacher) reconnaître sans déguisement outre la grâce efficace par elle-même, une autre grâce qui donne une véritable possibilité, il n’y aurait rien de plus facile que de s’accorder parce que, nonobstant ce que lui et ceux de son parti, ont dit si souvent, ce n’est point l’opinion de Molina, que l’on cherche d’établir (chacun sait comme j’ai dit plusieurs fois publiquement, que je l’estimais tout à fait opposée à la Doctrine de Saint Augustin) mais on prétend faire subsister cette vérité indubitable, que l’homme quelquefois résiste véritablement à la grâce, en sorte qu’elle n’a point l’effet pour lequel elle est donnée de Dieu, sans se mettre en peine quelle est la nature de cette grâce ; si quelquefois elle a son effet, ou si elle ne l’a jamais : parce qu’il faut en ce mystère de la grâce et de la prédestination, comme dans tous les autres, avouer nos ténèbres et notre insuffisance : c’est assez pour nous de savoir que la chose est, sans vouloir trop curieusement sonder comme elle est.

Il me semble que je ne désire rien en ceci qui ne soit raisonnable, et à quoi vous ne jugiez vous-même que Mr. Arnauld ne doive se rendre : je parle avec assurance, parce qu’après S. Augustin [5] et ses Disciples, je parle avec les Conciles et les Papes qui nous ont toujours proposé cette vérité comme certaine et indubitable. Et afin de demeurer dans les termes et dans les bornes de la proposition dont il s’agit, qui regarde les Justes, permettez que je marque ici quelques passages tirés des uns et des autres, qui prouvent manifestement qu’il n’y a point de commandements qui soient impossibles aux justes, et que la grâce ne leur manque point, par laquelle les commandements leur soient possibles, et partant tous les justes n’accomplissant pas les commandements, que quelques uns résistent à la grâce de Dieu qui leur est donnée pour les accomplir.

  1. Dans le Livre De natura et gratia. au Chapitre 26. vous savez cette différence que S. Augustin explique si admirablement entre les Médecins ordinaires de nos corps, et ce souverain Médecin des âmes, voici ses termes. Sic mala nostra non ad hoc solum supernus medicus sanat, ut illa jam non sint, sed ut de caetero recte ambulare possimus, quodquidem etiam sani non nisi illo adjuvate poterimus. Nam medicus homo cum sanaverit hominem, jam de caetero sustentandum elementis et alimentis corporalibus, ut eadem sanitas apto subsidio convalescat atque persistat, Deo dimittit, ettc. ipse autem Deus cum per mediatorem Dei et hominum, hominem Jesum Christum spiritaliter sanat agrum vel vivificat mortuum, idest, justificat impium, et cum ad perfectam sanitatem, hoc est ad perfectam vitam justitiamque perduxerit, non deserit si non deseratur, ut pie semper justeque vivatur. Sicut enim oculus carnis plenissime sanus, nisi candore lucis adjutus non potest cernere : sic homo etiam perfectissime justificatus, nisi aeterna luce justitia divinitus adjuvetur, recte non potest vivere. Sanat ergo Deus, non solum ut deleat quod peccavimus, sed ut praestet etiam ne peccemus. Que peut-on souhaiter de plus formel pour montrer la grâce donnée à tous les justes pour accomplir les préceptes.
  2. Au livre De correptione et gratia. Chapitre 7. Quoniam potest dici homini in eo quod audieras et tenueras, perseverares si velles ; nullo modo dici potest, id quod non audieras, crederes si velles. Cette différence qu’il met entre l’infidèle, et le juste ,ne marque-t-elle pas évidemment que l’homme juste ayant le pouvoir de persévérer, a par conséquent la grâce, pour pouvoir accomplir les commandements, puisqu’autrement il ne peut pas persévérer ?
  3. Sur le Psaume 7. expliquant ces paroles, justum adjutorium [6] a domino qui salvos facit rectos corde. Duo sunt, dit-il, officia medicinae, unum quo sanatur infirmitas, alterum quo sanitas custoditur, et peu après ; si medicinam exhibet qua sanevemur infirmi, quanto magis eam qua custodiamur sani.
  4. Sur le Psaume 83. sur la fin, Servat, dit-il, securus esto, qui misertus est tui cum esses impius, deseret te cum factus es pius ? et après, Securus esto, tene debitorem, quia credidisti in promissorem, Deus non privabit bonis ambulantes in innocentia.
  5. Sur le Psaume 96. expliquant ces paroles, Custodit dominus animas servorum suorum. Impius, dit-il, eras, et mortuus est pro te, justificatus es et deseret te ? qui justificavit impium deseret pium ? nemo timeat, custodit dominus animas servorum suorum.
  6. Sur le traité 20. de S. Jean sur ces paroles, In mundo erat. Opus est, dit-il, ut tu non recedas ab eo qui nusquam recedit, opus est ut tu non deseras, et non desereris, noli cadere et non tibi occidet, si tu feceris casum, ille tibi facit occasum, si autem tu stas, praesens est tibi.

