Morel, Réponse générale à l'auteur (5)

 

Réponse générale à l’Auteur
des lettres qui se publient depuis quelque temps
contre la doctrine des Jésuites.

Par le Prieur de Sainte-Foi, Prêtre Théologien.

 

À Lyon, chez Guillaume Barbier, Imprimeur ordinaire du Roi,
à la place de Confort.

Avec permission
M. DC. LVI.

 

Note sur la Réponse générale du p. Andoche Morel (novembre 1656)

Andoche Morel, né à Dijon le 17 janvier 1599, est reçu le 10 octobre 1616; il enseigne les humanités, la philosophie et la théologie; il est recteur d'Aix du 14 octobre 1642 au 30 juin 1644, et de Grenoble en 1649; à Lyon, il est supérieur de la maison Saint-Joseph. Il meurt à Grenoble le 7 avril 1674.

L'auteur partage le pseudonyme de prieur de Sainte-Foi avec le P. Annat, à ceci près que le P. Annat signe sieur, et non prieur. Voir OC III, éd. J. Mesnard, p. 982.

MOREL Andoche, Réponse générale à l'auteur des Lettres qui se publient depuis quelques temps contre la doctrine des Jésuites, par le Prieur de Sainte Foy, Prêtre théologien, Guillaume Barbier, Lyon, 1656, 64 p. in 4° (Bibl. de Port-Royal: PR 382).

JOUSLIN Olivier, La campagne des Provinciales de Pascal, t. 2, p. 516-537. Étude d’ensemble du livre du p. Morel contre les Provinciales. Ce livre a paru entre la treizième et la quatorzième Provinciales. La p. 54 indique que le livre était sous presse au moment où sortait la XIVe Provinciale. Voir GEF VI, p. 168 ; Provinciales, éd. Cognet, p. LVI, sur le P. Morel, 1599-1674, et son livre. Le P. Morel attribue toujours les Provinciales à un faiseur de romans, donc à Gomberville ; il ne le nomme pourtant pas dans son ouvrage.

Voir ce qu’écrit JOUSLIN Olivier, La campagne des Provinciales de Pascal. Situation parmi les autres réponses aux Provinciales. Il se présente comme un écho provincial à la querelle. Morel propose une stratégie que ses confrères auraient pu employer; il marque une contestation au sein de la Compagnie de Jésus. Un seul passage pour le grief de falsification. Morel indique qu'il refuse de répondre point par point aux citations. Vue synthétique qui ambitionne de prendre les choses de plus haut qu'elles ne l'ont été depuis le début de la controverse. Refus de charger sa réponse de références inutiles. Reproche à l'auteur des Provinciales d'ignorer la théologie de la grâce. Mais le P. Morel, sans doute pour ne pas empiéter sur le terrain du P. Annat, ne traite pas à fond la question de la grâce. Il critique de la stratégie et du style de Pascal, et place les lettres de Pascal parmi les lettres galantes, mais il les considère comme mauvaises dans leur genre et leur oppose le bon modèle des lettres de Clément d'Alexandrie.

 

Avertissement.

Il paraît assez que cet écrit s’adresse à une personne particulière ; néanmoins je le donne à toute la France, parce que les lettres auxquelles je réponds, y sont publiques ; et d’autant que je la dois aider à se défaire des mauvaises impressions qu’on lui a données de la doctrine des pères jésuites.

Cet homme a caché son nom en déchirant celui de ces pères ; mais ma réponse l’ira trouver au Port-Royal où l’on croit qu’il exerce la charge de secrétaire, vu qu’il a dévoué sa plume au service des jansénistes, qui ont fait de ce Port leur retranchement, et leur asile. Il est vrai que n’examinant pas présentement, si, comme il est dans les intérêts de ce parti, il est également dans ses erreurs ; je le laisserai en repos pour ce regard, et parlerai seulement pour les jésuites.

Je vois bien qu’on me va dire, ou que j’ai vu fort tard les lettres auxquelles je repars, ou que depuis peu j’ai pris la volonté d’y repartir, et qu’outre cela plusieurs doctes zélés ont pris déjà la peine d’y répondre. Toutes ces choses sont véritables ; mais je ne pense point que ma Réponse doive être inutile, soit parce que je la regarde comme un commentaire de celles qui l’ont précédées, soit parce qu’elle fera en ces quartiers, ce que celle-là font à Paris, d’où rarement elles sont venues jusques ici.

Mais quoique j’espère que cet écrit ne sera pas infructueux ; j’avoue pourtant qu’il n’a pas tous les charmes de ceux qui ont passé devant, ni pour la force du discours, ni pour la beauté du langage ; mais il me suffit d’apporter autant que personne de zèle et de conscience à la défense de la vérité.

De trois choses que j’avais à dire à mes Lecteurs en voilà une. L’autre regarde ma méthode que j’ai observée pour les citations. Rarement je remarque en particulier ce que j’allègue, soit des lettres auxquelles je réponds, ou de celles qui leur ont déjà répondu ; d’autant que je suis persuadé qu’on les a lues, et que mes allégations seraient inutiles. Pour les matières qui touchent la théologie, je m’en remets à ces mêmes lettres, et aux traités des auteurs que ces matières accusent ; car de faire autrement ce serait un soin superflu.

Enfin pour les pensées que j’ai prises ailleurs que dans les livres de l’École, elles ne sont ni si curieuses, ni si riches, que l’on veuille savoir tous les endroits de leurs sources. C’est assez que j’aie nommé fidèlement les auteurs qui ont donné lieu à leur production.

Je m’abstiens de toutes ces citations, pour ne point surcharger mes lecteurs, et pour soulager mon imprimeur, de qui je dirai en passant, que dans l’intention que j’avais d’observer exactement l’ancienne orthographe, et lui de la suivre, il a été contraint d’abandonner beaucoup de choses à ses compositeurs, à qui la nouvelle plaisait davantage.

Du reste, si ceux qui auront curiosité pour ce livret désirent en retirer du fruit ; je les prie d’apporter à sa lecture une application exempte de passion, et séparée de tout intérêt ; car il est de nous quand il faut connaître la Vérité, comme de l’œil, quand il s’ouvre pour voir les couleurs. Nous devons être libres de toute préoccupation, comme ce sens est démêlé de toute teinture. Alors il se fait de notre esprit, et de la vérité de son objet, un illustre mariage, dit saint Augustin, comme donc la Vérité est toujours toute pure ; aussi faut-il que notre esprit n’ait aucun engagement. Honorons les Jésuites, souhaitons la conversion des Jansénistes ; et ne perdons jamais ni le respect, ni la soumission que la Vérité attend de toutes les personnes raisonnables.

 

Table des paragraphes.

  1. Le but de cette Réponse.
  2. Si l’Auteur des Lettres contre les Jésuites est Théologien.
  3. Si l’Auteur des Lettres contre les Jésuites n’est pas Théologien,
  4. comment écrit-il contre leur doctrine
  5. Qu’est-ce que contiennent les Lettres qui se publient contre les Jésuites
  6. Pourquoi depuis quelques mois il se publie des Lettres contre les Jésuites.
  7. Suite de la même matière.
  8. Qu’il parait une extrême malice dans les Lettres qui se publient contre les Jésuites.
  9. Que l’Auteur des Lettres contre les Jésuites procède de mauvaise foi.
  10. Que les Lettres contre les Jésuites sont pleines de railleries offensantes.
  11. Que les Lettres contre les Jésuites nous scandalisent.
  12. Que les Lettres contre les Jésuites témoignent l’extrême opiniâtreté de leur Auteur.
  13. Confirmation de ce qui a été dit jusques ici.
  14. Conclusion de cette Réponse.

 

Réponse générale aux Lettres qui se publient

contre la doctrine des Jésuites.

Au Sieur Secrétaire du Port-Royal

 

1.
Le but de cette Réponse.

Monsieur

Il n’y a pas longtemps que vous avez pris soin d’examiner la morale des pères de la compagnie de Jésus, et de publier la mauvaise opinion que vous en avez conçue ; protestant solennellement que le seul zèle du bien public, votre charité envers ces pères, et le religieux respect que vous conservés pour la véritable théologie, vous avaient engagé à ce travail.

Je veux croire, Monsieur, qu’en effet votre cœur et vos écrits s’accordent parfaitement en cette haute protestation de sincérité : je vous rends même d’humbles remerciements pour le bon office que vous avez rendu à la France, si elle avoue que votre ouvrage lui a été utile : encore je prie Dieu, qui lit dans les pensées des hommes, de bénir et de récompenser vos intentions, si elles sont si pures que vous le dites ; ou s’il y voit du déguisement et de la malice, qu’il vous en inspire du repentir, et qu’il vous punisse, si vous résistés à son inspiration. Ôtez-moi, dit le Sage, ces gens qui portent deux cœurs dans le sein, qui cachent deux langues sous leurs lèvres, qui ont dans la main un bon et un mauvais poids, et qui marchent par deux chemins.

Pour ces pères, il est hors de doute que n’ignorant pas les lois de la parfaite gratitude, ils auront pour vous d’éternelles reconnaissances, si vous leur avez fait du mal. Ils savent assez les maximes de l’Évangile sur le traitement que nous devons rendre à ceux qui nous persécutent, et la belle leçon que fait saint Paul aux Romains là-dessus ; et ils ont lu dans saint Augustin, que ceux-là sont Bienheureux qui aiment leurs mais en Dieu, et leurs ennemis pour Dieu.

Cependant ils ne désavouent pas qu’ils sont hommes, comme vous l’êtes, et qu’ils peuvent tomber ou d’autres ont laissé les vestiges de leur chute. Ils confessent qu’il s’est pu glisser dans les livres de leurs écrivains des choses que tous ne voudraient pas signer. Ils font savoir à tout le monde que leurs règles à l’égard de l’étude, leur prescrivent de suivre les chemins battus, et de s’y appuyer toujours de l’autorité des docteurs anciens. Ils croient même, que cette règle a parmi eux toute sa vigueur : c’est pourquoi ils s’étonnent, que vous les ayez entrepris, comme s’ils faisaient un parti dans l’École ; que vous les ayez attaqués, comme s’ils débitaient des nouveautés ; et que vous tâchiez de les faire passer pour extravagants et ridicules, pour lâches et brutaux, pour scandaleux et insupportables en leur doctrine. Tout beau, Monsieur, tout beau, souvenez-vous, s’il vous plaît, que pour voir autrefois dans Rome dépaver les rues, et voler les pierres autour de soi, il fallait seulement dire que Cicéron n’était éloquent que dans la médiocrité.

Mais pour venir à vous, à qui en particulier j’écris cette Réponse ; je vous déclare que j’ai l’honneur d’avoir eu pour maîtres ceux que vous persécutés, et la satisfaction de leur être tout à fait acquis. De là vient, qu’autant que votre colère contre eux est précipitée et injuste, autant ai-je de respect pour leurs personnes, et d’attachement à leur service.

Vous faites sonner haut qu’il a été de votre zèle de découvrir leurs faibles ; il est aussi de la charité que Dieu me donne pour les pécheurs, de vous avertir de vos désordres. Vous n’avez rien omis pour ruiner dans l’estime des hommes leur suffisance et leur piété ; je contribuerai de même tous mes soins à leur en conserver la gloire ; quoi qu’étant ce qu’ils sont, ils n’ont pas besoin d’un secours étranger. Vous avez employé de plaisantes inventions, et un style enjoué pour charmer vos lecteurs ; je n’apporterai rien que de sérieux, afin que ceux qui liront cette Réponse avouent que je produis des vérités, et que si vous savez surprendre le monde, je sais l’instruire, et le détromper si vous l’avez charmé.

Pour faire cela avec quelque ordre, je vas examiner cinq chefs, qui regardent généralement vos lettres. Le premier est, si vous êtes théologien, vu que vous prenez la liberté de faire le censeur dans la théologie. Le deuxième est, quel est l’objet et la manière de votre censure. Le troisième, pourquoi vous l’avez produite seulement depuis quelques mois. Le quatrième, de quelle sorte vous l’avez fulminée ; et enfin avec combien d’opiniâtreté vous continuez à la publier. Il est vrai que toutes ces choses feront plus de cinq paragraphes ; attendant qu’ensuite de cette parole de saint Augustin, que Dieu laisse au monde des hommes, ou afin qu’ils deviennent bons, ou pour donner aux bons de l’exercice ; je finisse, en le priant de vous rendre aussi homme de bien, que le sont les jésuites, à qui vous avez fait, ou voulu faire tant de mal.

 

2.

Si l’auteur des lettres contre les jésuites est théologien.

Plusieurs choses nous persuadent que vous n’êtes pas théologien ; et c’est le manque de ce caractère d’où naît le premier désordre de votre entreprise, et qui lui attire le blâme de la dernière des présomptions ; ainsi que ce serait un aveuglement extrême, de vouloir se faire juge sans savoir un seul mot du code, et des ordonnances, ni des formes du palais.

Votre facilité à vous effrayer de ce qui remplit vos lettres, est une évidence prévue de votre ignorance. Car s’il est vrai de dire qu’un homme n’est pas soldat, qui pâlit soudain qu’il voit une épée nue, et se cache au seul bruit d’un canon ; pourquoi dirions-nous que vous êtes un grand docteur, vu que les difficultés à l’égard des consciences, dont l’École retentit tout le jour vous impriment des terreurs paniques ? Quand les jeunes philosophes sont obligés de lire les livres des anatomistes, d’abord ils s’alarment des figures qu’ils y rencontrent, et prennent mauvaise opinion des auteurs de ces livres. Leur ignorance est cause en partie de ce trouble, et ils s’inquiètent, d’autant qu’ils ne sont pas de la profession de ces messieurs ; au lieu que les médecins et les chirurgiens s’obligent de leur travail, et y apprennent leur métier. C’est pourquoi, Monsieur, j’ose soutenir qu’il en est de même de vous. Un jésuite écrit que les marchands proposent cette question ; si devant qu’une marchandise sorte de leur boutique, ils peuvent la racheter à meilleur marché qu’ils ne l’ont vendue : il parle d’un débauché, qui un jour de jeûne se lasse à courir après une coureuse : il traite de l’injure sanglante que reçoit un père de la honteuse conduite de sa fille, et jusques où il peut porter son ressentiment : il rapporte ce qu’un jeune chasseur qui cherche des messes courtes, lui a demandé touchant quatre prêtres qui disent la messe ensemble : il examine si la simonie peut naître de l’espérance de quelque gratitude. Sur cela vous prenez l’effraie, les jésuites vous scandalisent ; tout est perdu si nous vous croyons, nos consciences sont en de très mauvaises mains, la doctrine de ces pères est brutale, et il faut bannir des universités, et des bibliothèques. Mon Dieu ! D’où peut venir cette subite et étrange alarme ? C’est indubitablement que vous n’êtes pas accoutumé à l’air de la théologie, et que vous n’avez nulle habitude avec ses disciples : car cette reine des sciences met l’âme au-dessus des faiblesses communes ; rend l’homme magnanime, et nous affermit l’esprit, selon Clément Alexandrin, qui le prouve par deux belles paroles prises de l’Ecclésiastique et de saint Paul.

D’ailleurs, est-il vrai qu’un théologien n’ignore pas les divers caractères des opinions ; de l’erronée, de la scandaleuse, de la téméraire, de l’extravagante, et de la probable ? Vous ignorez néanmoins ce secret de l’École, et toute cette diversité de couleurs. Prenez donc la peine de tirer la conclusion qui suit de ces antécédents.

La probabilité d’une opinion (pour nous tenir à ce seul exemple) se prend ou de quelque raison considérable, ou de la conformité des sentiments de quelques bons esprits. D’effet tous les docteurs demeurent d’accord, qu’on peut adhérer raisonnablement, et suivre sans crainte ce à quoi trois ou quatre grands hommes donnent leur suffrage. Or Tolet, Sà, Sanchez, et Turrian, hommes (grâces à Dieu) de savoir et de probité, on dit que nous accomplissons le précepte d’ouïr la messe en rapportant et joignant ensemble (s’il m’est permis de me servir de cette expression) deux moitiés de Messes qui se succèdent : il faut donc avouer que leur opinion est probable, et qu’on la peut suivre. Que si on la peut suivre, qui est celui qui osera absolument la condamner, sinon quelqu’un que la théologie ne vit jamais ? Nous ne nions pas que vous ne puissiez dire que l’opinion contraire paraît plus sure, et plus séante à l’exacte piété : les théologiens que j’ai nommés le confessent, mais il est certain qu’à faute de cet avantage leur décision n’est pas condamnable.

Je sais bien que ces maximes qui regardent la probabilité des opinions, vous semblent lâches, et qu’à chaque page de vos écrits votre plume leur donne quelque coup : mais puisqu’elles sont nées de la droite raison, que les sages les ont élevées, que le temps leur a donné la consistance, et la vigueur, et qu’elles passent pour règles, et pour éléments de la théologie ; il est évident que plus vous aurez de peine à vous y soumettre, plus nous en aurons à nous laisser persuader que vous êtes théologien.

Saint Antoine les a publiées dans l’Italie comme des lois inviolables ; Albert le Grand dans l’Allemagne, Navarre en Espagne, Major autrefois en France, et depuis peu d’années Messieurs du Val et Gamache, si donc vous vous ne reçues pas ces mêmes lois, sans doute vous n’avez point de part aux lumières de ces illustres. Car de dire, que vous ne les ignorez pas, et que vous les concevez très bien, mais que vous les méprisés, et les voulez combattre, ce mépris, et cette résolution sont de visibles arguments de votre insuffisance, selon le discours de saint Basile à Julien l’Apostat, dans une pareille rencontre.

De plus la théologie à ses formes, et son style, dont il ne paraît aucune trace dans vos lettres ; si bien que nous inférons avec raison, que vous ignorez le langage qui se parle chez elle, et qu’à peine connaissez-vous le nom de l’École : de même que si j’ordonnais une médecine sans user du style des médecins, il n’est personne qui n’imputât cette omission à mon ignorance, et ne jugeât bien que je ne suis pas disciple d’Hippocrate.

Quand les théologiens se départent d’une opinion, ils apportent curieusement les motifs qui les obligent à s’en séparer. Ils répondent aux raisons du parti qu’ils abandonnent, ils produisent les auteurs qui l’ont aussi quitté, et opposent les nombres, l’âge, et le poids de ces auteurs, à ceux que les adversaires ont de leur côté. Ce qui est vrai principalement lorsqu’il faut désigner le caractère d’une opinion, qu’elle est extravagante, suspecte, brutale, monstrueuse, insoutenable ; pour ce que ceux qui se laissent aller à de semblables imaginations, s’immolent ensuite à la risée, et à l’aversion de tous les doctes.

Or Monsieur, il ne se voit dans vos écrits aucun vestige de cet usage. Vous y rapportez qu’un jésuite enseigne que nous pouvons aller au ciel, sans jamais avoir fait en toute notre vie un acte d’amour de Dieu. Cette même chose fut objectée à ces pères il y a dix ou douze ans, et vous pouviez voir comment la Réponse à la Théologie Morale qu’on leur attribuait, y a satisfait.

Pour moi je dis qu’il fallait produire vos raisons, et les établir ; apporter celles de cet auteur, et les détruire, faire parler les docteurs qui ne sont pas de son avis ; étaler leur mérite ; et bien faire entendre que depuis des siècles entiers, leur nom est célèbre dans la république des lettres. C’est pourquoi pour n’avoir pas observé cette si constante et si légitime méthode, il est encore très vrai que vous n’êtes pas théologien, et que les terres de la première des sciences sont des contrées ou vous ne mîtes jamais le pied. Le mont de Sinaï sur lequel Moïse reçut la Loi, fut un relief magnifique de la théologie, (dit saint Grégoire de Nysse,) certes il se peut dire que vous avez été toujours éloigné de cette montagne, comme il fut ordonné au peuple juif de s’en tenir loin.

Enfin, Monsieur, trouvez un homme qui ayant autant de patience que de capacité, veuille lire vos lettres avec application, et vous en dire après avec liberté son sentiment ; j’augure déjà (s’il ne craint que vous appeliez de sa franchise, ainsi que Monsieur Arnauld protesta contre le décret fameux) qu’il vous confirmera amplement tout ce que j’ai dit jusques ici sur ce qui vous manque de connaissance.

Est-ce être théologien d’avoir écrit que la célèbre Faculté de Paris assemblant 206 de ses docteurs, pour juger de deux propositions avancées par Monsieur Arnaud, s’était donnée beaucoup de peine pour un sujet fort peu important, et que la censure prononcée par cent quarante-huit bouches savantes, est une censure censurable ? Est-ce être théologien que ne point concevoir, qu’est-ce que signifie le mot pouvoir, prochain, et dire que ce terme n’est inventé que pour brouiller, et que toutes les questions qu’il enferme ne sont que chicaneries ? Est-ce être encore une fois théologien ; que d’ignorer la nature de la grâce que l’on appelle suffisante, et de savoir seulement égratigner l’écorce de ce nom, et nous dire qu’il est l’objet ou de la dissimulation, ou du divertissement des jacobins et des jésuites ?

Nous avons entre les mains l’histoire de vos conférences avec que les nouveaux thomistes ; tout votre raisonnement n’est qu’un sophisme. Nous avons lu vos premiers entretiens avec un père jésuite ; tout le discours que vous lui faites n’est qu’un galimatias, sans aucune distinction de l’ignorance. Nous sommes instruits de vos communications avec un autre père, qui vous fit mille caresses, car il vous aime toujours : mais l’on a remarqué qu’auparavant de lui toutes ces opinions, ou vous avez trouvé si fort à remordre, vous n’opposâtes jamais un seul docteur, ni aucune raison tant soit peu digne de l’École : tant il est vrai que le nom de théologien ne se lit pas entre vos titres ; et que c’est un caractère qu’on n’effacera jamais de votre esprit.

