Notes anté-V (2)

 

Notes préliminaires

Sur les Lettres suivantes qui concernent la morale.

 

Note première.

Quel est le dessein de ces Notes.

Montalte commence dans la cinquième Lettre à expliquer toute la Morale des Jésuites en la prenant dans son principe et dans la source de toute sa corruption, qui est la doctrine de la probabilité. Mais comme entre les passages qu'il rapporte de leurs Auteurs, il y en a qu'ils prétendent qu'il a falsifiés, et d'autres qu'ils entreprennent de justifier, il ne sera pas inutile de prévenir ici les lecteurs contre toutes leurs vaines chicanes, et de détruire par avance toutes les fausses raisons qu'ils apportent pour leur défense, afin de mettre par là la bonne foi de Montalte et la pureté de sa doctrine à couvert de tout reproche. C'est le dessein que je me suis proposé dans ces notes. Mais afin de ne pas perdre inutilement le temps à réfuter en particulier tous leurs sophismes, et à répondre à toutes leurs plaintes : je les ai rapportées à de certains chefs généraux sous lesquels j'ai renfermé tout ce qu'il y a de considérable.

 

Note II

Première plainte des Jésuites.

Que Montalte leur fait les mêmes reproches que les hérétiques font à l'Église.

Les Jésuites voulant repousser toutes les accusations de Montalte par une exception générale qui empêchât qu'on ne lui donnât aucune créance, ils prétendent qu'il ne reproche à leurs Auteurs que ce que les Ministres Calvinistes, et particulièrement Du Moulin, ont coutume de reprocher à l'Église Catholique. Sur ce fondement ils le traitent ouvertement d'hérétique et de fauteur d'hérétiques, qui en attaquant les Casuistes, veut en effet attaquer la véritable doctrine de l'Église. Ils sont si satisfaits de cette réponse qu'ils la répètent sans cesse, et en fatiguent les lecteurs dans tous leurs écrits. C'est donc avec raison que je commence par là à répondre à leurs plaintes. Il faut empêcher en réfutant celle-ci qu'on ne soupçonne l'Église Catholique d'enseigner une doctrine aussi corrompue que l'est celle des Jésuites, et apprendre à tout le monde qu'elle n'a aucune part au relâchement de leur morale, ni Montalte aucune intelligence avec les hérétiques.

Mais pourquoi se donner la peine de réfuter sérieusement une absurdité si visible ? Les Jésuites espèrent-ils pouvoir persuader à personne, que Montalte a tiré de du Moulin ce qu'il rapporte des Casuistes. Ceux qu'il cite le plus souvent comme Lami, Bauny, Escobar, Cellor, Sirmond, n'ont-ils pas écrit depuis du Moulin ? Mais comment Montalte aurait-il trouvé toutes les maximes abominables des Jésuites dans du Moulin, où elles ne sont pas ? Et pourquoi n'aurait-il pu les voir dans leurs livres où il est si facile de les trouver ? Pour moi je ne veux pour leur fermer la bouche que ce parallèle même qu'ils sont fait des reproches de Montalte contre eux, et de ceux de du Moulin contre l'Église Romaine. Ils sont si différents qu'il ne faut que jeter la vue dessus pour être convaincu que Montalte ne s'est pas plus servi de du Moulin en écrivant ses lettres que du Moulin s'est servi de Montalte en composant ses livres.

Mais cette question de fait est fort peu importante en elle-même et tout à fait inutile pour la décision de notre dispute. Car accordons aux Jésuites que Montalte leur reproche des erreurs que du Moulin attribue par un mensonge impie à toute l'Église : que s'ensuit-il de là ? Rien autre chose sinon que les Casuistes déshonorent l'Église et scandalisent les hérétiques : que dans l'Église ils corrompent ses enfants, et que hors de l'Église ils éloignent de son sein ceux qui en sont séparés : de sorte que cette sainte Mère peut avec justice leur adresser ces paroles d'un ancien Patriarche justement indigné contre la cruauté de ses enfants : Vous m'avez troublé et vous m'avez rendu odieux aux Chananéens et aux Phéreséens qui habitent cette terre.