Nous pouvons ajouter d’autres passages qui en termes exprès prouvent que les préceptes ne sont pas impossibles.

  1. Sur le Psaume 91. dans l’exposition du titre. Si satanas loqueretur, et taceret Deus, haberes unde te excusares : modo aures tuae positae sunt inter monentem Deum et suggerentem serpentem, quare huc flectuntur, hinc avertuntur ? Non cessat Satanas suadere malum, sed nec Deus cessat admonere bonum ; Satanas autem non cogit invitum : in tua potestate est consentire aut non consentire.
  2. Dans l’Homélie 12. des 50. Homélies qui sont dans le dixième Tome, le passage précédent s’y rencontre presque en mêmes termes. Cum, dit-il, per Dei adjutorium in potestate tua sit utrum consentias diabolo, quare non magis Deo quam ipsi obtemperare deliberas ? Si enim solus diabolus daret consilium, et Deus taceret, haberes quo excusari posses : cum vero Christus tibi et conscientia tua contradicat, et per scripturas divinas audias in Ecclesia quod non debeas facere malum, quare eligis mortem et deseris vitam, et magis vis sequi diabolum ad luxuriam, quam obtemperare Christo qui te invitat ad vitam aeternam ? Je sais que quelques uns ont douté, si la première partie de cette Homélie est de S. Augustin, ou d’Eradius son successeur : Si ce doute est raisonnable, il prouvera qu’Eradius n’a pas seulement succédé à S. Augustin dans sa chaire, mais aussi dans sa Doctrine de la possibilité des préceptes. [7]
  3. Au traité 53. sur S. Jean. Ne quisquam neget voluntatis arbitrium et audeat excusare peccatum : sed audiamus Dominum et praecipientem et opitulantem et jubentem quid facere debeamus, et ajuvantem ut implere possimus : et par après, agendae sunt gratiae quia data est potestas, et orandum ne succumbat infirmitas.
  4. Au Chapitre 43. de natura et gratia. Non igitur Deus impossibilia jubet, sed jubendo monet et facere quod possis, et petere quod non possis.
  5. Au Chapitre 69. du même livre. Eo quippe ipso quo firmissime creditur Deum justum et bonum impossibilia non potuisse praecipere, hinc admonemur et in facilibus quid agamus, et in difficilibus quid petamus.
  6. Au livre 3. du dernier ouvrage contre Julien au nombre 119. répondant à Julien, qui lui reprochait qu’il enseignait l’impossibilité des préceptes, il lui parle en ces termes. non est verum quod dicis, haec imperat Dominus quae fieri possunt, sed ipse dedit ut faciant eis qui facere possunt et faciunt, et eos qui non possunt imperando admonet a se poscere ut possint.

Vous voyez Mr. le rapport et la conformité de la Doctrine de S. Augustin avec le Concile de Trente, j’ajoute quelques passages des Disciples de S. Augustin.