Vous dirais-je ce que d’autres que moi ont déjà observé, que bien souvent vos arguments sont hors de forme, et qu’ils n’ont pas toujours leur liaison ? Que vous confondez d’ordinaire la doctrine de la foi avec elle de l’École, et que vous prenez souvent l’une pour l’autre ; que tous les termes qui sont d’usage dans la théologie scolastique vous choquent étrangement, s’ils ne se rencontrent dans l’Écriture, ou dans les Pères ; que vous nous voulez contraindre à trouver dans ces mêmes Pères, et dans les conciles de la première des universités les sentiments des dames, et leur contre censure : en un mot que vous querellez saint Augustin, et saint Thomas, l’archange, et l’ange de la théologie. Certes je tairais volontiers tout cela, pour épargner votre pudeur à cette ouverture de mes reproches ; mais la vérité est préférable à la complaisance ; un mot d’avertissement corrige ce que le silence ou la flatterie corrompt, et il vaut mieux essayer de guérir un malade que de lui cacher son mal. Ces pensées sont de s. Augustin.

 

3.

Si l’auteur des lettres contre les jésuites n’est pas théologien,

comment écrit-il contre leur doctrine ?

On dit, que Tertullien rencontrant des hérétiques sur la lecture de la sacrée Bible, l’arrachait de leurs mains, avec ce mot, que faites-vous sur mes terres, vous qui n’êtes pas de mon parti, et dans mon héritage, vous qui n’êtes point mes frères ? C’est cela même, Monsieur, que je viens de soutenir qu’on vous devait dire, lors de votre injuste entreprise sur la morale des jésuites ; et qui vous doit être reproché toutes les fois qu’il vous prend envie ou de lire nos docteurs, ou d’en parler : qu’alors vous entrez dans un pays qui vous êtes dans une maison ou vous ne connaissez aucun visage.

Vous me dites que toute cette peine que je me donne est superflue, et que je fais en votre personne une jolie méprise, vu que j’ai pu lire dans vos lettres une déclaration signée de votre main, que vous n’êtes ni prêtre ni ecclésiastique ; ni par conséquent d’une profession, qui vous ait obligé à vous appliquer à la théologie, que les conciles appellent le fonds et le revenu de la Hiérarchie de l’Église, conformément à saint Denis qui l’a nommée le riche présent que nous recevons de la main des prêtres.

Je vous avoue, Monsieur, que j’attendais de vous cette réponse, et je la crois sincère, et qu’elle ne vous déguise point : mais voyez comme quoi j’y repars ; que puisque les terres de la théologie ont été jusqu’à présent des indes pour vous, nous avons de quoi nous étonner, d’où vous est venue la belle humeur d’y faire à cette heure votre entrée, et de la rendre remarquable par votre audace à y faire le maître. Certainement nous avons droit de nous plaindre hautement, que tout étranger que vous êtes, vous osez mal traiter ceux qui nous ont acquis ce cher patrimoine, ou qui travaillent à nous le conserver. Car pour introduire en souverain les proscriptions dans l’École, et pour fermer la porte des académies aux maximes de nos maîtres : il ne suffit pas que le nom d’un homme répugne à votre humeur, et que ses sentiments ne vous plaisent point : il faut être intelligent au métier, en posséder les règles, et avoir réuni en vous toutes les lumières des sages. Ainsi comme vous n’avez rien qui approche de ces qualités, il est vrai de dire, ce que j’ai ci-dessus touché en passant, que votre entreprise est donc l’effet d’une aveugle présomption, et d’une injustice manifeste, dont si les jésuites, et leurs amis ne se plaignaient pas, leur silence serait plutôt un effet de lâcheté que de modestie.

Personne n’ignore comme quoi fut traité cet homme, qui n’ayant jamais manié que du cuir, osa contrôler les ouvrages du plus excellent de tous les peintres. Et n’avons-nous pas dans l’Évangile, que les savants des Juifs ne purent souffrir, qu’un ignorant s’essayât de les instruire ; et que Jésus-Christ même confirma de sa bouche, que la cure des maladies appartenant aux médecins ? D’où saint Cyprien a pris occasion de dire, qu’il n’est ni beau ni sourd, de se faire arbitre d’une cause de laquelle on n’a pas l’intelligence. C’est donc évidemment une conduite et aveugle et pleine d’orgueil, de vous être ingéré de censure et de condamnation dans une science dont vous n’avez aucune teinture.

Que les jésuites soient condamnés par des juges intelligents et légitimes, ils feront des panégyriques de la justice de cette condamnation, et des rétractations de leurs propres pensées : mais qu’un usurpateur inconnu fasse le procès à leur doctrine, et s’en rendre le juge, ils ne le doivent nullement souffrir, ou bien il faut qu’ils se changent en stupides, et deviennent esclaves.

Toutefois il faut confesser que dans votre désordre il se voit une singulière providence du ciel envers ces pères ; d’autant, Monsieur, qu’en les noircissant d’une main, vous les blanchissez de l’autre et tandis que vous publiez les faibles de leurs livres, vous nous obligez à n’en rien croire : car il est assuré que l’ignorance n’a pas le don de persuader, et que volontiers nous ne croyons qu’aux gens du métier. Jamais un homme de robe ne sera écouté dans un conseil de guerre ; jamais un homme d’épée n’aura voix dans le palais ; ni jamais un homme sans théologie n’aura créance parmi les doctes, ni parmi les peuples qui les consultent ; surtout ou il s’agit de la conscience, qui étant la pièce de notre esprit la plus précieuse, et la plus délicate, doit être maniée avec plus d’adresse. Les blessures de l’âme sont incomparablement plus dangereuses que celles du corps ; il est donc très juste, et que ceux qui traitent cette sorte de plaies, et que ceux qui jugent de la façon de les traiter soient des personnes bien éclairées.

Vous demeurez d’accord de tout ce discours, mais vous répliquez qu’en effet les personnes qui ont pris la peine d’examiner la doctrine des Jésuites sont très intelligentes, et que néanmoins elles fuient d’être connues. Il est vrai que pour faire voir à ces Pères, qu’il n’a pas manqué de suffisance, et de lumière à leurs censeurs, vous ne faites pas difficultés d’avouer, qu’ils sont obligés de cette charité aux théologiens du Port-Royal ; vous n’y ayant contribuez que votre plume, et le soin de prendre de la bouche de ces messieurs le dessein de votre travail, et de leurs mains les mémoires de ce qui se lit dans vos lettres.

Qui l’aurait cru, Monsieur, que vous auriez si naïvement fait cette confession, et pris cet emploi avec si peu de répugnance ? N’est-ce pas à vous une honteuse bassesse de servir au dessein de ces personnes, et à celles un excès de liberté d’avoir exigé de vous ce service ? Certes ça été vous sacrifier à leur inimité particulière pour les jésuites ; vous abandonnez à la haine publique ; vous faire complice de cent crimes ; et vous donnez une occupation la plus désobligeante qui sera jamais. Voilà le prix et le salaire de vos lâches complaisances, pour bonne que soit la pension que vous recevez de leurs coffres.

Mais s’ils sont théologiens, ainsi que vous les avez nommés, voyez s’il vous plait comment ils trahissent ce nom, et usent mal de leurs lumières ? Ils n’ignorent pas que les casuistes écrivent des choses qui ne se disent pas dans les cercles ; ils savent bien ce qui rend une opinion probable, et les formes de réfuter les fausses : ils croient que les jésuites sont trop habiles pour s’engager à des opinions qui les fassent rougir, et que plus ils sont veillés, mieux ils appuient leur doctrine. Ils ne peuvent nier que dans la France ils ne soient consultés à toute heure ; que dans l’Espagne l’Inquisition s’opposerait à l’impression de leurs livres, pour peu qu’ils y donnassent de liberté ; et que dans Rome le maître du sacré Palais les confisquerait sur le champ, ou les ferait supprimer.

Outre cela ces Messieurs professent une sévère réformation de mœurs ; le nom de maximes évangéliques est toujours dans leur bouche ; ce sont personnes d’une condition toute d’humilité et de modestie, et dont la vie est cachée dans la retraite et le silence. Voilà les éloges que vous leur donnez, ou qu’ils se donnent eux-mêmes ; et ils ne sauraient avoir oublié, que la haine et la vengeance ne soient de très mauvais conseillers ; que la passion ne corrompe le discernement ; qu’il ne faut jamais être juge et partie ensemble, et que les procès gagnés souverainement ne doivent pas être ressuscités sans requête civile. Et toutefois après cela, ces théologiens du Port-Royal, c’est-à-dire les jansénistes déclarés, et des hérétiques complets, feront la revue des bibliothèques de ces pères, se rendront les correcteurs généraux de leurs ouvrages ; condamneront absolument leurs écrivains ; et vous emploieront à publier, que leurs livres sont des sources empoisonnées, que leurs sentiments sont des fleurs qui cachent du venin, et que leur doctrine conduit au précipice ? Jugez, je vous prie, mais sans passion, où l’animosité de ceux que vous servez s’emporte.

Ils abandonnent leur raison, ils négligent toute sorte de droit, ils renoncent à la sincérité, et se révoltent contre la lumière. Ils sont contents de passer pour aveugles, injustes, et pleins de fiel, ils mettent sous les pieds les plus civiles, et les plus saintes considérations ; tout leur est bon, pourvu qu’ils se déclarent ennemis des Jésuites, et qu’ils noircissent leur nom, s’ils ne peuvent l’éteindre et l’anéantir.

Que ne dirais-je là-dessus, si cette lettre pouvait porter tout mon feu ? C’est assez que je vous apporte une belle parole de saint Augustin, pour vous exhorter, et ces Messieurs aussi, à vous rendre à l’éclatante voix de la vérité, qui annonce partout, que les jésuites ne sont pas de beaucoup si noirs que vous les faites, ni si décriés que vous le dites. Cette parole est prise de son Épître 174, et c’est le seul mot latin que je mettrai en ce discours, puisque vous professez de n’être pas docteur. [Non bonum hominis est hominem vincere, sed bonum est homini, ut eum Veritas volentem vincat ; quia malum est homini ut eum veritas vincat inuitum ; nam necesse est ut vincat, sive nolentem, sive confitentem] Le bonheur de l’homme ne consiste pas à vaincre un homme ; mais l’insigne félicité de l’homme est de se laisser de bon cœur vaincre par la vérité, comme son grand mal est d’en être vaincu contre son gré : car enfin elle sera victorieuse, soit qu’on la combatte en la niant, soit qu’on s’y soumette en l’embrassant.

 

4.

Qu’est-ce que contiennent les lettres qui se publient contre les jésuites.

Clément Alexandrin a écrit que l’amour d’une reine absente de son mari, a fait naître le commerce des lettres, et mis au monde le métier de courrier : si bien qu’une si légitime passion menant la main à cette princesse, ses lettres n’étaient remplies que de belles choses. C’étaient de douces relations, de délicieuses nouvelles, des entretiens obligeants, des requêtes civiles, des panégyriques abrégés, et des gazettes que le cœur dictait. Et si quelquefois il s’y trouvait des vestiges de douleur et de larmes ; toutes ces choses étaient agréables comme des effets illustres d’une parfaite amitié.

Vos lettres, Monsieur, ne sont pas de cette nature, ce n’est qu’un papier enfumé et noir, que des récits offensants, que des listes de mensonges, des satyres moqueuses, des registres d’invectives, des cartels de défi, et des nouvelles ordinaires de Charenton. Aussi la haine et la fourberie ayant fait le choix de la matière qu’elles contiennent, ce n’est pas une merveille qu’elles portent de si étranges visages : mais ce que j’y trouve de plus désobligeant, est, que déchargeant votre fiel sur les jésuites, vous les chargez seul de tout le mal ; je veux dire que récitant les opinions qui ne sont pas de votre goût, vous ne faites aucune mention des savants qui les ont devancés, ou qui les suivent en ces mêmes maximes.

De grands hommes ont enseignés des choses un peu surprenantes, que quelques-uns de ces pères ont enseignées à leur tour ; et vous rejetez sur eux tout l’étonnement et tout le bruit qu’elles causent, leur attribuant comme en propre ce qui appartient aux autres docteurs : mais qu’y ferait-on ? Vous avez perdu la sincérité et la candeur qui sont les douceurs de la vie civile, et vous leur avez substitué dans votre cœur et dans vos écrits le déguisement et la malice. La plainte que je vous en fais me semble être très juste ; je veux l’exposer par une imagination sensible et familière, et qui sera plus raisonnable que la parabole des trois médecins, qui fait une bonne partie de votre seconde lettre.

Un cavalier passant par Lyon, pour l’Italie, et dressant son équipage, achète des étoffes, et donne cinquante pistoles à son marchand, qui à peine les a dans la main, que sans plus de cérémonie il les lui rend, et dit qu’elles sont fausses. Ce brave soldat repart qu’il les a reçues d’un très honnête homme de banquier sur une lettre de change ; et qu’il les a fait voir aux meilleurs orfèvres de la ville ; alors même il prie deux ou trois voisins de s’approcher, et d’en dire leur sentiment ; ces voisins confessent qu’ils n’y voient rien de mauvais ; néanmoins le marchand soutient le contraire, dit que ce gentilhomme est un faiseur de fausse monnaie, remplit de ce bruit tout le quartier, et jure qu’il lui fera faire son procès.

En cette rencontre n’est-il pas évident, que ce marchand va bien vite, pour n’en pas dire davantage, et qu’il est très sensible à ce cavalier d’être traité avec cette indignité ? On n’a nul égard à sa condition : on ne prend pas garde qu’il n’a pas la mine d’un Allant : on ne considère pas les soins qu’il a pris, de s’assurer de la bonté de ses pistoles : on ne parle point de la déposition des orfèvres, ni du témoignage des voisins : on n’écoute pas ceux qui disent que l’or n’est pas faux pour être un peu pâle. Que voulez-vous, Monsieur, de plus injurieux de la part du marchand ; de plus désolant pour le cavalier ; et de plus capable de fâcher ses amis ?

Tout ce discours est une peinture très naturelle du sujet que je traite. Cet homme qui va servir le roi en ses armées, c’est un jésuite qui emploie son zèle pour Jésus-Christ, et pour l’Église ; les plaintes injustes que fait ce marchand incivil dans sa boutique et par tout le quartier, c’est le bruit qu’excitent dans Paris, et par toute la France vos lettres médisantes ; la monnaie qu’il soutient n’être pas bonne, ce sont leurs opinions que vous improuvez ; le banquier et les orfèvres dont il ne reconnait pas la juridiction, ce sont les docteurs qui enseignent les mêmes choses qui sont enseignées par ces pères, et dont pourtant vous nous cachez les noms : enfin les amis qui ressentent l’affront qui est fait à ce noble accusé, sont tous ceux qui connaissent le mérité de ces dignes personnes, et qui condamnent votre conduite.

Cela n’est qu’en général, car pour venir au particulier ; je soutiens, que de toutes les opinions que vos lettres attribuent aux jésuites, il ne s’en trouve pas une qui ne soit soutenue par des hommes célèbres dans l’École. Ne craignez pas, Monsieur, que je sois prolixe à vérifier cette proposition ; bien aisément vous-mêmes en avouerez la vérité, si vous prenez le soin de voir la Réponse à la Théologie Morale, dont j’ai parlé ci-dessus. Cette Réponse parut l’an 1644, et il n’est pas que vous ne l’ayez lue ; l’ordre y est clair, l’érudition merveilleuse, les éclaircissements convaincants, les citations très fidèles, la victoire éclatante pour les jésuites, et pour leurs adversaires la confusion et le désespoir inexplicables. Voyez aussi (s’il vous plait) les réponses qu’on vous fait tous les jours à Paris, elles sont très judicieuses et très savantes : c’est pourquoi il s’y présentera à vous, saint Antonin, Cajetan, Sylvestre, Angelus, Armilla, Tabiena, Corduba, Navarre, Médina, et Bannes, qui rompent la glace par ou les jésuites qui viennent après passent sans crainte, usant toutefois aux pas glissants qui se rencontrent, de quelques précautions que ces docteurs là n’y ont pas toujours apportées. lisez enfin, je vous prie, les œuvres de leurs théologiens, et vous trouverez que ce leur est une chose constante et comme essentielle, de ne marcher jamais sans conducteur ; et que si quelqu’un d’entre eux s’est jeté dans les routes un peu difficiles à tenir, il a toujours ses guides qui passent devant, et lui donnent la main.

En attendant que vous preniez la peine de voir ces livres, je vous donnerai ici un rôle des auteurs qui enseignent ce que vous avez repris aux jésuites, et dont je me plains que vous avez supprimé les noms. Ils ne seront pas de leur compagnie, parce qu’ils vous seraient suspects ; et les maximes que je dirai qu’ils ont soutenues, n’ont point encore paru dans les réponses à vos lettres, du moins en la posture que vous les verrez : encore aurai-je soin qu’elles soient telles qu’on les puisse exprimer en notre langue, et présenter aux yeux de tout le monde, sans courre fortune de causer du mal. En quoi, Monsieur, votre prudence s’est montrée fort peu éclairée, et moins encore consciencieuse, vous laissant débiter tant de choses, qui pour n’être pas proposées avec assez de retenue ou de fidélité, peuvent donner lieu à beaucoup de licences. Venons donc à ces docteurs que vous n’avez pas voulu faire parler.

Les jurisconsultes et les théologiens demandent, si le temps et la coutume peuvent affaiblir les lois, en sorte qu’elles ne nous lient plus à leur observation. Tous accordent soit à l’égard des lois civiles, soit à l’égard de celles de l’église, que la longueur du temps, et l’usage contraire les peuvent éteindre : et en particulier voici dix Auteurs, qui soumettent les Lois ecclésiastiques à cette loi des années, et de la coutume : Covarruvias, Panormitanus, Felinus, Imola, Rochus, Navarrus, Sylvester, Angélus, Armilla, Corduba. Et cependant, Monsieur, laissant en repos des docteurs, vous querellez sur ce point le seul Filiutius, et nous voulez persuader que son opinion est un scandale, et qu’il n’a ni respect ni zèle pour l’autorité de l’Église.

On met en question, si c’est accomplir le précepte d’ouïr la messe, d’en ouïr deux moitiés, dont l’une est à l’élévation quand j’entre à l’Église, et je vois l’autre aussitôt après celle-là commencer. Bauny dit, que cette messe est bonne, et il ne dit rien que Major, Sotus, Navarrus, Médina, n’aient soutenu. Néanmoins vous attribuez à lui seul le manque apparent de piété qui accompagne cette décision ; sans considérer qu’une chose n’est pas illicite pour être moins parfaite ; et qu’un docteur quand il décide, parle autrement que quand il conseille.

Il y a des naturels à qui le jeûne ôte le dormir ; Tostat, Paludanus, Cajetan, Navarre, Médina écrivent que la loi de jeûner n’est pas pour ces personnes, parce que les veilles continuelles échauffant le sang, et débilitant le corps que les viandes de Carême ne fortifient pas ; elles demeurent à demi malades. D’Escobar a dit la même chose ; et vous le trouverez très mauvais, sans faire semblant de savoir le mérite de ces savants à qui il s’est joint. Mais cela vous est pardonnable, à cause de l’amour extrême que vous avez pour la mortification, et de la rigueur avec laquelle vous observez le jeûne.

Un homme abandonné d’honneur et de conscience a tué mon ennemi qui se retirait sur la nuit en sa maison ; s’étant persuadé trop facilement qu’il me serait plaisir, et me délivrerait d’un importun ; sans que je lui aie donné un teston pour cet infâme service. Ne sera-t-il pas après cet excès indigne de la sauvegarde des Églises, et de l’asile que les coupables trouvent aux pieds des autels ; vu que la bulle de Grégoire XIV en prive les assassins ? D’Escobar répond, qu’il peut prétendre encore à cette protection ; parce que le mot d’assassinat dans son excès signification selon les jurisconsultes, et les théologiens, exige que le meurtrier vende son crime ; c’est-à-dire, qu’il prenne de l’argent pour faire son coup. Bonacina répond cela même, et cite douze auteurs de réputation, de qui il prend sa réponse : et cependant, Monsieur, (s’il vous faut croire) le pauvre D’Escobar a fait tout le mal. Mais c’est qu’il est l’éternel objet ou de vos moqueries, ou de votre aversion ; et je ne savais dire pourquoi, si ce n’est qu’à la tête de son livre il nomme 24 jésuites que la théologie estime singulièrement, et à qui elle a une créance parfaite.

La nouvelle de la mort d’un homme qui m’était beaucoup à charge, me donne de la joie, et ma joie précisément a pour son objet mon soulagement, et nullement le mal du défunt, ni celui de sa famille. Mendoza ne condamne pas cette complaisance, et vous la condamnez, vous gaussant importunément de l’attention qu’on nous conseille d’avoir sur notre esprit, pour en régler toutes les vues, et rectifier tous les mouvements. Mais si la Somme de Saint Thomas, et ses commentateurs étaient connus des jansénistes, autant que le livre de l’évêque d’Ipres, que les œuvres de l’abbé de Saint Cyran, et que la Communion fréquente et les autres écrits de Monsieur Arnaud ; ces Messieurs vous auraient enseigné touchant les complaisances dont je parle, que cette exacte attention, et l’adresse de bien ménager les vues de notre âme, les rend en effet nettes de crimes. Encore vous auraient-ils appris, que Mendoza n’est pas le premier théologien qui en particulier a enseigné, que dans la mort d’un ennemi ou d’une personne de qui l’on attend le bien, on peut avoir des joies innocentes, selon l’objet précis qu’on s’y propose. Lisez Vasquez, et vous verrez que c’est la pensée de Cajetan, de Navarre, d’Angelus, et de Tabiena, de qui au fond, selon votre agréable coutume, vous n’avez pas dit un mot, toujours par un silence malin, et faute d’une généreuse sincérité.