Cependant les Jésuites non seulement ne sont point touchés de tant de sujets qu'ils fournissent aux hérétiques d'insulter les serviteurs du Dieu vivant, mais ils prennent même avantage de ce scandale, ils s'en glorifient ; et comme si les reproches des hérétiques contre leurs maximes étaient des preuves aussi infaillibles de leur vérité, que la décision d'un Concile œcuménique, ils en prennent occasion de décrier comme des hérétiques tous ceux qui les combattent. Et non seulement ils veulent qu'on regarde les erreurs que les hérétiques ont relevées, comme autant de vérités certaines et hors d'atteinte ; mais ils veulent qu'on ait le même égard pour toutes les abominations des Casuistes, que les hérétiques n'ont jamais reprochées à l'Église. Si ce moyen suffit pour les mettre à couvert, j'avoue qu'ils n'ont plus rien à craindre et qu'ils peuvent renverser la morale Chrétienne, sans que personne ose s'y opposer ; car ils auront toujours cette défense toute prête contre ceux qui voudraient leur résister : Qu'il n'y a que les hérétiques qui aient accoutumé de reprendre et de blâmer la doctrine des Casuistes.

Mais ils devraient avoir appris de saint Augustin, que les hérétiques sont à la vérité semblables aux chiens qui léchaient les plaies de Lazare, parce qu'à leur exemple ils s'attachent aux plaies de l'Église pour en faire le sujet de leurs médisances : Et qu'en cela ils sont injustes et impies de vouloir déshonorer la mère à cause des crimes de ses enfants et de publier que tout le corps est infecté, parce qu'il y a quelques-uns de ses membres qui le sont : mais que néanmoins comme les chiens ne laissent pas de lécher de véritables plaies, les hérétiques aussi ne laissent pas de reprendre quelquefois de véritables désordres.

C'est pourquoi l'Église repousse les médisances des hérétiques, non en soutenant, mais en condamnant elle-même les choses qu'ils blâment, et en témoignant publiquement qu'elle ne les approuve pas non plus qu'eux, mais qu'au contraire elle les déteste encore davantage et beaucoup plus sincèrement qu'eux. C'est ainsi que le même saint Augustin réfute les Manichéens qui rejetaient sur toute l'Église les désordres de quelques particuliers. Il condamne et fait voir que l'Église condamnait ces désordres encore plus fortement que ne faisaient ces hérétiques.

Ne m'objectez point, dit-il, qu'il y a des gens qui font profession d'être Chrétiens et qui en ignoraient les devoirs, ou qui ne les remplissent pas. Ne m'opposez point cette foule d'ignorants qui sont superstitieux dans la religion même ou tellement abandonnés à leurs passions, qu'ils oublient tout ce qu'ils ont promis à Dieu. Je sais qu'il y en a plusieurs qui rendent un culte superstitieux aux tombeaux et aux images, et qui faisant des festins dans les cimetières s'ensevelissent eux-mêmes tous vivants sur les sépultures des morts, et prétendent que ces excès sont autant d'actions de piété. Je n'ignore pas qu'il y en a beaucoup qui ont renoncé de bouche au monde et qui se réjouissent néanmoins de se voir accablés de ses grandeurs. Mais cessez vos médisances contre l'Église, ne calomniiez point la mère à cause des mœurs de ses méchants enfants, puisqu'elle les condamne comme vous, et qu'elle s'applique continuellement à les reformer.

Montalte ne fait que suivre dans ses Lettres cet exemple de saint Augustin. Il y parle des relâchements d'une société particulière de l'Église. Mais il en parle non comme un hérétique, mais comme tous les Catholiques doivent parler de pareils désordres, lorsque les hérétiques les veulent faire retomber sur toute l'Église, quoiqu'elle les ait réprimés dans tous les temps par les Canons de ses Conciles, qu'elle les ait combattu par les écrits et par la voix de ses Pères, et qu'elle les condamne encore tous les jours par la vie sainte de quelques-uns de ses enfants, et par les sentiments de piété qui sont imprimés dans le cœur de tous les autres.