  1. S. Prosper, in responsionibus ad capitula gallorum au Chapitre 6. Justificatus itaque homo, id est, ex impio pius factus, nullo praecedente bono merito accepit donum, quo media acquirat et meritum ut quod in illo inchoatum est per gratiam Christi, etiam per industriam liberi augeatur arbitrii, nunquam remoto adjutorio dei, sine quo nec proficere, nec perseverare in bono quisquam potest.
  2. S. Fulgence au livre 2. de veritate praedestinationis Chapitre 3. sur la fin, Cognitione, dit-il, mandati liberum hominis arbitrium convenitur, etc ut per mandati notitiam infirmitatis suae sibi conscius fiat, et adjutorium gratiae medicinalis exposcat et aussitôt il ajoute qua percepta potest et diligere quod jubetur et facere, et agnoscere, vel quid possit, vel quid non possit, et ut possit exposcere, et sibi suae infirmitatis imputare miseriam, et sanitatis assignare beneficiis medicinalibus gratiam.
  3. S. Thomas sur le premier chapitre de la première aux Corinthiens, leçon première. Non videretur fidelis Deus si nos vocaret ad societatem filii, et nobis denegaret quantum in ipso est, ea per quae pervenire ad eum possemus, unae Josue i. dicit, non te deseram neque derelinquam. [8]

J’aurais pu produire un très grand nombre d’autres passages tirés de ces grands hommes : mais je crois que ceux-là sont plus que suffisants. Quant aux Conciles, et aux souverains Pontifes.

  1. Le 2. Concile d’Orange au Chapitre 25. Hoc etiam secundum fidem Catholicam credimus quod accepta per baptismum gratia, omnes baptisati Christo auxiliante et cooperante quae ad salutem pertinent possint et debeant, si fideliter laborare voluerint ad implere.
  2. Le Concile de Trente en la session sixième au Chapitre nemo autem quantumvis justificatus liberum se esse ab observatione mandatorum putare debet : nemo temeraria illa et a patribus sub anathemate prohibita voce uti, Dei praecepta homini justificato ad observandum esse impossibilia, nam Deus impossibilia non jubet, sed jubendo monet, et facere quod possis, et petere quod non possis, et adjuvat ut possis.
  3. Le Pape Zozime croyant que la Confession de Pélage n’avait rien en soi qui fût captieux, la reçut avec une démonstration de joie extraordinaire, ainsi que témoignent les lettres de Zozime aux Evêques d’Afrique. Or voici comme parle Pélage de la possibilité des Commandements, Liberum sic confitemur arbitrium ut dicamus nos Dei semper indigere auxilio, et tam illos errare qui cum Manichaeo dicunt, hominem peccatum vitare non posse, quam illos qui cum joviniano asserunt hominem non posse peccare, uterque enim tollit arbitrii libertatem : nos vero dicimus hominem semper et peccare et non peccare posse, ut nos liberi confiteamur esse arbitrii. Haec est fides quam in Catholica didicimus Ecclesia, quamque semper tenuimus et tenemus.

Cette confession de foi a paru si orthodoxe qu’elle a été mise pour un des Sermons de S. Augustin, c’est le 19. de tempore. Le Maître des Sentences qui l’a crue être de S. Jérôme, s’en est servi comme de la Règle de la foi au livre 2 distinct. 28. Id ergo, dit-il, de gratia et libero arbitrio indubitanter teneamus quod Hieronymus in explanatione fidei Catholicae ad Damasum Papam joviniani et Manichaea et Pelagiierrores collides docet. Liberum, inquit, sic confitemur arbitrium ut dicamus nos semper indigere Dei auxilio, et tam illos errare qui cum Manichaeo etc. S. Thomas a estimé la même chose que le Maître des Sentences. Les Docteurs mêmes de Louvain ne l’ont pas rejetée des ouvrages de S. Augustin, quoiqu’ils n’aient pas assuré qu’elle en fût.

  1. Le Pape Innocent X. dans sa Constitution, Primam, dit ce souverain Pontife praedictarum propositionum : aliqua Dei praecepta hominibus [9] justis volentibus et conantibus secundum praesentes quas habent vires sunt impossibilia ; deest quoque illis gratia, qua possibilia temerariam, impiam, blasphemam, et haereticam declaramus et uti talem damnamus.

Je crois Mr. que vous connaissez évidemment que Mr. Arnauld ne parle ni comme S. Augustin et ses Disciples, ni comme les Conciles et les Papes.