Car ce n’est pas que vous vouliez donner à ces pères la louange d’avoir ouvert dans la théologie des chemins inconnus, et par ou personne ne passa jamais. Aussi n’ont-ils pas cette ambition ; comme son objet n’est rempli que de vanité ; il leur suffit d’avoir la gloire de courir les premiers au Japon, de frayer le chemin de la Chine, et d’ouvrir des routes dans les forêts impénétrables, et parmi les précipices abîmant de Canada. Ce n’est pas non plus que ces Messieurs, à qui vous servez de secrétaire, ignorent que les décisions de tant de grands hommes soient antérieures à celle des jésuites, vu que ces pères citent ces docteurs comme leurs aînés, et s’appuient de leurs suffrages. C’est donc que vous en voulez seulement à eux, et que vous êtes payé pour les charger tous seuls, de ce qu’au pis aller ils partagent avec les autres.

Pauvres jansénistes, que vous connaissez mal la vérité et la sincérité, qui sont les plus belles et les plus aimables qualités des gens d’honneur ! Que vous êtes mal instruits des vertus les plus chéries des premiers chrétiens, dont vous professez de vouloir nous ramener la vie ! Vous avez oublié ce que saint Pierre et saint Paul nous en ont dit dans leurs Épîtres, et ce que l’histoire de l’Église en rapporte. Ils s’habillaient de blanc au jour de leur baptême, pour publier la sincérité de leur cœur, et pour s’engager à pratiquer toute leur vie l’ingénuité ; et quand ils venaient à quitter cet habit, ils ne quittaient point pour cela l’amour et l’exercice de ces devoirs. Et nonobstant cet exemple si vénérable dont saint Augustin même ne s’est pas tu en ses Sermons ; vous exigez de ceux qui vous suivent, et qui vous servent, la dissimulation, et la fourberie, une injuste suppression de la vérité, et des réticences criminelles.

Mais je reviens à vous, Monsieur, et pour vous parler avec franchise, lorsque je me plains de votre dissimulation ; je vous avoue qu’il m’est facile de vous battre encore d’autant de reproches que vous êtes un fourbe, qu’il se voit de périodes dans vos lettres, et de vérifier vos déguisements par autant d’exemples que vous y apportez de citations. Néanmoins puisque ceux qui ont déjà la peine de vous répondre, ont marqué ces chasses assez exactement, je me contenterai de finir par ce dilemme.

Les docteurs de qui vous avez supprimé les noms, ont enseigné sans doute ou de bonnes ou de mauvaises choses. Si elles sont bonnes, que vous ont fait ces savants pour leur ravir la gloire de les avoir écrites ? Si elles sont mauvaises, pourquoi à faute de nous en faire connaitre les auteurs, nous laissez-vous dans le danger de les lire, et d’y adhérer ? Rêvez (s’il vous plait) sur ce dilemme, et vous trouverez, que, ou la justice, et la gratitude, ou la charité et le zèle vous obligeraient également à ne nous point celer les noms de ces écrivains.

 

5.

Pourquoi depuis quelque mois il se publie des lettres contre les jésuites.

Pour l’intelligence du titre de ce paragraphe, ressouvenez-vous, Monsieur, qu’il parut un livret imposteur il y a dix ou douze ans sous le nom de la Théologie Morale des jésuites : Dieu permettant que ces pères soient attaqués sans cesse, afin que leurs victoires ne cessent jamais. Son auteur ne se fit pas connaitre ; plusieurs toutefois ont estimé que ce fut un ouvrage de votre main : du moins il est assuré qu’un de nos parlements l’ayant pour lors fait lacérer, vous en avez rencontré il y a peu de mois quelques lambeaux, qui depuis la honte de ce châtiment avaient toujours été dans la poussière, sous les pieds.

Ce bel imprimé n’ôtât rien aux jésuites de leur estime ; leurs collèges n’en furent pas moins fréquentés ; leurs prédicateurs moins bien ouïs ; leurs conseils moins recherchés ; et leurs livres mis sous les presses avec moins d’empressement. Au contraire il se peut dire qu’ils en tirèrent de l’avantage, et que leur gloire s’en est accrue ou fortifiée durant les dix années dernières. Cette pensée est importante pour l’usage que j’en veux faire, il la faut déduire avec soin.

Depuis ce temps-là le roi leur a fait l’honneur de leur confier sa conscience, et deux de leurs pères étant morts à cet auguste service, un troisième y a succédé. Les princes ont voulu de leurs personnes accroître le nombre de leurs disciples, et la gloire de leurs professeurs. L’illustre Congrégation de Paris, pour la propagation de la foi leur a donné de l’emploi dans l’archipel, et contribue à les tenir aux portes de Genève. Les fameuses compagnies qui ont leur négoce au-delà de l’océan, les y ont occupés, pour négocier le salut des pauvres sauvages. Allons plus loin, le Tartare oriental dompteur de la Chine les a retenus en sa cour, après la prise de ce vaste empire. Le roi de Perse leur a permis de prêcher la foi par tous ses États. La reine de Suède s’en est servie en sa conversion.

Voilà pas, Monsieur, de nobles manifestes, et d’éclatantes apologies en faveur de ces pères, et de ce qu’ils enseignent ? Ce n’est pas tout, dans cet intervalle ils ont eu plus d’une douzaine de martyrs dans le Japon, l’Éthiopie, et l’Angleterre : vous voyez bien que je n’y comprends pas leurs illustres morts de Canada ; l’Italie et la France en ont vu mourir d’autres dans leur lit, desquels nous lisons déjà les vies avec vénération ; un apôtre du Tunquin a résidé près d’un an à Paris, et y a reçu l’admiration et les applaudissements, que méritaient ses travaux de 34 ans dans les nouveaux mondes. Peu s’en est fallu, que je n’aie omis, que le pape a pris dans cet ordre son prédicateur, et son confesseur, et qu’il a désiré que la conscience de son frère et celle de son neveu fussent sous leur direction. Certainement ce sont là encore des visibles et d’irréprochables convictions de la suffisance et de la probité de ces mêmes pères : chacune de ces choses en est une déclaration vivante, et une patente animée, comme saint Paul disait des Corinthiens, qu’ils étaient ses Épîtres pleines de souffle et de vie.

Aussi est-il hors de doute que le ciel ne les aurait pas bénis de cette sorte ; que les papes er les rois retiraient d’eux leur confiance ; qu’ils deviendraient indifférents aux républiques, et que l’Église ne les laisserait pas sans de sévères répréhensions, si leur doctrine était mal appuyée et dangereuse, et leurs opinions déraisonnables. À n’en point mentir, étant si grands hommes qu’ils sont, et ayant par tout tant d’approbation : je voudrais qu’ils fussent à nous, dit un huguenot anglais, homme savant et de condition, dans un livre que nous avons de lui.

Mais si la doctrine des jésuites a reçu en ces dernières années, une si glorieuse et si universelle confirmation de ce qu’elle est, d’où vient, Monsieur, non seulement que vous n’y adhérez pas, mais que vous l’avez attaquée avec chaleur, et condamnée avec injustice depuis le printemps et l’été dernier ? Peut-être que leurs bonnes pensées ont passé avec les fleurs ? Ou que l’excessive chaleur de l’été a séché les sources de leurs lumières ? ou qu’ils ont perdu l’esprit durant la canicule ? Voilà tout l’univers qui signe de sa main, pour ainsi parler, la sincérité des enseignements qu’il reçoit de leurs bouches, et depuis sept ou huit mois vous n’oubliez ni artifice ni effort, pour lui arracher cette persuasion, et pour lui faire, méchamment accroire, que leur morale est horrible, brutale, et païenne. C’est l’obligeance civilité que vous leur faites dans vos lettres.

Je sais bien que Dieu pour tenir ses amis dans la démission d’esprit, leur donne assez souvent des afflictions, et permet que les hommes ne les épargnent point. C’est le poids qu’il attache aux ailes des vents, comme parle Job, et le soufflet que saint Paul reçoit du Démon. Mais il faut laisser aux jésuites cette belle pensée de piété, pour un peu alléguer le traitement que vous leur faites : de moi j’estime que vous avez choisi précisément la conjoncture de ces derniers mois, ou pour consoler la douleur, et diminuer l’infamie de vos Jansénistes, ou pour venger de ceux, qu’ils croient être leurs adversaires les plus ardents ; je m’explique.

On a remarqué que depuis un an, cinq choses ont affligé sensiblement les jansénistes. La première est, que leurs pointilleux biaisements du sens légitime des cinq propositions n’ont pas été mieux accueillis à Rome que les propositions mêmes. La seconde est, la Sorbonne a exercé avec tant de vigueur sur Monsieur Arnauld, son juste zèle, et son pouvoir légitime. Ils apportent pour la troisième, que le saint Père a fait prier le roi de faire écarter tout ce monde qui assiège le Port-Royal, et de dissiper son séminaire. Le quatrième est, que l’Assemblée du clergé médite de renouveler la soumission, que toute la France a rendue par la bouche de ses évêques à la bulle de sa Sainteté, et de condamner de nouveau ce qu’elle condamne, et l’on nous assure que cela est fait. Enfin il leur fâche, que les puissantes lettres de Monsieur Arnaud ont trouvé qui leur a dignement répondu ; et qu’à la tête des braves défenseurs de nos vérités orthodoxes, le confesseur de sa Majesté se fasse voir, tout lumineux encore de la gloire qu’il s’est acquise ci-devant, en combattant les mêmes adversaires.

Voilà cinq Coups mortels qu’ont reçus les jansénistes depuis un an, et qui leur percent le cœur. Ainsi accablés sous la honte, abimés dans la douleur, et transportés du dépit que leur causent de si furieuses blessures, ils vous ont supplié, Monsieur, de leur tendre la main, et de vouloir en cette fatale rencontre persuader au moins à toute la France, soit pour les venger, ou pour les consoler ; que si leur doctrine est déclarée hérétique, celle des jésuites est libertine : s’ils soutiennent que Jésus-Christ n’est pas universellement sauveur de tous les hommes, les jésuites contribuent beaucoup à en perdre plusieurs ; s’ils retranchent une des branches de la grâce, les jésuites font flétrir l’autre ; s’ils se moquent de saint Thomas, et de l’École, ; les jésuites abusent de la théologie ; si la Sorbonne a fait le procès à leur chef, et l’a condamné ; les jésuites ont une morale bien digne d’être mise à la touche : qu’enfin si leur conduite est extravagante, celle des jésuites est molle. D’où il reste à conclure selon leurs intentions et leurs souhaits, que l’opposition que ces pères font à leurs erreurs est donc injuste, et qu’on ne doit pas tenir pour oracle tout ce qu’ils prêchent, et qu’ils écrivent, que la France a trop d’estime de leur savoir, et trop de déférence pour leurs avis ; qu’ils devraient incessamment étudier leurs propres défauts, et n’avoir, ni tant de vue, ni tant de censure pour ceux des autres : en un mot, que s’ils ont quelque rayon d’esprit, certes ils en font un très mauvais usage.

C’est là votre dessein, et celui de vos frère, et de vos maîtres : en quoi il se voit une faiblesse extrême ; vu que c’est à un criminel une très pauvre consolation, de souhaiter que son voisin soit estimé coupable ; comme c’est une ridicule vengeance, et propre seulement des enfants, d’accuser leurs compagnons, lorsqu’on les avertit de leurs défauts, et qu’on s’apprête à les châtier.

Ce procédé ressemble encore à celui de ce malade frénétique, que saint Augustin propose si souvent en ses Sermons, comme l’étrange image de quelques-uns de ses auditeurs. Il ne veut point avouer qu’il soit malade ; il dit à sa femme et à ses enfants qu’il ne sent pas plus de mal qu’ils en ressentent ; il entre en mauvaise humeur contre ceux qui le servent ; il gronde contre son apothicaire, et son chirurgien ; il ne saurait voir ses médecins ; il leur crache au nez, et voudrait qu’ils se rompissent le col, sur le seuil de sa porte. Hélas, peut-on avoir une plus furieuse fièvre, et une maladie plus désespérée, que de déclamer contre ceux qui travaillent à nous guérir ; et que de souhaiter que son médecin périsse ?

 

6.

Suite de la même matière.

Ce n’est pas seulement pour venger le Port-Royal, que vous avez pris les armes contre les jésuites ; ça été encore pour user de diversion en sa faveur, et pour le mettre avantageusement à couvert de l’attaque de ces pères, et de l’aversion de toute la France. Vous n’ignorez pas, Monsieur, ce dessein, puisque l’exécution vous en a été confiée ; je veux pourtant vous en faire ressouvenir.

Le Port-Royal est le fort des jansénistes déclarés, qui plus nous allons avant, plus sont résolus de s’y défendre. Une puissante armée l’assiège depuis quelque temps, et ceux qui la condamnent comme généraux ; ce sont les prélats du royaume. Elle est composée de la Sorbonne, et des autres universités, de quantité de célèbres ecclésiastiques, et de force compagnies religieuses. On y voit même plusieurs personnes du siècle, comme autant de braves volontaires : en vue de toutes ces troupes les commandants en cette place n’oublient rien pour se retrancher, et pour la conserver à l’évêque d’Ipres leur maître. Ils proposent des articles de paix ; mais cette paix est insidieuse. Ils pratiquent dans le camp quelques esprits, et les engagent à porter sourdement leurs intérêts ; mais cette mine étant éventée, ces gens pratiqués se retient sans bruit : ils font des sorties sur tous les quartiers ; mais sans nul effet. Enfin ils concluent dans leur conseil de guerre, d’arracher s’ils peuvent des tranchées de ce siège, les pères jésuites : que pour y réussir il faut leur faire la guerre partout, et en particulier, que vous rendant chef de l’entreprise, vous attaquerez leur bibliothèque, observerez les endroits qui y paraissent plus faibles, et donnerez vivement sur leurs meilleurs hommes. Qu’après cela il y avait toutes les apparences du monde que cette Résolution bien exécutée, retiraient ces pères de leurs lignes ; et qu’indubitablement ils reprendraient aussitôt le chemin de chez eux, pour y défendre leurs illustres assiégés ; si bien qu’alors le Port-Royal se prévalant de leur retraite, respirerait un peu, et serait en sûreté de ce côté-là : car il est très vrai que leurs continuelles batteries, et leurs attaques fréquentes l’incommodaient présentement beaucoup, et lui donnaient de grandes appréhensions pour l’avenir.

Ai-je bien rencontré, Monsieur, en cette conjoncture ? Ai-je bien pénétré le secret du cœur de votre parti ? Voulez-vous que j’ajoute que cette diversion tend encore à détourner de dessus votre opiniâtreté la haine publique qui s’augmente tous les jours ; pour la faire tomber sur les Jésuites, comme il arrive quelquefois qu’un métayer rusé, divertissant le cours d’une eau qui mange ses terres, la fait aller du côté de ses voisins. Vous direz ce qu’il vous plaira de ma pensée, qui m’est commune avec tous ceux qui n’ont même que des lumières médiocres. Mais je sais bien que les saints Pères ont remarqué, que tous les hérétiques pratiquent d’ordinaire cet artifice ; et qu’à cause de cette humeur malheureusement adroite, ils les ont comparés avec ceux des animaux, en qui nous voyons plus de finesse. Vous pouvez voir ces comparaisons dans l’Origène, dans saint Irénée, saint Grégoire de Nazianze, saint Ambroise, et saint Augustin.

Je crois en effet que vous avez choisi en particulier la conjoncture de l’Assemblée de Messieurs du clergé, afin que la vue de vos observations sur la doctrine des jésuites attirât sur eux l’indignation de cet auguste corps, et la retirât à même temps de dessus vos erreurs, et votre conduite ; et que l’éclat de cet exemple servit de loi à tout le royaume, soit pour condamner ces pères, soit pour vous justifier.

Dieu et votre ange savent par quel mouvement vous avez agi ; pour moi je ne puis dissimuler, qu’il y aurait en ce dessein un manque insigne de respect pour les oints du Seigneur, et les pasteurs de ses peuples ; d’autant que vouloir les amuser, et leur donner le change ; c’est les jouer ; et exposer à leurs yeux vos lettres, c’est dire que jusques ici ils n’ont pas fait le discernement de la bonne, et de la mauvaise théologie, ni des qualités de ceux qu’ils honorent de leur estime, et de leurs bienveillance ; car il est véritable qu’entre tous les religieux que Messieurs les prélats emploient auprès de leurs personnes, et dans leurs diocèses ; les jésuites n’y tiennent pas les dernières places.

Et puis nos mêmes seigneurs ne savent-ils pas, que ça été toujours l’artificieuse et la superbe humeur des hérétiques, dans la plus haute chaleur de nos combats avec eux, et au milieu mêmes de nos victoires, de charger d’injures, et d’opprobres ceux qui les attaquent généreusement, et qui les vainquent avec gloire. Les réponses qui se voient dans Paris faites à vos lettres, vérifient amplement cette coutume de l’hérésie, par les insolents procédés de Luther, de Mélanthon, de Calvin, et de Du Moulin. Voici maintenant d’autres exemples.

Cresconius méchant brouillon entre les donatistes, servit le public d’un livre, ou il ramassa toutes les calomnies dont ces profanes avaient noirci jusques alors saint Augustin. Julien l’un des plus fameux collègues de l’hérésiarque Pélage, fit un écrit de même trempe contre ce même saint ; et trouva le moyen de le faire lire dans Rome même. Qu’est-ce que Pétilien ne vomit contre lui ? Et n’est-il pas constant que quelques-unes de ces maximes mal entendues dans son pays, et de deçà la mer, excitèrent en Afrique, et sur la côte de Provence de grands murmures ; tellement qu’il fut contraint de mettre la main à la plume, pour déclarer ses pensées, et faire cesser tout ce bruit. Ses disciples écrivirent aussi pour sa défense ; et je ne puis taire que cet exemple me rend précieux le bonheur que j’ai de rendre à mes maîtres le même service.

Nous pourrions joindre à ces récits, ce que les saints Athanase, Grégoire de Nazianze, Chrystôme, et Hierôme ont souffert en leur réputation pour le même sujet, et par les mêmes souplesses.

Mais en voilà assez pour vous apprendre le jugement, que font Messieurs les prélats de vos injurieux recueils, venus au monde justement au temps que le Port-Royal s’est vu attaqué plus vigoureusement, et que ceux qui le défendaient, ont été défaits avec plus de honte, et vaincus avec plus d’éclat ; leur restant sur le front une tâche ineffaçable, pour s’être moulés sur de si noirs exemples, que ceux que je viens de rapporter : tandis que les jésuites ont au contraire la consolation d’être traités comme l’Auguste des Pères de l’Église ? Ainsi que lui-même, lorsqu’on le nommait séducteur, se consolait sur l’exemple de Jésus-Christ, pour qui les perfides Juifs n’avaient pas eu plus de respect.

 

7.

Qu’il parait une extrême malice dans les lettres contre les jésuites.

La manière d’écrire que vous avez observé, Monsieur, a ses quatre éléments, ainsi que les corps sublunaires ont les leurs. Ces éléments sont la malice, la mauvaise foi, la raillerie et le scandale ; comme ces mêmes corps n’ont en leur fond que pourriture et corruption ; bien loin d’avoir les précieuses qualités des corps célestes ; comme vos lettres n’ont rien des vertus les plus recommandables la charité, la modestie, la piété, la justice, la candeur, et la vérité.

Le haut point de votre malice paraît dans le furieux dessein que vous avez conçu, de ruiner les jésuites dans l’estime des hommes, et de leur susciter tout ce quoi suit une réputation anéantie ; afin que les services qu’ils rendent à l’Église, lesquels sans doute sont considérables, soient rendus inutiles. Car si une fois leur doctrine passe pour insoutenable, en vain ils continueront de faire la guerre à Calvin et à ses frères ; de poursuivre les athées et les libertins ; de combattre les désordres du siècle ; et de prendre les armes contre les jansénistes. Oui, dis-je, si ce qu’ils enseignent semble s’éloigner de l’exacte et sévère théologie, c’est en vain encore une fois qu’ils entreprendront de réfuter l’erreur, de confirmer nos vérités, d’éclaircir une conscience, de donner un conseil, et de conduire les âmes. Leur vie même pour régler qu’elle soit sera suspecte, si leurs maximes qui règlent nos mœurs sont soupçonnées de se régler, soit par la complaisance et la lâcheté, soit par l’intérêt, ou par d’autres pareilles faiblesses. Car universellement chacun est persuadé, que la connaissance et l’action vont de compagnie, et que nous faisons le bien ou le mal, selon que nos lumières sont nettes ou sombres ; ainsi que la terre produit ses fruits selon le soleil qu’elle reçoit. C’est pourquoi, Monsieur, vous qui savez très bien que c’est là le cours du monde, et qui d’ailleurs voulez ôter à l’Église de très fidèles serviteurs, et à nous des personnes qui nous sont très utile, vous n’avez rien omis d’artificieux, et de pressant, pour détruire les jésuites dans notre estime.