Car pourquoi tous, jusqu'au simple peuple ont-ils témoigné tant d'horreur pour les opinions des Casuistes dès qu'on les leur a fait connaître ? Pourquoi ces opinions leur ont-elles rendu les Jésuites plus odieux que tout ce que leurs ennemis avaient pu dire jusqu'ici contre eux, sinon parce qu'elles renversent les principes de vertu que la religion à graver même dans l'âme des plus simples d'entre les fidèles ? Les Jésuites n'ignorent pas eux-mêmes le tort que les Lettres de Montalte ont fait à la réputation de leur Société : Et ils s'en plaignent amèrement par leur dernier Apologiste, et surtout de ce que tout le monde les a abandonnés en cette rencontre. Je ne doute point, dit-il, que les bannissements et les martyres même n'aient été moins fâcheux et plus aisés à supporter que l'abandonnement que cette Société s'est vue contrainte de souffrir parmi ces railleries ; car dans les éloignements ces Pères étaient accueillis avec honneur dans les Provinciales qui les recevaient, au lieu qu'en cette rencontre quelque contenance qu'ils tiennent, on les traite mal. S'ils se taisent leur silence se tourne en risée, et s'ils répondent on dit qu'ils recommandent la patience aux autres et qu'eux-mêmes ne sauraient dissimuler une gausserie. Aveugles malheureux ! De ne pas reconnaître que ce changement qui leur est si sensible ne vient que de la corruption de leur morale que tout le monde ne peut regarder qu'avec exécration.

Or cette indignation universelle que les fidèles font paraître contre les maximes relâchées des Casuistes, suffit seule, pour confondre les Jésuites, qui pour les justifier, osent les attribuer en quelque sorte à toute l'Église, en prétendant qu'on ne peut les attaquer sans attaquer sa doctrine : comme elle suffirait pour repousser les médisances des hérétiques s'il s'en trouvait quelqu'un qui osât ouvertement les lui attribuer.

Mais afin qu'on puisse faire voir encore plus clairement l'injustice de ces attributions, et que le véritable sentiment de l'Église paraisse avec plus d'éclat, la voix de ses Pasteurs et de ses Docteurs s'est jointe à celle des peuples. La plupart des dogmes que Montalte reprend dans les Casuistes ont été condamnés par les facultés et par les Évêques de France. L'Assemblée générale du Clergé censura dès 1642 les Livres de la Théologie Morale du P. Bauny qu'elle condamna comme contenant des propositions qui portent les âmes au libertinage, induisent à la corruption des bonnes mœurs et violent l'équité naturelle et le droit des gens, et excusent les blasphèmes, usures, simonies et plusieurs autres péchés des plus énormes comme légers. Il est vrai qu'on ne censura pour lorsque les Livres de Bauny ; mais, outre que plusieurs autres l'ont été depuis, on peut dire que presque tous les Casuistes de la Société reçurent dès los la même flétrissure dans la personne de Bauny. Car quelques mauvais que fussent les écrits de ce Casuiste, ils ne l'étaient pas plus que ceux des autres. Ils se ressemblent tellement que qui en connaît un, les connaît tous, et qui en condamne un, condamne tous les autres.

L'année d'auparavant la Sorbonne avait condamné en particulier les mêmes propositions de Bauny. Et sa Censure que la faveur des Jésuites avait fait supprimer pendant longtemps, vient d'être imprimée à Cologne parmi les autres Censures qu'on a fait contre eux.

La Faculté de Louvain n'a pas moins signalé son zèle dans cette occasion. Car à la prière de M. l'Archevêque de Malines et de M. l'Évêque de Gand, ces deux Illustres lumières de l'Église de Flandres, elle a aussi condamné en général ou en particulier presque toutes les opinions des Casuistes que Montalte combat dans ses Lettres.

Mais rien n'a plus éclaté que le procès que les Curés de Paris et de Rouen ont soutenu contre les Jésuites pour la défense de la Morale Chrétienne, et l'intervention d'une bonne partie des Curés du Royaume de France qui se sont joints à ceux de ces deux Villes pour demander tous ensemble à leurs Évêques la condamnation de la Morale des Casuistes.

Enfin la dernière Assemblée du Clergé que les Jésuites croyaient être entièrement à eux, leur a seulement fait la grâce de taire leur nom, mais elle a condamné dans les termes les plus forts toutes les opinions nouvelles que nous combattons ici. Et si elle n'a pas prononcé un jugement solennel sur chaque proposition en particulier, ce n'a été, comme elle en a averti elle-même que faute de temps, et non pas manque de bonne volonté. La première suppléera à ce que celle-là n'a pu faire. Et cependant les Évêques ont fait chacun dans leurs Diocèses des censures très rigoureuses de l'Apologie des Casuistes, où toutes ces opinions sont ramassées. On peut voir un recueil de leurs censures dans le livre que je viens d'indiquer.