Il propose seulement trois passages dans sa lettre tirés de S. Augustin. Le 1. pris du Sermon 106. sur différents sujets. Le 2. pris de l’Homélie quatrième des Homélies qui sont dans le supplément. Le troisième tiré du Sermon 124. De tempore. Mais aucun ne prouve.

Le premier n’est pas cité entier, il s’arrête aux deux points : et cependant les paroles immédiatement suivantes montrent bien que la raison pour laquelle S. Pierre ne pouvait accomplir ce qu’il promettait, n’était pas le défaut de la grâce, mais la présomption de cet Apôtre, qui n’étant que le serviteur assurait qu’il mourrait pour celui qui était le Maître, Quia, ajoute S. Augustin aux paroles citées de Mr. Arnauld, et indignum erat ut faceret quod promiserat, animam meam, inquit, pro te pono, hoc pro servo Dominus erat facturus, non servus pro Domino.

Le second passage prouve encore le refus de la grâce à cause de la présomption de S. Pierre, car un peu après les paroles citées par Mr. Arnauld, S. Augustin dit, itaque surgens Dominus, commendat Petro oves suas, illi negatori, sed negatori, quia praesumptori, post ea pastori, quia amatori.

Le troisième passage ne prouve encore rien davantage, car dans les paroles immédiatement précédentes, rendant la raison pourquoi Dieu avait permis cette crainte de S. Pierre, il dit, Per solum enim liberum arbitrium, non addito etiam Dei adjutorio promiserat se pro Domino moriturum.

On ne prouve donc rien de tous ces passages, sinon au plus que S. Pierre a été délaissé à cause de sa présomption, ce que j’avouerai volontiers. Mais la question est de savoir, si S. Pierre avait eu grâce pour ne pas présumer de soi, ou s’il ne l’avait point eue. S’il l’a eue, il a donc résisté à la grâce, à laquelle s’il n’eût point résisté, Dieu n’aurait pas permis sa chute, ainsi il a été en son pouvoir d’éviter cette chute. Si l’on dit que S. Pierre na pas reçu [10] cette grâce pour résister à cette tentation de la présomption ; je demande un seul passage, ou de S. Augustin, ou d’aucun autre Père de l’Église où cela soit porté. Que s’il ne s’en rencontre point, au contraire qu’il s’en trouve de si formels qui prouvent la possibilité des préceptes aux justes, pourquoi donc prétendre quelque précepte impossible à quelque juste ?

L’on dira peut-être, Mr. Arnauld ne dit pas absolument le précepte impossible au juste, mais il veut seulement que le précepte ne soit pas toujours possible au juste d’une possibilité prochaine, n’excluant pas une autre grâce plus éloignée, puisque lui-même dans l’exposition qu’il a donnée au sens de sa proposition, outre la grâce prochaine, immédiate et complète pour agir, il admet une autre grâce actuelle intérieure.

Monsieur si l’on ne savait quelle est cette sorte de grâce actuelle intérieure que Mr. Arnauld admet, on pourrait croire sous cette apparence de la vérité, qu’il ne voudrait rien dire sinon que tous les justes n’ont point toujours la grâce prochaine et immédiate pour agir, quoiqu’ils en aient au moins une plus éloignée par laquelle ils peuvent obtenir cette prochaine, ce qui est très véritable. Mais il est certain que Mr. Arnauld par cette grâce actuelle intérieure, n’entend que, ou une grâce de l’entendement, ou s’il entend une grâce reçue dans la volonté, il n’entend qu’une grâce efficace, laquelle selon Jansenius et selon lui, est donnée pour produire une bonne volonté, mais faible, commencée et infirme, lequel effet cette grâce a toujours, n’étant donnée de Dieu pour autre effet. Ainsi l’homme avec cette grâce ne peut obtenir une grâce plus forte qui lui donne le pouvoir prochain pour agir et accomplir le précepte, et par conséquent l’homme juste avec cette grâce actuelle intérieure, demeure véritablement dans l’impossibilité d’accomplir le commandement.