Et parce que jamais la nature ne fait une destruction, que pour faire un établissement ; votre malice qui se porte jusqu’au sacrilège, vous a de même persuadé, qu’après la ruine de ces pères dans l’esprit du monde, il vous serait aisé d’y établir avec gloire le jansénisme ; et que nous ayant retirés de leurs églises et de leurs maisons, vous nous mèneriez sans résistance au Port-Royal. Belle imagination certainement, de vous figurer, que nous serons délaissés de Dieu à ce point, que de prendre pour un port assuré, un lieu où il ne se voit que des tempêtes, et des foudres, des monstres de mer, et mille naufrages !

On nous remontre que pour les jansénistes, il ne faut pas avoir peur qu’ils s’établissent en ce temps, ou grâces à Dieu la France a des prélats de qui l’infatigable vigilance, le zèle ardent, la science sublime, et la vie sainte, s’opposent à leurs desseins avec autant de cœur qu’on en peut souhaiter. Je demeure d’accord que la Providence divine dans cette triste conjoncture nous fait cette insigne grâce.

Mais Monsieur, n’est-il point à craindre que votre insatiable malice ne ressemble un jour à celle des loups, qui dans l’apologue délibérants de forcer un bercail, pour déchirer et dévorer les brebis, conclurent qu’à l’abord ils demanderaient avec beaucoup de civilité, qu’on éloignât seulement du parc je ne sais quels abbayeurs importuns, qui le gardaient ; mais que si leur proposition n’avait pas de succès, ils se jetteraient ouvertement sur les pasteurs, d’autant qu’au bout ils voulaient bien qu’on sut que le troupeau, les chiens, et les bergers étaient leurs ennemis.

On nous dit encore que la Sorbonne, et quantité de pieux savants qui sont dans les cloîtres, et hors des cloîtres, travaillent de leur côté généreusement à étouffer les hérésies naissantes, et que tandis qu’ils ne se lasseront point, il n’y a pas lieu d’appréhender le Port-Royal. C’est sans doute que la vigoureuse piété de Messieurs de la Sorbonne, soit dans Rome, soit à Paris, a obligé l’Église, et acquis à la France une très grande gloire, et qu’elle a merveilleusement édifié les nations étrangères. Néanmoins c’est toujours affaiblir une armée, que de rendre inutiles ses troupes auxiliaires. Et puis n’y a-t-il pas de l’apparence que vous, Monsieur, après avait entrepris les jésuites, entreprendrez la Sorbonne, comme le Cyclope réservait Ulysse pour le dernier service de son dîner ; et n’avez-vous pas déjà témoigné dans vos premières lettres, que vous n’étiez pas en disposition de l’épargner ? Même ne peut-on pas dire, que querellant ces pères, vous avez aussi querellé la célèbre société des Sorbonistes, puisque les choses que ceux-là enseignent ne leur étant nullement particulières, mal aisément se peut-il faire, que plusieurs de ceux-ci ne les approuvent, et n’y souscrivent, comme en effet dans les réponses à vos lettres on l’a exactement vérifié au regard de Monsieur du Val.

Enfin on ajoute, que s’il se trouvait quelque jésuite particulier, qui eût des sentiments, à qui les doctes raisonnables fissent difficulté de donner leur approbation ; il en resterait une nombreuse et célèbre troupe qui marche dans le chemin battu, sans se jeter dans des sentiers écartés ; et conséquemment que la doctrine de ceux-ci aura toujours son poids, et leur zèle les fruits qu’il mérite. Mais votre malice, Monsieur, a encore malheureusement trouvé le moyen d’attaquer ce retranchement pour fort qu’il soit ; vous faisant écrire, que les sentiments d’un seul de ces Pères sont les sentiments de tous, et que généralement tout l’ordre embrasse ce qu’enseigne chaque particulier ; et qu’au reste c’est l’un d’entre eux qui vous faisant confidence, de leurs affaires, vous a déclaré ce secret.

Voilà votre malice arrivée à son dernier terme, et mise en son grand et funeste jour : car il est certain qu’elle prétend à tout ce que j’ai dit, et que voulant détruire la foi de nos aïeules, pour élever sur ses ruines des nouveautés horribles, elle attaque obstinément tout ce qui peut arrêter ce furieux dessein, soir à présent, soit à l’avenir.

Mais comme dans ce paragraphe, et en ceux qui le précédent, j’ai découvert jusqu’au fond la malignité de ce venin, et qu’étant découvert nous pouvons dire, qu’il est dissipé, et hors d’espérance d’avoir jamais son effet ; je n’ai plus qu’à détromper le monde de la créance dont vous l’avez voulu remplir, que la compagnie entière de ces pères avoue les opinions de chaque particulier, et s’oblige à leur garantie.

La première réponse qui s’est faite à vos lettres, comme elle était excellente, a dignement aussi éclairci ce point : j’ajoute seulement que les jésuites n’ont en ceci pas plus de concert et d’association que les autres ordres religieux, si bien que quand les supérieurs majeurs y permettent à leurs écrivains de rendre leurs travaux publics, et que cette permission se met à la tête de ces ouvrages ; ils ne signifient autre chose, sinon que les députés pour ce regard les ont approuvés, et que la publication en est permise. D’où il est visible, que ni les supérieurs, ni l’ordre entier ne s’en rendent nullement cautions, et que si quelqu’un en doit répondre, ce sont les députés qui ont donnés aux auteurs leur approbation : autrement il faudrait dire, que toutes ces compagnies s’obligent à faire ce qui est infaisable ; je veux dire, à embrasser très souvent des choses opposées ; et à soutenir à même temps l’affirmative, et la négative d’une même décision : car pour nous rétreindre aux jésuites, il est assuré qu’entre les scholastiques, Suarez, et Vasquez, Bécan, et Mérat ne sont pas toujours d’accord. Que dans la philosophie, Mendoza, et Arriaga tiennent des toutes bien différentes ; et qu’Azor, et Sanchez, Reginaldus et Filiucius illustres casuistes, ne sont pas toujours frères dans leurs sentiments. Tellement que si le général et l’ordre entier étaient responsables de la doctrine de ces pères, il est clair que non seulement jamais ils ne se démêleraient de ces contrariétés : mais qu’en voulant la soutenir, ils seraient contraires et opposés à eux-mêmes : c’est assez que Monsieur Arnaud soit appelé le docteur contradictoire, sans que le général des jésuites porte la même qualité.

Vous faites insistance qu’un père de la compagnie vous a révélé ce secret : je vous prie, Monsieur, ne me contraignez pas à vous dire là-dessus toutes mes pensées : contentez-vous qu’il est de quelques écrivains comme des peintres et des poètes, qui s’imaginent que leurs ouvrages ne seraient pas fort agréables, s’ils n’y mêlaient toujours des grotesques et des fictions. Mais comment, s’il vous plaît, accorderez-vous ce que vous avez écrit en votre cinquième lettre, que les opinions larges n’appartiennent pas à toute la société, avec ce qui se lit dans la neuvième même par deux fois : que tout le corps est responsable des livres de chacun des pères : et de là vient, qu’il n’en sort point d’ouvrage qui n’ait l’esprit de tout l’ordre. Ces mots là, Monsieur, seraient-ils point tombés de votre plume, sans votre aveu ; de moi j’estime, que comme interprètes de votre cœur, ils déclarent, que vous souhaitez d’être nommé l’écrivain contradictoire, afin d’avoir toujours plus de conformité avec Monsieur Arnauld.

Je vous ai prié de ne me point contraindre, à vous dire tout ce que je pensais de l’imposture dont nous venons de parler ; maintenant je vous prie d’ouïr une rare pensée de saint Augustin sur le Psaume 51. Elle est tout à fait propre pour fermer ce point qui regarde votre malice : et c’est une image parfaite.

David se plaignant de Doeg son cruel accusateur auprès de Saül, en parle ainsi. Pourquoi fais-tu gloire de ta malice, toi qui es puissant en iniquité ? Tout le jour ta langue s’est préparée pour annoncer l’injustice même ; tu as traitreusement découpé la réputation d’autrui ; ainsi qu’un rasoir perfide fait quelquefois de grandes blessures, au lieu de couper seulement le poil superflu ; tu as aimé la malice par-dessus la bénignité, et choisi de réciter des choses injustes, plutôt que de raconter des choses équitables ; tu as pris plaisir de parler sans prendre soin de voir si une passion précipitée et artificieuse ne t’inspirait point tes discours : pour cela Dieu te détruira sans ressource ; et chacun bénira à la justice qu’il aura faite, en punissant ta malice, et donnant sa protection à l’innocence.

David a dit cela, sur quoi saint Augustin avec sa pénétration ordinaire, prenant garde à ce mot particulier, il a aimé la malice par-dessus la bénignité, écrit qu’en effet le dessus ; mais qu’enfin la vertu reprend le rang qui lui est dû. La malice, dit-il, est une eau froide, et la vertu une huile ; l’huile surnagera, et l’eau sera dessous : la malice est une noire vapeur, qui veut gagner le haut de l’air ; et la vertu est une belle et pure lumière ; la lumière aura toujours son éclat et la nue épaisse sera dissipée : la malice est une pierre, qui élancée en haut, semble vouloir attaquer le ciel, et frapper les astres ; et la vertu est une étoile de la première grandeur ; l’étoile sera toujours dans son ciel, et aura son ample volume, et la pierre retombant en bas s’enterrera dans la poussière, et les hommes la fouleront aux pieds. Mais venons au deuxième élément, qui entre en la composition de vos lettres ; c’est votre mauvaise foi, j’en apporterai seulement quelques chefs.

 

8.

Que l’auteur des lettres contre les jésuites procède de mauvaise foi.

Parmi les épîtres d’Hippocrate il s’en trouve une, ou le palais de la vérité est décrit avec des pensées toutes de pompe et de magnificence. À peine nos plus belles et plus fines pierreries sont-elles employées à cette structure : la lumière y fait les murailles, et le couvert ; ses rayons font les planchers et le degré, son éclat forme les meubles et les tapisseries ; et en un mot ce logis n’est pas moins admirable que les maisons du soleil.

On vous a reproché, Monsieur, que la vérité n’est pas de beaucoup si bien logée dans vos lettres, que dans celles de ce sage païen : on dit au contraire que cette auguste princesse en est entièrement bannie, et que l’imposture s’est emparée de la place. Il est vrai que vous faites de grandes plaintes de cette accusation ; mais tandis que vous disputerez du mot d’imposteur ; je vous dirai qu’en effet il y a beaucoup de souplesses et de biaisement dans vos écrits, et quantité de rencontres ou vous pouvez user de plus de franchise, et deviez être plus véritable, et plus fidèle.

Il se lit dans la cinquième, qu’à l’arrivée des jésuites on a vu disparaitre saint Augustin, saint Chrysostome, saint Ambroise, et saint Hierôme, et les autres Pères de l’Église, pour ce quoi est de la morale. Je pardonne cette période à la chaleur de votre plume, et de la composition ; car sans cela, je me joindrais à vos accusateurs, et ferais signer que vous êtes un imposteur à tout ce que les jésuites ont eu jamais de lecteurs de leurs livres, d’auditeurs de leurs prédications, de disciples dans la théologie, et d’hommes qui les ont consultés ou fréquentés.

Lisez la réponse qu’on vous a faite sur ce point ; elle est très bonne. J’y ajouterai toutefois pour ne vous laisser aucun subterfuge dans ce dernier mot de votre reproche, que c’est à l’égard de la morale, que les Pères de l’Église ont disparu ; qu’il faut seulement demander au premier libraire que vous rencontrerez, les deux volumes de la Morale du père Théophile, et les Œuvres du père Crésol ; et pour lors vous verrez combien vos reproches sont déraisonnables. Quoi les commentaires des jésuites sur l’Écriture sainte, les livres de dévotion qu’ils ont composés, les recueils qu’ils ont imprimés pour les prédicateurs, n’ont pas la morale des saints Augustin, Chrysostome, Ambroise, Hierôme, et des autres maîtres du christianisme ? Écoutez sur ceci deux choses assez mémorables : l’une est de l’incomparable Monsieur de Genève, et l’autre de feu Monsieur l’évêque de Bellay.

Un jeune seigneur ecclésiastique ayant prié le bienheureux évêque François de Sales de lui vouloir donner quelques préceptes pour la prédication ; ce digne prélat mit la main à la plume, et satisfit pleinement au désir, et à la prière de ce noble disciple. Nous avons ces rares préceptes dans l’une de ses lettres, et il s’y voit celui-ci entre les autres ; qu’il lut Salmeron, Barradas, Osore, et Rossignol jésuites ; ajoutant que de la lecture de ce dernier, il avait reçu une satisfaction particulière, et beaucoup d’utilité. Or il y a cinquante et un an que cet excellent maître fit cette leçon ; jugez par là de ce qu’il ferait en ce temps, où les livres de cette nature, et de la main de ces pères remplissent les bibliothèques.

Pour le défunt Monsieur Bellay, on dit qu’il avait coutume de dire, que pour préparer ses plus beaux sermons, il n’avait besoin que d’un livre qui se nommait, Opera Nostrorum, signifiant le quartier des libraires des jésuites, où sont rangés sous ce titre leurs écrivains particuliers : or il est certain que la prédication est le grand théâtre de la morale, et que les saints Pères y règnent avec majesté. Il reste donc à conclure que les jésuites ne les ont point fait disparaitre ; ils ont pour eux de plus religieux respects, et pour nous une charité plus fidèle.

Mais peut-être que vous limitez le mot de morale, à l’éclaircissement des difficultés de conscience. Sur cela je vous réponds, que les Doctes saints que vous avez nommés, ont usé leur vie à éclaircir les mystères de la foi, à expliquer les saintes Écritures, et à combattre les hérésies : et d’ailleurs que les cas de conscience étant d’ordinaire des choses particulières, et des actions personnelles ; ils ne les pouvaient connaitre devant qu’elles fussent : car pour les maximes universelles, et les principes généraux qu’ils nous en ont laissés, si vous persistez à dire qu’ils ont disparu à l’arrivée des jésuites ; il faut croire que vous avez perdu la vue, puisque vous ne les voyez pas dans leurs œuvres. L’Écriture Sainte les conciles, les lois de l’Église, et les ss. Pères sont des sources des règles de conscience. Et à quoi donc, Monsieur, persuaderez-vous, que de célèbres casuistes les ignorent ou les négligent ?

Quoiqu’il en soit de ce nom de morale, il est manifeste que ce n’est qu’un écart, vu ces cruels mots avec que lesquels vous concluez : que tout est bienvenu chez les jésuites, hormis les anciens pères. C’est pourquoi, comme je confesse franchement que je ne suis pas fort versé en cette sacré science ; je dois rendre aussi cette louange à l’obligeante piété de ceux que vous blâmez si injustement ; qu’ils m’ont imprimé envers ces saints une vénération plus que médiocre, et quelque assiduité pour leur lecture. Ils m’ont dit très souvent que ce sont les interprètes du ciel, les oracles de l’Église, les précepteurs du genre humain, les pédagogues de tous les âges, et les pères des belles lumières. Ils m’ont appris en particulier touchant les quatre Saints docteurs que vous dites avoir disparu ; que saint Isidore de Damiette conseille aux chrétiens de s’appliquer à saint Chrysostome, que saint Bernard écrit, que les saints Ambroise et Augustin étaient deux hautes colonnes de l’Église, auxquelles il se tenait fortement attaché, que saint Augustin même voulut avoir commerce avec saint Hierôme, et lui demanda ses écrits avec ardeur ; et que saint Hierôme nous a laissé dans l’Épitaphe de sainte Paule, cette agréable parole, qu’il ne voulait point être le maître de soi-même, ni s’instruire par ses propres pensées, de crainte d’avoir de très mauvais maîtres ; mais qu’il voulait prendre ses leçons des Pères qui l’avaient précédés, afin d’avoir les précepteurs les plus éclairés, et les plus utiles d’entre les hommes. Mais venons aux autres choses où il parait que vous n’agissez pas de bonne foi.

Vous n’ignorez pas qu’une chose n’est pas mauvaise pour être moins bonne, qu’elle ne devient pas illicite, pour n’être pas parfaite à l’égal d’une autre, qu’une opinion probable ne marche jamais sans passeport, et que de deux décisions plus ou moins recevables, celle qui a le plus de probabilité, n’a pas inviolablement le droit de préférence. Toutefois vous avez dissimulé de le savoir, fin de rendre les jésuites coupables, et la théologie criminelle, qui établit ces documents comme ses lois saliques et fondamentales.

Ressouvenez-vous s’il vous plaît de ce j’ai déjà traité, que vous supprimez les noms des docteurs qui n’étant pas de la compagnie de ces pères, les accompagnent en leurs sentiments : cette sorte de procédé offensant les uns par son incivilité, et les autres par son injustice, et nous encore par l’indifférence que vous avez pour notre instruction. J’avoue néanmoins que vous avez nommé deux ou trois fois Diana, mais sans doute vous l’eussiez fort obligé de ne pas songer à lui ; tant est méprisante la manière dont vous en avez parlé.

Et n’était-il pas juste en vous plaignant, que les jésuites sont trop relâchés en leurs opinions, de dire que vos plaintes ne regardent pas universellement tous leurs savants, et de marquer en particulier ceux qui en traitant les mêmes matières, sont plus sévères.

Azor confesse qu’il ne se rend qu’à l’extrémité à l’opinion, qui veut que deux moitiés de messe, en fassent une entière, et que cette sorte de messes suffisent même pour le dimanche ; Layman tient que ces pièces ainsi rapportées enferment toujours quelque offense ; Suarez a de la peine à se laisser persuader le contraire ; et pourquoi donc Monsieur, avez-vous manqué à nous instruire de cette retenue si raisonnable, écrivant qu’elle a manqué à Bauny et à Turrian ?

Vous avez écrit que D’Escobar approuvait le contrat Mohatra, par lequel les marchands achètent à bon marché ce qu’ils sortent de vendre chèrement : je m’en rapporte si vous ne prêtez point cette charité à cet auteur, à qui vous voulez si peu de bien. Mais ne fallait-il pas ajouter que Rebellus renvoie bien loin ce Traité ; et remarque qu’il est punissable par les lois de Portugal, et du Royaume de Castille.

Vous dites que Reginaldus et Filiucius permettent de tuer pour de simples médisances ; qu’il vous souvienne, qu’on a fait voir à tout le royaume que vous êtes beaucoup plus que méfiant en ce récit. De moi je demande pourquoi vous nous avez caché, que Suarez ne peut souffrir la seule ombre de cette pensée ? Disant que ce n’est point par la violence qu’on repousse la calomnie, mais par la manifestation de la vérité ; voilà qui est très judicieux ; et si la calomnie ne se peut découvrir ; qu’alors il faut avec résignation souffrir la mort ; certes voilà qui est encore parfaitement chrétien.

Je demande, dis-je, pourquoi vous avez dérobé à vos lecteurs de si utiles connaissances, et qui compensent avec tant davantage ce qui vous paraissait licencieux ? Peut-être que ce grand zèle de ramener en nos jours l’ancienne vigueur des maximes évangéliques, s’était refroidi en vous, ou possible qu’il y dormait ; mais non, c’est qu’il vous fâchait de parler à la recommandation des jésuites une fois au moins en votre vie, et que vous craigniez de nous laisser de quoi inférer, que la doctrine d’un seul n’est pas donc celle de tous. Tellement que jamais vous n’agissez de bonne foi, soit que vous parliez du concert et société d’opinions, que vous feignez être entre ces pères, soit que vous dissimuliez, qu’il s’y trouve une très judicieuse et très louable diversité de sentiments.

Cependant je n’ai pas oublié, que dans votre treizième lettre le nom de Suarez est échappé à votre plume ; et que vous y tombez d’accord que Vasquez épargne beaucoup plus le sang humain, que ne font les auteurs que vous accusez d’en être prodigués ; vous avouez même que bien loin d’appuyer l’inhumanité ou l’injustice, il ne veut point qu’un homme, qui vient de recevoir un soufflet, un coup de bâton, et même un coup d’épée, puisse faire le même traitement à celui qui l’a si mal traité ; et qu’il conclut, qu’enseigner le contraire, c’est ruiner le décalogue et l’Évangile, et leur substituer les maximes des païens.

Mais certainement cette généreuse confession est venue un peu tard ; et il est clair que vous ne l’avez faite, que pour inférer par une extraordinaire charité envers les jésuites, que selon la doctrine que je viens d’expliquer, celle de Lessius détruit l’Écriture, et que lui-même est un païen, et un scélérat. Car hors de ce dessein si obligeant, vous n’auriez jamais fait l’honneur à Vasquez de confesser, qu’il est raisonnable en cette matière. Il est vrai que vos déguisements de cette nature, n’ont pas commencé à se faire voir dans cette lettre, vous en aviez fait l’apprentissage en la cinquième.

Il s’y lit, que les opinions larges dont vous faites un si grand bruit, n’appartiennent pas à toute la société, et qu’elle a un mélange d’hommes austères, et d’hommes relâchés en leur doctrine. Cela sans doute est procéder de bonne foi, mais en apparence, et précisément jusqu’à ce terme. Car soudain vous faites éclore de cet aveu malicieux votre politique creuse ; que les jésuites mêlent ainsi l’amer avec le doux, et la sévérité avec la condescendance, afin d’avoir des casuistes assortis à toute sorte d’humeurs, et pour s’emparer par ces voies du gouvernement de toutes les âmes. De là vient Monsieur, qu’en contredisant le sincère, vous êtes fourbe effectivement, et que vous trouverez dans l’esprit de ces pères une louable diversité, pour trouver dans leurs cœurs une prodigieuse ambition ; comme si également on ne pourrait pas dire de toutes les compagnies savantes qui ont des écrivains plus ou moins sévères, comme s’il en trouve de tels partout, qu’elles prétendent donc de s’acquérir les génies différents de tous les hommes, et veulent donner la loi à toute sorte de personnes.