Ainsi il ne manque plus, pour exterminer entièrement cette contagion, que l'autorité du Pape et celle d'un Concile général, qui ne semble pas même nécessaire pour des erreurs que toute l'Église rejette, comme elle fait celles-ci par un consentement si unanime. Que les Jésuites, par leur crédit, retardent donc tant qu'ils voudront leur condamnation à Rome[1] ; cela n'empêchera pas que les Théologiens Catholiques ne combattent et de vive voix et dans leurs écrits cette peste qui se glisse dans l’Église, sans se mettre en peine des reproches qu'on leur fait, qu'ils reprennent des choses que les hérétiques ont reprises avant eux. Ils savent au contraire que la marque la plus certaine que les Catholiques puissent donner de la pureté de leur foi, c'est de poursuivre l'erreur quelque part qu'elle se trouve et de ne point fomenter par une lâche dissimulation les maux qu'ils voient se former même dans les membres de l'Église. C'est le propre des hérétiques de défendre avec opiniâtreté les erreurs de ceux de leur parti. Il n'appartient qu'aux Catholiques de condamner l'erreur jusque dans leurs frères. L'Église est le temple de la vérité, et non une société de méchants. Elle n'est pas moins déshonorée par les injures qu'elle reçoit de ses enfants, que par les outrages que lui font ses ennemis. La colombe, dit saint Augustin, gémit parmi les étrangers. Elle gémit et parmi ceux qui lui dressent des embûches au-dedans, et parmi ceux qui aboient contre elle au dehors.

Mais quand les Catholiques reprennent dans quelques membres de ce divin corps, les mêmes désordres que les hérétiques y reprennent, ils font tous à la vérité une même chose, mais ils ont une fin bien différente. Les hérétiques veulent faire retomber sur la mère les dérèglements de ses enfants ; et les Catholiques au contraire veulent empêcher qu'on ne les lui attribue : Ceux-là ont dessein de découvrir l'ignominie de Jacob, et de souiller le sanctuaire du Seigneur : Et ceux-ci aiment la beauté de la maison de Dieu et ne cherchent qu'à purifier son sanctuaire : ceux-là font tous leurs efforts pour prouver par les vices des Catholiques que Dieu s'est retiré de l'Église : Et ceux-ci prouvent en effet que Dieu l'assiste toujours, parce qu'il n'y a qu'elle seule qui déteste toutes les erreurs et tous les crimes.

C'est donc une plainte ridicule aux Jésuites de répéter sans cesse comme ils font, qu'on leur reproche les mêmes choses que les hérétiques reprochent à l'Église, puisque ce sont ces reproches mêmes des hérétiques qui ont obligé les Catholiques à s'élever avec plus de force contre leurs relâchements. Il a fallu les empêcher d'attribuer à cette Vierge sans tâche, comme l'appelle l'Apôtre, une morale si corrompue, et assurer l'honneur de tout le corps aux dépens de celui d'une société particulière. Ce n'est cependant que par une fausse délicatesse que les Jésuites croient que leur société est déshonorée, parce qu'on a découvert leurs sentiments. Car il n'y a de véritable déshonneur qu'à favoriser le crime et à appuyer l'erreur. Il y a au contraire de la gloire à renoncer à de mauvaises opinions dont on s'est laissé prévenir. Et il ne dépend présentement que des Jésuites de se procurer cette gloire. C'est ce que Montalte souhaite qu'ils fassent : c'est à quoi il veut les porter tantôt en tournant leurs opinions en ridicule, tantôt en les combattant fortement, n'ayant en vue dans ces différents moyens qu'il emploie pour leur faire connaître la vérité, que leur utilité seule et celle de l'Église en défendant sa doctrine il a pris garde de blesser son unité. En découvrant plusieurs hérésies dans les Jésuites, il a évité de les appeler jamais hérétiques. Il leur a laissé cette conduite emportée et il n'a pas imité leur imprudence qui leur fait traiter insolemment d'hérétiques dans leurs écrits tous ceux qu'ils trouvent opposés à leur société, quelques soumis qu'ils soient d'ailleurs à l'Église. J'imiterai moi-même dans ces notes la modération de Montalte. Je combattrai plusieurs hérésies des Jésuites, mais je ne les appellerai jamais hérétiques ; ne les regardant pas effectivement comme tels. Je sais que tous tant que nous sommes de particuliers, nous devons souffrir les méchants tant que l'Église les tolère, c'est ç eux à voir s'ils sont de l'Église, et à s'examiner sur ces paroles de saint Augustin : Les ennemis de la charité Chrétienne soit qu'ils soient ouvertement hors l'Église, soit qu'ils paraissent être dedans, sont de faux Chrétiens et des Anti-Christs.