Je suis assuré que voilà le sens de Mr. Arnauld couché en termes formels dans Jansenius au livre 2. De gratia Salvatoris, au Chapitre 27. C’est en ce même sens que ces Messieurs de son parti qui étaient allés à Rome ont expliqué cette proposition dans cette distinction des trois sens depuis censurée, qu’ils présentèrent alors au Pape, en voici les termes. Aliqua Dei praecepta aliquibus justis volentibus et conantibus invalide et imperfecte secundum praesentes quas habent vires parvas scilicet et infirmas, seu auxilio efficaci ad plene volendum et operandum necessario destitutis, impossibilia sunt proxime et complete, seu ab eis ad impleri proxime non possunt, deest quoque illis gratia efficax, qua praecepta illis proxime possibilia fiant, seu deest illis speciale illud auxilium, sine quo justificatus, ut ait Concilium Tridentinum, in accepta justitia, idest in observatione mandatorum Dei perseverare non potest. Sustinemus ac demonstrare parati sumus hanc propositionem ad fidem Ecclesiae pertinere et in Sancti Augustini Doctrina indubitatam esse, atque a Concilio Tridentino definitam.

Ainsi Mr. Arnaud ne disant rien de nouveau que ce que Jansenius et ceux qui le suivent ont toujours dit, l’exposition qu’il apporte n’est pas une rétractation des erreurs condamnées par Innocent X. mais un prétexte spécieux pour surprendre ceux qui y feraient moins de réflexion, n’étant que trop connu par l’histoire Eclésiastique combien de fois semblables professions de foi apparemment véritables ont surpris les hommes les plus éclairés. Il ne faut donc pas trouver étrange si l’on demande à Mr. Arnauld un élaircissement autre que celui qu’il a donné.

S. Augustin nous montre de quelle façon il faut se conduire avec les personnes desquelles avec fondement la foi est soupçonnée ; voici comment il parle de Pélage, duquel il connaissait les artifices au livre De Gestis Pelagii Chapitre 29. Proinde Pelagius de quorum libet sanctorum amicitia se jactaverit, quorum libet de suis laudibus litteras legerit, qualibet purgationis sua gesta protulerit, nisi ea quae contra Dei gratiam qua vocamur et justificamur posuisse in libris suis, idoneorum testium side probatur, confessus anathematisaverit, ac deinde contra haec ipsa scripserit et disputaverit, nequaquam his quibus plenius notus est videbitur esse correctus.

Monsieur, j’ai cru que j’étais obligé de vous mander ainsi ingénument mes sentiments, pour vous faire voir la crainte que j’ai que Mr. Arnauld ne persiste toujours dans ses premières opinions, lesquelles étant si manifestement fausses, il n’y a point aucun lieu d’espérer paix ni union d’esprits. Que s’il voulait un peu soumettre son jugement, et préférer à ses intérêts particuliers de quelque petit engagement d’honneur, le repos de toute l’Église, et la réconciliation de tant de personnes savantes, capables de rendre si grand service ; je m’estimerais bien heureux d’être employé à ménager autant que je pourrais une affaire si [12] importante, et d’une si grande conséquence. Je suis assuré dans la disposition que j’ai remarquée dans les esprits, que ce serait la plus grande joie qui pût à présent arriver, parcequ’il n’y a personne qui ne fasse une singulière estime de son mérite, et de son profond savoir, et je vois tous ceux avec qui je converse plus familièrement, touchés d’un sensible déplaisir, de se voir obligés de flétrir par leur Censure, la réputation d’un homme, qui est Prêtre, qui est Docteur, d’une même compagnie si auguste, et qui peut être si utile à l’Église.

Je ne sais Mr. si la longueur de ma Lettre, ou ce qu’elle contient, ne vous offensera point ; mais l’accès que vous permettez à tout le monde d’agir sincèrement et librement avec vous, m’a fait prendre cette confiance de vous expliquer si au long ce que je pensais. Pour ne pas être plus ennuyeux, je finirai vous suppliant de me croire assurément.

 

Monsieur

De Paris, ce 17 décembre 1655.

Votre très humble et très obéissant serviteur,

Gaston Chamillard