Enfin pour achever de découvrir vos infidélités, il est constant que vous avez altéré en cent façons la doctrine des Jésuites, traduisant leurs paroles à votre gré ; y donnant le sens qu’il vous a plu, et y ajoutant et retranchant selon votre caprice. Ce qu’ils donnent seulement pour probable, vous le récitez comme s’ils le tenaient évidemment certain ; ce qu’ils déférent à la qualité des auteurs, vous faites accroire qu’ils l’embrassent par une forte conviction ; ce à quoi ils apportent des limitations, vous le rapportez sans leurs réserves ; et en un mot ce qui ne fut jamais dans leurs livres, se trouve souvent dans vos lettres, pour vérifier ceci, je ne veux présentement que la querelle que vous avez sur les bras au sujet de Lessius ; elle est célèbre, ; il la faut rapporter avec soin.

Sur la question, si quand un honnête homme a reçu un sensible affront, il peut sur le champ mettre la main à l’épée, et ne point épargner son agresseur ; voici comme quoi s’y conduit Lessius.

En premier lieu, il rapporte les propres paroles de Victoria, sans se déclarer nullement ou pour lui, ou contre lui. Voici le texte de cet auteur. Celui qui a reçu un soufflet, peut à l’instant rendre la pareille, et poursuivre son ennemi, même à coups d’épée.

En troisième lieu il vient aux raisons qui peuvent persuader cette opinion, tenant toujours son esprit comme suspendu, sans témoigner de quel côté il penche.

En quatrième lieu il produit son sentiment, et dit que la décision de Victoria est seulement probable ; bien loin de conclure qu’elle est certaine, et hors de toute contestation.

En cinquième lieu il veut que cette probabilité soit seulement selon la spéculation, c’est-à-dire pour l’École, et la dispute ; car pour l’usage, il ajoute qu’il ne faut pas être facile à le permettre ; et en rend deux belles raisons, dont l’une est prise de s. Augustin.

En sixième et dernier lieu il avoue, que si quelqu’un se laissait aller à cet emportement ; il est de justice que son procès lui soit fait, et qu’on le punisse.

C’est là, Monsieur, la sage conduite de Lessius en cette question au l. 2.3 chap. 9. Doute 12. Nombre 79 et 80 ; car je me donne précisément ces limites. Il faut à cette heure que nous voyons, combien vous avez été fidèle en votre rapport.

Pour le premier chef, vous n’avez fait aucune mention des douze docteurs dont Lessius marque les nomes exactement, n’ignorant pas que ce soin exact était de saison en cette dispute.

Pour le deuxième et le troisième, vous récitez dans votre septième lettre le texte de Victoria, sans nullement témoigner, qu’il est de lui ; mais au contraire vous nous le donnez comme s’il appartenait à Lessius, et s’il portait ses sentiments.

Pour le quatrième ou il se déclare ouvertement, vous avez supprimé, qu’il tient seulement pour probable, ce que Victoria embrasse comme une chose absolument certaine.

Pour le cinquième et le sixième, vous les laissez de même dans le silence, quoiqu’il fût très important de nous avertir, qu’il fallait bien se garder, de venir à la pratique de ce qui se conclut en toute cette question.

Que dites-vous Monsieur, à la vue de toutes ces choses, que votre septième lettre nous a cachées ; car je ne parle encore que de celle-là ? Vous y embrassez les paroles de Victoria parmi celles des jésuites, afin de nous surprendre ; vous les faites passer pour un texte formel de Lessius, afin de nous persuader qu’il est absolument de son parti ; vous omettez, qu’il n’y trouve qu’une simple probabilité ; pour rendre par cette réticence son engagement moins tolérable ; enfin vous dissimulez que lui-même dissuade la pratique de ce qu’il écrit, pour ne pas confesser, que s’il a du respect pour les docteurs qu’il allègue, en ne rejetant pas tout à fait leurs sentiments ; il a aussi pour ses lecteurs de très prudentes précaution.

Mais que diront ceux qui liront ceci avec attention ? Il est hors de doute que s’ils ne connaissent point Lessius, vous vous êtes joué de leur crédulité et s’ils le connaissent, que vous avez méprisé leur censure. De là vient donc, que se joignants ensemble, ils demanderont justice de vos fourbes, et de vos mensonges ; car il est assuré que les paroles qui ont donné naissance à tout ce démêlé, ne sont point de Lessius, quoiqu’elles soient dans Lessius, et que lors précisément qu’il les rapporta jamais pour tenir entièrement la doctrine qu’elles enferment ; vu que Victoria la donne pour absolument vraie, et lui ni reconnaît qu’une probabilité. Et ce sont ces choses là, Monsieur, que quantité de personnes ont voulu voir dans Lessius, pour s’instruire par leurs propres yeux de votre mauvaise foi, et pour apprendre quelle créance ils doivent avoir désormais à toutes vos justifications.

Vous riez, et tout séparé que je suis de vous, je lis dans votre cœur, qu’heureusement vous avez commencé de prévenir par la publication de votre douzième lettre, le procès dont je vous menace ; le raisonnement dont vous y usez étant si clair et si fort, que non seulement il éloigne de vous le blâme d’être menteur, mais qu’il vous apporte la louange que se donnent les jansénistes, de n’avancer jamais que de constantes vérités.

Ce sont là les pensées dont vous flattez votre esprit, et voulez amuser le nôtre ; mais pour ma réplique je vous renvoie de même à ce qu’on vous a répondu ; c’est un discours si exact, et si concluant, que si cette lettre-là a été le douzième monstre que vous avez produit ; la réponse est le douzième travail de l’Hercule qui les combat, et les défait tous.

Je sais bien que depuis ce douzième écrit, vous en avez publié un autre ; toujours pour vous laver du blâme d’être imposteur : mais je réponds, que toujours aussi c’est donner matière de nouvelles victoires à votre adversaire ; car il est juste qu’un Hercule chrétien triomphe plus souvent que n’a pas triomphé l’Hercule païen.

Au reste pour la louange que vous donnez aux jansénistes de ne mentir jamais ; c’est vouloir ignorer, que ce nom dénote un homme qui soutient obstinément, que Jésus-Christ n’est pas mort pour tous les hommes ; et par conséquent, comme cette parole est une horrible fausseté ; que celui aussi qui la prononce ; est un furieux menteur. Si je me laissais persuader qu’un janséniste ne ment jamais ; je perdrais la foi, et ne serais plus catholique : et je pourrais également admettre que les Juifs qui enseignent que le Messie n’est pas encore venu ; que les Turcs qui publient que Mahomet est le plus grand saint du paradis ; que les huguenots qui prêchent, que la réalité du corps du Sauveur n’est pas dans son adorable sacrement ; et que tous les païens qui écrivent, que Jupiter, Mars, et Bacchus sont de grands dieux ; ne prononcent que des oracles.

Dans le prophète Zacharie Jérusalem est nommée, Ville de Vérité, le texte syriaque dit, Ville de Sainteté, certes nous n’avons pas encore vu ces augustes titres sur la porte du Port-Royal.

 

9.

Que les lettres contre les jésuites sont pleines de railleries offensantes.

À l’avance ; Monsieur, vous avez fait une Apologie pour l’accusation que contient le Titre de ce Paragraphe. On a répondu avec grande solidité à cette injuste justification ; et l’on a trouvé que de nouveau elle vous faisait criminel d’un sacrilège manifeste. Pour moi je fais cette recharge pour vous soutenir hardiment, que vous êtes en effet un Railleur, et que, qui voudra compter toutes les lignes de vos Lettres ; trouvera que chacune vous marque de ce caractère, qui rendant ridicule un homme qui monte sur le théâtre, doit rendre profane celui qui le porte dans les Sciences saintes.

Il y a peu de jours que je me rencontrai dans une assemblée, où de bons Esprits discouraient de votre manière d’écrire. Les uns soutenaient que c’était votre Air ordinaire, et tel que vous l’avez dès le berceau, sans nulle étude ; d’où ils inféraient que c’était la qualité de votre Génie, et le poids de votre inclination, et de vos habitudes. Les autres disaient, que vous faisiez le plaisant à dessein d’engager jusqu’au petit peuple à lire vos Lettres, dans l’espérance d’y trouver autant à rire qu’à la Comédie. D’autres croyaient que le Port-Royal avait fait choix de ce joli style, sans prendre garde que c’est se déclarer extrêmement faible, que d’en venir aux railleries, qui servent de dernière défaite à ceux qui ont peine à se démêler d’un reproche. Il s’y dit encore, que ce n’était pas une bonne façon de corriger les défauts d’autrui, que le faire en raillant ; car c’est lui faire signe de recevoir la correction avec mépris, et lui témoigner, que ses fautes ne sont pas fort considérables.

Surtout on demeura d’accord, que les ennemis de l’Église se sont donné toujours comme de main en main cette leçon, de se gausser de sa Doctrine, et de ceux à qui elle commet notre instruction. Nous avons dans les Opuscules de Calvin, ses sanglantes Moqueries de la Sorbonne ; nous trouvons dans les Pères, celles des Albigeois, de Julien l’Apostat, et des Arriens. Nous lisons dans Terrullien les contes que faisaient les Idolâtres de la vie des premiers Chrétiens ; et il se voit comme un crayon de cette humeur dans les discours des Athéniens, sur la Prédication que leur fit Saint Paul. Il leur avait parlé en leur langage de la Résurrection des Morts ; et eux firent courir le bruit, qu’il annonçait le culte d’une nouvelle Déesse nommée Anastasie. C’est l’observation de Saint Chrysostome. Il avait prêché avec ardeur, et véhémence ; ils dirent qu’il en contait à plaisir, et que c’était un semeur de paroles. Ils s’abstinrent de parler du fruit que devait produire ce sacré grain, parce que les Moqueurs rendent la parole de Dieu infructueuse : mais Saint Augustin y a suppléé, disant que de fait Saint Paul semait des paroles, et qu’il eut pour moisson, la Conversation des peuples, les bonnes mœurs des Chrétiens et leurs saintes Œuvres.

Quelle que soit la raison, Monsieur, qui vous a mu à prendre cet ait bouffon, (car c’est trop peu de l’appeler enjoué, comme je l’ai nommé à l’entrée de cette Réponse) certes il vous faut donner la louange d’être excellent Maître en ce bel Art. Aussi après que Monsieur Arnaud s’est moqué du Saint Siège, des Évêques de France, des Docteurs de la Faculté de Paris, et de toute l’Église, entreprenant la défense de la Constitution d’Innocent X. Lui que cette Constitution accable ; il fallait bien se promettre, que vous tâcheriez de copier cet excellent Original.

Qu’il vous souvienne de l’invention de votre début, je veux dire, de votre première Lettre, où vous rapportez vos commerces avec les Pères Prêcheurs ; repassez par votre Esprit les Visites, les Compliments, les Confidences, les Entretiens, et ces Tablettes que vous fûtes bien mari de n’avoir pas porté dès la première fois ; n’oubliez pas les vingt-quatre Vieillards, et les Auteurs graves, dont vous aient détourné de faire cent jeunesses ; et plus encore de légèreté. Rappelez à votre souvenir, et les quatre Animaux, et ces bons Pères, et le hoho, et le, voilà qui est divertissant, et le passage de Jean d’Alba, sur lequel vous mîtes justement le doigt ; et vous confesserez, que, si vous eussiez été Sage, vous auriez fait des rétractations de vos plaisanteries, plutôt que de nous en donner des Lettres Apologétiques.

Pour l’ordinaire les noms des Savants défrayent votre humeur gausseuse ; tantôt vous en partagez et démembrez un, tantôt vous en enfilez des douzaines ensemble ; une fois vous les accompagnez de Titres pompeux, comme de leur train ; une autre fois vous les faites marcher tous seuls, et toujours vous nous les produisez avec des visages à faire rire. Un jour vous faites vos visites sans être accompagné, le lendemain vous avez Un Second, et par malheur il se rencontre que Madame la Maresebale, et Madame la Marquise les interrompent. Parfois vous contrefaites Le Moliniste ; puis en quittant ce masque, vous dites qu’Aristote est un habile homme, et que vous craignez furieusement les Distingue. On vous reçoit le matin avec que des compliments ; le soir vous ne voulez point de cérémonies, mais partout vous Dirigez votre intention. Vous connaissez tous les Théologiens, et vous savez combien de fois leurs Livres ont été mis sous la Presse ; une heure après vous en nommez quarante-cinq, et demandez, si ce sont des Chrétiens. En vérité il fallait bien les avoir marqués sur ce Recueil, sur lequel on s’oublia de mettre la dose De l’Hypocras, qu’on vous conseillait de boire les jours de jeune.

Je ne puis, Monsieur, dissimuler davantage ce que je ressens en écrivant ces choses. C’est donc ainsi que la Science de Dieu est traitée dans le Port-Royal, et par ses Disciples ! C’est de cette sorte qu’on y révère Le miracle de nos lumières ! Saint Basile donne ce nom à la Théologie. C’est là le précieux parfum qu’on y porte au Sanctuaire de l’esprit humain ? Saint Hierôme a ainsi nommé cette excellente habitude. C’est donc ce style, et ces expressions qu’attend cette Princesse, qui règne souverainement sur nos intelligences ; lorsqu’on expose les devoirs de ceux qui l’approchent ! Obtenez, Monsieur, que le Maître des Sentences retourne au monde ; faites que Saint Thomas, et Saint Bonaventure reviennent ; ressuscitez Albert le Grand, et Alexandre de Alez ; présentez leur vos Lettres, et voyez s’ils y donneront leur approbation. Ils nous communiquent tous les jours leurs lumières, mais vous n’en recevez que des Censures.

Votre plume dans laquelle vous avez fait couler votre Esprit, vole d’une matière à l’autre comme un éclair ; elle y entre, et en sort, on ne sait pas où ; elle y fait des enchaînures nom pareilles ; elle y grossit, et désenfle tout ce qu’elle peint ; elle court partout le monde, et ne va jamais sans railler. Elle entre dans les Parlements, salue Messieurs, et soudain se tourne vers leurs valets ; elle assiste aux querelles des Gentilshommes ; et à l’instant même s’en va au Devin, elle se glisse dans la Cellule d’un Religieux ; et dans un moment vous la voyez au comptoir d’un Banquier ; elle observe la façon dont un Laquais rend une lettre, et aussitôt après, dit à un Ecclésiastique de se bien garder d’être Simoniaque. Et tout cela en se divertissant toujours, et en se gaussant de tout.

Vous n’épargnez ni les Sacrements, ni les actions de Piété, ni les Matières Stes, ni les précieux Privilèges de nos défunts Rois : tous ces nos Augustes entrent dans vos contes et dans vos entretiens facétieux. Vous forgez des Relations ; vous racontez des Aventures ; vous avez des Rencontres ; vous employez des Termes ; vous attaquez les uns, vous êtes dans les intérêts des autres ; vous louez et vous blâmez, vous montez, et vous descendez ; vous jouez cent Personnages ; vous prenez mille différentes postures ; vous faites des Farces continuelles, et d’infinies choses de cette nature, qui n’ont autre but que de tourner en ridicules les Serviteurs de Dieu desquels vous parlez ; et les Choses saintes dont vous dites qu’ils parlent.

Hélas, comme quoi avez-vous hérité du Génie de Lucien, de l’humeur de l’Hérésiarque Arius, et de l’esprit de Rabelais, et de Du Moulin ? Comme si vous ne saviez pas que cette sorte de succession est semblable aux arbres stériles, sur lesquels, ni ceux qui les plantent, ni leurs héritiers ne voient jamais de fruit. Ils portent bien quelques feuilles apparemment riantes ; mais pour le reste ils sont infructueux, et produisent même souvent des épines. Aussi les railleurs pèchent toujours doublement, quand ils raillent ; pour ce qu’ils font en se moquant, ce qui devrait les faire pleurer, et désobligent cruellement autrui ; parce qu’en lui faisant du mal ils veulent qu’il rit. Et à dire le vrai, ils ne font jamais de bien que quand ils meurent ; parce qu’alors enfin cessant de parler, ils cessent de fâcher le monde.

Après tout, ce qui est de pire, et de plus déplorable, est que vous protestez solennellement de votre sériosité ; vous ignorez vos plaisanteries ; vous jurez que vous êtes dans une retenue parfaite ; et que s’il vous arrive de vous moquer, c’est à l’imitation des Saints, et de Dieu. Ô Dieu ! Faites s’il vous plait la grâce à cet aveugle Railleur, de méditer sérieusement ces paroles du Prophète Roi. Bienheureux est l’homme qui n’est point allé au lieu où les impies assemblent leur Conseil ; et qui ne s’est pas arrêté au chemin par où les pécheurs marchent, ni assis dans la Chaire de pestilence : Les autres ont traduit, dans la Chaire des Moqueurs, et des Bouffons.

 

10.

Que les Lettres contre les Jésuites nous scandalisent.

Une parole et une action qui nous convie au mal ouvertement, ou qui secrètement nous y conduit, est un scandale. Or, Monsieur, vous faites cela presque à chaque ligne de vos treize Lettres, que j’ai lues avec quelque soin : je ne sais si vous en avez écrit davantage ; il parait donc que ce Paragraphe n’est nullement hors d’œuvre en cet endroit.

Monsieur Arnaud Dans sa Défense et dans sa Protestation, avait malicieusement méprisé le Pape, et en sa personne Jésus-Christ, de qui il est Lieutenant en terre, et l’Église qui est son Épouse, et notre Mère : les Prélats du Royaume avaient part à ce mépris ; et il s’étendait encore sur les Docteurs, qui pleins de zèle pour la Vérité de la Foi avaient condamné sa nouvelle Doctrine. De là vient que vos Écrits qui sont venus après, comme l’attache et le Seau de cette Défense, et de cette Protestation, ne sont pas exempts de leurs infâmes dérèglements ; et que facilement ce désordre est aperçu par toutes les personnes qui conçoivent l’Argument et le Dessein de vos quatre ou cinq premières Lettres. C’est votre prodigieux manque de soumission à l’Église, et votre obstiné attachement aux erreurs du Port-Royal, qui vous ont mis la plume à la main ; il n’y a donc nulle doute, que vos Écritures ne portent partout le scandale.

Vous y faites le Censeur et le Souverain en matière de Théologie, et vous n’êtes pas Théologien. Vous y présentés aux yeux de tout le monde ce qui n’est que pour le Cabinet de la Maitresse des Sciences. Vous y servez la passion d’autrui, et y lâchez la bride à la vôtre. Le péché y est enseigné par une effroyable indiscrétion. Les dernières extravagances de l’esprit y sont masquées du nom de zèle. Vous y persécutez sans relâche les Serviteurs de Dieu ; des Gens que sa Providence a choisis pour nous instruire, y sont décriés ; des Hommes qui ont usé leurs vies pour le Public, y sont noircis, tout un Ordre Religieux y souffre les effets de votre haine et de votre malice ; vous y traitez des choses de la Conscience, comme si vous interprétez Escope ; vous y discourez des Confessions, et des Absolutions, comme vous feriez de la Métamorphose ; vous y parlez des dévotions envers la Vierge, comme des amusements de votre enfance. Que maintenant donc on nous dit, si c’est vous dire des injures, d’écrire que vos Lettres nous scandalisent ?

Je m’arrête à ce dernier point qui regarde la sacrée Vierge, et son service, et je soutiens devant tous les hommes qui ont encore quelque bluette de piété, que vous en avez écrit d’une manière quoi va au mépris de son culte, et qui l’affaiblit. Ce n’est pas qu’il ne me souvienne que dans la huitième et la neuvième de vos Lettres, vous avez voulu à l’avance parer à ce reproche ; mais mes Lecteurs jugeront, si j’ai pu l’omettre, sans faire une visible lâcheté, soit à l’égard de la Très Sainte Vierge Mère de notre Dieu ; soit à l’égard des Jésuites, qui ne sont pas de moins zélés entre ceux qui l’honorent plus religieusement.

Les Pères Binet, et de Barry Pères de tant d’agréable Livres qui nous forment à la piété, nous y exhortent de bonne grâce à servir la Vierge avec de douces tendresses, et un amour tout filial. Et en particulier le Père de Barry nous y propose quelques devoirs pieux qu’on lui peut rendre facilement, comme sont, de prononcer très souvent le Nom de Marie, d’offrir à son cœur l’Ave Maria, et de réserver ses sacrées Images. Cela, Monsieur, vous a surpris, et mis dans un chagrin, et un caprice si peu Chrétien, que vous vous êtes oublié jusque-là que d’en témoigner au Public votre dégout, et d’improuver ces devoirs, et d’autres encore également recommandables.

Ah, main audacieuse ! Qui a contribué à ce triste Écrit, tu mérites de devenir percluse, et de ne retenir de vie que pour ressentir le châtiment de ton profane service ! Mais non, sans doute je souhaite plutôt qu’une pieuse vigueur t’élève sans cesse vers le Ciel ; pour impétrer le pardon de l’irréligieux Esprit que tu as servi si lâchement. Ce souhait, Monsieur, n’est pas désobligeant, et je vous prie de vous disposer à en recevoir l’effet. Cependant je vous ferai mes plaintes, non point de tous les Chefs dont les dévots de la Vierge les pourraient faire, mais seulement des trois que j’ai rapportés.