 

Préliminaires.

Notes III

Réfutation de la seconde plainte des Jésuites, qu'on leur attribue ce qu'ils ont pris des autres Casuistes

La seconde plainte de Jésuites, c'est qu'on leur attribue ce qu'ils ont pris des autres Casuistes. Mais il est aisé de leur répondre, qu'à la vérité on est plus digne de louange quand on fait le bien sans avoir de compagnon, mais qu'on n'est pas plus excusable pour avoir des complices dans le crime ! Il suffit que les Jésuites aient enseigné ce qu'on assure qu'ils ont enseigné, afin qu'on ait droit de le leur attribuer. Montalte n'était point obligé de chercher de tous côtés tous les livres impertinents, qu'ils voudraient qu'il eut lu, et encore moins de les examiner afin de voir si d'autres que les Jésuites n'étaient point coupables des excès qu'il leur reproche. Non seulement celui qui a inventé une opinion ; mais quelquefois celui même qui l'a soutenue avec plus d'autorité et d'opiniâtreté en est appelé l'auteur. C'est dans ce sens que Donat est appelé le chef des Donatistes, quoiqu'il ne soit point l'Auteur de ce Schisme. Or on peut dire avec justice que dans ce même sens les Jésuites sont auteurs des divers relâchements qu'ils ont tirés des autres Casuistes : car n'est-ce pas leur Société qui est dispersée par toute la terre, qui tâche de les insinuer dans l'esprit de tout le monde ? D'autres sont tombés dans l'erreur : mais leur erreur ne fait tort qu'à eux-mêmes, ou tout au plus à un petit nombre de personnes : mais les Jésuites en font à toute l'Église qu'ils corrompent de toute sparts par leurs nouveautés. Sans eux ces maximes seraient demeurées cachées dans les Bibliothèques, elles n'auraient été connues que de certaines gens qui consultent ces livres, et n'auraient presque porté de préjudice à personne : ce sont eux qui les ont publiées sur les toits, qui les ont portées dans les Cours des Princes, dans les familles des particuliers et dans les tribunaux des Magistrats.

 

Note IV

Réfutation de la troisième plainte, qu’on supprime les noms des auteurs

que les jésuites citent en faveur de leurs opinions.

La troisième plainte que font les jésuites, c’est que Montalte a omis en plusieurs endroits de rapporter les noms de divers auteurs que les casuistes ont coutume de citer en faveur de leurs opinions, et que par là il a voulu les faire passer pour des opinions peu autorisées. Je réponds qu’il est vrai qu’il a souvent supprimé ces noms : mais que les opinions qu’il rapporte dans ses Lettres sont si corrompues, que quiconque les approuve, fait plutôt connaître le dérèglement de son esprit, qu’il ne donne de poids par son témoignage : et qu’ainsi Montalte en retranchant de ses Lettres tous ces noms barbares, n’a fait aucun tort aux jésuites, et a fait plaisir aux lecteurs de leur épargner la peine de lire tant de citations inutiles et ennuyeuses.

Il a eu encore un autre raison plus forte d'en agir ainsi. C'est qu'il avait remarqué peu d'exactitude et de fidélité dans les citations des Jésuites. Ainsi il y aurait eu de l'injustice à croire sur leur parole que les Auteurs qu'ils citent en faveur de tant d'opinions détestables les soutinssent en effet. Il aurait donc fallu vérifier toutes ces citations, et après cet examen justifier ceux à qui ils imputaient des erreurs Qu4ils ne soutenaient point, et leur abandonner les autres. Mais quelle longueur ! Quel ennui ! Et combien ces discussions étaient-elles contraires au style concis, au tour vif et agréable que demande le genre d'écrire qu'il avait choisi ? Quoi ! On voudrait que Montalte eut perdu le temps à rechercher quel est le sens d'un Sancius, d'un Diana, et de cent autres écrivains de ce caractère. Que tous ces gens là pensent ce qu'ils voudront, cela n'importait en rien à Montalte. Une opinion n'en était pas moins mauvaise pour être la leur. S'ils la soutiennent effectivement, il leur a épargné en les criant point, la confusion qu'ils méritaient. Et s'ils ne la soutiennent pas, il ne leur a point fait de tort.