Vous ne trouvez pas bon que durant le jour, on s’applique fréquemment à prononcer le nom de Marie, et nous ne voyons pas pourquoi ; si ce n’est peut-être que vous êtes accoutumé à jurer souvent celui de Dieu, c’est pourquoi il vous serait honteux de voir aux autres de plus coutumes : quoiqu’il en soit de votre motif, car de raison vous n’en avez point ; apprenez, que la sainte Vierge en qualité de Mère de Dieu, est digne de tous les respects les plus abaissants qui se peuvent rendre à une pure créature ; et qu’en qualité de Mère des hommes, comme tous les Saints l’ont nommée, elle mérite l’amour le plus élevé qu’on puisse avoir pour aucun objet au-dessous de Dieu ; et que par une suite très aimable, il faut donc, s’il est possible, être incessamment à genoux devant elle, pour lui rendre nos vénérations, et lui parler aussi sans cesse, pour lui déclarer notre amour, et par conséquent encore, qu’il faut prononcer souvent son nom, vu que les noms sont les tableaux de l’objet qu’on chérit, et l’abrégement de ses perfections.

Clément Alexandrin écrit qu’il s’est vu des Amants du siècle, insensés à ce point, que l’attacher sous leurs souliers une plaque d’airain, où était gravé le nom de leurs Maîtresses, afin de l’imprimer partout où ils mettraient le pied, et qu’ainsi tout le monde sut ce beau nom, et qu’eux-mêmes à chaque pas l’eussent dans l’esprit. Peut-on s’imaginer une passion plus folle et plus violente ? Mais pourrait-on aussi avoir une estime si vulgaire de la Reine du Ciel, et une si froide affection à la servir ? Qu’on refusât de nommer son nom à chaque pas, s’il se pouvait, et de publier par cette industrie, que comme sujet on la révéré, comme disciple on l’écoute, comme client on s’u confie, comme esclave on la sert, et comme enfant on a pour elle un amour qui abrège tous ces devoirs.

Dans les Poésies du temps il ne se voit à chaque feuille, que le nom de Philis, de Cloris, et de Sylvie, pour vérifier ce qu’un ancien disait, que l’amour apprend à parler, et même enseigne la Musique. Et pourquoi donc trouverait-on mauvais, que nous ayons toujours sur les lèvres le blues beau de tous les Noms, après le nom de Dieu ? Lisez les Actes des Apôtres, et vous trouverez que Marie Mère de Jésus, était le nom de la Vierge le plus Auguste, que les premiers Chrétiens connussent. Lisez Saint Bernard et il vous apprendra qu’il faut invoquer ce nom Divin à chaque moment de nos vies. Misez l’histoire de l’Église, et vous savez qu’on a vu des Rois faire des Édits ; qu’au Baptême des filles on donnerait à toutes le nom de Marie. Certes ce n’était pas pour négliger ce nom, ou seulement pour le prononcer une fois l’an.

Pour le Cœur de la Vierge que vous improuvez qu’on honore, en lui offrant quelque prière, quand ce ne serait qu’un Ave Maria, votre cœur, Monsieur, était-il bien Chrétien, et même assez raisonnable, lorsque cette pensée en est sortie ? Jésus-Christ a reposé mille fois sur cet aimable cœur, et a été le premier qui l’a honoré ; ainsi on peut dire qu’il nous a laissé l’exemple et le précepte d’avoir pour lui de particuliers respects. Nous adorerons, dit David, au Lieu où ses pieds se sont arrêtés. Les Rabbins des Juifs interprètent cela de l’Arche de leur Alliance, qui servait de Trône à Dieu : les Mystique du Christianisme l’exposent de la Croix, ou les Pieds de Jésus-Christ furent cloués : mais les dévots de la Vierge l’expliquent de son sein et de son Cœur, sur lequel l’homme Dieu son Fils prit tant de fois plaisir de reposer, et de dormir. Delà vient que pour rendre cette Prophétie effective, nous devons abaisser nos Personnes devant ce saint Cœur, lui protester de notre servitude, et joindre à nos humbles soumissions des soupirs et des prières.

N’avez-vous jamais lu que Saint Épiphane nommait le Cœur de cette divine Mère, un Reliquaire de pierreries ? Vu que l’Écriture rapporte qu’elle y conservait chèrement tout ce qu’elle observait en son Fils, ses paroles, ses actions, et ses Mystères ? Avez-vous oublié avec combien de complaisance cette Dévote de l’Évangile, éleva sa voix pour prononcer que Bienheureux était le sein qui avait porté Jésus-Christ, et Bienheureuses les mamelles qui lui avaient donné leur lait ? Ignorez-vous combien Dieu célèbre ce Cœur dans le Cantique, sous l’Image du Cœur de l’Épouse ? Et n’avez-vous jamais pensé, qu’en cet Énigme Céleste que vit Saint Jean de la Vierge couronnée d’Étoiles, et revêtues du Soleil, cet Astre n’avançait pas jusques sur son sein, mais demeurait sur ses Épaules, ainsi qu’un Manteau Royal ; pour ne pas nous dérober la vue de ce Cœur, et afin de nous laisser le moyen de lui porter nos vénérations, et nos prières.

Ce que je dis du Cœur sacré de la Glorieuse Vierge, je le dis à proportion de ses Images : et je ne puis assez m’étonner que vous ayez témoigné de n’en pas approuver le Culte ; car delà il se peut conclure, que vous avez dans l’âme d’autres erreurs, que celles des Jansénistes. Dieu sera le Juge de cette pensée, et vous s’il vous plaît me répondrez sur cette demande ; si vous auriez eu l’Audace d’improuver cette piété, au regard des Images dont nous parlons, du temps de Robert, l’un des plus pieux de nos Rois ? Alors certes lui et tous les Grands du Royaume, vous auraient bien fait changer de ton, en vous montrant le Collier de leur Ordre, ou la Vierge était peinte en émail ; auriez-vous osé publier dans Paris votre neuvième Lettre, qui est un essai de Condamnation de cette Religieuse pratique, du vivant de Louis XI qui n’allait jamais sans avoir sur soi une de ces saintes Images.

Je me persuade que votre retenue aurait été de beaucoup plus grande il y a dix-sept ou 18 ans, lorsque le défunt Roi mit sa Personne et ses États sous la protection de cette Reine des Anges et des hommes, et qu’il se fit peindre à ses pieds dans l’excellent tableau qu’il lui dédia ; afin que la France fut l’Empire de Notre Dame, ainsi qu’on disait autrefois que Constantinople était sa Ville.

Véritablement vous pouvez prendre de meilleurs sentiments, et par ces Exemples, qui nous sont comme domestiques, et par le souvenir de la Traditive du Christianisme, que Saint Luc fit de sa main quelques portraits de la sainte Vierge, pour satisfaire à sa dévotion, et à celle des premiers Chrétiens, qui dans ces heureux linéaments, et ces couleurs fortunées, honoraient la Mère de leur Dieu, se consolaient de son absence après son Assomption dans la gloire, et laissaient aux siècles à venir un modèles de ce qu’ils devaient faire.

C’est par cette raison que l’histoire de l’Église a curieusement remarqué, que Saint Rémy l’un des Apôtres de la France, avait accoutumé de faire ses prières devant une dévote peinture de la Vierge. Que Saint Edmond Archevêque de Cantorbie avait sur la table de son Étude, une de ses figures, afin de se ressouvenir de lui présenter ses travaux à toute heure, et de lui demander ses lumières. Que Saint Bernardin sortait tous les jours vers le Faubourg de la Ville de Sien, pour aller saluer cette divine Maitresse, de qui une grande statue étant posée sur la porte, semblait annoncer qu’elle en était la Protectrice. Que Saine Elizabeth fille du Roi d’Hongrie, et Duchesse de Thuringe, laissa en mourant par préciput à sa fille aînée, quatre belles représentations de cet Illustre Objet, qui faisaient tout son trésor. Que les religieux de Saint Dominique sont obligés d’avoir toujours dans leurs chambres une de ces chères Images ; et que la cellule de Sainte Thérèse n’était jamais sans cette agréable perspective : tellement qu’après toutes ces éclatantes preuves, que les Images de la sacrée Vierge ont été toujours recherchées des Saints avec zèle, contemplées avec révérence, honorées avec assiduité, et saluées avec de saintes passions ; vous avez, Monsieur, autant de siècles que le Christianisme en, compte depuis sa naissance, qui condamnent ou votre erreur, ou votre dégout, et qui justifient pleinement les pieuses industries de notre dévotion.

N’omettons pas l’admirable Exemple d’Andronique le vieil Empereur d’Orient ; il était malade à l’extrémité, sans pouvoir communier, par un je ne sais quel malheur ; mais comme l’amour et le besoin sont ingénieux, il prit sa Médaille d’or de la Sainte Vierge, qu’il portait toujours au col, et la mettant en sa bouche en forme d’un nouveau Viatique, il expira. Ô vie ! Que te voilà heureusement fermée par un cachet si précieux ; Mourez Andronique, mourez sans nulle crainte : c’est rendre l’âme bien doucement que de la consigner entre les mains de la Mère de Dieu. C’est aller vers son dernier Juge avec beaucoup d’assurance que d’avoir avec vous sa Sainte Mère, qui se charge d’être votre Avocate. C’est porter un indubitable Sauf conduite pour le Ciel, que d’être avec sa Reine, qui vous en fait ouvrir les portes ; elle était dans votre bouche afin de parler pour vous.

Vous me diriez volontiers, Monsieur, que je vous traite en pur Calviniste, dans la croyance que vous condamnez absolument le culte des sacrées Images, mais que Dieu vous a fait la grâce de n’avoir aucune veine qui tende là. Bien est-il vrai qu’autrefois vous avez cru, que les dévotions pour lesquelles je viens de plaider, étaient un peu menues, et pas beaucoup nécessaires ; mais que vous êtes revenu de cette fausse persuasion, sachant que Dieu prise même un verre d’eau froide donné pour son respect, et que ces pratiques ne nous sont pas conseillées à l’exclusion de nos devoirs ordinaires et essentiels ; comme pour avoir des arbres de qui les fleurs sentent bon, nous ne laissons pas d’y prendre d’excellents fruits. Qu’au reste vous avez assez témoigné ce changement de vos sentiments, marquant au pied de votre neuvième Lettre, que sur le point de l’envoyer à l’Imprimeur, les Livres des Pères Binet et de Barry vous sont tombés entre les mains, et que vous trouvez qu’ils sont dignes d’être vus.

On ne peut nier, que vous n’ayez fait cette confession, et nous la prendrions pour une action de très bonne conduite, et pour une Amende honorable faite à la très sainte Vierge, s’il était assuré que c’est tout à bon que vous parlez de la sorte, et que cette confession s’accompagne d’un véritable repentir, et d’une sincère volonté de vous amender. Car pour vous parler franchement, il n’est personne qui n’en prenne quelque défiance, et qui ne dit que c’est également la bonne fortune des Menteurs et des Railleurs de n’être pas cru, lors même que ceux-là rapportent des Vérités, et que ceux-ci deviennent sérieux.

Votre Confesseur doit savoir à cette heure qu’elles ont été vos intentions, et un jour le Ciel nous fera part de ce secret. En attendant je vous prierai de profiter de quelques avis très salutaires, que l’Ecclésiastique, Saint Paul, et Saint Augustin vous donneront ici par ma plume. Que Dieu est au milieu de nos pensées, comme un Soleil qui les éclaire toutes, et qui comptes jusqu’à leurs atomes ; que c’est la dernière des illusions, et des folies, de croire qu’on puisse tromper son œil et échapper à sa Justice. Qu’une mauvaise intention qui veut passer pour bonne, est un visage laid qui se masque encore plus hideusement, et qu’un repentir simulé rend criminel et non pas humble celui qui le pratique.

 

11.

Que les Lettres contre les Jésuites témoignent l’extrême opiniâtreté de leur Auteur.

Je n’examine pas aujourd’hui, Monsieur, si vous êtes un Janséniste complet et déclaré. Certainement si vous étiez assez malheureux pour être tel, il n’y a pas à douter que vous ne fussiez dans une obstination criminelle ; puisque c’est d’elle que l’Hérésie prend sa dernière teinture, et ses funestes achèvements ; selon cette Règle de l’Évangile, que je dois ravir pour une Reine et un Publicain celui qui refuse d’écouter l’Église, et de se rendre enfin à ses salutaires avertissements.

Je ne vous dis pas non plus que vous faites durer trop longtemps la Guerre que vous avez entreprise contre les Jésuites, et qu’il y a un extrême dérèglement à l’opiniâtrer. La Constance dans la Vertu est très recommandable ; c’est un fond d’airain que l’on donne à une excellente peinture ; un ornement précieux qui l’entoure ; et un magnifique couronnement qui la rend achevée. Mais la Constance, ou plutôt l’endurcissement dans le vice, est plein d’infamie. C’est une vilaine encre double qui noircit et défigure tout un homme, et qui le rend semblable au Démon, en qui tous les vices sont éternels. En effet Saint Paul ne veut pas, que nos colères durent plus que le Soleil sur notre horizon, et que nous portions au lit nos promptitudes du jour. À l’opposite il prie Dieu que la Charité prenne en nos cœurs des hautes racines ; et qu’elle y soit ferme, autant que sont immobiles les fondements d’une Tour qui se trouve bâtie sur le roc.

Donc ce que j’ai à faire maintenant, c’est de soutenir que vous ramenez, et rebattez si souvent la Doctrine des Jésuites touchant les Opinions probables, que non seulement vous en êtes désobligeant et importun ; mais que par là encore vous faites voir que vous avez dans l’âme un venin fixe, et un fiel inépuisable. Car les Maximes que vous combattez étant reçues pour Principes dans la Théologie, et ces Pères vous ayant donné sur cette matière des éclaircissements très satisfaisants ; il reste que vous péchez contre la Vérité connue, et que vous voulez être opiniâtre, afin de les rendre odieux.

Or quoiqu’il ne manque rien à la Réponse qu’ils vous ont faite dans le Recueil de vos Impostures, et que je m’en sois prévalu dans mon deuxième Paragraphe ; je veux toutefois repasser sur cette matière, et vous en dire trois choses, conformément à ce que les Jésuites enseignent. La première est, qu’on ne peut nier que la Théologie des mœurs n’ait des Opinions probables. La seconde, qu’un Docteur unique leur peut donner la probabilité. Et la troisième, qu’entre deux Opinions qui ont plus ou moins de part à ce caractère, le droit de passer devant n’est pas inviolablement acquis à celle qui y a le plus de part.

À juger de vos sentiments par vos Lettres, on peut croire que vous n’estimez pas que la Morale puisse souffrir d’autres décisions que des décisions évidemment vraies, et toutes certaines, et qu’elle doit même les trouver toutes ou dans l’Écriture, ou dans les Traditions, ou dans les Saints Pères. Néanmoins je crois que vous avez encore assez de justice et de raison, pour ne pas exclure de cette Science les Sentiments, et Opinions probables. Car il est clair que l’Église ne rencontrant pas dans ces source de notre conduite des règlements arrêtés pour tous nos devoirs particuliers, ni l’économie déterminée de toutes les choses que nous devons faire ou éviter ; elle veut bien que nous appelions à notre secours les lumières de notre prudence, et celles des Sages ; semblable en ceci à la Femme forte de l’Écriture, qui voyant la nuit venue fait allumer la chandelle, dont la clarté, quoi qu’inférieure de beaucoup à celle du jour, ne laisse pas de servir à ses Domestiques, pour se conduire, et pour agir.

Aristote a dit, que les Lois des Princes, et les Ordonnances des Républiques sont à notre égard ce qu’un Père est dans sa maison ; il veut dire, que la Loi nous doit gouverner avec fermeté et absolument. Maxime de Tyra écrit de même, que la Prudence est dans nous, ainsi qu’une Mère en sa famille, qu’elle ne gouverne pas avec tant d’empire que fait le Père. Disons donc ensuite des pensées de ces deux Grands Hommes, que dans la Morale, lorsqu’il se trouve quelque ordre établi par une autorité légitime ; cet ordre parle en Père d’un ton de Maître, et sans que nul y contredise ; mais quand cet ordre manque, comme si le Père était absent ; alors la Mère gouverne, et fait les choses que le Père n’a pas réglées. Et voilà, Monsieur, d’où est venu l’usage des Opinions dont le nom vous agréez si peu, je veux dire du besoin que nous avons de consulter notre prudence, et de prendre les lumières d’autrui, pour n’avoir pas d’ailleurs des Règles fixes et déterminées.

Maintenant pour venir au second Chef que j’ai proposé, c’est-à-dire à la Maxime que de Doctes Jésuites conjointement avec d’autres Savants ont avancée : qu’une Opinion qui se fait avouer même d’un seul Théologien intelligent et consciencieux, se rend probable sous cet aveu, et qu’on peut la suivre en sureté ; je demande, Monsieur, si vous serez du parti de ces Pères, au cas que neuf ou dix Docteurs conspirent à former cette probabilité. Je me persuade que ce nombre est assez raisonnable, et qu’ainsi vous serez content. Or j’infère de là, que donc un seul Docteur peut établir une Opinion, et rassurer ceux qui appréhenderaient de la suivre ; vu que souvent il se trouve des Docteurs qui tout seuls qu’ils sont en valent dix ; ainsi qu’un flambeau allumé fait autant de lumière que feraient dix bougies toutes ensemble. Et c’est là à mon avis le sens de Saint Augustin, lors qu’écrivant contre l’Hérétique Julien, il lui accorde qu’il y a de bons Esprits, de qui les voix se doivent prendre au poids, et non point par compte ; d’autant n’étant pas légères, elles valent bien le peser, et qu’étant au poids, elles doivent faire plier notre raison.

Un Gentilhomme qui bâtit un Château en sa terre, se tient au plan qu’un habile Architecte lui a tracé. Un fameux Avocat fait entreprendre aux Parties qui le consultent, des Procès de grande dépense. Un malade s’abandonne entièrement à son Médecin. Et pourquoi donc à proportion n’aurai-je pas créance à un homme de Savoir, et de Probité ?

Voil0, dites-vous, dans votre cinquième, Lettre sur un pareil discours, de plaisantes comparaisons, des choses du monde, avec celles de la Conscience. Oui, sans doute, elles doivent plaire, puisqu’il est aisé de les comprendre, et qu’elles nous font très bien concevoir ce que je veux ; et vous avez tort de trouver mauvais que je les emploie ; vu l’exemple des Paraboles dont l’Évangile est rempli, des similitudes des choses naturelles, dont Saint Paul use, et des pensées de cette nature, qui sont ordinaires à Salomon et aux Prophètes.

Et afin que vous ne pensiez pas que les Jésuites parlent sans de légitimes raisons ; souvenez-vous qu’on peut toujours avec sureté suivre ce qui parait être conforme à l’exacte prudence, et à la sincère raison : or il me semble que de se conduire par un homme de bon sens, et d’une Conscience réglée, n’est pas une chose où la raison et la prudence soient à dire ; car avec ces deux qualités il n’y a point d’apparence que cet homme se trompe, où qu’il veuille nous tromper : il est donc sans doute qu’on peut s’arrêter à ses sentiments, et faire ou omettre ce qu’il estime être ou permis ou défendu.

J’avoue que la Prudence purement Civile, et la Prudence Chrétienne ont des objets divers ; mais elles ont des Règles uniformes, et qui leur sont communes pour considérer la nature, la fin, les moyens, le lieu, les personne et les autres circonstances d’une action, et d’un devoir qu’il leur appartient de régler ; tellement que s’il n’y a point d’imprudence à se tenir aux sentiments d’un Avocat, d’un Médecin, et d’un Architecte, parce qu’il est raisonnable de croire des hommes qui sont habiles en leur métier, et à qui la Providence Civile a commis nos besoins. Ce ne sera pas aussi une chose répugnante à la Prudence Chrétienne, d’embrasser les avis d’un Docteur plein d’intelligence, et de piété, et à qui l’Église confie le soin de nous instruire. Prends soin, dit l’Ecclésiastique, de vivre en paix avec tout le monde ; mais contente toi d’un seul Conseiller. C’est au Chapitre 6. Un Esprit saint découvre et annonce plus de choses vraies que sept hommes mis en sentinelle sur les créneaux d’une Tour. C’est au Chapitre 37. Voyez, Monsieur, comment ce Sage ne prescrit pas d’assembler une troupe d’hommes, pour recevoir d’eux nos lumières.

La troisième chose que j’ai à dire, est que de deux Opinions plus ou moins probables ; celle qui a l’avantage de la probabilité, n’a pas infailliblement celui de la préséance, et qu’ensuite on nous en laisse indifféremment le choix, parce que ce n’est point élire absolument le mal, que de choisir un moindre bien ; et d’autant qu’il ne nous est pas prescrit de faire toujours ce qui est de plus parfait ; autrement les Conseils deviendraient Préceptes. Cette Maxime est d’Emmanuel Sà ; et vous en faites l’objet d’une Censure moqueuse ; mais si un homme de sa capacité avait besoin de faire appuyer ses sentiments, combien de Docteurs n’aurait-il point qui lui feraient cet office ? Il suffit que dans le Recueil de vos impostures, on vous a allégué les paroles expresses d’Albert le Grand, qui enseigne la même chose : si bien qu’on peut dire que c’est une Opinion ancienne, puisqu’il vivait-il y a plus de trois siècles, et savante, puisqu’il fut Maître de Saint Thomas ; et vénérable puisque son Ordre le tient pour Saint et très fidèlement transmise jusqu’à nous, puisque Saint Antonin la rapportée ; et enfin toute propre pour justifier les Jésuites, puisque son Auteur n’étant pas de leur Compagnie, son sentiment est hors de soupçon.

Aussi, Monsieur, comme vous n’ignorez pas que les Théologiens en admettant les Opinions probables, et les remettant à notre choix, donnent à ces Pères un retranchement avantageux ; vous l’attaquez sans cesse avec des violences qui ne sont pas imaginables ; jusques là que si vos Censures les désobligent, et les offensent pour leurs autres décisions ; certes à l’égard de celle-ci elles les outragent, et les déchirent. Nous voici, dites-vous, bien au large, Grâces aux Opinions probables, nous avons une belle liberté de Conscience ; tout de bon la Doctrine des Jésuites est bien commode ; il est à leur choix de répondre Oui, ou Non ; ils font à leur gré de nouvelles Règles dans la Morale, et disposent selon leur fantaisie de la Conduite de l’Église ; ils nous embarrassent l’esprit ; ils bouleversent nos Consciences ; ils souffrent les désordres ; ils pallient les crimes ; et l’on peut dire, que ne devant savoir qu’ôter les péchés, ils savent les introduire, en un mot, que tout ce qu’ils ont rêvé sur ces Matières, est la source, et la base de tout le dérèglement de leur conduite.

En voilà bien sans doute tout à la fois, et il faut croire que la mauvaise humeur vous dominait impérieusement le vingtième jour de Mars, qui fut celui de la date de votre cinquième Lettre, où vous avez semé ces sanglants Éloges. Mais que direz-vous, Monsieur, si pénétrant dans vos pensées, je dis que cet empotement de votre esprit, et de votre plume provient encore d’ailleurs que de votre venin contre les Jésuites ?

Vous avez écrit qu’ils avaient une Politique qui ne tend qu’à entrer dans nos affections par des Maximes accommodantes, et à nous captiver par mille indignes bassesses : pourquoi donc ne dirai-je pas que vous avez une Politique, qui par des Principes bruyants, et pompeux, veut mettre en crédit le Port-Royal, et acquérir aux Jansénistes l’estime et la vénération de toute la France, et que pour cela vous faites mine de fuir les Maximes tant soit peu relâchées, et d’embrasser toutes les sévères.

J’ai cru ne devoir prendre pour Règle que l’Écriture et la Tradition de l’Église, et non pas les Casuistes. Voilà une de vos capitales Maximes, que vous faites voler partout ; mais afin d’y laisser une extraordinaire idée du Jansénisme, et faire concevoir que dans votre cher Port-Royal Maximes Évangéliques tiennent lieu de Gouvernantes, que les purs documents des plus grands SS. de l’Église y sont rétablis, et pratiqués ; que vous vivez dans la discipline ressuscitée du premier âge du Christianisme, et que vos Messieurs expriment dans leurs actions aussi fidèlement les rares Vertus des Saints Pères, qu’ils en ont fréquemment les Noms sur les lèvres.

Je ne me contente pas du probable, je veux le sûr. Voilà encore une de vos devises qui s’affiche partout avec vos Lettres ; mais toujours à dessein de faire comprendre que vous et vos Messieurs êtes élevés par-dessus les sentiments du vulgaire ; que vous ne savez que le nom des faiblesses communes, et que vous aspirez incessamment à la séparation des choses créés, à la mort des sens, à l’anéantissement de l’esprit, et à ne vivre qu’en Dieu. Ce qui me fait ressouvenir de cette parole sainte du Sauveur, qu’il était des Pharisiens comme des sépulcres qui se voyaient autour de Jérusalem ; ces sépulcres cachaient des offenses, et des cendres sous une tombe de marbre blanc ; et ces gens là couvraient sous des Maximes d’éclat, et une vie étudiée de desseins pervers, et de profanes pensées. Faites s’il vous plait l’application.

Mais l’ardeur de votre zèle à mettre en réputation le Jansénisme ne s’arrête pas là ; vous le portez beaucoup plus loin ; car ne plus ne moins que les maîtres des Sciences établissent curieusement les Principes d’où ils tirent leurs Conclusions, vous voulez de même en soutenant qu’on est obligé de s’attacher aux Opinions où il parait plus de sureté, conserver inviolablement au Port-Royal l’une des principales sources d’où il puise ses Nouveautés. Vous ne les ignorez pas, Monsieur, ces Nouveautés qui étonnent toute l’Église. J’en choisis seulement une pour vérifier ce que j’ai dit, qu’elle et les autres naissent de cette généreuse Maxime ; je ne me contente pas au probable, je cherche le sûr.

Une âme qui veut être instruite sur le Sacrement de la Pénitence, s’en va au Port-Royal, et demande, si allant à Confesse elle est obligée d’y porter une Contrition formelle, ou si l’Attrition lui peut suffire. Monsieur Arnaud ou ses Substituts répondent, que la Contrition est une douleur parfaite, et l’Attrition un regret imparfait, qu’il faut donc chercher le sur. Elle leur remontre qu’elle a ouï prêcher que cette doctrine était opposée à celle du Concile de Trente. Monsieur Arnaud répond que la Nature enseigne à chercher toujours le sur. Cette personne poursuit, que donc les Pénitents sont toujours purifiés devant que de recevoir l’Absolution de la bouche du Prêtre, si bien qu’il déclare seulement que leurs péchés leur sont pardonnés, sans qu’il contribue effectivement à ce pardon. Ces Messieurs répondent que cette subtilité ne se trouve pas dans les Pères ; de là vient qu’il faut chercher le sur. Elle insiste, que les Sacrements du Christianisme opèrent ce qu’ils signifient, et qu’alors celui de la Pénitence n’a pas l’effet de sa signification ; ces Messieurs répliquent, que quoiqu’il en soit de cette Théologie ; ils ne sauraient dire autre chose, sinon qu’il faut chercher le sur. Enfin on leur dit, que leur Maxime est contre le sens commun de tous les Chrétiens, et qu’à leur compte une infinité de personnes ne sont jamais de bonnes Confessions ; ils en demeurent d’accord, et disent qu’en effet il y a peu d’âmes bien éclairées ; mais qu’il est très assuré qu’il faut toujours chercher le sur.

Voilà, Monsieur, comme quoi le Port-Royal surprend les Esprits, et comment il exprime de la Proposition que vous opiniâtrez, sa conduite brusque, et ses Nouveautés bizarres. Car c’est encore de ce principe qu’il fait naître la nécessité de la Pénitence publique, la suspension de l’Absolution jusqu’à ce que la pénitence soit accomplie, le renvoi de la Communion au-delà d’un an sans nul scrupule à l’égard de Pâques, les Emplois fantasques et ridicules dont il se tient boutique parmi les Jansénistes, et quantité d’Usages improuvés de tous les hommes capables de juger sainement de la solide Piété.

Or pour vous faire avouer que votre Principe d’où naissent de si étranges Conclusions n’est pas toujours recevable, et qu’avec beaucoup de raison les Théologiens soutiennent que le spécieux titre de sureté n’est pas si impérieux que vous le faites : lisez je vous prie avec attention ce que j’ajoute.

Il est plus sûr de beaucoup de ne point jurer que de jurer ; cette Maxime est de l’Évangile. Il est plus sur de souffrir quelque perte, que de s’engager à un Procès, ce sont là les paroles expresses de Saint Paul, etc. Il est plus sur de se séparer des Hérétiques, que de les fréquenter. Saint Jean nous l’apprend. Il y a plus de sureté à s’éloigner des Emplois qui ont charge d’autrui, que de s’y laisser occuper. Nous avons cela bien au long dans l’Épître 148, de Saint Augustin, et il est très vrai qu’il y a moins de péril incomparablement dans un Cloître, que dans le Siècle ; personne n’ignore que Saint Bernard a prêché cela, et qu’il nous en a laissé dans ses Livres une preuve illustre. Cependant jurer suivant les conditions qu’exige la Théologie ; plaider pour se tirer de l’oppression, et pour rentrer dans ses biens ; avoir un commerce civil avec les Hérétiques ; accepter des Bénéfices qui ont chargé d’âmes ; demeurer au monde, et y élever une famille, ne sont ce pas des choses qui se font tous les jours, qui se pratiquent sans cesse, sans lesquelles le monde serait en désordre, la République des hommes périrait, et l’ordre établi par la suprême Providence ne substituerait point ? Allez donc après cela, Monsieur, porter partout votre Oracle, que nous sommes indispensablement obligés de courir toujours au plus sur : mais publiez aussi à même temps que l’usage des Sermons Religieux, que la juste recherche de ses droits, que le commerce dont l’Église a fait cesser la défense ; que les Emplois les plus Saints, et les plus salutaires, et que le Sacrifie solennel de tout son être à Dieu, sont des États de péché, et des actions qu’on doit mettre au rang des choses qu’il punit. Ce n’est pas que je nie que de deux Opinions plus ou moins probables, celle qui nous présente plus de probabilité ne mérite d’être considérée, et que dans la négociation de notre salut il ne soit très juste de prendre ses suretés le plus avantageusement qu’il se peut. Les Conseils que le Sauveur a laissés à son Église, me sont vénérables, et je loue singulièrement ces Généreux, qui ne s’arrêtant pas aux seules choses commandées s’appliquent aux œuvres de surérogation. Je souscris de bon cœur à cette parole de Saint Cyprien, qu’il vaut mieux craindre utilement que se fier mal à propos ; et à celle-ci de Saint Grégoire, que les bonnes âmes tremblent là même où elles sont en assurance. J’estime encore que ces Maximes, qu’il faut chercher le sur, et même encore le plus sur, doivent être données universellement à tous les Chrétiens, comme un Conseil très raisonnable, et proposées comme une douce et précieuse Loi à toutes les âmes qui ont plus d’attention à leur salut. Mais je ne puis souffrir, que les Maximes fondamentales de la Théologie soient attaquées avec tant de véhémence, et d’opiniâtreté ; et qu’on nous veuille persuader que l’Église n’a du rien laisser à la dispute, et à la décision des Docteurs, que les Pères ont dû par avance avoir réglé toutes les difficultés de la Morale ; que les Casuistes sont inutiles au monde ; qu’on ne se doit pas tenir au sentiment d’un seul Théologien pour grande que soit sa suffisance, et se probité ; qu’une moindre probabilité ne soit point sure ; et qu’absolument nous sommes tenus de courir au plus sur, et que qui dit le contraire, met le monde au large, et dans une belle liberté de Conscience.

Je ne puis dis-je supporter ni l’injustice ni l’aigreur de ces Censures, surtout venant de vous, qui au lieu de nous donner de la défiance de la Morale des Jésuites, deviez songer si vous êtes bien en sureté dans le Parti que vous suivrez ; car ce n’est pas appuyer sur le ferme, que de bâtir sur la boue, ni aller surement que de tomber dans un abîme. Hé Dieu ! Est-ce être en sureté que d’être dans le Port-Royal, qui est un Fort où tout est irrégulier ? Est-ce marcher en sureté que de fouler aux pieds les Bulles des Papes, les Déclarations des Évêques, et les Censures de la Sorbonne ? Est-ce vivre en sureté que d’être frappé des Anathèmes de l’Église ? Est-ce mourir en sureté que de mourir hors de la créance de ses Pères ? Et rendre l’esprit dans le sein de l’Hérésie ? Est-ce le rendre entre les bras de Jésus-Christ ? Très assurément celui-là n’est point sauvé qui ne le veut reconnaitre qu’à demi Sauveur.

Dieu vous préserve, Monsieur, des épouvantables chutes, et des précipices horribles où conduisent ces suretés perfides. Voulez-vous bien être en sûreté ? Tenez pour certain qu’il n’y eut jamais rien de probable dans les Hérésies, ni rien de douteux dans les Articles de la Foi. Croyez que la Morale Chrétienne ne laisse pas à votre liberté le choix d’entrer dans le Jansénisme, ou de persévérer dans l’Église. Quittez la Doctrine du Port-Royal, soit que vous y soyez attaché avec obstination, soit que vous adhérez par complaisance, soit que vous la défendiez pour faire montre de votre esprit. Il y a du plaisir à se défaire de ce qu’on ne devait jamais embrasser. Le premier emploi de la Prudence est d’éviter l’Erreur, et le deuxième, est de l’abandonner, lorsqu’on s’y est laissé aller. Il ne vous manque pas dans Paris de nobles exemples d’une retraite si juste ; et pour marcher après tant d’autres vous n’en aurez pas moins de gloire, puisque c’est pour vous éloigner du désordre, et vous rendre à Dieu.

Pour votre opiniâtreté à attaquer la Doctrine des Opinions probables, vous la finirez aussi si vous me croyez : un combat opiniâtré coute toujours beaucoup à celui qui s’y attache, et les fièvres ardentes et continues tiennent sans cesse les amis du malade dans l’appréhension, et l’inquiétude. L’excès de votre chaleur témoigne que vous êtes éperdument amoureux de votre sens propre, et que vous prenez plaisir de choquer le sens commun. Votre obstination à combattre cette doctrine offense toute l’École, blesse toutes les Sciences, et arme contre vous tous les Sages. Qui avez-vous, je vous prie, que vous leur puissiez opposer, sinon ou le petit peuple que vous étonnez en lui donnant des connaissances dont il n’est pas capables ; ou des âmes faibles qui ne sont pas nées pour l’Étude ; ou des Esprits qui sont ravis de ce qu’on fait la guerre aux Jésuites ; ou vos Messieurs du Port-Royal, de qui l’endurcissement ainsi qu’un mal contagieux se communique à tout le Parti. Oserai-je vous faire souvenir de cette parole qu’un saint zèle tira de la bouche du Patriarche Jacob. Malédiction sur leur excessive colère, parce qu’elle a eu de l’obstination, et selon le texte Hébreu, parce qu’elle a été forte en sa haine. Cette imprécation ne tombe point sur les fils du Patriarche ; elle est pour le dérèglement de leur passion ; et non point pour leurs personnes, dit Théodoret. Pour vos différents avec les Jésuites nous en traiterons au dernier Paragraphe.

 

12.

Confirmation de ce qui a été dit jusques ici.

Le Paragraphe que vous venez de lire sortait de dessous la Presse, lorsqu’on m’a fait voir votre quatorzième Lettre, et la Réponse qu’on y a faite. J’ai vu l’une et l’autre de ces Pièces avec la même attention que celles qui les ont précédées, et en ai fait toujours le même jugement : la vôtre en particulier a confirmé la créance que j’ai que vous êtes le plus obstiné de tous les hommes : car pourquoi nous ramenez-vous si souvent, ce soufflet, ce coup d’épée, ces duels, ce sang, ces meurtres, sinon pour vous maintenir en possession d’être l’immortel des Jésuites, et le Contrôleur général de la Théologie, qui veut qu’on apprenne aux Confesseurs ce qu’elle souhaite que les Pénitents ne fassent jamais.

Or bien que votre Lettre ne demande pas que je lui réponde, principalement à cette heure que votre Adversaire vous a tout à fait répondu de l’air qu’il fallait ; je vous dirai néanmoins en deux ou trois mots ; qu’elle est forte en injures, et faible en raisons au-delà de tout ce qui s’en peut imaginer. Voyez je vous prie comme quoi je le prouve ; c’est par l’examen de la question qui en fait l’ouverture.

Un voleur que je rencontre au milieu d’un bois, veut m’ôter ma bourse, où j’ai une somme considérable : un larron au fort de la nuit trouve le moyen de monter en ma salle, et y voler une riche tapisserie de Flandres ; puis-je dans ces conjonctures tuer ces hommes des mains de qui je ne puis me promettre de n’avoir mon bien, et lesquels toutefois ne témoignent point avoir aucun dessein sur ma personne. De doctes Jésuites croient que je le puis, et pour cela vous les traitez comme s’ils étaient d’infâmes coupables, eux qui en cette décision exterminent les criminels. Voici donc comme vous raisonnez.

Pour ôter la vie à un homme, il faut en avoir un légitime pouvoir ; je n’ai point ce pouvoir à l’égard des voleurs dont nous parlons ; il est donc clair qu’il ne m’est point permis de les tuer. Pour la preuve de la I de ces Propositions, vous faites un long discours de l’infinie et suprême autorité de Dieu, et de la part qu’il en fait aux Souverains ; et comment les Souverains en font leurs Officiers dépositaires. Et pour nous persuader l’autre Proposition vous nous apportez d’abord une loi des douze Tables, Ulpian et Cujas, comme si c’étaient là les armes ordinaires de l’École, et sa plus forte batterie.

J’ai grand respect pour la Jurisprudence ; je sais le rang que tient Cujas parmi ceux qui l’ont professée avec gloire ; je ne nie point que les Lois Civiles ne puissent fortifier les Lois Sacrées, qui règlent nos Consciences ; mais certes j’attendais que vous feriez capital du nom et de l’autorité de Scot, de Durant, de Cajetan, et des autres hommes de ce vol, et de cette profession : de fait vous ne plaidiez pas pour les voleurs, vous traitiez avec des gens à qui le Maître des Sentences tient lieu de Code, et la Somme de Saint Thomas de Digeste.

Après cette Loi des douze Tables, qu’il n’est pas permis de tuer un voleur de jour, lorsqu’il ne se défend point avec les armes ; vous ajoutez que la même chose a été défendue dans le Chapitre 22 de l’Exode, sans vous faire honneur du Texte sacré qui exprime cette défense. Mais vous avez usé de cette suppression, parce que ce Texte enferme deux choses qui font contre vous, et sont toutes pour les Jésuites : l’une est que la Loi ne veut pas qu’on tue de jour un voleur, parce qu’il est aisé de lui faire quitter son larcin, soit en le prenant sur le fait, soit en courant après qu’il s’enfuit : l’autre est que la même Moi permet de le tuer la nuit, d’autant que les ténèbres le mettant à couvert, il est difficile de l’apercevoir, et de le saisir, et plus encore de la suivre, s’il prend la fuite ; et par conséquent de retirer de ses mains ce qu’il emporte. Or voilà justement ce que ces Pères enseignent, que s’il m’est aisé de n’avoir mon bien, je ne ferai pas plus de mal à mon voleur ; et si je ne puis autrement recouvrer ce qu’il m’a pris, je puis passer outre, et lui ravir la vie.

Je n’ignore pas que le larron épiant l’obscurité de la nuit, donne lieu de croire qu’il médite quelque chose de pis que de voler, et que pour cela la Loi permet de s’en défaire en le tuant : c’est l’interprétation de Saint Augustin en ses questions sur l’Exode ; mais ceci favorise toujours l’Opinion des Jésuites, vu que dans un bois il n’y a pas moins de sujet de se défier du dessein d’un voleur ; comme en effet ceux qui tiennent les bois font beaucoup plus de meurtres, que les larrons qui courent la nuit.

Par-dessus cela vous alléguez un passage de Saint Chrysostome ; mais il n’y parle que de l’homicide en général ; vous criez Saint Basile, mais vous avouez qu’il s’agissait d’un meurtre différent de celui-ci. Vous insistez qu’Hildebert Évêque du Mans, et depuis Archevêque de Tours écrivit à Yves Évêque de Chartres, qu’il avait en raison d’interdire un Prêtre pour toute sa vie, qui avait tué un voleur d’un coup de pierre pour se défendre ; mais vous n’avez eu garde d’ajouter que trois ou quatre lignes après il dit, qu’on pouvait lui lever cette suspension : j’ai même observé que si l’on veut se tenir à l’argument de l’Épître, c’est la 60, cette mort n’est pas condamnée comme un crime, mais seulement improuvée comme une action dont il était bienséant, et très juste qu’un Prêtre s’abstint.

De ces preuves dont la faiblesse est manifeste, et qui sont prises de l’autorité d’autrui, vous avez dû passer à celles qui se tirent de la chose même que vous soutenez être illicite : pour moi vu l’extrême ardeur avec laquelle vous embrassez ce Parti, j’estime que vos raisons doivent être sans réplique. La défense des voleurs n’est pas une petite entreprise ; c’est donner l’alarme à tous les voyageurs à la campagne, et à tous les riches dans les villes : ce dessein est un Paradoxe, c’est pourquoi il faut un grand fonds pour le soutenir.

Il est faux, dites-vous, que la défense de nos personnes nous étant permise, le meurtre soit aussi permis. Voilà, Monsieur, votre première raison, mais c’est cela même qu’on vous conteste. Voici la seconde. Par quelle autorité vous qui n’êtes que particuliers donnez-vous le pouvoir de tuer ? Mais c’est ce qui est en question ; si la nature ne le donne pas. Voici la troisième. Et comment osez-vous usurper ce droit de vie et de mort qui n’appartient essentiellement qu’à Dieu. Mais c’est ce qu’il faut montrer, que les hommes n’y ont point de part dans la conjoncture dont nous parlons. La quatrième est. Dites-nous donc par quelle autorité vous permettez ce que les Lois divines et humaines défendent. Mais c’est cette défense qu’il faut produire à l’égard du point qui se dispute. Voici la cinquième. C’est ce que je soutiens que jamais tes infidèles mêmes n’ont fait. Mais c’est aussi ce que les Théologiens voudraient que vous eussiez bien vérifié. Enfin voici la sixième. Sur quoi vous fondez-vous, mes Pères ? C’est seulement sur ce raisonnement étrange, que la défense étant permise, il est permis de tuer, sans quoi la défense serait souvent impossible. En effet c’est là le discours des Jésuites qui ne voient dans tous les vôtres qu’une amplification continuelle, que des redites ennuyantes, que des exclamations réitérées, et qu’un éternel retour à ce qu’ils vous nient, et que vous ne prouvez point.