Mais, ce bon Secrétaire, dit le Père Annat[2] laisse même saint Thomas pour éviter la honte que les Jansénistes eussent eu de bouffonner sur une doctrine, qu'un si grand et si Saint Docteur avait appuyée. Si cela est mon Père vous avez raison de vous plaindre, et d'accuser Montalte de mauvaise foi. Mais en quel endroit, je vous prie a-t-il commis ce crime ? Dans les passages dîtes-vous, qu'il rapporte de Lessius et de Sanchez. Voyons donc ces passages. Mais j'appréhende beaucoup que le P. Annat, quelque rusé qu'il soit, ne s'engage ici dans un examen d'où il ne sortira pas avec honneur. Car les noms seuls de ces deux Casuistes ne me font rien augurer de bon.

Voici les paroles de Lessius. « Si on ne regarde que le droit naturel, on n'est point obligé à restituer ce qu'on a reçu pour avoir commis une action criminelle, lorsqu'on a fait l'action, soit que cette action soit contre la justice, ou non. C'est ce que j'infère de saint Thomas 2. 2. q. 32. art. 7 in corp. et q. 62. art. 5. ad. 2 où il enseigne qu'on peut retenir ce qu'on a reçu pour une mauvaise action et il ne distingue point, si cette action est contre la justice ou non ». Montalte en rapportant cet endroit de Lessius a omis cette autorité de saint Thomas. On demande si en cela il a eu tort ou s'il a eu raison. Pour le décider il n'y a qu'une chose à examiner, savoir si saint Thomas ne distingue pas ce que Lessius assure qu'il ne distingue pas. S'il ne le distingue point, j'avoue que Montalte a eu tort de l'omettre et que les Jésuites ont raison de se plaindre. Mais s'il le distingue il faut aussi que les Jésuites avouent que Montalte a eu trop d'indulgence pour eux de leur pardonner une imposture si manifeste : que Lessius doit passer pour un faussaire, et le P. Annat pour un mal avisé de se plaindre d'une chose dont il devait avoir obligation à Montalte. Écoutons donc saint Thomas 2. 2. q. 32 art. 7. « On demande, dit-il, si on peut faire l'aumône d'un bien mal acquis. Je réponds qu'il faut distinguer trois sortes de bien mal acquis. Il y en a qui sont dus à celui qui les possédait autrefois, et qui ne peuvent être retenus par celui qui les a acquis, comme sont ceux qui proviennent de vol, de rapine et d'usures et de ceux-là on n'en peut pas faire l'aumône, mais on est obligé de les restituer. Il y en a que celui qui les a acquis, ne peut à la vérité retenir, mais qui pourtant ne sont pas dus à celui qui les possédait autrefois, parce que l'un les a reçus et l'autre les a donnés contre la justice, comme sont ceux qui proviennent de simonie, et ceux-là on ne doit pas les restituer, mais les donner aux pauvres. Il y en a enfin qui ne sont mal acquis que parce qu'on les a acquis par des voies illicites, comme est le gain honteux que font les femmes débauchées. Et ceux-là on peut les retenir, ou les distribuer en aumônes. »

Que dîtes-vous à cela, mon Père, reprocherez-vous encore à Montalte d'avoir supprimé cette citation de saint Thomas ? Et ne reconnaîtrez-vous pas après cet exemple, que ce n'a point été pour nuire aux Casuistes que Montalte a retranché leurs citation, mais parce qu'il n'aurait pu les rapporter sans être obligé de justifier en même temps les auteurs à qui ils imputent faussement ce qu'ils n'enseignent point ? Et comme cela ne se pouvait faire en peu de mots, il l'a voulu réserver pour un temps plus favorable.

C'est par la même raison que rapportant cet autre passage de Sanchez : Vous douterez peut-être si l'autorité d'un seul Docteur bon et savant rend une opinion probable. À quoi je réponds qu'oui, il a omis les paroles suivantes que Sanchez ajoute. Saint Thomas favorise mon opinion, quodi. 3. art. 10. Où il dit que chacun peu embrasser l'opinion qu'il a reçu se son maître dans ce qui regarde les mœurs. Et ce sont ces dernières paroles que le P. Annat accuse Montalte d'avoir supprimée de mauvaise foi. Mais écoutons encore ce que saint Thomas dit en cet endroit. « Je réponds, dit-il, que lorsque les Docteurs sont partagés en différentes opinions, qu'on peut suivre indifféremment et sans aucun péril les opinions opposées des Théologiens sur les choses qui n'appartiennent point à la foi ni aux bonnes mœurs ; car c'est en ce cas que doit avoir lieu ce que dit l'Apôtre : Que chacun abonde en son sens. Mais dans les choses qui appartiennent à la foi ou aux bonnes mœurs, NUL N'EST EXCUSÉ S'IL SUIT UNE OPINION ÉRRONNÉE DE QUELQUE DOCTEUR CAR DANS CES CHOSES L'IGNORANCE N'EST POINT UNE EXCUSE ». On voit que saint Thomas nie expressément ce que Sanchez lui faire dire. Qu'elle est donc la justice des plaintes du P. Annat. Les Lecteurs admireront sans doute l'imprudence des Jésuites qui s'attirent eux-mêmes par leurs plaintes ridicules de nouveaux reproches, comme s'ils n'avaient pas été déjà assez maltraités. Mais peut-être n'admireront-ils pas moins ma condescendance. Car pour ne leur laisser aucun sujet de se plaindre, j'ai restitué presque partout les citations que Montalte avait retranchées. Mais je ne m'en rends pas garant, je sais que lorsque les Casuistes citent quelque Auteur comme favorisant leurs opinions, ils donnent d'ordinaire à ses paroles un sens entièrement éloigné de celui qu'elles ont véritablement.

 

Note V

Des passages abrégés et composés.

La quatrième plainte des Jésuites, c'est que Montalte prend de certains termes qu'il choisit de différends endroits d'un même Auteur et que les rassemblant de plusieurs passages, il n'en compose qu'un seul : ce qui est, disent-ils, une infidélité manifeste.

J'avoue qu'ils auraient raison si ces termes avaient un autre sens dans leur véritable place, mais s'ils n'en ont point d'autre, c'est ridiculement qu'ils se plaignent de Montalte. Était-il obligé de faire des extraits ennuyeux de toutes les propositions qu'il voulait reprendre et de remplir ses Lettres d'une rapsodie de choses inutiles qui en aurait ôté toute la grâce. La fidélité qu'il devait aux Jésuites l'obligeait seulement à ne leur rien imputer que ce qu'ils enseignent véritablement. Et c'est ce qu'il a fait avec une exactitude qui va jusqu'au scrupule. Il se devait à lui-même et aux lecteurs le retranchement qu'il a fait de tout ce qui était inutile à son dessein. Mais ce qu'il y a de surprenant, c'est que les Jésuites font ici un crime à Montalte d'une liberté qu'ils se sont donné eux-mêmes à son égard. Car au commencement de la plupart de leurs impostures, ils ne rapportent que le précis de sa doctrine, qu'ils tirent de différends endroits qu'ils abrègent : ce qu'ils font toujours de mauvaise foi et d'une manière captieuse.

Cependant pour leur montrer avec quelle équité et quelle sincérité nous voulons agir avec eux, j'aurai soin de rapporter séparément et avec plus d'étendue dans mes notes ces passages dont ils se plaignent que Montalte a composé ceux qu'on lit dans ses Lettres, et j'espère faire connaître par là à tout le monde que Montalte en les abrégeant n'a point altéré la vérité, mais qu'il a seulement voulu donner plus d'agrément à ses Lettres.

 

Note VI

Des circonstances omises.

La cinquième plainte des Jésuites, c'est que Montalte a omis quelques circonstances et quelques restrictions qui peuvent adoucir leurs opinions et les rendre beaucoup moins dures qu'elles ne paraissent dans ses Lettres.