Cette façon de rapporter vos puissants raisonnements vous surprend un peu ; et vous croyez que je me moque : laissons là s’il vous plait mes intentions ; mais confessez que ni vous ni tout le Port-Royal, ni qui que ce soit ne découvrirez jamais de plus fortes preuves que celle-là dans toute votre belle Lettre. Qu’on la lise, qu’on la relise ; qu’on donne la gêne à chaque ligne, qu’on ne laisse pas échapper une syllabe ; je suis très certain qu’il ne s’y trouvera jamais de meilleures raison pour appuyer votre excessive humanité pour les voleurs, et vos rigueurs immodérées pour ceux qu’ils attaquent.

Mais quoi n’avez-vous pas dit, qu’encore que les lois permettent de se défendre contre les voleurs, et de repousser la force par la force ; le meurtre pourtant n’est point réputé permis ? Oui sans doute cela se lit dans votre Lettre : mais il y a grande différence entre le prouver et l’écrire : vous dites, beaucoup, mais vous ne persuadez rien : car les Jésuites soutiennent que la défense de nos personnes que les Lois permettent ; comprend encore celle des biens, et des commodités de la vie ; selon cette Maxime des Jurisconsultes, Bona a qui parantur vita, que les biens vont d’égal avec la vie, lisez Tiraqueau de Nobil, chapitre 31, n° 363, et pardonnez-moi si j’ai dit ce mot de Latin, contre la résolution que j’en avais faite.

N’avez-vous pas encore dignement démontré qu’on ne peut ôter la vie à un homme sans un pouvoir émané de l’autorité de Dieu, qui seul à ce droit, et en fait la plus glorieuse marque de sa puissance souveraine. Nous accordons que vous l’avez écrit, mais ce n’est pas prouver ce qu’on vous nie, ni débouter les Jésuites de ce principe ; que Dieu nous donnant la pouvoir de défendre nos vies, l’a étendu surtout ce qui est nécessaire à cette conservation : or personne n’ignore que les biens de fortune entrent en ce rang. Voyez Cajetan qui en la 2. 2 question 64, article 7, les nomme Adminicula vita, et virtutis et foelicitatis ; les douces aides de la vie, et les agréables organes de nos vertus, et de notre félicité.

En vérité, Monsieur, si ma profession me permettait de tailler avec la même liberté que vous le fîtes, il y a tantôt un an dans la deuxième de vos Lettres ; mal aisément je pourrais m’en empêcher. Vous aviez conféré avec de célèbres Théologiens, et ne les trouvant pas si complaisants que vous le souhaitiez ; si j’avais, disiez-vous, du crédit en France, je ferais publier à son de Trompe. ON FAIT À SAVOIR, que quand les ******* disent que la grâce suffisante est donnée à tous, ils entendent que tous n’ont pas la grâce qui suffit effectivement. Et pourquoi donc aussi ne ferais-je pas annoncer, que quand Monsieur le Secrétaire du Port-Royal veut montrer qu’il n’est jamais permis de tuer un voleur, il dit pour toutes ses raisons, que l’on n’en a point de permission, et prouve que ce pouvoir nous manque, parce que nous ne l’avons pas ?

Mais où aller chercher d’autres raisons que ces Maximes générales que vous avez produites ? Je veux croire que dans la véhémence de votre Emportement à composer votre quatorzième Satyre, vous n’avez pas eu le temps de voir Cajetan sue cette question ; car vous y auriez trouvé abondamment de quoi établir votre compassion envers les voleurs. Mais non, vous avez eu plus de sagesse que de loisir, car vous auriez trouvé que ce savant Cardinal montre évidemment la faiblesse des armes qu’il vous aurait pu fournir. Je veux dire ; qu’il répond très judicieusement à toutes les raisons qui pourraient donner quelque couleur à l’opinion que vous soutenez.

Je vous parle de Cajetan, car de vous renvoyez aux Livres des Jésuites, vous ne les lisez que pour y contredire, et les condamner. Cependant il vous serait utile d’y donner souvent de bonnes heures, afin d’y apprendre la belle manière de traiter les questions de Théologie. Là vous apprendriez, pour ne pas aller plus loin, qu’en la question que nous agitons, ces Pères citent pour l’affirmative qu’ils tiennent, plus de dix fameux Scholastiques qui ne sont pas de leur Compagnie ; qu’ils allèguent les deux plus célèbres d’entre les Canonistes, Covarruvias, et Navarre ; qu’ils se fortifient des Lois Civiles, et du témoignage particulier de Jason, qui écrit que la meilleure partie des Jurisconsultes est de ce même sentiment ; enfin qu’ils trouvent leur décision toute claire et dans les Lois des douze Tables, et dans le livre 9 de la République de Platon, et dans quantité d’autres Sages des siècles païens ; selon que Covarruvias l’avait aussi observé devant eux.

Vous apprendriez encore cinq ou six raisons excellentes, qui jointes à l’autorité de ces Grands Hommes, donnent à l’opinion de ces Pères son évidence, et sa certitude : vous sauriez comme quoi ils repoussent ce qu’on peut leur opposer : vous ne prendriez plus à scandale ce qu’ils disent en faveur des Ecclésiastiques ; que la nature permettant à tous une légitime défense, elle n’a point apporté à ce droit d’exception, et vous ne pourriez refuser d’avouer que votre liberté à dire que ces sentiments là sont inhumains, et que tout le monde est obligé de s’y opposer, est l’effet ou d’une précipitation sans exemple, ou d’une ignorance extrême, ou d’une passion qui est au dernier degré de l’aveuglement, et de la haine.

Au reste, pour conclure, je veux que mes Lecteurs infèrent de tout ce discours, avec combien de raison j’ai dit au titre de ce Paragraphe, qu’il confirmerait évidemment tous les désordres que jusques ici j’ai reconnus dans vos Lettres : votre insuffisance manifeste à traiter comme il faut les matières de Théologie : votre injustice obstinée à rejeter sur les Jésuites les Opinions communes dans l’École, lesquelles causent quelque étonnement aux petits esprits : votre insigne malice à rebattre sans cesse des choses odieuses qui sont au fond des Livres que tout le monde ne manie pas : votre mauvaise foi à taire la moitié des Passages, et à écrire que toutes les Lois défendent ce que toutes les Lois permettent : l’étrange empire qu’a pris sur vous l’habitude de la raillerie, vu qu’en ayant quitté le style dans tout le corps de votre Lettre, vous y êtes retombé à la fin. En un mot ; votre licencieuse continuation à scandaliser tous les gens de bien, par cent et cent paroles outrageantes, que je ne veux pas rapporter, pour ne pas mettre sur ces feuilles de quoi les faire rougir pour vous, tant peu qu’elles eussent de sentiment ; vous voulez bien pourtant que je vous dis, que vous étant montré si charitable à l’endroit des voleurs, vous pouviez bien témoigner moins de cruauté à l’endroit de tant d’hommes de mérite et de vertu, tels que sont les Jésuites.

 

13.

Conclusion de cette Réponse.

Voilà ma Lettre achevée, Monsieur, et mes Réponses aux vôtres, du moins selon le dessein que je m’étais proposé ; car de repartir sur chacune en particulier, et d’en épuiser toutes les matières, c’est une chose déjà faite par de meilleurs et de plus forts Esprits que n’est le mien. Et puis il me semble que la Méthode que j’ai suivie, remplit assez mon intention, de conserver aux Jésuites dans l’estime des hommes, le rang qu’ils s’y sont acquis par leur doctrine, et par leur probité. Et mêmes à juger de cette Réponse avec sincérité, j’estime qu’à l’avance elle les peut défendre facilement de tous les mauvais desseins que vous pouvez encore former contre eux. D’autant que si une fois la France est persuadée qu’écrivant contre ces Pères vous prétendez d’établir le Jansénisme avec moins de peine et de résistance, et que dans vos Écrits vous n’employez que la fourberie, et la mauvaise foi ; et que pour donner un agréable passeport à ces déguisements vous usez d’un style railleur, qui toutefois enveloppe d’infinies choses préjudiciables à la piété. Certes je tiens pour tout assuré, que vos Lettres seront lues avec beaucoup moins d’empressement et beaucoup plus de précaution. Dieu qui est le vengeur des crimes, et le protecteur de la vertu, fera s’il lui plait de mes simples pressentiments des Prophéties certaines.

Je viens maintenant à vous, Monsieur, et me ressouvenant que ci-devant j’ai tâché à vous retirer de la dissimulation, et de l’opiniâtreté vous donnant quelques Maximes des SS. là-dessus, j’ai résolu aujourd’hui d’y ajouter un Conseil, qui enferme tous ceux que vos meilleurs amis pourraient vous donner. Les Sages y donneront leur approbation, et Dieu ses récompenses, quand vous ne m’en sauriez jamais gré. C’est la Charité Chrétienne qui me l’inspire, et cette inspiration est fortifiée de l’exemple de Saint Augustin, que j’ai pris plaisir de nommer souvent en cette Réponse, parce que je sais que les Disciples du Port-Royal, tout infortunés ou malhabiles qu’ils sont à le comprendre, lui défèrent singulièrement.

Donc comme cet incomparable Père, qui en sa conduite joignit toujours à un zèle ardent contre le péché, une tendre compassion pour les pécheurs, travailla avec une application toute particulière au salut de ceux qui semblaient ne songer qu’à se perdre ; je veux, Monsieur, suivre son exemple à votre égard, et contribuer à vous remettre aux bonnes grâces d’un Dieu, de qui vous persécutez la famille. Jusques ici j’ai satisfait à l’ardeur de mon zèle, je donnerai maintenant à la douceur que j’y dois mêler, ce qu’elle exige. Les Ministres de Charenton ont été assez obligeants, pour faire dans leurs Prêches une quête de prières pour vous. Je ne sais pas si vous leur aviez demandé cette grâce, ni quel avantage vous en avez tiré : pour ma Charité je suis certain qu’elle aura plus de sincérité et plus d’étendue, et qu’elle vous sera de beaucoup plus avantageuse.

Saint Augustin écrivit un jour à un homme qui usait très mal de son esprit : mon cher ami, pourquoi d’un vase qui pourrait contenir de précieuses richesses, faites-vous un vase qui ne contient que des choses que Dieu n’y verse pas, et que ses Anges et ses Saints ne sauraient voir qu’avec horreur. J’ose, vous faire la même demande parce qu’à peu près vous avez les mêmes qualités que ce mauvais ménager. D’où peut venir que Dieu en la distribution des biens dont il peut tirer du service, et les hommes de l’estime, ne vous ayant pas mal partagé, vous faites servir ce que vous avez reçu au dérèglement de vos passions, comme si elles étaient vos légitimes Maîtres ? Certainement c’est rendre de cruelles reconnaissances à un Bienfaiteur, que de lui faire la guerre avec ses présents. Vous n’ignorez pas que par le bon emploi qui se fait des dons du Ciel, ils coulent sans cesse et croissent toujours, et que rien ne suspend leur cours, ni le détourne que le mauvais usage que nous en faisons : pourquoi donc usez-vous de la part que vous y avez, comme si vous cherchiez de vous en faire priver, au lieu d’en user si bien, que vous la voyez tous les jours croître ?

Pour arriver à ce bonheur il faut se résoudre à donner désormais à vos travaux d’autres objets que les querelles, et les désordres, qui en sont inséparables. Quittez donc, quittez la plume que vous avez prise en main, comme d’injustes armes contre quantité de personnes, qui jamais ne vous firent de mal, si ce n’est celui que fait un Médecin à un malade qui commence à perdre la vue, ou qui a déjà la cataracte toute formée. Le Dieu que nous servons est un Dieu de paix, et la paix est l’héritage de ses enfants, la livrée de ses domestiques, la richesse de ses amis, le salaire de ceux qu’il emploie, et la félicité de tous les hommes. Dites donc si après cela vous pouvez continuer une guerre qu’il ne fallait jamais commencer, et que vous finirez toujours trop tard ? Nous souhaitons depuis 20 ans que les douceurs de la paix renaissent en France, et que nos Armées portent la guerre dans la Turquie. C’est en quelque manière le souhait que je fais pour vous, qu’après une sincère et constante réconciliation avec les Jésuites, vous tourniez votre plume contre de l’Hérésie, les langues impies, et libertines, et les autres corruptions du siècle.

J’ai dit que je faisais ces souhaits pour vous, parce qu’il est de l’exacte justice, non seulement que vous effaciez vos désordres par d’abondantes larmes, mais encore par des vertus contraires. Je veux dire, que le mal que vous avez causé par vos Écrits offensants, soit réparé par des Écritures qui obligent, et qui édifient ; comme S. Paul pour avoir persécuté l’Église primitive sur les Lettres patentes des Notables d’entre les Juifs, lui laissa de divines Épîtres, et même en plus grand nombre que tous les autres Apôtres n’en ont écrit.

Vous avez, dit-on, composé des Romans jusqu’à cette heure, il est donc juste de réparer le temps perdu en cette sorte de Composition, qui oblige ses Auteurs à mentir, et qui nourrit ses Lecteurs de fables, et ou les uns et les autres en perdant leurs meilleures heures perdent souvent fois l’Éternité.

On ajoute que vous êtes des Confidents du Port-Royal, et sur le rôle des Jansénistes les plus échauffés ; je ne vous l’ai pas dissimulé. Effacez donc cette infâme opinion qu’on a de vous, et désavouez le Parti par quelque bel Ouvrage à l’exemple de S. Augustin, qui ne perdit jamais d’occasion de parler ou d’écrire contre les Manichéens ; afin que tout le monde sut qu’il les avait abandonnés. Et de fait entre toutes les productions de cet admirable Esprit, il n’en est point où il ait étalé avec plus de pompe les illustres restes de sa Rhétorique, que les Livres qu’il nous a laissés des mœurs dérèglées qu’inspirait cette Hérésie.

Nous avons encore de lui les Livres de ses Rétractations, qui sont le deuxième Tome de sa prodigieuse humilité, comme ses Confessions font le premier. Cet Œuvre vous convie à vous rétracter à votre tour ; comme ce qu’il a écrit contre les Manichéens vous invite à écrire contre les Jansénistes Force gens se promettent que vous aurez assez de justice pour exercer sur vous-même cette Censure ; plusieurs se persuadent que jamais vous n’aurez assez d’humilité pour l’entreprendre ; je veux croire que votre estime et votre amour pour un si digne Exemplaire qu’est ce grand Saint, vous y fera résoudre. Car encore que dans toutes ses Rétractations il ne parait pas qu’il ait eu sujet de se repentir d’une seule syllabe lâchée contre la Charité envers autrui, parce qu’en effet sa plume ne s’échappât jamais jusques là ; il est très vrai néanmoins qu’en sa jeunesse il fit une action qui blessa cette Charité. C’est le larcin que ses Confessions accusent, et qu’il y examine aussi sévèrement, et pleure avec autant d’amertume, que si c’eut été un grand crime, quoique ce ne fût qu’un péché d’enfant.

Aussi est-ce par cet exemple que je veux achever de vous persuader de faire une Confession publique du mauvais dessein de vos Lettres, et d’en demander pardon à tous les siècles. Il n’a pas tenu à vous que le nom des Jésuites ne soit éteint dans l’esprit et le cœur des hommes ; que la Sorbonne n’ait perdu la haute estime qu’elle possède ; que même toute la Théologie ne soit déchette de son crédit ; que l’autorité du Pape et de l’Église ne soit méprisée ; que le culte de la sainte Vierge ne soit affaibli, et que nous ne lui retranchions une partie de nos hommages. Sont-ce pas là des larcins cruels, des sacrilèges achevés, et des attentats furieux ? Il est donc tantôt temps pour entreprendre l’expiration de tous ces crimes, que vous répondiez à la grâce de Dieu vous offre, que vous écoutiez votre saine raison, que vous obéissiez aux remords de votre Conscience, et que vous suiviez les Conseils de ceux qui vous veulent du bien.

Vous avez écrit, et vos Messieurs ont fait porter vos Libellés par toute la France, que la Morale des Jésuites était extravagante, injuste, scandaleuse, infâme, horrible, brutale, et Païenne, qu’elle favorisait l’Ambition, la Vengeance, l’Impureté, les Larcins, l’Injustice, les Sorciers, et les Magiciens ; qu’elle donnait liberté de Conscience, introduisait le péché, ruinait la Religion, et anéantissait la Loi de Dieu. Pourrait-on enchérir là-dessus, quand on aurait pris sa leçon du Démon même ? Jugez donc si c’est vous rendre un mauvais office, de vous conseiller d’effacer avec vos larmes de si noirs caractères, et d’en remplacer le vide avec ces mots qui à peu près sont de S. Augustin, tout à l’entrée de ses Rétractations. N’ayant pas eu la première louange de la Charité, qui consiste à n’offenser personne, je veux avoir part à l’humilité, qui m’apprend à confesser franchement mon offense ; et si j’ai été assez malheureux pour écrire des choses dont j’ai sujet de me repentir, je suis par la grâce de Dieu assez raisonnable, pour les reconnaitre et désavouer. Chacun fera tel jugement qu’il voudra de cette Confession ; pour moi je considère cette Sentence de l’Apôtre, si nous nous jugions nous-mêmes, nous ne serions pas jugés par le Seigneur.

Si vous êtes bien Catholique et véritable Enfant de l’Église, comme vous voudriez bien qu’on le crut, acceptez les peines que vous prescriront les bouches par qui elle nous parle ; elle serait trop indulgente si elle vous en exemptait. Que si vous êtes Jansénistes comme il est mal aisé d’en douter, pratiquez la pénitence, et même la publique, et selon toutes les rigueurs anciennes ; car vos offenses n’étant ni médiocre, ni secrètes, la satisfaction en doit être sévère, et connue. Et il est juste que vos œuvres répondent à la doctrine que vous professez.

Mais si vous êtes dans ce Parti, qu’il vous souvienne, Monsieur, qu’une amende honorable pour humiliante qu’elle soit, et quelque exact que paraisse un repentir, ne seront jamais agréez de Dieu, ni estimer des hommes, tandis que vous aurez cet attachement ; car c’est une vérité de foi, que le grain semé hors de terre de Jésus-Christ, (ces terres sont la vraie Église) demeure stérile, et que les branches qui ne sont pas hantées en lui, qui est le trône d’où nous tirons la vie ne portent jamais de fruit. La pénitence des Hérétiques n’a pas plus de Vérité, que leur doctrine, et autant que leur sagesse est vaine, autant est fausse leur contrition : ils peuvent bien se présenter aux persécuteurs de l’Église, et mourir par leurs mains, sans pour cela être Martyres : ils peuvent aussi se jeter aux pieds d’un Prêtre, et y déclarer leurs crimes, sans qu’ils cessent pourtant d’être criminels. Car comment pourraient-ils rentrer dans les bonnes grâces de Dieu, vu qu’ils ne sortent point de leur obstination, et prétendre au titre de ses enfants, vu qu’ils méconnaissaient leur Mère ?

Je vous ai déjà entretenu sur ce point, mais vu les conséquences qu’il porte, on ne saurait vous en trop dire. Néanmoins pour ne vous pas lasse, je dis en deux mots que le Jansénisme étant à cette heure une Hérésie reconnue ; il n’y a plus rien à disputer s’il faut le quitter ; et que vos différents avec les Jésuites pour justifier les engagements que vous avez au Port-Royal. La Théologie Morale a un autre département que la Controverse ; et je ne doute nullement que le Démon ne vous amuse par ces querelles, pour vous dérober la pensée de vos égarements, et pour vous endormir dans les mêmes chimères que les Hérétiques de nos derniers temps, qui rejetaient ainsi à peu près leur séparation de l’Église sur la vie des Ecclésiastiques. Cette occupation critique vous ôte la vue de vos propres besoins ; les applaudissements de vos flatteurs vous empêchent d’ouïr ce que les gens de bien disent de votre conduite ; et le fiel qui remplit votre plume, éloigne de vous l’esprit de Dieu. Voulez-vous reconnaitre la Vérité, rejetez-vous entre les bras de la Charité, bannissez la passion de votre esprit et vous en bannirez l’Erreur : car il est de même de la Foi que des Apôtres qui la prêchent ; elle demande des Enfants de paix, pour y faire reposer la bénédiction. Saint Augustin vous promet cette chère faveur du Ciel par ces paroles, que je rapporte en Latin, parce que ses termes propres ont très bonne grâce, et d’autant que je sais bien que la langue Française n’est pas unique que vous savez ; quoique vous nous vouliez faire accroire que vous n’êtes pas grand Docteur. Quando animo sit atem quâ teneris, viceris, tunc veritatem poteris tenere, qua vinceris.

Au reste comme à l’ouverture de cet Écrit j’ai employé le nom de ce Saint, j’ai voulu aussi m’en server pour le fermer, afin de vous faire voir combien les Jésuites l’ont gravé profondément dans mon esprit, et afin que si ma main d’abord vous rebute, un si aimable cachet, qu’est-ce beau nom vous y fasse trouver quelque agrément.

En effet, Monsieur, je ne sais pas comme quoi vous recevrez cette Réponse que je fais aux quatorze Lettres, que j’ai vues de vous ; sa longueur et ma franchise vous donneront peut-être du chagrin. De moi je veux bien avoir été prolixe jusqu’à vous fâcher, pour peu de résolution que je vous aie fait prendre de devenir homme de bien. Et quant à vous, si vous me faites justice, vous avouerez que je suis le meilleur de vos amis, puisque je travaille à vous rendre ami de Dieu ; et encore le plus utile de vos serviteurs, puisque je négocie votre salut, qui est la plus grande et la plus importante de vos affaires.