À quoi je réponds que bien loin qu'on puisse blâmer Montalte d'avoir omis quelques circonstances, il mérite au contraire d'être loué d'avoir omis celles qui étaient entièrement inutiles aux cas dont il s'agissait. Il y en a même qui peuvent y avoir quelque rapport qu'on ne pourrait trouver mauvais qu'il eut omises, pourvu qu'il n'en eut supprimé aucune qui changeât l'état de la question. Par exemple les Jésuites soutiennent qu'il est permis de tuer pour défendre son honneur, en y mettant à la vérité différentes exceptions. Car ils veulent que celui qui tue soit un homme de considération, qu'il ne puisse autrement réparer l'injure qu'on lui a faite etc. Montalte au contraire nie généralement qu'on puisse tuer un homme pour défendre son honneur. Il est visible que dans ce cas les restrictions des Jésuites ne changent point l'état de la question, puisque Montalte condamne l'opinion des Jésuites absolument et avec tous leurs correctifs. Il aurait donc pu les omettre tous, sans qu'ils eussent eu sujet de se plaindre. Il lui suffisait qu'ils enseignassent qu'il était quelquefois permis de tuer pour défendre son honneur, afin qu'il eut raison de s'élever contre eux. Et il n'était point obligé de rechercher en quel cas leurs Casuistes disent tantôt qu'il est permis et tantôt qu'il n'est pas permis de tuer, puisqu'il soutenait que cela n'était permis dans aucun cas.

Les Casuistes qui se citent si souvent les uns les autres, n'en usent pas autrement eux-mêmes : qu'on lise Bauny, Diana, Caramouel : il n'y en a aucun qui lorsqu'il condamne absolument et généralement l'opinion d'un Auteur, fasse mention de toutes les exceptions que cet Auteur y a mises. C'est pourquoi s'il faut accuser Montalte de falsification pour avoir omis quelquefois des légères circonstances qui ne faisaient rien à la question, il en faut accuser aussi tous les Casuistes, tous les Jésuites et particulièrement Escobar. Car il est constant qu'il n'y en a pas un seul parmi eux qui ait été aussi scrupuleux et aussi Religieux sur ce point que Montalte l'a été.

Pour juger sainement et équitablement de ces omissions, les Lecteurs examineront aussi si Montalte en a pris occasion de condamner les opinions des Casuistes, parce qu'en ôtant ces circonstances elles devenaient mauvaises, ou s'il les aurait condamnées de même avec ces circonstances. Si c'est le premier c'est une infidélité inexcusable ; mais si c'est le second, c'est tout au plus un défaut d'exactitude. Or les omissions dont les Jésuites se plaignent sont toutes de ce dernier genre. Leurs opinions ne méritent pas moins d'être condamnées en y ajoutant les circonstances qu'on en a retranchées. On en peut juger par cet exemple de la septième Lettre. Montalte y attribue à Lessius cette opinion : qu'il est permis aux Ecclésiastiques et aux Religieux mêmes de tuer pour défendre non seulement leur vie, mais aussi leur bien, en celui de leur Communauté. Le Père Annat se récrie sur cette imputation et accuse Montalte de mauvaise foi. Car le Janséniste, dit-il[3], parle en général, quand il dit qu'il est permis de tuer pour défendre son bien, et Lessius parle en particulier, qu'il est permis de tuer un Larron. Comme si Lessius en était beaucoup moins excusable : et comme si Montalte, ou qui que ce soit pouvait entendre ces paroles d'un autre que d'un voleur. Voilà de quelle nature sont les omissions dont les Jésuites se plaignent. Cependant je n'ai pas laissé d'avoir encore égard à ces plaintes et j'ai rapporté dans ma version ou dans mes notes les passages tout entiers. S'il m'en est échappé quelqu'un involontairement, qu'ils m'en avertissent et je promets de les satisfaire : Mais pour leur montrer combien ce que Montalte a omis ou négligé, était superflu et indifférent à la question, je fais voir en rapportant leurs passages dans leur entier qu'ils méritent toujours également d'être censurés comme Montalte les a censurés. Je sais bien que ces restitutions ont fait perdre à mon discours une grande partie de sa grâce et de sa beauté. Mais j'ai cru ne pouvoir acheter trop cher l'avantage d'étouffer entièrement les plaintes importunes des Jésuites.

  1. ^  L'Apologie des Casuistes y fut condamnée depuis le 21 Août 1659.
  2. ^  Dans son livre de la bonne foi des Jansénistes p. 13 et 20.
  3. ^  La bonne foi des jansénistes.